‹ Le conseiller d'état (volume 3)Chapitre 4 sur 4 · I.E COIVâEILLLr. D'KTAT. 3(il · texte numérisé non relu

I.E COIVâEILLLr. D'KTAT. 3(il

marche sera assez libre et deviendra moins fatigante pour vous.

— Comme vous voudrez , monsieur, répondit Camille froidement ; je vous suis.

— Prenez mon bras , madame.

— C'est inutile, vous devez vous-même être fatigué, je vais vous suivre.

Maurice se soumit sans insister et marcha devant madame de Lubois; il avait pris une lanterne et éclairait chaque pas qu'elle faisait en lui montrant les endroits où elle aurait pu trébucher. Ils allèrent ainsi quelque temps et franchirent plusieurs barricades , occupés seulement de l'endroit oii ils posaient leurs pieds. Camille faisait de violens efforts poujcacher la douleur que lui causait son accident. Cependant , avant qu'ils eussent atteint le haut de la rue Saint-Denis, elle demanda a se reposer un moment , et s'assit sur une borne. Maurice demeura debout devant elle ; ils étaient tous deux silencieux. Camille

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souffrait , et Dieu seul peut dire pourquoi parmi toutes ses douleurs, la présence de Maurice lui était la plus poigtiante. Le silence continuait, Camille comprit que la pensée de tous deux allait trop ^ite , elle l'interrompit pour ramener l'attention de chacun à des banalités d'usage.

— Combien je suis désolée, dit- elle, de vous inspirer cette fatigue , monsieur ; j'abuse de \otre obligeance.

— Vous souffrez beaucoup , lui dit Maurice sans répondre à ses excuses j une fois au boulevart , vous n'aurez plus d'efforts a faire.

— Sans doute , dit Camille. Eh bien , allons , remettons-nous en marche.

Elle quitta sa borne , et chancela au premier pas.

— Prenez mon bras, dit Maurice.

Camille s'y appuya sans s'excuser, vaincue par la douleur; il lui vint des larmes aux yeux. Pourquoi donc avait -elle remords de ce

qu'elle faisait? pourquoi prenait-elle en ellemême la résolution de ne jamais revoir Maurice?

Ils marchèrent ainsi quelque temps encore, et arrivèrent au boulevart. Durant ce trajet on eût dit que Camille, confiante dans la résolution qu'elle avait prise pour l'avenir , se croyait autorisée a accorder davantage au présent. Ainsi c'était avec moins de retenue qu'elle se livrait aux soins attentifs de Maurice : elle s'appuyait sur lui , et se laissait soutenir dans les passages difficiles. Lorsqu'ils furent sur le boulevart , Maurice lui dit :

— Maintenant , madame , dans une heure vous serez chez vous ; prenez un instant de repos.

La voix de Maurice était haletante en parlant ainsi j et , comme Camille s'assit sans lui répondre , il se plaça lui-même sur quelques pavés, près d'un pot-k-feu qui llamblait encore, et posa sa tête dans ses mains. Alors Ca~

mille osa le regarder, à cette sombre lueur qui l'éclairait sinistrement. Ses vêtemens étaient en désordre, sa tête nue, et sur ses mains il y avait du sang; il coulait de profondes écorchures qu'il s'était faites en dérangeant des pavés , pour rendre quelques endroits plus aisés à franchir. Camille osa donc le regarder, et ne put s'empêcher de penser alors à cet homme qui le premier avait jeté le désespoir dans son cœur, mais dont elle avait trouvé si souvent la parole prête k la protéger, et qui aujourd'hui lui servait de guide. Misérable service, a la vérité , et qui pourtant avait quelque chose d'étrange et de solennel, renfermé qu'il était , par la délicatesse de Maurice . dans les termes d'une action ordinaire , sans que celui-ci demandât à Camille ce qui l'avait appelée hors de chez elle , sans qu'il laissât échapper un mot de ce qu'il savait si bien de ses douleurs. Camille le regardait, et mille pensées se succédaient en elle a la vue de cet homme qui lui était presque inconnu, et

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voici ce qu'elle se disait : — Quel est cet homme dont la vie est si vulgaire , qu'elle se passe comme celle de tant d'autres de son âge, et qui cependant porte en lui quelque chose de différent et de redoutable? 11 me connaît, il sait ma vie, il la sait peut-être mieux que moi-même.. . pourquoi ne me dit-il rien?... S'il me disait un mot de moi, je lui montrerais que cela me déplaît; s'il se vanlait de m'avoir défendue , je lui apprendrais que je suffis k me faire respecter... Quelle pensée a-t-il sur moi? pourquoi est-il triste ?.. . pourquoi ce profond soupir a présent ? Il cherche pourquoi je suis ici. Je puis bien le lui dire... Oh ! a lui ?. . . non , non , il s'en ferait un droit , il ne faut pas qu'il sache ce que j'ai rêvé, et ce que j'ai trouvé au bout de mon rêve. Voilà pourtant ce que j'avais espéré d'un autre , lui qui est là , devant moi , il l'a fait ; c'est un homme fort et digne , et peut-être personne ne s'enquiert de ce qu'il est devenu; méconnu peut-être aussi, me donnant à moi qui ne

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suis qu'une âme étrangère à la sienne , me donnant cette heure où il semble qu'on poserait avec tant d'orgueil sa tête sur les genoux d'une femme... et c'est à peine si je l'en

remercie! Je serai donc comme toutes les

autres femmes pour lui , je ne l'aurai pas compris... Ne suis-je pas ingrate! Que penserat-il de moi, de moi.., de ma conduite envers lui, de ma présence chez mon oncle? Oh ! s'il allait s'imaginer quelque chose de honteux ! Non! ce serait indigne de lui, ce serait mentir à ce qu'il a de généreux ! D'ailleurs, il saura la vraie raison de ce qui m'arrive , il retournera chez Launay, j'en suis sûre... pourvu qu'il ne l'apprenne pas de moi, c'est tout ce que je

veux Mais comme il demeure immobile !

la fatigue l'accable aussi , le malheureux ! . . . Mon Dieu ! je suis sûre qu'il souffre... peutêtre pour moi... ah! que vais -je penser... Allons , il faut repartir.

— Monsieur Lambert, dit-elle vivement.

Maurice se leva. Les dernières lueurs du

pot-a-feu vacillèrent au mouvement qu'il fit; elles éclairèrent son visage , il était pâle et souffrant.

— Je suis à vos ordres, madame, dit -il humblement.

— Mon Dieu ! dit Camille attendrie de l'expression de résignation qu'il y avait dans ses traits , laissez -moi vous épargner une plus longue fatigue, maintenant je rentrerai seule ; voilà le jour qui vient , et je n'ai plus rien a craindre.

— Et, peut-être avec lejour, dit Maurice, des hommes qui se sont cachés tant que la rue était un danger. Qui sait s'ils n'y promèneront pas dans une heure leur insolence et l'insulte k la faiblesse, force de la lâcheté? Nous sommes déjà au lendemain de la victoire.

— Le croyez-vous? dit Camille ravie d'un sujet de conversation qui pouvait rester indifierent entre eux.

— Madame , dit Maurice , j'en suis sûr. Le

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jour qui vient de se passer nous a donné en ([uelques heures l'argument de l'histoire de l'avenir. Le matin, nous étions à l'Hôtel-de-Ville les premiers arrivés; le jour commençait comme a présent et l'on se battait encore. Nous sommes allés où l'on se battait, et quand la victoire a été décidée , et que nous sommes retournés a cet Hôtel-de-Ville dont nous avions ouvert les portes avec la pointe de nos bayonnettes , elles se sont trouvées fermées pour nous j il y avait déjk des maîtres de la maison avec des antichambres oii il fallait attendre , et des valets pour nous y retenir ; il y avait déjà des cabinets ministériels où l'on obtenait audience.

— Et cela vous rendait triste sans doute? dit Camille.

— Non , dit Maurice naturellement ; je n'y pensais pas, je... Remettons-nous en marche, madame , l'heure se passe.

Camille essaya de faire quelques pas seule sans prendre son bras qu'il ne lui offrit pas. Il

était en avant et marchait sans regarder a ses côtés. Cependant on voit sans regarder; il s'aperçut qu'il manquait une ombre près de lui 5 il se retourna , il vit Camille appuyée k un "Tlrbre ; il courut k elle. . .

— Oh ! lui dit-il avec un cri de repentir, oh ! pardonnez-moi ; j'ai cru que vous ne souffriez plus.

— Laissez-moi, monsieur, dit Camille faiblement, c'est une odieuse charge que je vous impose... En vérité... je vous le jure... j'arriverai très bien... seule chez moi.

Et en parlant ainsi, elle pliait sous ellemême.

— Ah ! je mérite que vous me parliez ainsi, je vous ai abandonnée , madame; je ne le devais pas , moi...

— Vous ? reprit Camille avec étonnement.

— Madame î madame ! s'écria Maurice avec

une singulière exaltation... venez, marchons...

par pitié, ayez du courage... marchons.

Il prit son bras pour l'entraîner , et elle le I. 24

suivit rapidement , plus rapidement qu'ils n'avaient encore marché; ils allèrent long-temps ainsi , et parcoururent tout l'espace qui sépare la porte Saint-Denis du boulevart Montmartre. Comme ils allaient franchir les arbres qui le barraient a cet endroit, Camille, haletante , s'arrêta.

— Je ne puis, dit-elle, je ne puis aller plus loin...

Et son bras échappant à celui de Maurice , elle tomba tout-à-fait par terre; Maurice se jeta à genoux a côté d'elle, et d'un ton désolé , d'un ton qui accusait un remords , il s'écria :

— Oh ! je suis indigne , madame , pardonnez-moi encore. . . C'est que. . . je voudrais vous remettre bientôt dans votre maison, car enfin la nuit se passe... l'heure a laquelle votre mari doit rentrer est sonnée, et... vous devez craindre...

— Et pourquoi me croyez-vous donc sortie? s'écria Camille en se dressant sur son séant...

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— Mais! fil Maurice interdit... je ne sais... je n'ai pas le droit de le savoir. . .

— Oh ! reprit Camille en se laissant aller à ses larmes, c'est affreux... ah!... c'est horrible .

— Non , je ne crois rien , dit Maurice , rien dont il doive s'irriter...

— Mais, c'est pour lui, monsieur, s'écria Camille a travers des larmes et des sanglots , pour lui que je suis sortie, parce que je l'ai cru blessé, mort... Et savez-vous ce que j'ai appris?... c'est qu'il était chez sa maîtresse, monsieur, et voila que vous me dites maintenant. . . je ne sais ce que vous me dites... Mais c'est, affreux... laissez-moi... laissez-moi mourir ici; un mendiant aura pitié de moi , monsieur : laissez-moi.

— Oh ! dit Maurice toujours a genoux , méprisez-moi, madame , méprisez-moi , vous ne pouvez me comprendre... Un moment j'ai été fou, un moment j'ai cru que ce qu'il y a de

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plus pur sur la terre avait été vaincu par la douleur. . . j'ai cru . . . mais qu'importe... ce n'est pas à d'autres qu'à vous que j'ai montré jamais mes soupçons ; ils sont demeurés dans ce cœur qu'ils dévorent. Je n'ai rien à vous dire pour m'excuser. . . d'ailleurs , je puis souffrir, cela ne vous regarde pas.

En parlant ainsi , la voix de Maurice se troublait^ elle devenait haletante, entrecoupée : Camille frissonnait en l'entendant... elle comprenait trop le désespoir qu'il sentait d'avoir mal pensé d'elle... elle avait peur de cette émotion dont Maurice n'était plus le maître. Un bruit léger les interrompit : à côté d'eux une porte s'était ouverte et fermée ; un homme en sortait. Maurice se dressa entre lui et Camille qui cacha sa tête sur ses genoux.

— Ah ! c'est vous, Lambert, dit deLubois... que faites-vous la a cette heure?... Pardon... une femme... blessée peut-être... voulez- vous que je vous aide?

— Non , dit Maurice k voix sourde , laissez .. ne l'approchez pas.

— Comme vous voudrez, dit Alphonse....

adieu ; il faut que je rentre. Imaginez-vous que j'ai été tout le jour chez cette folle de Césarine, pour Tempêcher de courir les rues à travers toute celte hagarre... Adieu... ma femme est peut-être inquiète... je me sauve.

Il sauta légèrement par-dessus la barrière au pied de laquelle gisait Camille. Maurice, épouvanté, n'osait se retourner vers elle... Quand il lui parla, elle ne répondit pas j quand il la toucha , elle était tout-k-fait immobile , elle était évanouie. Que faire ?

11 essaya de la rappeler a elle ; mais tout secours lui manquait j mille idées affreuses lui passèrent par la tête. Oh! s'il allait offrir, ce corps froid et inanimé aux yeux de sa rivale, peut-être lui donnerait-il un remords... Mais non, le cœur de cette créature étant gangrené k fond , elle eût ricané ! le ricanement , cette épouvantable insulte k tout noble mal-

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heur!... C'est aux pieds de son mari qu'il faut la porter, se dit-il... lui, il a le monde au moins pour conscience.

Il voulut le faire; et, s'armant d'une force surhumaine , il enleva Camille dans ses bras , gravit les barricades et marcha droit devant lui avec une sorte de fureur. Il alla comme si, depuis trois jours , il n'avait pas été debout , sans cesse et sans repos , comme s'il eût porté un enfant. Cependant, le mouvement, la fraîcheur du matin ranimèrent un peu Camille : un sentiment confus de son être lui revint, sans qu'elle piit comprendre pourtant oii elle était , ce qui lui était arrivé et le mouvement qui l'emportait. D'abord, il lui semblait être dans un tourbillon de combat qui l'entraînait; c'était un mort qui s'était levé et qui la tenait embrassée... c'était Charles Launay, puis son mari... enfin Maurice,.. Cette pensée devint à la fois plus claire et plus confuse : c'était Maurice, sanglant, blessé pour s'être mis entre elle et son mari qui avait voulu la

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tuer; il a\ait été frappé et le sang ruisselait sur son visage, il était mort, et cependant il l'emportait pour la soustraire à Alphonse qui la poursuivait... Le hasard de la marche fit que les mains de Camille qui cherchait déjk a se soutenir, s'appuyèrent sur le front de Maurice ; il ruisselait de sueur. Cette chaude humidité réelle, jointe à cette pensée fantastique de sang qui tournait dans l'imagination de Camille , la réveillèrent en sursaut ; elle se redressa dans les bras de Maurice , et s'écria :

— Ah ! il vous a tué.., il vous a... Puis elle reprit en se dégageant avec terreur de ses bras : Ah! c'est vous, monsieur... c'est vous... pourquoi m'emporter ainsi ?.. .

Maurice la laissa échapper de ses bras.

— Vous voila à la porte de votre maison , lui dit-il... vous étiez évanouie... et...

— Je me souviens maintenant , dit Camille... je me souviens.

Elle s'arrêta, Maurice avait fait un effort désespéré ; sa poitrine battait avec violence, sa

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respiration haletait courte et intense ; le jour qui venait , éclairait l'affreuse pâleur de son visage ; il ne répondait rien. Camille ne savait que dire à cet homme qui l'avait si noblement secourue, elle ne savait comment le remercier, elle, se taisait aussi devant lui, elle le regardait avec pitié et terreur ; elle le devinait et craignait de l'entendre, la pitié lui disait qu'elle ne pouvait pas ainsi quitter cet homme , et sa terreur, qu'elle devait le quitter ainsi. . . Le premier de ces sentimens fut le plus fort. Mais craignant k la fois d'être trop reconnaissante et de ne pas l'être assez , elle l'interrogea au hasard , et lorsqu'elle eût dû lui adresser un remercîmenl, elle lui fit d'une voix troublée cette étrange question :

— N'avez-vous rien a me dire?

— Rien qu'à vous demander pardon du délire qui m'a porté k vous soupçonner...

— Eh ! pourquoi ! reprit Camille , pourquoi ce délire?

— C'est que j'étais jaloux , répondit Maurice

d'une voix mourante et en la regardant fixement.

Camille se recula a ces mots, les yeux fixés a son tour sur la pâle figure de Maurice. Elle fit de même les quelques pas qui la séparaient de sa porte, toujours en reculant, toujours les yeux attachés aux yeux de Maurice : elle fi'appa , la porte s'ouvrit; Camille entra et la porte se referma, sans que son visage eût quitté son expression d'étonnement, de terreur et de désespoir ; car elle venait de lire a la fois dans le cœur de Maurice et dans le sien.

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