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Le conseiller d'état

Il était à peu près dix heures : une femme, enveloppée d'une pelisse écossaise, descendit d'une citadine et entra dans une belle maison de la rue Godol-de-Mauroy. Elle monta rapidement jusqu'au premier étage, sonna avec vivacité, et passant vite devant le domestique qui lui ouvrit :

— Madame deLubois? dit-elle en marchant vers l'intérieur.

— Elle vous attend , répondit le domestique.

Lorsque la dame dont nous parlons eut ouvert la porte d'une riche chambre à coucher , elle aperçut d'abord tout un costume de bal épars sur les meubles ; elle leva les yeux au ciel et haussa les épaules avec impatience ; puis elle s'approcha de madame de Lubois qui, la tête appuyée sur une de ses mains, regardait avec attention un portrait suspendu au dessus d'une étagère.

— Hé bien , Camille, dit cette dame, tu veux donc aller au bal de Derby ?

Madame de Lubois se leva sans avoir paru entendre la question de son amie, et, la prenant par la main, elle la mena en face du tableau , et lui dit d'un ton amer et triste :

— Alicia , combien y a-t-il de temps que tu as fait ce portrait ?

— Nous sommes en 1830 : il y a juste deux ans que je te l'ai donné.

— Deux ans! dit Camille avec un profond soupir. Alors, reprit-elle, tu le considérais comme ton chef-d'œuvre : c'est que vraiment alors il était vrai; c'est que le calme bienveillant le ce visage disait exactement la simple dignité de l'âme d'Alphonse. Aujourd'hui ce portrait est faux : cœur et visage, tout vst changé. 0 Alicia ! Alicia !... je suis perdue.

— Camille , répondit celle-ci en se débarrassant de sa pelisse et en se montrant en costume suisse, Camille, tu es folle, et, bien plus, lu vas faire une folie. A ce que je vois, lu es décidée à aller au bal de Derby c>

— Mon mari me l'a permis.

— Et t'y mène-t-il ?

— Non , il nous y retrouvera ; il avait ce soir un rendezvous d'affaires ; un notaire en a toujours quand il veut.. . Enfin nous irons seules.

— Et que vas-tu faire à ce bal ? reprit Alicia qui avait retenu la main de Camille dans les siennes.

— Mais, mon Dieu ! repartit Camille en jouant l'indifférente, j'irai pour m'amuser , pour danser , pour aller au bal , pour me distraire ; j'irai pour voir ces réunions d'artistes qu'on dit si brillantes, si gaies, si pétillantes d'esprit. Il y a long-temps que j'ai envie d'y assister; Derby est un des cliens de mon mari, c'est une occasion que je ne veux pas manquer.

— Pourquoi mentir avec moi ? reprit Alicia avec effusion , asseyons-nous et causons raisonnablement.

— Mon Dieu ! dit Camille avec impatience , je t'ai priée de m'accompagner chez Derby, voilà tout... Si cela te contrarie, je vais écrire un mot à madame de Drancy : Adèle viendra me prendre, et j'irai avec elle.

— Ce serait encore pis, répondit Alicia. Je t'accompagnerai, si tu le veux absolument; mais laisse-moi te donner, sinon des conseils, du moins des avis.

Alicia s'arrêta; les deux jeunes femmes s'assirent : gracieuses ci charmantes, toutes deux avec des beautés et des

grâces différentes , elles faisaient un doux tableau : Camille les yeux baissés et les cils illuminés de larmes qui chatoyaient à la lueur du feu; Alicia la regardant presque maternellement et avec une crainte attendrie. Elles demeurèrent un moment en silence ; enfin Alicia lui dit ivement :

— Camille !

Et comme celle-ci ne retourn:'. pas la tête :

— Camille, reprit Alicia en appuyant sur ce nom intime qui est presque un appel d'amitié , Camille , ne va pas à ce bal !

— Mais pourquoi, Alicia ? dit Camille en donnant un air plus amical à l'indifférence qu'elle semblait mettre à son action. Pourquoi n'irais-je pas à ce bal? Une réunion d'artistes, où je verrai à peu près toutes les jeunes célébrités de la peinture, du tbéàtre, de la musique ; mais c'est une occasion que je ne pourrai guère retrouver. Derby, je te le répète, est le client de mon mari, et ce que je puis faire chez lui serait peut-être déplacé chez un autre.

— J'aurais mauvaise grâce, répondit Alicia, moi peintre, moi dont ce monde est la société habituelle, moi qui vais chez Derby, de te dire que ce que tu fais est inconvenant. Mais tu le penses; mais le monde, dont tu dépends, le dira, et tu n'es pas en position à te faire blâmer : une femme qUe son mari commence à abandonner commence à être accusée.

— Je le sais, répliqua Camille avec un sourire contraint, et peu m'importe.

— Tu as donc un intérêt bien grand à aller chez Derby ?

— Mais, mon Dieu ! reprit Camille, on n'a jamais discuté une fantaisie de femme avec ces airs solennels. Écoute, Alicia, je te demande pardon de l'avoir dérangée, n'en parlons plus. S'il est trop tard pour prévenir madame Drancy, j'irai seule.

— C'est donc une résolution inébranlable ? dit Alicia.

— Hé bien, oui ! répondit Camille avec explosion ; je veux y aller, je le veux, je veux la voir.

— Toi, toi, Camille, s'écria Alicia avec prière, toi te mettre

en face de celte femme, toi sortir de tes habitudes, de ton cercle de monde pour lutter avec Césarine ! Mais ta démarche est un triomphe qu'elle n'oserait pas espérer. Césarine , une fille signalée par son dévergondage au milieu du dévergondage nême des mœurs du théâtre, Césarine aura forcé une femme mnnête, une femme plus belle qu'elle, une femme jusqu'à présent si haut placée dans l'estime de tous, elle l'aura forcée i venir lui disputer son mari, dans le salon d'un homme où tu trouveras pour maîtresse de maison une femme qui a été presque fille publique.

— Mais tu y vas bien , toi ? reprit Camille.

— Mais moi, je suis peintre ; mais Derby a été mon maître, mais sa maîtresse est un ancien modèle dont j'ai eu dix fois besoin, mais il y a un motif d'art et de confraternité qui m'excuse ainsi que beaucoup d'autres d'aller chez Derby , malgré les quelques femmes perdues qu'il reçoit et qu'il est presque obligé de recevoir , parce qu'elles ont un talent supérieur. Mais toi !

— Eh bien ! moi, j'aurai ma passion, j'aurai mon droit de femme indignement insultée, j'aurai ma folie , si tu veux... mais j'irai. J'irai , te dis-je ; je verrai si Alphonse osera publiquement, et devant ce monde quel qu'il soit, me laisser seule comme il le fait ici ; je verrai si devant moi il aura l'audace d'entourer cette femme de soins et d'hommages.

— Et s'il le fait? dit Alicia avec accent.

— Eh bien ! s'il le fait, répliqua Camille , je saurai à quoi m'en tenir , et le monde aussi ! Car enfin si les femmes qui vont chez Derby ne viennent pas dans nos salons, les hommes vont partout, et il s'en rencontrera peut-être un qui publiera l'infamie de mon mari, qui prendra ma défense, qui me vengera.

— Et sais-tu, Camille, sais-tu, s'il s'en trouve un qui le fasse, dans quel intérêt il le fera ?

— Dans celui de la vérité , sans doute

— Non, dit Alicia, il le fera parce que ta démarche lui donnera peut-être une espérance qu'à l'heure où je te parle il trouverait impossible, mais que, dans un moment, il croira réaliser, parce que tu auras fait un premier pas hors de la route que tu as suivie jusqu'à ce jour.

Camille demeura interdite à cette observation ; elle balançait sa tète avec agitation , comme quelqu'un qui est pris 2 l'improviste dans une bonne raison , et qui ne sait comment en sortir. Enfin elle rompit son incertitude en s'écriant vivement :

— Hé bien, il en sera ce qu'il en sera ; l'univers entier peut espérera son aise : il me semble que cela ne m'engage à rien.

— Camille, il y a six mois, tu eusses regardé cette espérance comme une insulte , aujourd'hui lu l'acceptes indifféremment ; il est donc vrai que tu jettes quelque chose de la considération à la vengeance? ô Camille , Camille, ne t'engage pas dans cette voie !

— Allons, dit Camille , c'est toi qui es folle , Alicia : tu vois des malheurs partout ; il te paraît que je suis une femme perdue , parce que je vais dans un salon de mauvaise compagnie : tu serais femme à crier que je vais mourir , si je me piquais avec une épingle.

— Peut-être, dit Alicia, si elle était empoisonnée. Camille sonna sa femme de chambre , et la conversation des

deux jeunes amies fut interrompue.

Pendant que la chambrière à tablier de percale et Alicia couvraient Camille d'un magnifique costume de sultane, d'un rococo sublime, au dire d' Alicia, mais qui faisait Camille belle, non seulement de ses beautés de tous les jours, mais encore des beautés qui ne sont que du domaine du bal ; pendant ce temps , disons-nous, parlons à nos lecteurs de ces deux femmes que nous venons de mettre en scène et des événemens qui avaient amené la résolution de Camille.

Leur histoire , jusqu'au moment où nous l'avons prise, sans

être celle de lout le monde, était cependant fort ordinaire. Alicia , grâce à un legs de douze cents francs de rente , qu'une vieille tante lui avait fait en mourant, avait été élevée dans un excellent pensionnat du faubourg Saint-Honoré. Elle était fdle d'un Italien qui suivait, en qualité de faiseurs d'affaires, les armées de Napoléon, et qui avait été tué dans la campagne de 1814, lorsqu'Alicia avait tout au plus sept ou huit ans; la femme de cet Italien, demeurée ainsi dans la misère , mourut quelques mois après lui. La tante qui recueillit Alicia était une dévote, qui la fit élever dans une pratique minutieuse des devoirs de la religion; elle comptait en faire une nonne ; mais la mort l'ayant surprise plus tôt qu'elle ne s'y attendait , elle prit sur sa fortune , qu'elle légua au curé de sa paroisse , une somme de douze cents livres de rente, dont elle confia l'administration à M. Camizard, conseiller d'État, pour pourvoir à l'éducation d' Alicia , selon les intentions qu'elle lui avait secrètement confiées. Cette phrase du testament avait semblé aux personnes qui en avaient eu connaissance une manière d'éviter des détails plus longs , et l'on pensait que ces intentions secrètes étaient de mettre Alicia en religion. Mais on fut fort étonné, quelques jours après la mort de la tante, de voir M. Camizard placer Alicia dans un pensionnat des plus renommés, au lieu du couvent auquel on la croyait destinée, et suspendre le régime des messes et des oraisons , pour de fréquentes leçons de danse, de musique et de dessin. Les rapides progrès d'Alicia dans ses nouvelles études, et bientôt son incontestable disposition à devenir un peintre de grand talent, firent présumer que Camizard avait deviné la vocation de cette jeune fille, et on l'applaudit d'avoir préféré de donner au monde un artiste distingué, plutôt qu'une mauvaise religieuse au couvent. Camizard venait voir souvent sa pupille dans sa pension, et se montrait très heureux de ses progrès. A l'âge de dix-nuit ans, il retira Alicia de son pensionnat, et lui chercha long-temps une tante ou une vieille cousine , avec laquelle

il pàl 1 < labiir convenablement dans un petit appartement du faubourg Saint-Germain ; il parvint enfin à en découvrir une qui avait une parenté sortable, quoiqu'un peu éloignée, et il la mit auprès d'Alieia. Mais au bout de quelques mois et sans qu'on pût savoir par quel motif, la cousine disparut , et Alieia demeura seule chez elle. Malgré ses quarante-cinq ans , Camizard était un homme d'un extérieur trop recherché pour qu'on n'eût pas tenu des propos malveillans sur son compte, s'il avait fait habiter sa pupille avec lui ; il la voyait même fort rarement , et dans les termes d'une affection toute paternelle. Alieia , ainsi livrée à elle-même à un âge où toutes les femmes ont une protection de famille , Alieia se consacra exclusivement à l'étude de son art , et bientôt elle y acquit un renom qui appela l'envie, et une indépendance de fortune qui lui permit de la braver. Cependant cette envie s'adressa à l'artiste et respecta la femme. On ternit tant qu'on put ses succès, mais on n'attaqua jamais sa réputation. C'était à ce point, qu'un brutal ayant un jour plaisanté sur l'affection de Camizard pour Alieia , sur la déférence singulière qu'il avait pour elle, un cri d'indignation avait répondu à cette insinuation malveillante ; les ennemis mêmes d'Alieia avaient pris sa défense, en faisant toutefois la part de leur haine. Tout en accordant la bonne conduite d'Alieia, ils avaient contesté sa vertu et n'avaient fait honneur de sa bonne conduite qu'à sa froideur de cœur et de. sens.

Depuis ce temps , Alieia Vanini fut décidément une femme qui, n'ayant de passion que dans la tète, était incapable de sentir autre chose que la beauté ou le mérite d'un tableau.

A la même époque où elle était entrée dans son pensionnat, Camille y avait été placée par une dame de Brémont , sa marraine , femme d'une noble famille de robe , veuve d'un président de parlement et jouissant d'une fortune de soixante mille livres de rente dont elle faisait autant d'aumônes que de dépense. Camille était orpheline comme Alieia ; elle était tille de

petits commerçaDS de la rue Saint-Denis, qui avaient patronné leur maison de madame de Brémont, et qui avaient obtenu de sa bonté qu'elle donnât un nom à leur fille. Ces bonnes gens avaient eu raison. Leur petit commerce , qui eût pu s'agrandir avec le temps, se trouva ruiné parla mort de M. Brunel (c'était le père de Camille) ; sa veuve ne lui survécut pas long-temps , et Camille se trouva orpheline à dix ans, avec un entourage de païens qui gagnaient à peine de quoi élever leurs propres enfans. Cependant un des frères de madame Brunel, le maître de l'estaminet du Petit-Univers, consentait à se charger de sa nièce. Il avait reconnu que Camille était une si jolie enfant, que , dans quatre ou cinq ans , elle ferait une des plus belles filles de Paris , et il avait calculé que les pratiques qu'elle attirerait dans son estaminet, en l'y établissant reine de comptoir, seraient une dot suffisante pour qu'il put la mariera son fils, M. Charles Launay. Ce Charles Launay était un gamin de douze ans, qui versait déjà la demi-tasse de hauteur et de manière à ce que la soucoupe fût pleine avant la tasse ; il escamotait également bien le bain de pied du petit verre aux consommateurs trop attentifs à lire le Constitutionnel. Du reste, M. Charles Launay tirait la savate en maître, jouait au billard avec tous les procédés possibles, et aurait lestement passe la jambe à tout tapageur qui eût troublé l'ordre de la poule , eût-il eu affaire à un gaillard trois fois plus grand et plus robuste que lui; car ii avait appris de son père la façon souveraine dont il faut tenir une maison respectable.

Madame de Brémont n'eut aucune peine à apprendre les dis*positions de l'honorable M. Launay, car c'est à elle-même qu'il les expliqua avec une naïveté qui prouva à la digne présidente que le maître de l'estaminet du Petit-Univers était persuadé qu'il faisait ce qui était le plus convenable à l'avenir de la jeune orpheline. La bonne dévote fut révoltée de l'idée de voir trôner sa filleule sur le velours d'Ltrecht d'un siège de comptoir, parmi les pipes et les verres de bière. Elle se char-

gea généreusement de Camille, et s'attira les bénédictions de toute la famille, même celles de M. Launay, quoiqu'elle dérangeai ses calculs. Celui-ci pensa, pour se consoler, qu'il retrouverait en espèces sonnantes , dans une nouvelle bru, les avantages qu'il avait espérés de la beauté de sa nièce; et, en attendant , il réfléchit qu'il ne s'imposait pas une charge d'un rapport incertain; car, après tout, l'enfant pouvait mourir avant de devenir une jeune fdle. D'abord madame de Brémont pensa à faire élever la jeune orpheline chez elle ; mais , soit pour suivre les conseils ou l'exemple de M. Camizard, qui était de ses vieux amis, elle se décida à la mettre dans un pensionnat , et préféra naturellement celui où notre conseiller d'État avait placé sa pupille. Les deux jeunes filles s'y étaient liées d'une étroite amitié. Camille cependant n'avait pas obtenu les succès d'Alicia : celle-ci remportait tous les prix qui échappaient à Camille ; elle lui était préférée par les maîtres, préférée par les dames de la maison , et cependant elle en était traitée avec moins de considération. Si on avait plus souvent à récompenser Alicia , on n'avait jamais à punir Camille ; elle avait une dignité de conduite qui semblait craindre la moindre réprimande. Elle eût été si malheureuse de s'entendre dire qu'elle répondait mal aux soins bienfaisans qu'on avait d'elle qu'elle prévenait tout reproche à cet égard. Peut-être y avait-il un fond d'orgueil dans cette perfection de bonne conduite ; mais il avait valu à Camille une sorte de respect qui gagnait jusqu'à madame de Brémont elle-même. Aussi, dans son amitié avec Alicia , c'était Camille qui était pour ainsi dire la protectrice. Dans leurs querelles d'enfant, c'était toujours Alicia qui demandait grâce, toujours Camille qui pardonnait.

Quelque temps avant qu' Alicia quittât sa pension, Camille allait tous les dimanches chez madame de Brémont, et tous les dimanches elle y rencontrait M. Alphonse de Lubois, maître clerc chez le notaire de madame de Brémont. Ce notaire (■tait un vieillard qui avait poussé sa carrière jusqu'à ce qu'il

dO LE CONSEILLER DÉTAT.

eût perdu la vue et le sens à libeller des actes, et de Lubois était depuis quelques années le véritable maître de l'étude. Une assiduité infatigable , un esprit lucide, une parole facile et claire, Payaient fait prendre en amitié aux riches cliens du vieux notaire , et la plupart lui conseillaient de faire acquisition de l'étude de son patron. Madame de Brémont surtout, dont Alphonse cultivait l'amitié avec soin , le poussait à traiter. Mais de Lubois n'avait rien, et le temps n'était pas encore arrivé où l'on achetait des charges sur l'espérance chanceuse de les payer avec la dot de sa femme. Cependant les demiconfidences avaient fait soupçonner à de Lubois que, parmi ses protecteurs , madame de Brémont ne se montrait pas la plus ardente à lui conseiller le notariat , pour ne l'aider que de quelques avis. Sur cette réflexion , il s'enquit en lui-même du motif de sa cliente, et crut découvrir qu'elle n'eût pas été fâchée de donner un notaire pour mari à sa filleule. Sur cette découverte, Alphonse bâtit toute une histoire, et s'imagina que la digne madame de Brémont voulait doter Camille de quelques cent mille francs. Voici ce qu'il tenta pour s'en assurer.

Un jour que madame de Brémont le pressait plus que jamais de conclure avec son patron qui, de l'obésité morale que donne nécessairement un exercice modéré de notariat, était arrivé à l'imbécillité, résultat inévitable d'un excès dans ce genre; ce jour-là Alphonse, après avoir long-temps fait passer ses refus par de mauvaises raisons de prudence, parut s'armer tout à coup d'une grande résolution , et parla ainsi à madame de Brémont, d'une voix émue et les yeux baissés.

— Pardonnez-moi, Madame, lui dit-il, de vous faire un aveu qui mettra un terme à des entretiens douloureux pour moi. Si j'avais une fortune suffisante pour faire ce que vous me conseillez, je ne balancerais pas un instant. Je prendrais ainsi dans le monde une des positions les plus honorables qu'on puisse y occuper; el, fort de cette position, j'oserais peut-êtn

EXPOSITIONS. i\

aspirer à un bonheur qui maintenant est trop au dessus de moi, pour que je ne cherche pas à en détourner ma pensée.

A cette dernière phrase , la voix d'Alphonse de Lubois était devenue si faible, que madame de Brémont s'était penchée vers lui pour le mieux entendre. Quand Alphonse releva les yeux et qu'il aperçut, presque sur son visage, le regard perçant de la bonne dame qui paraissait vouloir lire en lui le véritable sens de ses paroles, il se troubla et devint rouge. Madame de Brémont sourit , et lui dit, avec cette singulière effusion qui. rend souvent les vieilles femmes si confiantes avec les jeunes gens :

— Hé bien, M. de Lubois, me croyez-vous si vieille ou si malheureuse que je ne puisse comprendre, du moins par le souvenir, les espérances et les rêves amoureux d'un jeune homme? Mais il me semble, moi, que ce bonheur dont vous parlez devrait au contraire vous exciter à tout risquer pour l'obtenir.

La manière dont madame de Brémont avait compris e trouble d'Alphonse le rassura d'abord, et la lin de sa phrase lui donna lieu de répondre avec une sorte de triste enthousiasme.

— Elle est si belle , que d'autres , plus heureux , me l'enlèveraient avant que je ne fusse arrivé à pouvoir lui offrir une fortune assurée, et elle n'est pas assez riche pour que j*ose tenter de l'obtenir de la bienfaitrice dont elle dépend , lorsque je ne puis la lier qu'à un avenir incertain et dont tout mon courage n'oserait répondre.

A cette déclaration des sentimens de de Lubois, madame de Brémont eut un instant d'attendrissement ; elle saisit les mains d'Alphonse et répondit d'un ton ému :

— Bien, mon ami, voilà qui est digne de vous: ou je vous ai mal compris, ou vous serez heureux , je vous le promets.

La joie qu'éprouva Alphonse à cette parole ne se montra pas sans une expression d'incrédulité, et il refusa de croire à ce qu'il entendait, peut-être i><»ui se \o faire mieux assurer.

J2 LE CONSEILLLR D ÉTAT.

Madame de Brémont , comme piquée de ce qu'il osait douter d'une chose à laquelle elle s'engageait , fut près de finir la conversation par ces paroles solennelles, que sa dévotion plus que régulière et bien connue d'Alphonse rendirent moins singulières pour celui-ci, qu'elles ne le paraîtront peut-être à nos lecteurs.

— Celui qui a péché, et qui voue sa vie à faire le bien en expiation de ses fautes, reçoit pour première épreuve de voir douter de sa sincérité.

— Il reçoit pour première récompense , s'écria Alphonse avec un cri d'admiration repentante , de faire douter de tant de vertu ; car il rencontre peu de cœurs à la hauteur du sien.

Cette entrevue toute mystique fut suivie de plusieurs autres moins vaporeuses , dans lesquelles les noms furent donnés aux choses et aux personnes. Du moment qu'il fallut traduire, d'une part , la passion d'Alphonse , de l'autre , la charité de madame de Brémont, en chiffres et en engagemens sur timbre, les entreliens furent plus longs et moins extatiques. Les rêves de dot du jeune clerc se réduisirent à un emprunt à intérêt légal , et les saintes promesses de madame de Brémont en un placement solide avec une étude de notaire en garantie. En définitive, madame de Brémont prêta quatre cent mille francs à de Lubois pour acheter sa charge et le maria à Camille. Cette action fut considérée à la cour et parmi les guimpes du faubourg Saint-Germain, comme la plus sublime des œuvres pies du dix -neuvième siècle, et les gens d'affaires de la chaussée d'Antin le regardèrent comme un bonheur inoui pour de Lubois. Cependant, à travers ces débris d'amour désintéressé et de chanté chrétienne, sur lesquels on avait bâti un solide contrat de prêt avec garantie, un faible reste des rêves d'Alphonse trouva un corn pour vivoter. Madame de Brémont , après avoir mis solidement ses intérêts en sûreté, laissa tomber dans l'oreille d'Alphonse que son repos personnel exigeait les précautions qu'elle avait prises pour cettp avance des quatre cent

mille francs; que le don d'une pareille somme eût armé contre elle, madame de Brémont, toutes les sollicitations de sa famille, tandis qu'elle serait arrivée à mieux assurer le bonheur de sa filleule, sans cependant avoir eu à subir la mauvaise humeur de ses héritiers, si après sa mort on découvrait dans ses papiers la preuve qu'elle avait été remboursée , et si de Lubois pouvait présenter sa quittance des quatre cent mille francs prêtés et rendus. Alphonse vivait dans cette espérance depuis huit années , et il nourrissait les bonnes intentions de la marraine d'une somme de vingt-quatre mille francs par an, exactement payée de six mois en six mois.

Disons en passant que madame de Brémont, satisfaite de ce placement, à six pour cent, d'une somme considérable, ne parla jamais à de Lubois de remboursement. Celui-ci s'habitua à considérer cette somme comme lui appartenant, sous charge d'une rente viagère qui s'éteindrait à la mort de madame de Brémont, et peut-être dut-il à cette opinion de ne pas porter dans ses dépenses l'économie qui l'eût mis à même de rembourser, s'il y avait eu lieu.

Du reste, et indépendamment de tous ces calculs , le mariage de Camille avec Alphonse avait été une heureuse alliance. Camille, habituée par sa dépendance à raisonner sa vie, ses sentimens et ses actions , avait trouvé dans Alphonse toutes les bonnes raisons d'aimer un homme : son extérieur était distingué, son esprit gracieux, son caractère charmant, sa conduite excellente; aussi avait-elle été pour lui une épouse honorable, dont la vertu avait toujours flatté la vanité de son mari presque autant que la supériorité de son esprit et de sa beauté. Véritablement Camille et Alphonse s'aimaient beaucoup d'estime et de convenance mutuelle; et tous deux, jeunes, beaux , et jetés dans l'intimité des sens par le mariage , croyaient s'aimer d'amour. Peut-être ne pensons-nous pas que leur sentiment fût précisément celui qui mérite le nom d'amour; peut-être eurent-ils plus lard à reconnaître que la pas-

sion a d'autres exigences et d'autres sacrifices; toujours esl il que ce sentiment suffit long-temps à leur bonheur. Il ne faut pas non plus oublier qu'à l'époque où Alphonse obtint Camille de la générosité de madame de Brémont, les attentions de Camizard pour la jeune orpheline avaient laissé supposer qu'il pensait à renoncer au célibat en sa faveur. Alphonse croyait en conséquence avoir eu à lutter, pour Camille, contre un homme d'un rang considérable et d'une bonne grâce qui faisait aisément oublier son âge; il y avait donc eu jalousie d'Alphonse, craintes, et presque désespoir, tout ce qui complète enfin le bagage d'un amour en règle , et c'est, nous le répétons encore , c'est de très bonne foi que de Lubois crut avoir subi toutes les phases d'une grande passion. D'un autre côté, Camille avait nus dans sa conduite une telle assiduité à plaire à Alphonse, une si complète soumission à ses moindres désirs, un si vif partage de ses joies et de ses chagrins, qu'elle passait pour un exemple rare de passion durable dans le mariage. On la plaisantait quelquefois à ce sujet, et elle se sentait assez de supériorité pour accepter la plaisanterie. Cette persuasion d'amour constant et profond la gagna elle-même , et elle fit de son union avec son mari une sorte d'arche sainte où il semblait que les mauvaises passions ne pouvaient plus pénétrer. Ce sentiment était-il de l'amour? Oui, pour tout le monde ; non, pour ceux qui ont étudié les tyrannies et les faiblesses de cette passion.

Nous ne quitterons pas cette exposition, si longue qu'elle soit , sans y ajouter encore quelques notions préliminaires qui sont absolument nécessaires à la complète intelligence de celle histoire. Le mariage de de Lubois avait eu lieu en 1822. Depuis cette époque , la manie des spéculations financières ou industrielles avait gagné toutes les classes de la so- < iété. Des faillites, jusqu'alors inconnues, avaient eu lieu en 1827 et 1828, à la suite des opérations folles qu'avait fait naine la manie de bâtir des villcsdans Paris. Le notariat, cette

espèce de coffre-fort des familles, jusque là immaculé, avail subi des échecs, des disparitions de titulaires, enfin de cou trats d'union. Les jeunes notaires avaient particulièrement souffert de la défaveur jetée sur leur compagnie , et de Lubois avait été très vivement soupçonné d'avoir perdu des sommes < onsidérables en acquisitions de terrains. Cependant aucun incident manifeste n'avait altéré son crédit ; il avait même eu à supporter à cette époque une perle assez considérable, sans qu'il en eût paru gêné le moins du monde; et cette circonstance l'avait grandement rétabli dans la bonne opinion qu'on avail de ses ressources. Cette perte tenait à un événement qui eut des conséquences trop graves pour de Lubois et qui occupe trop de place dans ce récit, pour que nous ne la racontions pas en détail à nos lecteurs.

M. de Lubois avait pour maître clerc un jeune homme d'assez bonnes façons , et qui passait pour le plus spirituel des clercs du notariat. Ce jeune homme faisait au recto de sa vie des actes et des contrats , et au verso des vaudevilles et des opéras-comiques. Dans les mêmes données, il avait à la première page ou à la première vue, ou, si vous l'aimez mieux, à la surface, une conduite fort régulière; au revers de la page, à la seconde vue, ou au fond , c'était un assez mauvais sujet. Tout le crédit que le monde des fournisseurs accorde à un maître clerc de notaire avait sufli d'abord aux dépenses désordonnées du vaudevilliste ; mais bientôt les refus de ces messieurs de faire de nouvelles fournitures , augmentés du cri incessant de leurs réclamations pour les fournitures passées , forcèrent le jeune clerc à chercher une autre ressource que les dettes. Il marcha droit à l'escroquerie , et ce fut la caisse de son patron qu'il rencontra la première dans la nouvelle voie qu'il tentait. En moins de six mois, une somme de trente mille francs disparut, et, après les trente mille francs, le maître clerc, qui ne se remontra qu'à l'horizon de Bruxelles, pendant que de Lubois essayait encore de donner une cause à

son absence. La confiance du notaire était si grande en ce jeune homme , qu'il l'avait fait chercher à la Morgue , aux filets de Saint-Cloud , chez deux danseuses très célèbres, partout où on relouve un joli garçon qui a disparu pendant trois jours. La nécessité d'ouvrir sa caisse , qu'on fut obligé de briser, parce que le maître clerc en avait la clé , lui ouvrit en même temps les yeux. La viduité du coffre-fort apprit à de Lubois les motifs du départ de son maître clerc , et lui indiqua suffisamment l'itinéraire qu'il avait dû suivre , pour qu'il ne fût pas obligé de frapper à la porte de tous les bureaux de messageries, afin d'apprendre si un jeune homme, du nom de Gantois, n'était pas parti la semaine précédente. Au premier mot qu'il en toucha au commis du bureau des Pays-Bas , de Lubois eut tous les renseignemens possibles. Le commis qui les lui donna avait probablement une grande habitude de ces sortes d'enquêtes; car, sans s'informer des raisons de l'impétrant, il lui dit , en branlant la tête d'un air d'importance et en refermant son registre :

— Vous vous y êtes pris un peu tard ; votre débiteur est à couvert.

— Dites donc mon voleur ! s'écria Alpbonse.

— Diable ! fit le commis en le regardant à travers la grille, c'est plus grave.

Et il se remet à écrire paisiblement quelque nouveau départ pour Bruxelles.

Le commis avait eu raison : il était trop lard pour rattraper le voleur; mais de Lubois espéra rattraper quelque chose de son argent. Alors il fit après coup ce qu'il aurait dû faire avant ; il s'informa de la vie et des mœurs de son maître clerc : il apprit qu'entre autres habitudes il avait celle de donner tout ce qu'elle voulait à une jolie fille appelée Catherine Tochon , qui était élève du Conservatoire. Alphonse espéra retrouver quelque chose de ses trente mille francs chez la jolie chanteuse ; il lui écrivit pour lui demander un rendez-vous; elle lui répon-

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dit , sur papier rose parfumé, en style assez net et en écriture fort propre , qu'il voulût bien lui dire avant tout le montant de ses propositions.

En présence de l'impudence jouée ou naturelle de Catherine Tochon , la colère de de Lubois n'avait plus eu de bornes ; il avait dénoncé Gantois au procureur du roi, et avait en même temps désigné la jeune Catherine comme sa complice. Vainement la famille du jeune homme implora de Lubois de ne point la déshonorer ; il fut inflexible. Mais l'étonnement de chacun fut grand , le jour où l'affaire fut appelée en police correctionnelle, devoir abandonner l'accusation contre Catherine par le procureur du roi et par l'avocat même de de Lubois; Gantois seul fut mis en cause et condamné. C'est que pendant ce temps Alphonse avait répondu une lettre pleine d'injures à la demoiselle Tochon, et que celle-ci lui avait répliqué par des propositions d'arrangemens. De lettres en lettres, un rendez-vous fut pris, mais rien ne s'y conclut; Catherine Tochon était sur le point de débuter et n'avait jamais le temps de parler d'affaires. De Lubois n'arrivait chez elle que pour l'entendre essayer sa voix au piano ; elle chantait merveilleusement, il ne s'ennuyait pas à l'entendre. Peu à peu il s'y habitua en oubliant qu'il avait payé sa place d'auditeur trente mille francs, et que c'étaient ses billets de banque qui , sous forme de cachemire , enveloppaient si gracieusement la taille de la jeune Tochon. Parmi tous ces pourparlers , elle débuta, avec un succès prodigieux, sous le nom de Césarine : tout Paris en parla avec fureur; et , huit jours après, quand l'affaire de Gantois fut jugée , Alphonse , pour la première fois depuis son mariage, ne rentra qu'à six heures du matin , et dit qu'il avait été forcé de passer la nuit à travailler chez un de ses vieux collègues , qui demeurait place Royale , lequel ne venait jamais chez de Lubois que le matin, pour causer contrats, et dans son cabinet.

De là , au moment où nous commençons noire histoire ,

huit mois s'étaient écoulés; ces huit mois avaient sulli à faire , du caprice d'Alphonse pour Césanne, une passion qui Pavail fait passer par dessus toutes les barrières que jusque là il avait dites infranchissables pour un homme d'honneur. Il avait acheté ou obtenu ses entrées dans les coulisses du théâtre où Césarine était engagée , et y passait toutes ses soirées. Pour elle, il avait déserté peu à peu le monde dont il avait l'habitude. Durant le jour même , il abandonnait son étude pour la voir plus fréquemment.

Quelques mots jetés devant Camille sur le peu de gravité des jeunes notaires et sur leurs dépenses, lui avaient fait craindre que les affaires d'Alphonse ne fussent embarrassées. Sa conduite toute nouvelle la confirma dans ses soupçons , et ces soupçons lui servirent en même temps à expliquer sa conduite. Un de ces mille accidens , qu'on trouve surprenans quand ils arrivent , et qu'on s'étonne après de n'avoir pas vus arriver plus tôt , porta une affreuse clarté dans les incertitudes de Camille.

Un soir qu'elle était seule , et triste déjà de sa solitude, une dame de ses amies la prit au sortir de son dîner auquel de Lubois n'avait pas assisté , et lui proposa de l'emmener à une représentation à bénéfice où devaient paraître les premiers artistes de tous les théâtres. Camille n'était pas encore venue à ce point de malheur où la tristesse est une habitude de la vie, une nourriture de l'âme qui cherche l'isolement pour se repaître de son désespoir, Camille accepta. Dans le monde où vivait madame de Lubois, Catherine Tochon était restée pour elle la complice de Gantois, et Césarine était une comédienne dont elle lisait l'éloge dans les journaux ; elle n'avait aucune idée que ces deux femmes fussent la même personne, encore moins l'idée que cette personne fût la maîtresse de son mari.

La loge où se plaça Camille était une loge de galerie au dessus du balcon. La première partie du spectacle se passa sans qu'il advînt rien d'extraordinaire ; seulement Camille se

laissa aller à écouter quelquefois la conversation île deux jeunes gens qui paraissaient connaître toute la salle et qui en faisaient des récits assez plaisans. Ce qui peut-être porta Camille à les trouver moins médisans qu'ils ne Tétaient en effet , c'est qu'un nom qu'elle aimait tomba dans leur conversation : ils parlèrent d'Alicia ; et l'un d'eux , jeune homme à la figure hautaine et passionnée, en parla avec un si vif enthousiasme pour sestalens et une si grave estime pour son caractère , que Camille l'en eût remercié si elle eût osé , d'autant plus que, depuis quelque temps, son mari la recevait avec une répugnance visible.

Mais la toile se leva , et la pièce où jouait Césarine commença ; les deux jeunes gens applaudirent beaucoup , et celui qui avait tant vanté Alicia , et que son ami appelait Maurice répondit à une observation qui lui avait été faite dans l'oreille :

— C'est possible , elle n'en a pas moins un admirable talent. La pièce finit; les deux amis causèrent encore assez bas

pour ne pas être entendus s'ils n'avaient pas été écoutés; mais Camille devinait qu'ils parlaient de Césarine ; et, soit curiosité indifférente, soit ce que nous autres romanciers nommons la fatalité du cœur, elle désirait entendre parler de Césarine par cet homme qui avait si bien loué Alicia. A ce moment son ami lui disait :

— Est-ce que lu en es encore amoureux?

— Moi , dit Maurice, jamais... jamais.

— Ah ! cependant... fit l'autre d'un air fin.

— Oui, répliqua Maurice en se servant d'un mot bien connu ; oui , une fois, comme tout le monde, du temps qu'elle était Catherine Tochon.

— Et maintenant qui est-ce qui règne ?

— D'où viens-tu donc ? c'est de Lubois, le notaire.

Il se leva pour sortir; mais, en se retournant, il rencontra le regard de Camille fixé sur lui avec une expression si funeste, qu'il demeura lui-même immobile à la regarder. Il était

si étonné, que peut-être il eut demandé à cette femme si elle désirait quelque chose de lui, lorsque la dame assise prés de Camille parla à celle-ci en l'appelant par son nom.

— Madame de Lubois ? dit-elle.

— Madame de Lubois ! répéta Maurice avec un étonnemeni désespéré.

Mais Camille détourna la tête , et Maurice sortit sans avoir eu le temps de se reconnaître. Un moment il voulut rentrer dans cette loge , et dire tout haut le contraire de ce qu'il avait dit tout bas; un instant après il était décidé à aller droit à madame de Lubois, et à lui dire sérieusement :

— Sur mon honneur, Madame, j'ai menti.

Mais il pensa que le mal était fait, que madame de Lubois en avait assez d'un soupçon pour acquérir bientôt une certitude , tant il se trouverait de voix pour l'instruire tout à fait , du moment qu'elle chercherait à tout savoir. Et il pensa que, quoi qu'il fit , il ne pourrait pas détruire ce soupçon. Dans cette perplexité , il tourna le théâtre pour se mettre en face de madame de Lubois; elle n'était plus dans sa loge. Maurice quitta le spectacle avec un remords qui l'obséda au point de l'étonner. Jamais il n'avait mesure à une si horrible portée l'effet d'une parole indiscrète ; jamais le visage d'une femme et l'expression de son bonheur ruiné par un mot n'avaient apparu à Maurice dans une si fatale intensité. 11 devint triste de ce qu'il avait fait , sa pensée en était obsédée à toute heure, et bientôt cette préoccupation fut telle, qu'il eût beaucoup donné pour réparer le mal que sans doute il avait causé. Le souvenir de cette soirée le poursuivait comme un remords.

Comme l'avait présumé Maurice , il suffisait que Camille eût le regard averti de ce qui se passait devant elle, sans qu'elle y pi il garde, pour qu'elle vît bientôt dans toute son étendue le malbeur dont elle était frappée. On pourrait comparer cet aveuglement qui d'abord empêche de rien voir et cette vision complète qui lui succède à l'attention distraite

de ces gens qui contemplent un de ces sots tableaux où , parmi des urnes, des arbres et des nuages, on a trouvé moyen , avec les lignes de ces nuages, de ces arbres, de ces urnes, de dessiner une ligure humaine. On peut regarder un pareil tableau deux heures durant sans y voir autre chose que ces nuages et ces arbres. Mais que Ton vous demande si , à un endroit qu'on vous désigne, vous ne remarquez pas quelque diose qui ressemble à une main , et, à l'instant et sur cet indice, votre œil découvre la figure toute entière et dans tous ses détails. De même pour Camille, la conduite singulière de de Lubois, son absence assidue de la maison, son air froid et contraint, sa répugnance pour Alicia , ses nuits passées à des travaux extraordinaires, tout s'éclairait, se coordonna, se dessina à ses yeux, et elle vit dans tout son ensemble l'infidélité et l'inconduite de son mari.

Les premiers momens de cette découverte furent si confus d'étonnement et de douleur, qu'elle ne sut le parti qu'il lui fallait prendre. D'abord elle voulut feindre de tout ignorer, ayant entendu dire souvent que les hommes se détachaient aisément d'une liaison qui ne leur était pas imputée à crime. Dans celte hypothèse elle pensa à faire entendre à Alphonse quelques sages remontrances, et chercha à qui elle pourrait s'adresser. Camille n'avait pas de famille, car ce n'est pas en avoir une dans notre état social, que n'être apparenté que de gens qui sont trop au dessous de nous pour nous protéger. La seule personne en qui elle dût raisonnablement avoir espérance était madame de Brémont. Mais Camille savait les obligations que lui avait son mari ; elle sentait qu'elle allait alarmer madame de Brémont et la rendre peut-être exigeante pour ses intérêts : une confidence à sa bienfaitrice, un recours à son intervention, semblèrent donc à Camille devenir presque une dénonciation qui pouvait entraîner la ruine de son mari, Bile n'y songea plus. Elle regarda encore autour d'elle , cl ne trouva personne dont les droits fussent assez sacrés sur Al-

phonse pour se permettre des représentations; et, pour la première fois, elle comprit son isolement, elle se vit à la merci de l'homme qui l'avait épousée et qui la trahissait.

Cette découverte ou plutôt celte nouvelle manière d'envisager son sort, conduisit Camille à une sorte de désespoir découragé. Elle se disait : Si j'avais un père ou un frère , mon mari n'oserait me traiter comme il le fait. En cela elle subissait ce sentiment commun qui persuade au malheureux que le bonheur est dans les choses qu'il n'a pas , aux pauvres, qu'il est dans la richesse, aux faibles, qu'il est dans la puissance, aux orphelins, qu'il est dans la famille. Peut-être Camille avait-elle raison ; peut-être s'abusait-elle étrangement. En effet , ce qui arriva peut faire croire qu'une opposition de plus à la violence de la passion d'Alphonse n'eût mené qu'à le précipiter plus rapidement. Camille, arrivée à ce point de se considérer comme seule dans le monde, et n'ayant de ressource qu'elle-même, trouva dans celte position une raison de conduite trop conséquente à cet orgueil de femme qui faisait le fond de son caractère, pour ne pas l'adopter complètement.

— Oui, se disait-elle, si j'avais une famille que je pusse invoquer contre l'abandon de mon mari , si je lui avais apporté une fortune dont je pusse lui faire reproche, je dédaignerais de le menacer de tels moyens, je souffrirais et me résignerais : le monde jugerait alors que j'use de générosité à son égard. Mais, dans la position où je suis, subir l'outrage et l'abandon sans relever la tête , ce serait avouer que je ne reçois que ce que je mérite ; qu'à une femme orpheline et pauvre , il n'est dû que le nom et le pain jurés devant la loi. II n'en sera pas ainsi, et puisque je n'ai personne en qui retirer ma dignité et mes droits de femme , personne pour les défendre et les remontrer à mon mari , ce sera moi qui le ferai , moi qui me jéfendrai hautement et à la face de tous.

Une fois décidée à en venir là, à s'expliquer avec son mari, elle réfléchit que ce n'était pas sur un mot entendu au hasard

EXPOSITION. -2j

qu'elle devait élever une accusation el en demander réparalion. Elle voulut, sinon des preuves, du moins des lumières plus certaines. L'espionnage des valets lui parut une chose indigne d'elle; la surprise de quelques lettres, un abus de confiance qui ne pouvait être autorisé par la trahison de son mari. Enfin, elle pensa à Alicia ; elle lui écrivit. En même temps elle se rappela une de ses amies de pension, madame Adèle Drancy , femme d'un peintre célèbre, qu'elle rencontrait encore dans quelques salons, et qu'elle-même recevait encore aux jouis de bal ou de concert, quand on invite tout le monde. Madame Drancy voyait toutes sortes de salons ; elle était liée avec les artistes les plus célèbres dans tous les genres, et avait souvent parlé devant Camille de ses réunions où elle avait entendu et vu dans l'intimité les talens dont le public ne connaît que l'apparat. Dans la préoccupation de sa douleur, Camille oublia qu'elle avait toujours reçu madame Drancy avec une réserve qui avait empêché celle-ci de pénétrer dans l'intimité de son ménage, malgré le tutoiement amical que toutes deux avaient hérité de la pension ; elle oublia que la réputation de madame Drancy était exposée chaque saison à une foule de nouvelles anecdotes; elle oublia que rien ne pouvait surpasser l'effronterie des liaisons d'Adèle, si ce n'est l'aveuglement de son mari, ou, comme disaient les médians , sa complaisance, ou , connue disaient encore les plus médians , le profit qu'il tirait des arrangemens de sa femme. Camille écrivit donc aussi à madame Drancy, et appela ainsi une femme, qu'elle considérait comme déshonorée, à pénétrer dans le sanctuaire de ses douleurs intimes. Déjà sa raison , qui eût dû servir de sauvegarde à son mari et le protéger à son insu , abandonnait Camille elle-même et ne dirigeait plus sa conduite. Deux raisons aveugles allaient se trouver en présence. On en pouvait conclure qu'elles ne feraient que s'égarer l'une l'autre.

Alicia accourut sur la lettre de Camille. Surprise par les brusques interrogations de son amie, elle nia mal ; el enfui,

dominée par l'ascendant du caractère impétueux de madame de Lubois, elle ne sut que lui conseiller de ne pas sembler s'apercevoir d'une liaison qui n'était qu'une fantaisie passagère, et à laquelle ses plaintes donneraient peut-être plus de gravité qu'elle n'en avait.

— >"on, dit Camille, subir celle-ci, ce serait accepter toutes celles que l'avenir pourrait faire naître : dans ma position, ce serait une lâcheté.

Alors elle lui expliqua cette lâcheté par les raisons que nous avons dites plus haut.

Alicia, en sa qualité d'artiste, se laissait facilement surprendre aux idées qui prenaient la vie d'une manière inaccoutumée ; les raisons de Camille lui parurent excellentes, et elle approuva tout à fait ses plans de conduite. En cette conjoncture, madame de Lubois lui demanda des renseignemens positifs sur la liaison d' Alphonse et de Césarine. Mais la délicatesse d' Alicia se refusa à faire pénétrer Camille dans les mille récits grotesques et licencieux qu'on en faisait partout, elle se contenta de lui apprendre qu'il était avéré pour tout le monde que de Lubois entretenait Césarine. Cette réserve fut un tort ou plutôt un malheur. Quelque chose qu' Alicia eût pu dire à Camille , elle y eût mis une sorte d'atténuement, du moins dans l'expression, qui eût empêché madame de Lubois de s'irriter de l'indignité de son malheur. Mais en la laissant sur le fait lui-même, elle la força d'avoir recours à madame Drancy pour en apprendre les circonstances

Celle-ci arriva chez Camille lorsqu' Alicia n'y était déjà plus. Adèle Drancy n'était pas ce qu'on peut appeler une méchante femme: c'était pis, c'était une femme démoralisée de bonne foi. C'était une femme qui plaignait sincèrement l'aveuglement de celles qui s'imposaient des sacrifices pour leurs devoirs. A son sens, il n'y avait de respectable que les apparences dont le mépris lui eût fait perdre ses droits d'entrée dans les salons. Peut-être, si madame Drancy avait eu un mari capable

tle l'abandonner à sa première faute, elle se serait abstenue d'en commettre, ou du moins elle y eût apporté plus de mystère. Mais, liée à un homme qui , malgré ses nombreuses légèretés , ne lui refusait jamais la protection de sa présence , même à côté de ses amans, elle en avait grandement profité. Quant au monde, étonné de l'aveuglement deDrancy, mais n'osant l'expliquer par une bassesse qui fût devenue trop odieuse, il accueillit la femme que le mari ne semblait pas trouver coupable. Madame Drancy menait donc, d'après sa façon de voir, la plus heureuse vie qui fût possible, et admirait que toutes les femmes n'en fissent pas autant quand elles en avaient l'occasion , ou bien lorsque , comme Camille, elles en avaient le droit par l'inconduite de leur mari. Le premier mot qu'elle répondit à madame de Lubois, qui l'interrogea sans détour, fut une façon de pitié fraternelle qui ne frappa Camille que long-temps après.

— Je t'ai priée de venir, lui dit celle-ci , pour te parler d'une fille qu'on nomme Césanne.

A cette déclaration , Adèle avait pris les mains de Camille , l'avait regardée d'un air triste, et lui avait répondu d'une voix sensible :

— Pauvre chère Camille ! tu sais donc tout?

— Tout, en effet, dit Camille, puisque je sais que mon mari a une maîtresse qu'il entretient publiquement ; mais je ne sais pas comment cela est arrivé , je ne sais où ils en sont ni ce qu'ils font maintenant.

— Et voilà l'horreur ! s'était écriée Adèle. C'est honteux ! un homme de bonne compagnie ! il ne la quitte pas , il est toujours près d'elle dans les coulisses, tous les soirs soupant avec une demi-douzaine de mauvais sujets qui le déconsidèrent, passant les nuits avec eux chez des restaurateurs, dans des bals par souscription, enfin n'ayant aucune tenue.

Ces détails étonnèrent Camille, presqu'autant qu'ils lui furenl douloureux.

2'ô LE CONSEILLER D'ÉTAT.

— Quoi ! s'écria-t-elle, Alphonse en est venu a ce point ?

— Ce ne serait rien , reprit madame Drancv , mais il a l'indignité de te sacrifier.

— Me sacrifier !

— Oui, ma chère Camille ; oui, il te sacrifie pour excuser sa passion.

— Moi ! reprit Camille ; moi, mon Dieu ! et en quoi puis-je être mêlée à tout cela ? Comment mon nom y est-il prononcé ? Par qui ? Ce ne peut être par Alphonse.

— Par lui comme par les autres. Tiens, voici ce qui s'est passé hier. Un des amis de mon mari, un jeune homme très bien, fort distingué, qui a fait aussi quelques bonnes folies, et qui , je crois , entre nous, a été aussi l'amant de Césarine, mais qui hait les choses mal faites...

— Eh bien ! dit Camille avec impatience, ce jeune homme ?

— Eh bien ! ce jeune homme soupait hier avec ton mari. A un certain moment, il lui dit avec sa brusque franchise: « Je ne vous comprends pas, de Lubois, de vivre avec une fille comme Césarine , lorsque vous avez la plus belle femme de Paris. — Belle autrefois , reprend ton mari , mais qui est ma femme depuis huit ans. — Tout au moins... dit Maurice. »

— Maurice ! s'écria Camille.

— Oui, Maurice, Maurice Lambert. Est-ce que tu le connais?

— Non , non , reprit Camille ; continue.

— « Tout au moins, vous devriez mettre plus de mystère dans votre liaison. On doit plus de ménagemens à une femme dont la vertu... — Bon, s'est écrié Alphonse, la vertu, en faites-vous usage de la vertu? vous radotez, mon cher. D'ailleurs, je ne l'empêche pas d'avoir de la vertu. — Et vous voulez lui donner occasion de l'exercer ! a repris Maurice. — Oh ! mon Dieu, a dit ton mari qu'elle en fasse ce qu'elle voudra.

Ah ! lui a répliqué Maurice , vous êtes bien heureux que

ce soit une femme d'un caractère incapable d'une mauvaise action. — Hum ! hum ! qui sait ! a fait ton mari , après tout ,

ça m'est bien égal , pourvu qu'elle nie laisse en repos. — Je ne pense pas, a repris Maurice, qu'elle vous ait jamais fait de scène. — D'abord, a répliqué sèchement ton mari, elle n'oserait pas, je ne sais trop où elle en prendrait le droit. Je l'ai épousée sans fortune, et elle se rappelle trop bien qu'elle me doit tout pour qu'elle se hasarde à faire des rodomontades. Du reste, elle ne sait rien ou fait semblant de ne rien savoir. Je ne lui en demande pas davantage. — Pauvre femme ! s'est écrié Maurice. — Avez-vous envie de la consoler? a répondu Alphonse en ricanant. C'est une conquête difficile, je vous en préviens. — Lubois, lui a dit Maurice avec mépris, vous êtes indigne... — Ah çà ! mon cher, est-ce que vous êtes venu souper pour faire un cours de morale, a répliqué ton mari ; entre nous cela ne vous va guère. Ma femme est une excellente femme qui est chez elle fort tranquille : il faut l'y laisser. »

Adèle eût encore pu continuer long-temps sur ce ton, sans que Camille songeât à l'interrompre. Ce qu'elle entendait était à la fois si nouveau et si douloureux pour elle , qu'elle ne savait si elle éprouvait plus de honte que de désespoir. L'abandon de son mari, les ignobles circonstances qui lui faisaient cortège, son nom, à elle, mêlé parmi les orgies de ces liberlins, la défense même de ce Maurice, tout cela révoltait, confondait Camille :1a confidence d'Adèle même lui faisait honte. Elle s'indigna qu'une femme comme madame Drancy pût lui dire en face de pareilles choses ; elle se sentit déjà descendue de sa dignité par la seule conversation qu'elle venait d'avoir, et ajouta ce nouveau tort aux torts de son mari qui l'avait réduite à cette extrémité.

Cependant ce sentiment sauva Camille d'une confiance plus complète ; elle écouta Adèle, mais elle ne répondit ni à ses consolations ni à ses questions.

— Je verrai, dit-elle, je ne sais ce que je ferai ; en tous cas, je te remercie.

— Tu as raison, avait dit Adèle en sortant; il faut réfléchir

avant de prendre un parti. Je reviendrai te voir un de ces jours. Camille ne lui répondit pas , car elle avait déjà perdu le droit de lui dire que c'était inutile. Adèle pensa que sa tristesse l'empêchait de l'y inviter, et elle s'en alla en se disant:

— Bon ! elle fera comme tant d'autres, elle pleurera quinze jours, et puis elle en prendra son parti. Au fait, mon frère, qui Ta vue deux fois aux Italiens, la trouve charmante : cela le poserait, ce pauvre Antony ! une femme comme madame deLubois... Il trouverait facilement à se marier après cela. J'y songerai.

Pendant que madame Drancy se livrait à ces honnêtes réflexions sur son amie intime ( madame de Lubois venait de mériter en son coeur le nom d'intime), pendant ce temps Camille sanglotait, marchait avec violence, s'arrêtait soudainement, gesticulait avec colère, puis tombait immobile sur un siège où elle demeurait les yeux fixes et les bras croisés. Ce désordre physique était , on peut le dire, l'image fidèle du désordre de son âme , c'était sa pensée courant avec rapidité d'un bout à l'autre de sa vie, se la rappelant toute entière, et s'arrêtant tout à coup à un souvenir d'autrefois , à la scène de la veille, et les creusant dans toute leur profondeur. Ce qui faisait souffrir Camille dans sa nouvelle position était si cruel et à la fois si méprisable, qu'elle cherchait encore à y accoutumer son esprit, lorsqu'elle fut surprise par son mari, avant d'avoir décidé un plan de conduite. Alphonse , en voyant Camille tout en larmes, le visage bouleversé, ne put s'empêcher de s'approcher d'elle, et il lui dit avec inquiétude :

— Qu'avez-vous, Camille? que vous est-il arrivé ?

Elle le regarda fixement, et son désespoir se trouvant ains: interpellé à l'improviste , elle répondit sans calculer l'effet d'une explication si soudaine et si explicite :

— Ce que j'ai , Monsieur, j'ai que vous avez une maîtresse,

que vous l'affichez publiquement Ce qui m'est arrivé, c'est

que vous déshonorez mon nom en le traînant dans la fange de vos orgies, c'est

EXPOSITION. 2 l

— Camille Camille s'était écrié Alphonse, confondu

de l'accusation et surtout de sa violence, prenez garde à ce que vous dites.

— Oseriez-vous le nier quand tout Paris le sait, quan.l hier soir encore vous aviez laissé à un étranger le soin de défendre votre femme contre vos propres injures?

Peul-étre si de Lubois avait été amené à soupçonner que Camille était instruite de son intrigue , peut-être eût-il préparé quelque mensonge bien audacieux et bien arrangé qui eût rompu la colère de sa femme en la faisant retomber dans le doute ; mais, surpris à son tour, déconcerté, ne pouvant mesurer l'étendue de tout ce que sa femme savait, persuadé même, par le reproche du souper de la vieille, qu'elle connaissait les moindres circonstances de sa liaison , il ne pensa pas à nier ; et, trop vaniteux pour avouer humblement, il prit sa faute en main et s'en coiffa hardiment comme Tartufe prend son chapeau et se couvre quand il a épuisé la crédulité d'Orgon.

— Mais , Madame , répondit Alphonse , je ne nie rien et je ne crois pas qu'il soit besoin de nier quelque chose.

Ce fut le tour de Camille d'être confondue et altérée ; elle se redressa cependant sous le coup de cette audace d'Alphonse, et lui dit, à tout hasard :

— Et vous pensez que je le souffrirai ?

Alphonse était hors de garde ; il était accusé, coupable , et par conséquent irrité, et à son tour il répondit, plutôt pour répondre et ne pas paraître céder, que pour dire sa volonté.

— Vous le souffrirez, si je veux.

— Si vous voulez ! vous comptez donc revoir celle

femme, cette malheureuse, cette

— Ah ! s'était écrié Alphonse, assez ; ne l'insultez pas !

— Vous avez raison , c'est impossible ^ avait repris Camille avec mépris.

Alphonse se sentit devenir furieux , cependant il eut en ( oie assez de raison pour ne pas vouloir poursuivre nue expli

50 LE CONSEILLER l) ÉTAT.

cation commencée sur ce ton. Il prit son chapeau pour sortir.

— Où allez-vous? lui dit Camille en se plaçant devant lui , vous allez chez celte femme ?

Ce n'était peut-être pas l'intention d'Alphonse ; il se lut.

— Vous ne répondez pas. C'est chez elle que vous voulez aller; eh bien •! vous n'irez pas, reprit Camille en se plaçant fièrement les bras croisés devant la porte.

Alphonse la considéra un instant en silence. L'air impérieux de Camille l'exaspéra.

— Ah ! dit-il avec une sorte de grondement sourd , ah ! c'est ainsi que vous le prenez ! hc bien, j'irai chez cette femme, j'irai sur l'heure, j'irai tous les jours, j'y passerai ma vie, entendez-vous. Ah ! c'est par la violence que vous comptez me ramener, je vous connais d'aujourd'hui. Allons , Madame , faites-moi place , je veux sortir.

La colère de Camille avait cédé devant l'emportement contraint de son mari ; elle avait compris qu'elle l'avait poussé à un point où il était capable de tout. Les derniers mots d'Alphonse lui avaient soudainement fait apercevoir la fausse route dans laquelle elle s'était engagée, et elle était sur le point de changer ses menaces en prières , ses cris en larmes ; mais son orgueil ne put s'y résoudre; elle lui obéit , et le lai":: passer en lui disant d'un ton glacé et méprisant :

— Allez , Monsieur, je vous souhaite beaucoup de plaisir. Alphonse sortit, emportant avec lui sa mauvaise action,

avouée et soutenue sans repentir : Camille resta sans avoir montré un instant de pardon. Mais Alphonse n'alla pas d'abord chez Césanne , et Camille ne l'eut pas plus tôt entendu fermer la porte de l'appartement qu'elle tomba dans un fauteuil, en fondant en larmes. Qu'Alphonse fût rentré, que Camille eût pu le rappeler, et peut-être tout eût-il pu s'arranger encore ; mais le malheureux hasard qui avait donné à leur explication cette (ournure violeate et inattendue, les sépara qiK'lrpi.-s heures.

Alphonse, en descendant de chez lui, rencontra Camizard qui était de ses eonfidens, et ne crut pas devoir lui taire ce qui venait d'avoir lieu. Le conseiller d'État lui dit d'un air peiné :

— C'est grave, mais c'est un orage qu'il faut laisser calmer; vous êtes trop agités tous deux pour avoir une explication qui puisse avoir de bons résultats.

— Si vous la voyiez, lui dit Alphonse.

— Non , dit Camizard , ce sont des choses où les intermédiaires sont toujours fâcheux et maladroits; rentrez chez vous ce soir, faites comme si rien ne s'était passé. Un mot suffira pour faire comprendre à madame de Lubois que la colère vous a emporté ; l'explication s'en suivra , et vous vous raccommoderez.

— Mais il me faudra renoncer à Césarine, répondit Alphonse.

— Ce serait le plus sage pour votre femme et pour vous. Cela désolera Césarine, car elle vous aime : elle qui, entre nous , faisait jadis compter ses amans un par chaque semaine de l'année, vous l'aviez réduite à être sage; mais le désespoir de Césarine importe peu auprès du repos de votre ménage.

En parlant ainsi, le vieux conseiller d'État savait-il que la vanité amoureuse d'un homme s'acharne autant à fixer les désirs insatiables d'une Messaline , qu'à vaincre la vertueuse résistance d'une femme honnête ? Que ce fût perfidie ou imprudence, ces paroles n'en furent pas moins fatales à la bonne résolution qui eût pu naître dans le cœur d'Alphonse, et de Lubois répondit :

— Vous avez raison , je la reverrai une fois ; je ne puis la quitter avec cette brutalité; je lui ferai comprendre ma position. Au fond du cœur, Césarine a une probité d'homme qui vaut mieux que la fastueuse chasteté de certaines bigotes. J'en suis sur, elle sera la première à m'engager à rompre.

Cependant Camille attendit son mari avec le calme douloureux d'une âme qui a fait déborder sa colère, et qui est

52 LE CONSEILLER i/ÉTAT.

rentrée dans son lit; il y avait épuisement. La première douleur fatigue vite, et, plus tard, quand on souifre de longues années sans éprouver rien de eel anéantissement qui accable aux premières atteintes, ce n'est pas qu'on souffre moins, c'est que la vitalité morale se porte là où surabonde toute sensation, joie ou douleur, pour répondre à cet excès de vie; comme la vitalité physique se dirige vers la partie du corps qu'excite une irritation quelconque.

La disposition où se trouvait Camille lorsque son mari reparut , eût pu renouer entre eux une explication calme ; mais de Lubois, embarrassé de son temps jusqu'à l'heure où il avait coutume de rentrer , heure qu'il ne voulait ni devancer ni reculer , de Lubois alla chez Césarine. Ce que le conseiller d'État avait dit si nonchalamment à Alphonse sur l'amour de cette fille , n'avait pas servi médiocrement à le ramener chez elle. Comment désespérer tant d'amour, ou plutôt, et si l'on voulait regarder au fond de celte pitié , comment le désespérer sans se donner un peu le spectacle de cette charmante douleur qu'on cause et qu'on peut consoler? Césarine savait déjà, sinon ce qui s'était passé entre de Lubois et sa femme , du moins que celle-ci était instruite de leur liaison. Madame Drancy, en rentrant chez elle , s'était empressée de raconter la confidence de Camille. Adèle était si gonflée de cette nouvelle , qu'elle n'en avait pas fait une conversation de tête à tête. Ne trouvant pas M. Drancy dans son appartement, elle était montée dans son atelier, et là , en présence de ses élèves, elle avait eu avec lui , mais à voix basse , un entretien que tout le monde avait à peu près entendu. Cependant ce ne fut pas un des élèves qui alla prévenir Césarine , ce fut Drancy lui-même. L'indiscrétion d'Adèle vis à vis de ces jeunes gens eut un autre résultat plus fâcheux peut-être : ce fut de faire tomber dans des conversations d'ateliers des histoires de monsieur le notaire et son épouse, comme les eut bientôt baptisées cette moquerie funeste qui est devenue une puissance du dix-neuvième siècle.

Ce résultat immédiat en eut un second : ce fut de déconsidérer le malheur de Camille. Il en est du ridicule comme de la calomnie, il en reste toujours quelque chose. Mais n'anticipons point et revenons aux faits précis. Drancy était , sous le règne de deLubois, ramant de Césarine. Un nom, peut-être malhonnête à dire, expliquera celui d'amant, donné à Drancy, dans les mœurs où nous sommes forcés de faire entrer nos lecteurs. L'entre teneur étant considéré comme le mari, celui qui ne paie pas s'appelle ramant. Nous croyons qu'on nous excusera de ne pas pousser plus loin la technologie dans ce genre. Drancy courut donc au théâtre , où Césarine répétait , et , en véritable ami , il la prévint du danger qu'elle courait de perdre son notaire. Un notaire , en amour de coulisse , se traduit en rentes; c'était un service d'argent que Drancy rendait à Césarine. C'est un négociant qui avertit un ami qu'un de leurs confrères va faire faillite.

Césarine, de retour chez elle, attendit deLubois à l'heure où il avait l'habitude de venir ; car , en femme experle, Césarine avait réglé son notaire , et ne lui avait pas laissé prendre l'habitude de l'improviste. De Lubois se fit attendre. En toute autre occasion , Césarine lui eût fait une scène de colère; mais dans la circonstance dont elle était menacée , elle préféra la tristesse, et de Lubois eut à subir des larmes et des plaintes résignées , qui lui parurent merveilleusement charmantes , comparées à l'emportement de sa femme. Cependant, malgré cet hommage rendu à l'angélique douceur de Césarine et à son amour profond , de Lubois fit effort sur lui-même , et , à travers ses protestations et ses regrets, il lui annonça qu'ils seraient obligés de se voir moins souvent. Cette déclaration sembla éveiller Césarine de sa triste préoccupation , et elle dit à de Lubois, avec un air de colère et de sarcasme :

— On vous le défendra.

— Qui cela? dit de Lubois en devenant rouge de vanité bless <•.

— Mais votre femme , répondit Césarine avec dédain ; ceux qui vous connaissent m'avaient bien avertie que votre faiblesse connue ne me donnerait que des cbagrins. On me l'avait dit, et je n'ai pas voulu le croire, qu'une réprimande de votre femme me ferait sacrifier. C'est maTaute, n'en parlons pas.

— Césarine, repartit de Lubois, en affectant une tranquillité sous laquelle murmurait un dépit furieux, je ne vous ai pas donné lieu de croire à de pareilles sottises. Ma femme saurait ce qui se passe , et elle ne le sait pas , que ma position m ordonnerait de faire ce que je vous dis.

— Votre position , répondit Césarine avec une incrédulité toujours dédaigneuse, vous y pensez bien tard.

— Trop tard peut-être, répliqua Alphonse vraiment piqué ; mais des amis m'ont ouvert les yeux.

— Et qui donc vous envoie encore à l'école? dit Césarine avec un ton tout à fait méprisant.

— Césarine ! s'écria Alphonse avec colère.

— Tenez, reprit-elle en se levant très agitée, épargnonsnous les épigrammes et les explications. Je préfère une douleur à une humiliation : j'aime mieux croire que vous ne m'aimez plus.

— Oh ! tu ne le penses pas, flt Alphonse en souriant avec abandon.

— Oh ! si, je le pense, dit Césarine avec une tristesse amère, car si tu m'aimais , tu ne me quitterais pas ! Elle haussa les épaules , et reprit avec son premier air d'incrédulité : — Toi ! si indépendant par ta fortune, par ta position; toi, qui sais mieux que personne ce que valent ces grands mots de considération et de respect humain , tu veux me faire croire que les remontrances de quelques vieilles femmes te font peur. Allons donc ! sois franc , lu ne m'aimes plus. Elle essuya une larme et ajouta avec effort : Mon Dieu , je m'en consolerai.

— Je le crois aisément, répliqua Alphonse, les lèvres pincées.

EXPOSITION. )d

— Eh ! pourquoi ne le ferais-je pas? repartit Césanne d'un ton résolu, eu regardant de Lubois en face. M'en estimeriezvous beaucoup plus, si je me mourais de douleur? hé! non. J'ai été votre maîtresse, parce que cela en valait la peine; vous m'avez prise vous me laissez là, vous m'avez généreusement payée , vous êtes quitte : voilà tout.

— Césarine, vous êtes folle, dit Lubois en voulant la calmer.

— Mais , mon Dieu ! ne jouez pas les grands sentimens , s'écria Césarine avec colère, c'est de l'hypocrisie eu pure perte. Je vous connais, vous et vos pareils : quand vous voulez quitter une femme qui s'est niaisement laissé prendre à vos phrases de dévoùment , vous avez pour l'abandonner mille raisons excellentes qui vous paraissaient méprisables quand il fallait la séduire. Eh bien! c'est indigne, voyez-vous. Un libertin, un mauvais sujet, on l'aime ou on ne l'aime pas ! au moins, avec ceux-là , quand on se risque on sait à quoi s'en tenir.

Elle s'arrêta, et reprit en se mordant les lèvres avec rage : — Eh bien ! on l'aime au jour le jour.

Elle essuya encore ses yeux , comme indignée de ses larmes , et ajouta avec l'effort d'une femme qui voile sa douleur de paroles malséantes :

— Et, après tout, c'est plus amusant.

— Amusant! dit de Lubois à moitié vaincu, voilà un langage

— Hé, mon Dieu ! je suis franche, moi, je ne fais pas de hégueulerie ; c'est vrai , j'ai eu des amans que je n'aimais pas.

De Lubois fil un geste d'impatience , et Césarine ajouta avec dérision :

— Oh ! cela vous semble bien infâme Eh bien ! j'étais

heureuse alors Mais je vous ai aimé, vous

Elle se reprit à pleurer , et continua avec désespoir :

— El je suis bien heureuse , n'est-ce pas ? Enfin elle éclata en sanglots , et s'écria :

— Oh ! tenez laissez-moi , je ne sais plus où j'ai la tête,

Et, sur ces paroles, elle était tombée sur une chaise en se tordant les mains.

— Allons, Césanne, avait dit Alphonse en s'approchant d'elle avec ce ton humble et protecteur d'un homme qui se voit profondément aimé; allons, tu sai9 bien que je t'aime , folle. Mais que veux-tu, j'ai des ménagemens à garder ; tu sais ma position à l'égard de madame de Brémont : c'est la marraine de ma femme , elle se fera sa protectrice.

— Est-ce cela ? dit Césarine en relevant la tête d'un air d'espérance craintive; est-ce cela? reprit-elle en caressant Alphonse d'un regard d'amour devenu plus brûlant à travers ses larmes, comme un rayon du soleil à ti avers une lentille de cristal ; est-ce vrai, Alphonse ? Ce n'est pas que tu ne m'aimes plus, dis?

— Oh ! s'écria Alphonse , tu es folle , tu ne l'as pas pensé !

— Non , dit Césarine , non mais j'ai eu peur ; et maintenant, vois-tu, fais ce que tu voudras viens quand tu

pourras; je saurai ce qui t'empêche de venir plus souvent

Je t'attendrai tous les jours, et je serai heureuse quelquefois.

Alphonse ravi la pressa dans ses bras, effaça ces larmes pré cieuses de ses baisers repentans, puis il dit qu'il voulait faire comme par le passé ; mais Césarine s'y opposa héroïquement.

— Je veux, dit-elle, que tu saches comment je t'aime ; j'ai été si calomniée ! Mais tu me connaîtras un jour , toi, Alphonse, et peut-être alors tu me rendras justice.

Comment résister à tant d'amour, à tant de sincérité! Alphonse sortit de chez Césarine, ivre de vanité, et ne consentant en lui-même à mettre un peu moins d'éclat dans ses liaisons, que pour Césarine seule, pour ménager sa délicatesse. Quant à Camille, il se crut dégagé de tout retour envers elle, parle ton qu'elle avait pris à son égard. Lorsqu'il revint chez lui, ii fut sec et réservé. Camille supporta patiemment les premières reparties, à ton de maître, de son mari; mais il ne lui en fallut pas beaucoup pour quitter ce rôle de soumis-

sion qu'elle s'était imposé, et, à la quatrième phrase , elle lui répondit avec une raideur encore plus sèche que la sienne : car elle avait quelque chose de méprisant. Cela dura trois ou quatre jours, pendant lesquels Alphonse rentra et sortit à des heures honnêtes; mais il avait grand soin de dire bien haut les causes de sa présence chez lui , pour que sa femme ne les attribuât pas à ce qu'elle avait dit ; Camille , à son tour , ne se faisait pas faute de lui montrer qu'elle ne lui en savait aucun gré. On s'aigrissait des deux côtés avec une sorte d'acharnement.

Au bout d'une semaine , Alphonse se fatigua de celte gène qui ne lui valait pas le repos ; il reprit sa première vie avec Césarine , et celle-ci le laissa faire sans paraître s'en apercevoir. Alphonse comptait comme gagnés pour son bonheur tous les momens qu'il ne passait pas près de sa femme. Celleci ne répondit à ce nouvel outrage, ni par des colères, ni par des sarcasmes : ce fut par un silence absolu. Les repas se passaient sans qu'il y eût une parole de prononcée de part ni d'autre ; tout irritait Alphonse, et ce silence lui devint si insupportable, qu'un jour il se leva de table en s'écriant:

— 11 n'y a pas moyen de vivre ainsi !

— - De quoi vous plaignez-vous ? lui répondit Camille d'un air étonné, mais qui montrait sa joie d'avoir trouvé un moyen de blesser Alphonse ; vous ai-je dit quelque chose de désagréable?

— Eh ! Madame, reprit violemment Alphonse , y a-t-il rien de plus désagréable que ce silence théâtral que vous affectez , que cette pose de victime que vous gardez depuis quinze jours ?

— Pardon , Monsieur, fit Camille avec un sourire d'une humilité presque insolente , je ne savais pas que je devais être gaie Je serai gaie désormais.

Alphonse sortit sans répondre ; mais il était si furieux, qu'il disait tout haut et tout seul, en marchant avec rapidité :

— Il faut que cela finisse , et cela finira.

58 LK CONSEILLER DÉTAT.

Camille, de son côté, s'entêtait à ne pas faire un pas. Alphonse lui avait reproché son silence, elle se décida à l'insulter de sa soumission. Ainsi, le soir, quand il rentra, elle courut au devant de lui , et lui dit d'un ton d'empressement chargé ■

— Ah ! vous voilà, mon ami , vous rentrez de bien bonne heure : vous êtes-vous beaucoup amusé ce soir?

Alphonse regarda sa femme sérieusement; elle continua à /ui sourire au visage.

Ah ! c'est comme ça , pensa-t-il ; hé bien , soit.

fl se mit de la partie , et il lui répondit de même et d'un air dégagé :

— Beaucoup, ma chère amie, beaucoup, et vous?

— Moi, répondit Camiile du même air charmant , oh ! mon Dieu , je suis restée toute seule ici , mais je me suis beaucoup amusée aussi. J'ai pensé à vous, mon ami; n'est-ce pas que c'est bien ?

— Comment donc ! très bien , et je vous remercie.

— Mon Dieu ! vous avez i*air fatigué; avez-vous besoin de quelque chose ?

— Non , de rien ; ie sors de souper ; nous avons veillé fort lard, nous avons ri comme des fous.

— Oh! tant mieux.

Et la conversation continuait sur ce ton , et se reprenait sur ce ton tous les jours; puis, quand ils s'étaient quittés, Alphonse était honteux , et Camille désespérée. On ne tue pas mieux l'avenir de son bonheur et de son repos qu'ils ne le faisaient tous deux.

Un jour, Camille voulut le pousser à bout: il sortait, elle l'arrêta.

— Bon Dieu! lui dit-elle, votre cravate est horriblement mise, attendez que je vous l'arrange ; vraiment vous auriez perdu ce soir votre titre précieux de beau notaire.

Camille avait appris de madame Drancy que Césanne , dans ses gaftés , appelai! Alphonse mon heau notaire.

— Je vous remercie, répondit Alphonse en se laissant (aire : mais cette épilhèle , j'en suis sûr , vous paraît une flatterie.

— Comment donc! reprit Camille , on m'a dit qu'elle vous a été donnée par une femme qui s'y connaît.

Alphonse se mordit les lèvres.

— Et à qui, continua Camille , vous avez inspiré une passion oh ! mais une passion

Alphonse reprit son avantage ; et, caressant du bout du doigt le visage de Camille, il lui répondit, avec une grâce impudente :

— Une passion bien froide, chère Camille, en comparaison de nos jeunes amours.

A ce rapprochement hideux, toute la force de Camille avait fléchi ; sa vie pure , mise en parallèle avec cette vie de débauche ; elle et Césarine unies dans la même pensée et dans la même phrase: cela l'avait révoltée, et elle s'était reculée en s'écriant avec indignation :

— Oh ! vous êtes un infâme !

Alphonse l'avait considérée un moment avec un ricanement de triomphe, et de son regard de dédain, lui montant pour ainsi dire sur le corps, comme à un ennemi vaincu, il avait répondu en haussant les épaules :

— Ah! pauvre femme!

11 avait raison : elle n'était pas de force à lutter avec lui. Elle avait pour elle l'orgueil , mais il avait l'immoralité; elle jouait un rôle qui la torturait, en traduisant sa douleur en raillerie ; il mettait en œuvre ses principes , sinon sa nature , en lui répondant sur le même ton.

Yoilà où ils en étaient quand arriva la soirée du bal chez Derby. Camille avait décidé qu'une telle vie était insupportable. et elle voulut en finir: il lui fallait un éclat; et, ne pouvant l'amener chez elle, elle allait le chercher partout où elle pour vait y donner occasion.

Nons allons donc suivre Camille au bal ; mais encore une

40 LE CONSEILLER DÉTAT.

l'ois, et c'est la dernière, un mol d'explication sur Alphonse, et puis nous pourrons dire que le terrain où nous voulons bâtir sera net et déblayé de tous obstacles. Alphonse n'était pas un de ces hommes nés achevés , c'est à dire invinciblement destinés au bien ou au mal ; c'était un homme à faire et que les circonstances eussent pu faire honnête et bon , comme elles le firent indélicat et méchant. De bonne heure l'habitude des affaires dans une étude de notaire , ce confessionnal civil de la société , lui avait appris que nulle affection , même les plus sacrées , ne tient contre l'intérêt.

Il avait eu trop souvent à assurer la bonne foi des frères entre les frères, des fils avec les pères, des maris avec leurs femmes, traitant par contrat comme des fripons contre des fripons, pour ne pas croire qu'il n'y avait de puissante morale que le code civil sagement appliqué à la bonne intelligence des familles et des ménages. Par conséquent , dès sa première jeunesse , ce qu'on nomme honneur fut pour lui un de ces liens qu'il faut laisser «à la vanité des sots, comme les esprits forts de la bourgeoisie constitutionnelle veulent bien accepter la religion pour le peuple. Toutefois cette démoralisation de de Lubois n'influa point manifestement sur ses actions. Longtemps Alphonse vécut en honnête homme, et, de quelque manière qu'il eût paré aux pertes qu'on supposait qu'il avait faites sur les terrains , personne n'avait aucun reproche à lui adresser sur sa probité. Cette probité , Alphonse s'en montrait très fier, car c'était pour lui un moyen. Quant à sa conduite, elle était toute de vanité. Ainsi, lant qu'il vécut dans un monde où ses bonnes mœurs lui valaient un accueil honorable, il ne s'en départit point ; mais cette vanité qui avait été sa sauvegarde, tant qu'elle avait été bien convoyée , le perdit dès qu'elle marcha de compagnie avec des gens pour qui la moquerie de tout ce qui est respectable est une habitude perpétuelle du discours. Dans ce langage , quand on avait dit d'un homme : bon père, bon époux, excellent citoyen, on avait

ridiculisé le malheureux à jamais. Il ne fallut pas beaucoup d'apostrophes de ce genre pour mettre Alphonse à l'unisson de ses nouvelles connaissances. Seulement il ne s'aperçut pas qu'il joutait avec des jeunes gens qui le plus souvent ne compromettaient qu'eux-mêmes, libres qu'ils étaient de tous liens de famille ; il ne voyait pas que quelques uns même n'y compromettaient que leur esprit; car il y en avait qui se moquaient du respect des fils pour les pères, et qui honoraient les leurs, d'autres qui faisaient bon marché de la vertu de toute femme, et qui eussent souffleté quiconque eût douté de celle de leur mère ou de leur sœur ; enfin , il ne vit pas que sa qualité de notaire, ce qui eût dû signifier homme gra>e et prudent, excitait la verve de quelques étourdis à lui faire tenir les propos les plus fous et les plus dévergondés. Alphonse avait assez d'esprit pour être des premiers dans ces luttes où on démolissait toute morale au profit de quelques épigrammes ; mais il n'en avait pas assez pour séparer sa conduite de ses principes. Ainsi les mauvais plaisans aidant les mauvais plaisans qui riaient à gorge déployée des légèretés du notaire, il mit ses théories en pratique quand l'occasion s'en présenta ; et, parce qu'il avait très sottement parodié ce vers de Boileau , en s'écriant :

L'épouse est une esclave, et ne doit qu'obéir,

il trouva mauvais que Camille n'acceptât pas avec reconnaissance son abandon et son malheur. Cette démoralisation que nous avons racontée en quelques phrases fut un an à s'opérer; car il y avait un an que durait , sinon l'intrigue consommée d'Alphonse avec Césanne, du moins leurs relations, quand arriva la soirée du bal.

Tout ce que nous avons dit suffira sans doute pour faire comprendre les sentimens qui devaient agiter Camille en se rendant au bal de Derby. Elle y alla dans la citadine d'Alicia. L'équipage de de Lubois, qui devait s'être fait conduire à un rendez-vous d'affaires, avait été réservépour Césarine. Camille n'en doutait pas, Alicia le savait certainement ; mais il y avait entre elles une pudeur réciproque qui se refusait à descendre à la honte de certains détails ; aussi n'en parlèrent-elles pas. L'ensemble d'un malheur a toujours quelque chose d'élevé, qui se ravale à être regardé de près et dans toutes ses parties. Lorsque Camille et Alicia furent annoncées dans le salon de Derby, madame Derby (si la nommerons-nous, comme c'était l'habitude chez elle) courut au devant d'elles avec un empressement qui lui fil traverser une contredanse à son moment le plus animé et qui la brouilla entièrement. Ce maladroit accueil, qui eût troublé Camille dans un monde dont elle aurait eu l'habitude, la déconcerta d'abord; le silence qui suivit son entrée, le chuchotement général qui suivit ce silence, la rendirent confuse au point de la faire rougir visiblement. Les femmes n'imaginèrent point, mais elles dirent que c'était pruderie , et la baptisèrent du nom de bégueule. Beaucoup des hommes qui dépendaient des bonnes grâces de ces dames se rangèrent de leur avis , et Camille , en traversant le salon de madame Derby , eut à subir force regards par dessus l'épaule, sans compter ceux qui se chargèrent d'une suffisante dose d'insolence en passant, à travers le verre du lorgnon carré des

fashionables du pays. Dans un salon de pruderie notariée, on n'eût pas plus inipertinemment reçu une femme perdue , que dans ce cercle mal famé celte femme si pure : c'était comme une revanche que Camille payait pour toutes les honnêtes femmes. A travers sa confusion , Camille vit cependant un mouvement dont elle ne se rendit pas compte, et dont elle ne crut pas d'abord être l'objet. Pour arriver à la plate vers laquelle madame Derby la conduisait, elle passa devant un groupe qui parraissait entourer et écouter quelques personnes assises. A ce moment , le groupe s'ouvrit à une voix partie du fond, et qui avait dit : — Rangez-vous donc, que je voie celte merveille.

Sans supposer que ce fût d'elle qu'il s'agît , Camille regarda l'endroit d'où partait cetle voix; mais elle ne put voir la femme qui avait parlé, car un homme, et c'était le seul, n'avait pas obéi à cette impudente injonction ; il était demeuré debout comme un rempart entre Camille et cette femme. Toutefois, à deux pas de là Camille savait qui avait parlé. A son mari qu'elle vit au fond du groupe, elle reconnut Césarine : c'était elle qui devait être près de lui. A deux pas encore, elle pensa que, puisque cette femme était Césarine, ce devait être pour elle, Camille, qu'avaient été dites ces insolentes paroles, et elle arriva au fauteuil que lui présenta madame Derby, le cœur plein d'indignation et de honte. Pour rassurer sa contenance, elle voulut cependant engager la conversation avec Alicia qui était assise à côté d'elle ; mais elle vit son amie qui, l'œil fixé sur le groupe d'où était partie la voix de Césarine, semblait en suivre les mouvemens ; en effet, on s'y pressait, et quelques éclats de voix s'en échappaient à travers le murmure sourd d'un vaste salon de bal. La voix de Césarine, aigrie de colère, perça un moment ; une autre voix grave et forte lui répondit sans qu'on pût entendre les paroles de l'une et de l'autre : et Alicia dit tout bas , et sans s'adresser plutôt à Camille qu'à elle-même :

— C'esl Maurice.

— Maurice ! dit Camille à qui ce nom revenait ainsi pour la troisième fois , toujours mêlé aux injures qu'elle avait à souffrir.

— Oui, dit Alicia tout bas, Maurice ; je te dirai ce qu'il est, ou plutôt je te le montrerai ; seulement je suis plus tranquille puisqu'il est là. Césarine sera prudente.

— Que veux-tu dire ?

Alicia n'eut pas le temps de répondre; la contredanse sonnait la ritournelle d'appel ; dix jeunes gens demandèrent à Alicia sa main qui appartenait au premier inscrit, et Camille fut laissée seule. En même temps Césarine se leva, et, fendant le groupe qui l'entourait, elle passa devant Maurice en lui lançant un regard de haine et de rage. Celui-ci se contenta de le^ ver le doigt en signe d'avertissement, et vint s'appuyer à une console à deux pas de Camille, sans toutefois paraître l'avoir vue. De Lubois lui-même quitta le groupe, et, poursuivi par les plaisanteries de quelques jeunes gens, il se décida à s'asseoir à côté de sa femme. M l'un ni l'autre n'avaient envie de se donner en spectacle à la curiosité de ce salon ; ils s'abordèrent donc avec convenance, parurent causer du temps, de la chaleur, de la musique. Cependant ils étaient assez embarrassés, lorsque madame Drancy, étant arrivée, vint se placer à «ôté de Camille et compliqua sa position de ses démonstrations excessives d'amitié, de ses questions à voix basse , faites d'un air de mystère , et de ses assurances de dévoùment envers et contre tous. Il serait difficile de dire par quel sentiment Camille porta les yeux du côté de Maurice, quand madame Drancy fut assise près d'elle; mais on comprend son embarras lorsqu'elle rencontra les regards de ce jeune homme fixés sur les siens, et qui semblaient exprimer une sorte de mécontentement. Un imperceptible et rapide mouvement de cœur s'éleva en Camille, signifiant : — Que voulez-vous que j'y fasse? Une réflexion aussi prompte et plus certaine l'étouffa , disant : — De quoi vais-je m'occuper ?

LE BAL. -io

La contredanse était finie , et Alicia ne vint point reprendre sa place occupée par de Lubois : elle était retenue par des gens qui la questionnaient et à qui elle ne pouvait échapper; de Lubois, qui avait compté sur le retour d'Alicia pour quitter la place, fut forcé de rester près de sa femme.

Pendant ce temps, Césarine s'était emparée du bras de son danseur; et, traînant trois ou quatre adorateurs à sa suite, elle faisait le tour du bal : elle riait et parlait haut , répondant aux bons mots qu'on lui adressait, tantôt par dessus l'épaule , tantôt en admirant ses pieds qui étaient merveilleusement jolis. Elle arriva ainsi courant et folâtrant jusqu'auprès de Camille. Sa voix montait de ton et apprêtait quelque chose de souverainement impudent sans doute; et Camille, par une sorte d'effroi d'enfant, se serra près de madame de Drancy et jeta un regard craintif vers Maurice. A ce regard , Maurice quitta la console où il était appuyé , vint saluer madame de Drancy et resta debout près d'elle , de manière qu'au moment où Césarine se trouva près de Camille, le premier visage qu'elle rencontra fut celui de cet homme qui parut terrifier le sien et glacer subitement sa gaîté. Césarine passa sans oser regarder ni Camille ni de Lubois.

Le danger passé , Camille réfléchit à ce qui venait d'avoir lieu et à ce que lui avait dit Alicia sur ce Maurice , et sur l'intérêt que mettrait tout homme à prendre sa défense ; elle réfléchit qu'elle avait presque imploré la protection de celui-ci , et elle s'en repentit comme d'une imprudence.

Pendant qu'elle faisait ces réflexions , Alicia était revenue, et Césarine , renouvelant sa promenade, allait repasser devant Camille. De Lubois, profitant de l'arrivée d'Alicia , allait s'éloigner, Maurice était demeuré près de madame Drancy; Camille pensa à réparer son imprudence et en même temps à s'assurer une protection plus puissante contre les allures impertinentes de Césarine , et elle dit tout haut à son mari :

— Voulez-vous bien demeurer un moment? j'ai besoin de vous.

Oi LE CONSEILLER DÉTAT.

Elle appuya sur le mot vous et se détourna visiblement de Maurice. Celui-ci s'éloigna, et, lorsque Camille leva les yeux aux éclats de rire que faisait Césarine en s'approchant, elle ne le vit plus à côté de madame Drancy. De Lubois était resté près de sa femme, Césarine arriva auprès d'elle ; et, débarrassée de cette présence de Maurice si étrangement puissante sur elle, elle redoubla de gaîté, et, au moment où elle touchait de sa robe la robe de Camille , elle eut l'effronterie de dire à Alphonse de ce ton doux et amoureux :

— Vous n'avez pas oublié, ami, que vous dansez la première avec moi?

Camille fit un mouvement d'indignation et de surprise ; Césarine le remarqua, et, d'une légère inclination de tête, s'cxcusant comme si elle avait heurté Camille , elle s'éloigna en disant :

— Pardon , Madame , je vous ai peut-être fait mal. Camille demeura confondue; l'audace de ces injures avaii

dépassé toutes ses prévisions; elle saisit la main de son mari , et lui dit d'une voix entrecoupée :

— Monsieur, sortons , emmenez-moi ; c'est une horreur ! Alphonse dégagea sa main de celle de Camille , et lui dit

froidement :

— Vous l'avez voulu.

Il s'éloigna, et Camille le vit bientôt danser avec Césarine dont les regards éblouissans de joie lui arrivaient parfois à travers les groupes et les mouvemens des danseurs , comme les éclairs d'une lame d'acier qui étincelle ça et là dans l'ombre. Tant d'indignité de la part de de Lubois révolta Camille, l'exaspéra , et lui fit pour ainsi dire accepter la lutte. Elle voulut se lever, en sa pensée, pour se mêler à cette contredanse. Alors et pour la première fois, elle s'aperçut qu'elle était seule entre les places vides d'Alicia et de madame Drancy que leurs danseurs avaient entraînées, et que deux contredanses s'étaient déjà formées sans que personne eût pensé à l'inviter. Elle se

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