I.K BAL
sentit de nouveau accablée : tout ce qu'elle imagina à propos de cet abandon n'était point vrai , mais ne fut pas moins douloureux ; elle crut y voir une conspiration contre elle , une leçon sévère qui lui était infligée sans pitié , et infligée par les hommes : elle ne comprit pas la vérité. C'est que la plupart , sachant le secret de sa venue au bal , n'avaient pas songe à l'inviter à danser, vaguement dominés de cette idée qu'elle n'était pas là pour danser ; les plus délicats même eussent cru lui faire injure, que de la mêler à cette joie qui l'entourait. Le bal continuait, et Camille n'en avait recueilli qu'une affreuse humiliation. Lorsque la contredanse fut finie , Camille était à bout de courage, et elle allait prier Alicia de sortir avec elle : à ce moment, madame Drancy s'approcha d'elle en tirant par la main un tout jeune homme de vingt ans, d'un beau visage de femme, de longs cheveux noirs à la moyen- Age , l'air souffrant, parfaitement busqué et élégamment habillé, tout noir de salin, cravate, gilet et pantalon. Adèle dit à Camille d'un ton dont la gaîté contrastait avec l'air mélancolique de ce jeune homme :
— Permets-moi, ma chère amie, de te présenter mon frère, un danseur intrépide.
Camille salua ; le jeune homme s'inclina de la tête et des épaules, et dit avec un triste sourire :
— C'est une bien faible recommandation que celle-là, n'estce pas, Madame?
— C'est la première au bal , dit Camille.
— J'en voudrais avoir d'autres envers vous, reprit le jeune homme en relevant ses beaux yeux sur Camille.
— D'abord, reprit madame de Lubois qui n'était pas faite à l'allure des sentimens moyen-âge et qui répondit par une politesse gracieuse à ce qu'elle supposait être poli ; d'abord , vous avez celle d'être le frère d'Adèle , de mon amie de pension.
— Vous me feriez croire , dit le jeune homme en souriant amèrement, au bien social d'avoir une famille.
48 LE CONSHfLLER D'ÉTAT.
Ce singulier dialogue étonna Camille; elle regarda Alicia qui retenait un rire près d'éclater : cela la rassura ; car ce mot de famille l'avait alarmée; elle repartit à tout liasard :
— Doutez-vous, Monsieur, que ce soit un bonheur?
— Hélas ! Madame, reprit le jeune homme d'une voix sombre et en falalisani son regard, je m'appelle Antoni.
Alicia donna l'essor à son rire , et madame Drancy dit à Antoni avec impatience :
— Ne danses-tu pas?
— Pardon, répondit Antoni , comme ramené du ciel ou de l'enfer au juste milieu grossier de ce monde ; pardon , je voulais prier madame de Lubois de me faire l'honneur de m'accorder une contredanse.
— Avec plaisir, dit Camille.
— Ce sera donc pour la troisième, fit Antoni en saluant.
— Pour la troisième, Monsieur, répondit Camille assez sèchement ; et à peine Antoni, dont sa sœur avait pris le bras et à qui elle paraissait faire querelle, se fut-il éloigné, que madame de Lubois se tourna vers Alicia et lui dit :
— Qu'est-ce que ce petit jeune homme?
— II te l'a dit, répondit Alicia : il s'appelle Antoni.
— Eh bien ! fit Camille étonnée.
— Eh bien ! est-ce que tu ne connais pas Antoni, la pièce d* Antoni?
— Si fait, reprit Camille qui ne comprenait pas.
— Eh bien ! M. Antoni Leroux est frappé iVAnloninisme. \\ est jeune, il est beau, il est triste, il a un poignard dans sa poche, il a un regard fatal , un amour qui tue , et par dessus tout, il s'appelle Antoni. La seule chose qui le gêne dans h» fatalité de son existence, c'est d'être si cruellement apparenté; c'est d'avoir père, mère, frères, sœurs, tantes, oncles, cousins, cousines, de ne pas marcher seul enfin dans le désert du monde, avec son âmt isolée et son nom à qui ne répond aucune voix (unie.
Alicia avait débité cette phrase sur la nouvelle et chantante mélopée du drame moderne. Camille ne put s'empêcher de sourire à l'explication que venait de lui donner Alicia.
— Je comprends maintenant les phrases sur le bonheur... le malheur de la famille... quelque chose d'obscur.
— De ridicule, dit Alicia; il n'est pas sans esprit, mais il s'est fait le jouet des plus sots.
Dans la position de Camille , ce fut pour elle une cruelle contrariété que l'invitation de ce monsieur. Manifestement abandonnée qu'elle était par l'indifférence d'hommes qui ne la connaissaient pas, et cependant décidée à lutter, elle éprouvait une sorte d'humiliation à aborder une contredanse où elle pourrait être en présence de Césarine, avec un personnage tenu pour ridicule par tout le monde. Elle s'aperçut aussi qu'il lui fallait attendre encore deux contredanses avant d'arriver à celle d'Antoni, et que, pendant ce temps, son isolement serait tout à fait remarqué. Alors sa contrariété devint une douleur poignante , sa mauvaise situation , un supplice. Véritablement, cette femme jeune, belle, parée, au milieu de ce monde qui riait bruyamment parmi la musique , l'éclat des bougies et le parfum des bouquets de bal , cette femme défendant sa vie et son honneur, sa parure de diamans au front et sous un costume de folie et de carnaval, eût fait pitié à tout homme qui l'eût comprise. Qu'on nous pardonne de raconter pas à pas et dans toutes leurs phases les peines de Camille durant ce bal; plus tard viendront les désespoirs entiers, les actions violentes ; mais ce n'est pas de plein saut qu'y arrivent les cœurs formés comme ceux de madame de Lubois, les âmes nobles comme la sienne. Camille se sentit désespérée, si désespérée, que le motif de sa douleur s'adressa à tout ce qui l'entourait, à Adèle, à Alicia, qui l'abandonnaient. Alicia croyait servir Camille en l'empêchant de danser, en disant autour d'elle tpie Camille ne dansait pas, voulant sauver à son amie le danger de se trouver face à face avec Césarine, de loocber
ses mains ou ses vétemens ; elle ne savait pas , Alicia , que d'une démarche imprudente elle faisait une humiliation; elle oubliait trop la femme belle et jeune, pour ne penser qu'à L'épouse noble et pure. Maurice avait reparu; il avait appris l'impertinence de Césarine, et était revenu prendre sa place à la console qui était près de Camille. Quand la nouvelle contredanse commença, madame de Lubois, abandonnée à la fois par madame Drancy et Alieia, et demeurée seule sur cette ligne de sièges vides, porta d'abord autour d'elle un regard triste et honteux, puis elle le baissa si vivement, qu'on put croire qu'il y était arrivé une larme. Le mouvement de quelqu'un qui s'approchait d'elle lui fit relever les yeux , et elle vit Maurice. La manière dont elle le regarda eut un mélange indéfinissable de crainte et de remercîment. Elle le sentit et détourna la vue, car cet homme qui s'occupait d'elle pouvait mal traduire sa pensée; mais jamais dans aucun monde Camille n'avait vu un homme aborder une femme avec un si digne respect; il ne lui dit que le mot banal usité en pareil cas.
— Oserais-je demander à madame de Lubois si elle veut me l'aire l'honneur de danser avec moi?
Mais cette phrase fut prononcée avec un tel accent de profonde vénération , il y avait si bien mêlées ensemble dans cet accent l'intelligence de la position de Camille et la retenue qui dispensait Camille de croire à celte intelligence; il y avait en même temps une si haute promesse de protection et une si humble excuse de l'offrir, que Camille se sentit prise d'un sentiment de reconnaissance craintive pour cet homme qu'elle ne connaissait que par de mauvais propos; et, lorsqu'elle posa sa main tremblante dans celle de Maurice, elle se trouva forte comme si elle eût louché la terre ; elle se sentit rassurée comme si la vie où elle avait marché jusque-là avait tremble
SOUS ses paS.
Quand ils se présentèrent à la contredanse, le quadrille
était formé; ils entrèrent par un côté qui faisait faee à celui de Césarine. Camille n'en fut pas émue : sans avoir dit une parole , il lui sembla qu'elle eût remis sa cause dans la main qui tenait la sienne , et elle ne fut point troublée du petit événement que fit son apparition , car on se rangea en silence pour la laisser passer. Maurice parcourut le quadrille de l'œil, et dit à un jeune homme qui était à côté de lui :
— Mon ami, faites-nous vis-à-vis.
Celui-ci quitta avec empressement la place qu'il avait choisie et qui était en face de Césarine.
Césarine s'en aperçut et n'osa rien dire ; on voyait que la dignité résolue de Maurice lui imposait le respect comme aux autres.
Nous ne voulons pas faire de notre héros un de ces hommes à puissance fatale qui dominent le monde par un don secret de leur nature. Outre qu'on connaissait la froide et implacable résolution de Maurice pour faire ce qui lui convenait, l'aide qu'au besoin il pouvait tirer d'un esprit toujours présent et impitoyable et d'un courage qui avait eu de tristes succès , Maurice eut pour premier auxiliaire en cette circonstance de faire presque une noble action en se posant pour ainsi dire le chevalier de Camille , et chacun en subit l'empire. Le quadrille se reforma et la musique donna le signal. Camille , qui, sous l'assistance de Maurice, se trouvait à l'aise vis à vis de tout le monde, restait cependant embarrassée avec lui. Maurice eut toutes les générosités : il lui parla de la chaleur, de la musique, de la manie des travestissemens. La contredanse se passa sans que rien arrivât ; Césarine fit bien semblant de traîner ses pas , comme abattue par la fatigue du plaisir, mais cela ne fit point d'effet, et la beauté de Camille fut admirée sans partage. A la contredanse qui suivit , Maurice vint inviter Alicia, et se mit avec elle en face de Camille qui, celle fois , dansa avec le jeune homme qui lui avait fait vis à vis. Puis, lorsque Maurice eut reconduit Alicia a sa place , il s'as-
sil près d'elle. Ce fut à ce moment que Camille remarqua l'extrême émotion de son amie en écoutant Maurice. Ils n'avaient cependant qu'un entretien sur les arts. Maurice en parlait en homme habitué à les cultiver ou aies juger. Alicia s'enthousiasmait contre les opinions sévères de Maurice , et , au bout de quelques instans, il y avait cercle autour des discutans, et par conséquent autour de Camille. Cësarine ricanait à force dans l'autre bout du salon, sans distraire l'attention de personne, pas même celle de madame de Lubois : et quand le triste Antoni vint réclamer le privilège de danser avec Camille , elle quitta presque à regret cette place qu'elle avait tout à l'heure trouvée si cruellement solitaire ; elle oublia même un moment pourquoi elle était venue. Elle fut obligée de se le rappeler. Césarine, pressée par son danseur, refusait de se mêler à la contredanse.
— Je n'en puis plus , disait-elle avec bruit... laissez -moi... je ne veux pas... ne me tourmentez pas comme ça... j'ai un affreux mal aux nerfs... je suis horriblement crispée.
L'orchestre commença , et Césarine , abandonnée par son danseur, demeura seule avec de Lubois, à qui visiblement elle faisait une scène entre les dents, à laquelle il paraissait ne savoir que répondre. Enfin il la calma; elle se leva, prit son bras, et vint regarder danser Camille, en se plaçant presque derrière elle. Camille l'y devina sans la voir; elle sentait qu'il y avait des regards mal faisans qui pesaient sur ses épaules. Un chuchotement ricané, mais auquel on ne répondait pas, lui était affreux à entendre , comme le frôlement grêle du serpent à sonnettes qui approche avec sa morsure mortelle, et qu'on ne peut éviter. En outre, il paraissait certain qu'il y avait un parti pris de la braver, et qu'elle allait voir commencer l'attaque. Maurice était bien dans la contredanse, mais il était loin de Césarine qui se soustrayait à son regard ; d'ailleurs , Camille se prit ;i penser que c'en était trop déjà de celte intelligence silencieuse qui sYiaii établie entre elle <i ce Jeune
homme ; elle craignit de lui avoir des obligations dont elle ne voulait et ne pouvait le remercier hautement, et elle se résolut à ne demander appui qu'à elle-même en cas d'insulte. Le mouvement de la contredanse avait emmené Camille en face de son mari et de Césanne. Celle-ci s'appuyait amoureusement sur le bras d'Alphonse, et semblait s'y oublier; quant à de Lubois, il regardait droit devant lui , non pour voir, mais pour ne pas tenir les yeux baissés : c'était le regard d'un homme qui fait par faiblesse et obéissance un coup d'audace et de vigueur. De son côté , Camille se résolut à ne pas céder, et se retrouva à sa place , bien décidée à un éclat , s'il le fallait. Le mal des résolutions prises d'avance c'est de fortifier pour ainsi dire un point de la position , et de se laisser surprendre et battre sur ceux auxquels on n'a pas pensé. Camille s'attendait à quelque moquerie sur son compte , à quelque raillerie sur sa personne ou sa démarche , elle avait le cœur gonflé de réponses toutes prêtes; mais lorsqu'elle fut à portée de sa rivale, au lieu de la voix aigre et irritante de Césarine , elle n'entendit qu'un accent d'afféterie molle et traînante.
— Non , vraiment , je ne puis rester plus long-temps. Je suis tout à fait mal. Je veux rentrer. Allons, Alphonse, rentrons; faites demander votre voiture... Vrai, là, je n'en puis plus... Soyez aimable, rentrons.
Camille resta stupéfaite. Après être venue au bal sans son mari , elle avait compté qu'il la ramènerait. Ce premier trouble passé, elle se sentit au cœur une colère capable de tout braver, et voulut forcer son mari à rester près d'elle ; elle se retourna pour le lui ordonner; mais déjà Alphonse était sorti pour obéir à Césarine, et Camille ne rencontra que les yeux de l'impudente qui se fixèrent effrontément sur les siens. Ce n'était pas avec elle que Camille avait à lutter, c'était avec son mari ; elle se détourna avec dégoût , et attendit avec impatience que la contredanse s'achevât. A peine fut-elle finie , que, prenant le bras d'Alicia, elle alla vers la porte du salon
•h>i LE CO.NSEILLER D'ÉTAT.
par où son mari devait rentrer, et y trouva un secours inattendu et qui lui parut une justice du ciel : Gamizard entrait au bal. Devant Camizard, devant cet homme grave et l'ami de madame de Brémont, Camille était sûre qu'Alphonse n'oserait publiquement l'abandonner. La colère donna à Camille tous les charmans défauts que sa chaste élégance avait dédaignés jusque-là. Elle alla au devant de Camizard ; elle le salua des noms les plus aimables et les plus flatteurs , elle l'arrêta à la porte par où devait repasser Alphonse , et attendit son mari , le cœur poigne de colère et d'indignation, les paroles emmiellées de sourires et de doux regards. Camizard , en homme habile , la laissa d'abord faire sans comprendre ; mais lorsque Alphonse rentra, il devina à peu près qu'il était utile, et il s'expliqua toute l'amabilité de Camille. D'après ce que nous verrons plus tard de ce conseiller d'État , on ne s'étonnera pas que cette découverte ne l'humiliât pas, et ne lui fit pas prendre en mauvaise part les flatteries de madame de Lubois. M. Camizard considérait l'utilité comme la première recommandation d'un homme. C'était à son dire la seule sur laquelle on pût baser des calculs probables. La beauté, l'esprit, la grâce , sont choses que tout le monde ne voit pas de même œil , et que les mêmes ne voient pas toujours du même œil ; l'utilité est une chose que chacun pèse scrupuleusement, et dont on est sûr de recevoir le prix quand on sait l'y mettre. Ainsi Camizard se prêta à la plaisanterie , lorsque Camille dit à Alphonse qui rentrait dans le salon :
— C'est vraiment trop tôt partir, mon ami ; j'ai dit à M. Camizard que vous étiez allé demander votre voiture, et il me gronde de quitter le bal de si bonne heure.
Alphonse fut tout étourdi de l'apostrophe , de l'assurance de sa femme qui s'emparait si hautement de ce qui n'avait pas été arrangé pour elle, et surtout de la présence de Camizard qui, sans autre réflexion , se mit d\i côté de Camille , en disant à de Lubois :
LE BAL. ï>5
— Oui, moncoer ami, c'est une fuite honteuse. Comment ! quitter le bal avant deux heures du matin , ça n'est pas permis, même au notaire le plus rangé de la capitale. On dirait que vous vous croyez garçon , dans le temps où il fallait se coucher de bonne heure pour être à l'étude à six heures du matin. Vous oubliez que vous avez la plus jolie femme de Paris, et qu'il faut qu'elle s'amuse un peu. Allons donc, c'est tout à fait vieillard ce que vous faites-la.
Alphonse rongeait ses lèvres de colère; il voyait que Camille était résolue à le braver, et pensait que Camizard était de complicité avec elle. Mais il ne se tint pas pour battu , et répondit :
— Vraiment, il m'est impossible de demeurer plus longtemps. J'ai quelque chose de très important à faire. Si Camille s'amuse beaucoup à ce bal , qu'elle y reste ; vous aurez la bonté de la reconduire.
Le ton moitié amer, moitié triomphant, dont de Lubois avait fait cette proposition , annonçait qu'il croyait avoir remporté la victoire; mais Camille le prit dans son propre piège, et lui répliqua tout humblement :
— Mon Dieu , si c'est ainsi , nous partirons quand vous voudrez.
Elle voulut prendre le bras de son mari. Alphonse était pâle de colère, il recula ; mais, cerné par la présence de Camille , d'Alicia, de Camizard et de deux ou trois personnes qui écoutaient sans curiosité cette conversation si indifférente en apparence, il n'osa ni éclater ni refuser; il essaya un subterfuge et dit, en entrant dans le salon :
— Hé bien , attendez-moi un instant.
— Volontiers, répondit Camille, et elle demeura implacablement appuyée dans l'embrasure de la porte par où il fallait passer. Elle y retint Camizard qui ne demandait pas mieux que d'y rester; et, tout en causant avec lui, elle jeta un regard dans le salon pour y suivre son mari ; elle aperçut Man-
rice qui détourna les yeux dès qu'il se vit remarqué; il séloigna comme pour se retirer d'une confidence où il n'était plus nécessaire. Enfin Camille découvrit son mari causant vivement avec Césarine. Il paraissait s'excuser, et elle semblait ne pas accepter ses excuses. On eût pu traduire son geste par ces paroles qu'elle disait véritablement :
— Hé bien , Monsieur, vous m'accompagnerez, ou tout est rompu.
Alpbonse répondait :
— Mais c'est impossible. Voyez: Camizard est là , ce serait l'oubli le plus complet de toutes les convenances.
— Ce sera ce qu'il vous plaira , disait Césarine , mais ce sera comme ça. Pensez-y.
Et , sans autre explication , elle quitta Alpbonse , traversa le bal d'un air délibéré , le front haut et l'air menaçant, passa devant Camille qui se rangea un peu, et entra dans I salle à manger. Alpbonse la suivit des yeux et vit avec fureur que Camille avait repris sa place au travers de la porte, et qu'il n'y avait nul moyen de s'échapper. Camizard tenait bon. Alphonse rôdait autour d'eux comme un prisonnier qui guette le moment où la sentinelle de la prison aura le dos tourné. Dne mince circonstance que nous ne rapporterions pas si tout ne comptait pas dans les haines féminines, une circonstance bien petite porta au comble la fureur de Césarine. Elle était dans la salle à manger, et le domestique de de Lubois, accoutumé probablement à ce service extra-légal , tenait la pelisse de Césarine, et allait lui mettre sur les épaules. Camille s'en aperçut :
— André, lui dit-elle tout haut , ce n'est pas mon mantea» que vous avez là, le mien est au vestiaire, allez le cherche}
Le domestique, étourdi de voir et d'entendre sa maîtresse qu'il ne savait pas an bal , laissa tomber par terre la pelisse a laquelle Césarine tendait les épaules, et tout troublé qu'il ••tait, il courut au vestiaire.
[1 ne faut pas oublier que Césanne s'était appelée Catherine Tochon , et que, sous le vocabulaire plus précieux quelle avait appris dans les opéras-comiques du jour, il lui restait luelques souvenirs d'une langue moins pure. Emportée par 1a colère cette indiscrète des temps passés , elle s'écria , en voyant sa pelisse par terre :
Nous n'écrirons pas le mot, attendu que nous ne faisons que de la prose et que nous n'avons pas besoin d'une rime à Tocbon .
Camizard ne put s'empêcher de rire , et Césarine foula sa pelisse aux pieds avant de la ramasser. Tout son visage vibrait de colère. De son côté, Alphonse rugissait intérieurement; il s'était peu à peu approché de la porte et avait vu tout cela Il eut la pensée de courir vers Césarine; mais Camille , armée de Camizard, du vénérable conseiller d'Etat, de l'ami de madame Brémont, créancière de quatre cent mille francs, Camille tenait à la porte , et le passage était muré. Césarine aussi avait aperçu Alphonse ; et , exaspérée de la nouvelle insulte de Camille, elle faisait semblant de mal attacher sa pelisse pour gagner du temps. Alphonse le voyait et s'exaspérait de son côté. Camille était dans ce moment entre deux personnes qui , au douzième siècle , l'eussent poignardée sur le coup; qui, au dix-neuvième, se jurèrent de la perdre : forme plus habile pour tuer une femme, et à laquelle nous avons emprunté le droit d'appeler barbares les temps où on en finissait vite et franchement avec ses ennemis. Enfin Césarine furieuse, ayant remarqué Antoni qui s'approchait de la porte, l'appela tout haut, et lui dit :
— Antoni , voulez-vous me reconduire ?
— Avec bonheur, dit le suave jeune homme.
Césarine répliqua dans toute l'effronterie de sa nature et et de sa colère :
— Avec tout le bonheur que vous voudrez.
Ceux qui entendirent le mol en rougirent, jusqu'au sot
adolescent lui-même; mais ce fut une horrible torture pour Alphonse, horrible, parce qu'il crut et avait droit de croire que la colère de Césarine était, aussi bien que toute autre chose, un droit à ses faveurs. En effet ses faveurs étaient la monnaie dont elle payait ce dont elle avait envie ou besoin : rôles nouveaux dans les pièces, feuilletons dans les journaux, délais de ses créanciers, vengeance d'une rivale, tout enfin. Mais, en outre de sa jalousie, il y avait pour le vaniteux Alphonse un épouvantable supplice dans le mot de Césarine : c'est que sa femme l'avait entendu avecÇamizard, Alicia et trois ou quatre des plus mauvais plaisans du bal. Un instant de plus, et Alphonse bravait tout pour passer du côté de Césarine; mais la patience de celle-ci était à bout, et elle sortit avec Au ton i. Cainizard seul comprit la portée du mot qu'elle prononça en partant et en toisant Camille à la dérobée :
— Ah ! nous verrons.
Césarine partie, Alphonse reprit un espoir, ce fut de sortir à l'improviste et de la suivre; mais Camille poursuivit impitoyablement sa victoire; et, abordant soudainement son mari sans se séparer de Çamizard, elle prit son bras et le força à se promener avec elle dans le bal. On eût dit qu'elle le montrait à tous les regards moqueurs de ce monde qui avait enfin fini par deviner la scène de la porte du salon; et comme on est toujours du parti de celui qui a le plus d'esprit et le plus d'adresse, on accablait Alphonse de sa défaite , ne pouvant féliciter Camille de sa victoire.
— Que vous êtes aimable de rester si tard, de ne pas nous enlever madame de Lubois, de ne pas vous être échappé! Voilà ce qui s'appelle un aimable mari, à la bonne heure!
Tous ces petits mots agaçaient la fureur d'Alphonse enchaîné par les attentions dont on le comblait.
C'est avec de petits coups aussi souvent répétés qu'on rend enragés les faibles animaux qu'on attache et qui ne peuvent ni mordre, ni s'enfuir
Camille, radieuse, se laissait aller à son triomphe; elle dominait son mari , elle le tenait en laisse : elle était folle d'une autre folie que lui. Si quelqu'un lui eût dit à ce moment toutes les douleurs dont elle paierait cette joie, elle ne l'eût pas cru ; et, si elle l'eût cru, peut-être aurait-elle accepté le marché. Elle était si emportée par son triomphe , qu'elle vit avec déplaisir sur son passage Maurice qui l'observait d'un regard triste et affligé. Elle se croyait si forte , qu'elle fut ingrate envers lui : l'idée qu'il jouait une comédie d'amour lui passa par la tète, et elle s'éloigna sans paraître l'avoir vu. Après une heure de ce manège, lorsque Camille eut calculé que Césarine devait être rentrée chez elle et avoir épuisé toute espérance de revoir Alphonse , elle se résolut à partir en le forçant à la Miivce. Le dénoûment de cette situation cruelle commença les craintes de Camille. Si elle eût été d'un autre rang que celui où la politesse des formes exclut de pareilles craintes, elle eût eu peur d'être battue. Alphonse ne disait plus rien; son bras qui frémissait d'un tremblement convulsif, attestait sa colère. Camille se prépara à en subir l'explosion. De Lubois semblait avoir pris son parti de demeurer au bal; mais ce ne pouvait être que parce qu'il avait trouvé une nouvelle issue à sa fureur. Ce fut donc dans l'attente d'une scène violente qu'elle monta en voiture avec lui.
Le trajet de la maison de Derby à celle de de Lubois se fit dans un profond silence; il seniblail qu'Alphonse suspendît son courroux pour le faire éclater plus terrible. Ce silence était pareil à ce calme sourd de la mer où les flots s'aplanissent un moment, pesanset polis comme une surface de glace, semblant se recueillir et ramasser toutes leurs forces pour les faire éclater avec plus de furie.
Camille n'avait pas une grande expérience des tempêtes de la vie ; mais elle s'arma en elle-même de tout son courage plutôt que de tout son droit : un secret instinct l'avertissait qu'entre elle et son mari il ne s'agissait déjà plus des obligations mutuelles d'un mari et d'une femme. La passion humiliée d'Alphonse, l'orgueil indomptable de Camille, étaient déjà bien loin de ces frêles barrières qui arrêtent les calmes esprits et les cœurs pusillanimes dans leurs vices comme dans leurs vertus : deux lutteurs ne s'apprêtent pas plus sciemment à un combat où l'un d'eux peut être brisé. Us arrivèrent enfin et montèrent rapidement dans les appartenons. De Lubois précéda sa femme dans sa chambre à coucher, au seuil de laquelle il n'avait pas touché depuis long-temps à pareille heure ; la femme de chambre attendait.
— Sortez, Lise, dit Alphonse.
La camériste regarda sa maîtresse.
— Allez vous coucher, lui dit Camille, je n'ai pas besoin de vous.
suites d'un bal. CI
Elle prononça cet ordre d'un ton résolu comme un combattant bien décide qui aide son adversaire à déblayer le terrain où ils doivent se mesurer. La femme de chambre sortit, quitta même l'appartement, comme cela se trouve organisé dans nos maisons de moderne construction, où la nuit on a l'avantage d'avoir ses domestiques à cinq étages au dessus de soi , et Camille et de Lubois se trouvèrent seuls en présence. Camille ne savait comment son mari l'attaquerait ; Alphonse ne savait comment se défendrait sa femme; mais tous deux étaient bien décidés à ne pas s'épargner.
De Lubois ferma la porte de la chambre, et se posant en face de Camille qui ne baissa pas les yeux devant son air menaçant-, il lui dit :
— Eh bien ! Madame, vous êtes-vous assez donnée en spectacle au salon dont nous sortons? avez-vous assez traîné votre nom dans la honte et le ridicule?
— Il y avait donc honte à être où vous étiez , Monsieur ? ridicule à faire ce que vous faites?
— Madame, reprit Alphonse , trêve de plaisanterie ; ce n'est pas une plaisanterie qui va se passer entre nous.
— Bon Dieu! dit Camille d'un ton dédaigneux, allez-vous m'assassiner?
Alphonse la mesura du regard avec une expression de rage qui, en tout autre moment, eût épouvanté Camille; il se détourna et se mit à marcher dans la chambre avec rapidité. Dans celte agitation on eût pu deviner qu'il se traçait un plan de conduite ; et comme il fut quelque temps sans parler, il prit ses idées au point de vue où elles en étaient venues, au moment où il s'adressa à Camille, et, sans lui dire celles qui les avaient précédées , il s'écria :
— D'abord, je ne veux pas que vous alliez quelque part que ce soit sans mon expresse permission.
Le plaisir de dérouter la logique des ordres de son mari fit que Camille accepta celle proposition sans se récrier, et elle
t>2 LE CONSEILLER DÊTAT.
lui répondit froidement et en le regardant par dessus l'épaule, pendant qu elle déposait dans une coupe de porcelaine ses bracelets et ses boucles d'oreilles :
— Vous avez eu l'obligeance, ce me semble , de me permettre d'aller cbez M. Derby.
L'indiflérence méprisante du ton de Camille exaspéra de Lubois ; il arracba des mains de sa femme la coupe qu'elle tenais, et , la brisant avec fureur sur le marbre du foyer , il s'écria hors de lui :
— Écoutez-moi et taisez-vous !
Camille fut véritablement épouvantée et demeura immobile et glacée devant son mari.
L'instant de silence qui suivit cet acte de brutalité laissa arriver à la pensée d'Alphonse l'indignité de l'action qu'il venait de commettre ; la terreur de Camille lui fut un plus affreux reproche que ne l'eussent été ses plus amères récriminations ; il se contracta en lui-même pour s'imposer une mesure, et dit à Camille :
— Tâchons d'être calmes, Madame, et de nous expliquer sans emportement.
— Oui , Monsieur, répondit Camille dont les larmes, qui l'elouffaient, éclatèrent à ce moment.
Malheureuse ! toute sa vie venait de lui apparaître brisée comme ce vase de porcelaine dont les éclats couvraient le tapis.
— Je regrette la violence où vous m'avez poussé J'en
suis peiné... Je vous en demande pardon.
— Oui oui , Monsieur, répondit Camille , tandis que ses
larmes coulaient abondamment sur son visage et que ses yeux s'attachaient au hasard sur sa coupe et ses bijoux dispersés.
Alphonse continua en marchant avec rapidité:
— 11 ne faut pas que de pareilles scènes se renouvellent.
— Oh! non, dit Camille non.... il ne le faut pas Et,
en parlant ainsi, die mit un genou à terre.
slites d'un bal. 63
— Que faites-vous? reprit Alphonse étonné.
— C'est ma pauvre coupe, dit Camille en ramassant un morceau Voyez
Et, avec un geste lent et triste , elle le montra à Alphonse. C'était le débris où leurs deux noms se trouvaient gravés ensemble.
— Alphonse et Camille, dit-elle d'une voix douloureuse
C'est brisé c'est fini !
Et les sanglots la suffoquèrent.
Alphonse se sentit à la fois ému et impatient de l'être.
— Non , reprit-il d'un ton de voix plus doux , et en se penchant vers Camille pour la relever ; non , tout n'est pas fini si vous voulez être raisonnable.
La douleur de Camille ne s'apaisait pas, et elle échappa au geste de son mari en se penchant pour ramasser un autre débris de la coupe. Alphonse la regardait.
— Camille, lui dit-il encore, promettez-moi d'être plus raisonnable.
— Oui, Monsieur, répondit Camille toujours pleurant, essuyant ses yeux et se traînant dans la chambre pour ramasser un à un tous ces débris que d'une main elle rassemblait sur son sein , tandis qu'elle les relevait de l'autre.
— Vous comprenez, continua Alphonse, qu'une esclandre pareille à celle d'aujourd'hui nous perdrait tous deux.
— Oui.... oui certainement, Monsieur, répondit encore
Camille qui avait recueilli le dernier morceau de sa pauvre coupe; oui, Monsieur, répéta-t-elle avec cet accent d'une âme qui a accepté tout à fait son malheur.
— Je vous le demande pour moi, dit Alphonse dont le ton reprenait plus de sévérité à mesure qu'il voyait le succès de
ses admonestations; pour vous continua-t-il ; enfin
pour une femme que je veux que vous respectiez.
Aces mots, Camille se releva toute droite; et, comme elle laissa retomber à terre tous ces fragmens ramassés avec tant
de soin, il sembla que l'effroi et le désespoir qui l'avaient dominée un moment y retombassent avec eux. Elle se releva donc grande , forte, résolue.
— Respecter cette femme! s'écria-t-elle avec éclat.
— Oui , Madame , répondit Alphonse ébranlé par ce subit changement, et fâché de la parole imprudente qui lui était échappée , mais que cependant il ne voulait pas abandonner.
Camille lui répondit par un rire haut et méprisant.
— Ah ! Madame, ne reprenez pas ce ton, ou bien
— Ou bien , vous briserez encore quelque chose ? Faites , Monsieur , faites; quand il vous en manquera, j'irai vous en chercher.
— Non, Madame, dit Alphonse amèrement; non, je serai calme malgré vous, et c'est avec calme que je vous dirai que je veux être le maître de mes actions , que j'entends faire ce qu'il me plaira , sans que vous y trouviez rien à redire , sans que vous me poursuiviez de votre présence , sans que vous m'exposiez à devenir la risée de tout le monde
Camille avait laissé dire son mari jusqu'à ce qu'il lui échappât une parole qui donnât lieu à quelque réponse mordante. A ces derniers mots, où il prétendait ne plus vouloir être la risée du monde, elle l'interrompit en lui disant :
— Vous n'avez pas besoin de moi pour cela.
Alphonse s'était résolu à supporter les épigrammes de Camille. Il avait réfléchi que peu lui importait la forme de la discussion pourvu qu'il emportât le fond.
— C'est possible, Madame, répondit-il, mais je ne sache pas que personne ait osé m'en faire apercevoir.
— C'est que quand on est aveugle on ne voit rien.
— J'y vois du moins assez clair pour distinguer ce qui me plaît et ce qui me déplaît.
— Il est certain , dit Camille d'un ton gravement moqueur, qu'il faut avoir une vue bien perçante pour distinguer ce qui vous plaît.
— Et pourquoi cela? demanda Alphonse d'un air froidement
dédaigneux.
— C'est que , dit Camille en prenant un ton , un geste , une voix pointue et aigre , en imitation de la personne dont elle voulait probablement parler, c'est que c'est si petit, si maigre, si chétif !!
Elle s'arrêta ; mais Alphonse se contenta de sourire.
— Il est de fait, reprit-il avec nue humilité railleuse, que ce soir vous avez obtenu des succès et fait des conquêtes qui doivent vous rendre peu indulgente pour les autres. Vous ave/, été honorée, ce me semble , des hommages de M. Lambert.
— M. Lambert? dit Camille qui n'avait jamais entendu appeler Maurice de ce nom.
— Mais , reprit de Lubois , ce grand monsieur qui fait le héros de tragédie, et qui vous suivait comme votre ombre.
— M. Maurice? dit Camille.
— Ah ! fit Alphonse en jouant l'étonné, il vous a dit son nom ! vous a-t-il donné son adresse?
— Ah ! Monsieur, fit Camille avec dégoût.
— Pardon , pardon! reprit Alphonse railleusement , c'est que lorsque, comme lui , on vit d'habitude avec des filles, on peut faire de ces maladresses.
— Je comprends ; il était dans un monde où probablement cela se pratique ainsi : il a été, m'a-t-on dit, à l'école de mademoiselle Catherine Tochon.
— Ce n'est pas vrai, répondit de Lubois avec emportement, ce n'est pas vrai, c'est un fat, et il en a menti.
— Ne vous emportez pas, Monsieur, il ne m'a rien dit de pareil ; et, quel que soit ce M. Maurice, je le crois trop homme d'esprit pour se vanter de si peu de chose.
— Assez sur ce sujet, Madame, répondit sèchement Alphonse ; assez.
Mais Camille avait trouvé une trop bonne veine pour ne pas la suivi",
— Assez ; vous avez raison , d'autant que, dans ce moment, je crois que cela regarde un autre.
— Quel autre? dit de Lubois à qui sa jalousie inspira d'écouter même les sarcasmes de sa femme pour y chercher des renseignemens.
— Mais une de mes conquêtes aussi , comme vous les appelez en style si choisi , une de mes conquêtes qui m'a été ravie sans pitié, le beau et pâle Antoni.
De Lubois haussa les épaules et répondit :
— Oh! pour celui-là
— Pour celui-là je conçois qu'il soit peu dangereux; cependant, à votre place moi je ne serais pas tranquille
la vengeance d'une femme offensée , et justement offensée....
— Hé bien , dit Alphonse.
— Hé bien,... reprit Camille, la vengeance peut égarer le cœur le plus fidèle, rame la plus pure, l'amour le plus exclusif.
— Pardieu ! fit Alphonse en regardant sa femme d'un air de défi , vous me feriez grand plaisir de me montrer jusqu'où elle peut aller.
— Moi? répondit Camille qui ne comprit pas.
— Vous, répliqua Alphonse.
— Et comment cela?
— Eh ! mais. . . en vous vengeant.
— Voilà une plaisanterie de bien mauvais goût, dit Camille sans y attacher d'autre importance qu'à un échange de vaines paroles.
— C'est qu'en vérité je ne plaisante pas, Madame, ajouta Alphonse d'un ton dégagé; c'est qu'une femme qui... est occupée , et qui vous laisse votre liberté comme elle prend la sienne ; c'est qu'une femme qui sait vivre enfin me paraît mille fois préférable à ces grenadières de vertu qui souvent n'en ont une si lourde provision que parce qu'elles ne trouvent pas à fc'en débarrasser.
SL'ITES d'un bal. 67
— Vous ne voulez pas sans cloute , dit Camille du même air calme et froid, que je croie que vous parlez sérieusement?
— Très sérieusement.
— Vraiment? répondit Camille, toujours sur le ton de la raillerie, et vous pousseriez peut-être la complaisance jusqu'à me choisir ce que vous appelez... une occupation.
— J'y mettrais tous mes soins, répliqua de Lubois du même ton.
— Je le crois, et je vous remercie, dit Camille en continuant toujours la plaisanterie ; mais c'est inutile pour le moment.
— Ne me faites pas trop attendre , dit de Lubois.
— Ah ! reprit à son tour Camille avec colère et dégoût; ah ! assez , Monsieur, ne ravalons pas notre mésintelligence à des propos de mauvais lieu ; ne faites pas de ma maison l'écho des repaires où vous passez votre vie.
De tous les points par où Camille avait attaqué Alphonse , le plus sensible avait toujours été la vanité, et le mépris dont elle accablait ses nouvelles habitudes l'irritait immanquablement.
— Servez-vous d'autres expressions, répondit-il d'un .«ir sombre ; je ne supporterais pas long-temps la manière dont vous parlez.
— Faut-il, dit Camille, que je respecte aussi tout ce inonde où vous vivez, comme la personne sacrée de mademoiselle Catherine Tochon , dite Césarine, comme sans doute elle est inscrite au livre de la police qui l'autorise à faire son honorable métier?
La colère avait empêché Alphonse d'arrêter cette phrase plus tôt, et sa stupeur avait permis à Camille de l'achever jusqu'au bout.
— Ah! malheureuse! s'écria-t-il hors de lui , vous osez l'insulter.
Le moment était venu : l'orage d'abord menaçant, et qui
avait laissé échapper quelques éclats, l'orage détourné par des incidens de discussion, s'était reformé compacte et éclatait enfin. Tout le ressentiment d'Alphonse contre Camille poui ce qu'il avait souffert au bal , tout l'orgueil de Camille s'étaient réveillés ; d'une part à l'insulte faite à Césarine , de l'autre à la défense qu'en prenait Alphonse.
— Prenez garde, continua Alphonse, je puis tout vous permettre sur moi ; mais tenez , croyez-moi , ne prononcez pas son nom.
Camille se prit à considérer son mari d'un air d'amère pitié.
— Oh ! mon Dieu ! reprit-elle d'un ton de profonde indignation, c'est donc là que vous en êtes venu ! Je l'avoue, quoique je sache peu ce que sont les erreurs d'un cœur égaré , j'en ai assez entendu parler pour les excuser : il faut bien le croire , puisque tant de témoignages l'attestent : l'amour pour un être méprisable est possible et peut être sincère ; je comprends encore qu'un homme, en s' avouant intérieurement la honte de l'objet auquel il s'est voué, ne permette pas à d'autres de dire tout haut ce qu'il pense tout bas : c'est une erreur de courage, d'orgueil : je la comprends. Mais que ce respect ou ce silence qu'il a droit d'imposer à tous, il le demande à la femme qui, heureusement pour elle, n'a pas une heure de sa vie à désavouer; qu'il lui dise: Tu respecteras et honoreras celle qui anéantit ton bonheur, qui déshonore le nom que tu portes , qui le traîne dans l'infamie où elle vit ; mais c'est une folie qui passe toute idée!... Mais c'est donc cela que tout à l'heure vous me donniez en souriant d'horribles conseils que je commence à croire sincères. Il faut que mon infamie serve d'excuse à la vôtre ; il faut que j'aie un amant pour que vous puissiez avoir une maîtresse, et plus je le choisirais bas sans doute, plus vous me remercieriez de nie mettre ainsi à voire niveau... Ah !... ah ! ..je ne savais pas encore tout ce qu'il y a d'indigne dans le cœur d'un homme.
La solennité sévère !•! exaltée de Camille diminua les dispo-
skions violentes de de Lubois, sans changer seb résolutions , et, n'ayant rien à répondre à ces puissantes accusations , il chercha secours dans un mépris d'une autre nature.
— Que vous preniez un amant ou non, dit-il, peu m'importe; mais j'en suis venu à ce point de trouver insupportable cette jalousie d'une femme que je n'aime plus, que je n'ai jamais aimée. Ces plaintes, ces cris, ces réclamations boursouflées d'un amour qui me répugne , me pèsent à ce point, que j'accepterai comme un bienfait tout moyen qui m'en débarrassera. Si votre austère vertu vous fait rougir de mes conseils , que votre résignation m'empêche de les renouveler à l'avenir. Taisez-vous, je ne veux pas supporter de vous ce que je ne souffrirai de personne.
— Oh ! reprit Camille avec un mouvement de dédain, de personne 1 de personne , dites-vous? mais vous me croyez donc aveugle... mais cet homme dont je puis croire quelque bien , car vous m'en avez dit du mal , cet homme l'a insultée devant vous.
— Lui ! s'écria Alphonse.
— Lui devant vous ; il lui a imposé silence d'un regard , il J'a fait obéir; et, si j'avais voulu accepter la silencieuse p otection qu'il m'offrait , ni elle ni vous n'eussiez osé m'insulter. Vous l'avez vu, cela, Monsieur! et vous l'avez souffert, ci maintenant vous venez me demander, à moi , le silenee et le respect que vous n'obtenez pas même de la politesse commune; vous venez m'imposer, la parole haute et le poing levé, ce que vous n'avez pas osé réclamer d'un homme qui vous outrageait en face ; vous voulez me l'imposer, à moi, parce que je suis une femme, une femme faible , une femme , vous le savez bien , qui n'a ni père ni frère pour la défendre ! Ah ! c'est
plus qu'infâme Oui.... oui.... vous êtes plus qu'un infâme ,
vous êtes un lâche.
La mortelle pâleur qui couvrit les traits d'Alphonse à cette insulte, la contraction funeste de ses traits, semblèrent mon-
70 LE CONSEILLER DÉTAT.
trer qu'il était arrivé à ce degré où Ton commet facilement un crime. Il faut le répéter : quelques siècles avant , un coup de poignard eût pu être la réponse d'Alphonse à ce mot de Camille ; dans un rang plus bas, des violences physiques l'eussent puni ; les mœurs, les habitudes d'un monde élégant, qui pardonne plutôt le crime que la brutalité, tout cela prévint les flets immédiats de la rage d'Alphonse ; mais il avait été trop vivement outragé pour ne pas se venger; il prit la main de Camille, et, avec ce calme livide de la fureur à son plus haut point, il lui dit d'une voix basse et mal articulée :
— Vous venez de prononcer un mot qui nous sépare à jamais !
Il sortit aussitôt de la chambre de Camille et alla s'enfermer dans la sienne.
Quand un auteur crée des personnages, il est moins difficile peut-être qu'on ne le croit d'ordinaire de les rendre conséquens aux passions qu'il leur a prêtées; mais lorsqu'au lieu de tenter une œuvre d'imagination , il rassemble des souvenirs, rappelle des observations, raconte des faits qu'il a vus, redit des paroles qu'il a pu entendre, alors il faut qu'il cherche, pour sa propre satisfaction et pour celle de son lecteur, les principes de ces actes et de ces paroles. Nous aurions trop d'objections à combattre si nous voulions réfuter toutes celles que chacun pourrait nous faire selon sa vie et son caractère. Combien de femmes douces et indulgentes, en qui la résignation est souvent une nature , se récrieront contre la hauteur, l'amertume , V inexorabililé de Camille ! combien d'autres , frivoles, et qui préfèrent leurs plaisirs à leur amour, les trouveront sottement solennelles! combien d'autres encore, faibles et paresseuses , s'étonneront qu'on se donne tant de mal pour si peu de chose ! combien de passionnément amoureuses ne comprendront pas qu'au milieu de toutes ces discussions violentes, il n'y ait pas eu un cri d'amour, un cri de prière, un de ces cris où une femme dit: Brise-moi, tuemoi, mais aime-moi! La réponse à toutes ces objections, c'est
SUITES D'UH BAL. 71
que Camille n'était aucune de ces femmes; c'est que Camille n'était ni frivole, ni faible, ui amoureuse; c'est que, grave d'esprit et de cœur, elle avait pris la vie au sérieux ; c'est qu'orplieline, elle s'était accoutumée à porter seule le poids de sa vie et à la défendre par une conduite irréprochable ; c'est que, mariée vierge de cœur et presque enfant de beauté , elle avait cru que tout ce qu'elle avait senti d'affection pour un homme jeune, aimable, estimé , était de l'amour ; et qu'à l'heure où il eût fallu que ce fut de l'amour, pour devenir soumis , implorant et s'attachant de toutes ses forces à l'objet qui lui échappait , il se trouva que ce n'était pas de l'amour.
Quanta Alphonse, qu'il eût aimé Camille , ou qu'il ne l'eût pas aimée, sa conduite s'explique par un mot : il en aimait une autre ; bien plus, il aimait une femme indigne de cette préférence , il ne pouvait se le cacher, et Camille lui avait admirablement expliqué ses sentimens; elle avait touché juste la partie douloureuse et honteuse de cet amour Que la conclusion de Camille fût vraie , qu'Alphonse fût un lâche parce qu'il n'osait forcer les autres au silence qu'il exigeait de sa femme, elle-même n'eût osé l'affirmer. C'était peut-être moins une affaire avec quelques railleurs que craignait Alphonse , qu'un ridicule , et par dessus tout un ridicule inutile, car outil tué dix hommes en l'honneur de Césanne , il savait mieux que personne qu'il ne lui établirait jamais un grande réputation de vertu , et qu'il resterait toujours assez de gens pou témoigner personnellement de ses innombrables faiblesses.
Mais le mot de Camille, ce mot de lâche, lui avait révélé le nouveau jour sous lequel on pouvait considérer sa conduite, et il en était aussi épouvanté que furieux; aussi toute cette nuit se passa-t-elle de son côté dans des mouvemens désordonnés de colère et de désespoir. Sa haine, sa fureur contre Camille demeuraient seules inébranlables parmi toutes ses incertitudes. Oh ! elle l'avait cruellement blessé; il ne se sentait .iiiciii! pardon pour elle, aucun remords du malheur qu'il lui
donnait : elle le lui avait trop bien rendu. Mais comment la punir? comment atteindre au sentiment qui faisait sa force pour le briser et le fouler aux pieds ? comment humilier son orgueil? Car Alphonse comprenait que les douleurs de l'amour n'étaient pas de cette lutte ; il y rêvait , il rongeait son cerveau pour y découvrir un moyen de jeter aussi à la face de Camille son mépris et un mépris mérité ; et alors il pensa sérieusement, ou plutôt il accepta par colère la supposition qu'il avait faite par bravade et par raillerie.
— Oh ! se disait-il, si elle devenait coupable! si elle manquait aussi à ses devoirs.
Ce n'était plus à ce moment l'homme qui combat pour se sauver, c'était le vaincu qui, le corps suspendu sur l'abîme où il Ta tomber, s'attache à son vainqueur pour l'y entraîner avec lui. Ce fut de cette manière que se passa la nuit d'Alphonse. Camille eut d'autres douleurs, d'autres pensées; elles ne pouvaient avoir un aussi vaste champ à parcourir que celles d'Alphonse. Itien n'était changé dans son désespoir de la veille que la forme. La certitude de l'abandon d'Alphonse ne l'avait pas étonnée; elle en avait la conviction; elle avait même gagné à son expression nette et franche de n'avoir plus à jouer cette comédie fatigante de tous les jours, qui lui pesait odieusement.
— Nous vivrons comme étrangers, se disait-elle, soit : le monde saura que j'ai tout appris, et que je dédaigne de m'en venger.
Celle condition à sa résignation renfermait tout le caractère de Camille : pourvu que le monde lui rendît justice, cela lui suffisait ; son cœur acceptait l'abandon , mais non son orgueil ; c'était là l'écueil où devait se briser toute sage résolution.
— Vivons comme étrangers, avait-elle dit. Cette phrase, celte proposition eût satisfait Alphonse , et , à ce prix peulêtre, il s<- -lut condamné à ses formes extérieures de politesse qui suffisent à tant de femmes.
SUITES D UN BAL. 17t
— Mais que tout le monde sache que j'ai tout appris, et que je dédaigne dénie venger, avait-elle ajouté.
Et voilà la condition qui était insupportable à Alphonse, condition qu'il n'accepterait jamais, à laquelle sa vanité eût peut-être préféré le déshonneur de sa femme.
Dans le premier chapitre de ce livre, nous avons mené et raconté l'histoire de nos héros année par année, une phrase pour chacune , quelques pages pour toute une vie ; maintenant nous la suivons minute à minute , de longues réflexions sur une pensée d'un moment. C'est que la vie est faite ainsi ; c'est qu'elle a ses longs calmes où , renfermé entre les devoirs et les habitudes d'une existence posée , elle fuit comme le cours paisible d'un fleuve régulièrement dirigé dans le parallèle de deux quais infranchissables ; c'est qu'il arrive des instans où elle a plus de tumulte en quelques heures qu'elle n'en a eu durant de nombreuses années, comme le fleuve bouillonne plus à un écueil de quelques pieds que dans les mille stades qu'il a déjà parcourues. Poursuivons donc le récit de cette nuit, et quelque étrange, quelque dissemblable que soit la scène qui suivit celle que nous venons de rapporter, nous tenterons de la reproduire , pour montrer à nos lecteurs tout ce qu'il y a de singuliers sentimens dans le cœur d'un homme.
Lorsque Camille se trouva seule , lorsqu'elle eut épuisé le cercle de réflexions pénibles qui absorbaient sa pensée , elle fut forcée de s'occuper des soins de sa personne. Toute l'explication qui venait, de se passer avait eu lieu sans que Camille dépouillât un seul de ces vêtemens étrangers auxquels elle n'était point accoutumée. La nuit était près définir, elle bruit renaissant de la rue avait averti Camille que dans deux ou trois heures les domestiques seraient rentrés dans l'appartement. Elle songea à se déshabiller, pour ne pas être retrouvée par sa femme de chambre dans ce costume de bal qu'elle avait gardé. Elle ne voulut pas s'exposer, non à des questions in-
discrètes qu'on n'aurait osé lui adresser, mais a ces lamentations plus indiscrètes encore sur la fatigue que madame devait éprouver de ne pas s'être couchée ; sur le regret de ne pas être restée pour déshabiller madame ; sur tous ces apitoieiuens respectueux où Ton fait intervenir son dévoûment pour madame; démonstrations qu'on ne peut guère arrêter que par des réponses assez sèches, pour qu'il s'ensuive, dans l'antichambre et à l'office, des conversations sans fin sur la mauvaise humeur de madame , qui ne s'est pas couchée , qui a eu une scène avec monsieur, etc. , etc., etc. , sans oublier la circonstance de la pelisse de Césarine , produite au grand conseil de la table de cuisine par le valet de pied.
C'est une vraie misère , c'est presque une douleur que d'avoir à défendre sa vie contre cet espionnage intérieur qui initie les valets à des secrets qu'on ne confierait, pas à son ami le plus intime. Il existe deux espèces de personnes auxquelles . peut-être, ce qui va suivre paraîtra invraisemblable : c'est , d'un côté, celle où la domesticité se mêle aisément à la famille , portion presque peuple de notre bourgeoisie où la servante est la seconde mère des enfans et la confidente de la fortune du ménage; c'est, d'un autre côté , cette classe hautaine de la société aristocratique où les serviteurs, soit valets de chambre, soit valets de pieds, soit cochers , gens de l'office ou des écuries , sont dans l'hôtel à litre d'animaux serrans , et devant lesquels on dédaigne de se taire comme devant son chien ou son chat. A ces deux sortes de personnes, les craintes ou les scrupules de Camille paraîtront inconcevables : celles d'en basiez appelleront hauteur, celles d'en haut les nommeront petitesse.
Camille, par position et par sa nature, était dans ce juste milieu de mépriser un domestique pour confident , et de le craindre comme témoin. L'ordre donne la veille à la femme de chambre pouvait signifier autre chose qu'une querelle, à condition toutefois que le lendemain ne donnât un sens précis
SUITES DIN BAL. 1b
à cet ordre. Nous disons longuement ces réflexions, parce qu'elles étaient celles de Camille, pendant qu'elle se tordait les bras pour dégrafer la ceinture et le dos de sa robe , tandis qu'elle se déchirait les doigts pour arracher les épingles qui l'habillaient. Les femmes qui ont l'habitude de porter un corset savent combien il est impossible de se débarrasser seule d'une robe habillée. Camille, qui , outre cet obstacle ordinaire , avait l'embarras d'un costume oriental tout chargé de voiles , tout rajusté d'épingles par les soins d'Alicia , Camille faisait de vains efforts pour se défaire de sa tunique. Tout le monde a éprouvé, mais les femmes bien plus que nous, que , lorsqu'on est préoccupé de quelque vive espérance ou de quelque vive douleur, il ne se trouve rien au monde de plus irritant que ces misérables obstacles de toilette , qu'un gant qui se déchire , qu'une draperie qui se découd. Cette irritation, Camille l'éprouvait, et beaucoup d'autres à sa place y auraient peut-être mis tin avec une paire de ciseaux , et en coupant tout , robe , jupons, corset ; mais autant valait sonner la femme de chambre pour qu'elle vît que monsieur s'était retiré dans son appartement, sans daigner détacher une agrafe, lui surtout qui avait le mauvais antécédent, lorsqu'il était fier de la beauté de Camille, de s'occuper de sa toilette brin à brin, épingle à épingle, comme dit l'adolescente imagination de Chérubin; autant valait sonner la femme de chambre, que de lui laisserrelever, le lendemain, les lambeaux de ce costume haché par les ciseaux, c'est à dire par la colère et l'abandon. Nous prenons beaucoup de temps à tous ces menus détails , et nous en prenons moins que Camille qui s'épuisait en efforts douloureux, et qui déjà, les doigts déchirés, tachait de sang sa blanche tunique ; enfin, désespérée, elle tomba sur une chaise en se demandant : — Que faire ?...
L'idée d'avoir recours à son mari lui était plusieurs fois venue; mais, à chaque fois elle l'avait rejetée. Celte répulsion fut sans réflexion, tant qu'une espérance resta à Camille de
parvenir à se déshabiller seule ; mais, quand elle cul reconnu celte impossibilité , elle pensa a faire ce qu'elle avait d'abord repoussé si vivement; enfin elle finit par trouver quelques excellentes raisons pour se décider à ce qui d'abord lui avait paru si odieux. Qu'on nous pardonne de ne pas présenter toujours d'une manière apologétique les résolutions de notre Camille. Ce n'est pas notre faute si la nature est ainsi faite, que de bonne foi elle juge convenable ce qu'un instant avant elle jugeait impossible : toutefois les raisons que se donnait Camille étaient bien spécieuses. — Notre division est un malheur, se disait-elle , un malheur dont je souffre seule peutêtre , mais qu'il est inutile d'exposer à la risée de nos domestiques; Alphonse m'aidera à prévenir cette cruelle circonstance d'un grand chagrin, car il aurait à en souffrir : ne le voulûtil pas pour moi , qu'il le voudra pour lui.
Camille se leva après cette oraison mentale, et s'arrêta presque aussitôt. Était-ce crainte d'aborder son mari, orgueil de lui aller demander un service, si petit qu'il fût? Mais que craindre après ce qui s'était passé ? Mais ce service en était aussi bien un pour lui que pour elle. Était-ce enfin pressentiment de quelque nouvelle douleur, d'un mal dont elle n'avait pas d'idée? Nous ne savons, et Camille n'eût pu dire elle-même ce que c'était. Elle resta encore une fois indécise à sa place. Enfin l'heure qui sonna , le jour qui rougit de ses premiers rayons la pâle clarté des bougies usées jusqu'à leurs corolles de cristal , avertirent Camille qu'il fallait se hâter. Elle quitta sa chambre et ouvrit celle d'Alphonse sans frapper ; il était en robe de chambre assis à une table où il écrivait. Il demeura immobile en voyant entrer Camille ; elle se hâta de parler pour prévenir toute question irritée qui eût pu l'irriter elle-même
— Monsieur, lui dit-elle timidement, il m'a été impossible de me déshabiller ; sans doute vous ne voulez pas, plus que moi, que nos domestiques me retrouvent dans ce costume? Vous supposez aisément la manière dont ils commenteraient cette
circonstance : c'est pour prévenir des propos fâcheux que je n'ai pas craint de vous déranger.
De Lubois considéra sa femme avec attention : outre qu'elle lui parût avoir raison , il crut un moment que ce pouvait être un biais pour avoir occasion de l'apaiser; peut-être aussi un pas vers un rapprochement , ou du moins une espérance de ne pas laisser la discussion qu'ils avaient eue sur des termes aussi explicites de désaccord et presque de haine.
— Vous avez raison, lui répondit-il, je suis à vous, je vais vous suivre.
— Oh ! mon Dieu , c'est inutile, dit Camille, quelques agrafes à défaire, quelques épingles que je ne puis arracher... Je ne veux pas vous déranger.
— Non , dit Alphonse , je suis complètement à vous ; mais permettez-moi d'achever quelques lignes qu'il faut que j'envoie ce matin.
El , d'un geste qui n'avait rien que de très ordinaire, il lui (il signe qu'il allait la suivre. Camille se relira. — Craint-il de me voir chez lui? se disait-elle; pense-l-il que j'eusse besoin de voir le format et le satiné du papier sur lequel il écrivait , pour devinera qui était adressée cette lettre ! Mais qu'importe, chez moi ou chez lui, ce n'est plus chez nous. A peine Camille étaitelle rentrée dans sa chambre , qu'Alphonse y arriva.
— Voyons, lui dit-il, que faut-il que je fasse ? Veuillez me donner quelques instructions pour un art que j'ai un peu oublié.
Camille se sentit venir le sarcasme à la bouche pour lui répondre que peut-être il ne l'avait pas oublié pour tout le monde; mais sa résolution l'emporta sur sa nature mordante, cl elle répondit doucement :
— D'abord ces deux agrafes qui tiennent la ceinture de ma robe, et celles qui la ferment dans le dos.
Il les défit.
— Je vous remercie, dit-elle.
Et, pendant qu'elle laissait tomber sa robe à ses pieds, Al-
phonse, qui était resté sur sou idée , sur le souvenir de ce soin qu'autrefois il avait pris si souvent, Alphonse reprit :
— Il y a un an , Camille, il y a un an que je ne me suis trouvé dans votre chambre à pareille heure.
— Ouj, Monsieur, dit Camille en baissant les yeux, et frappée de cette circonstance, oui, un an.
Alphonse devint rêveur; il lui venait de singulières pensées, du passé comparé au présent. Camille ne l'interrompit pas tout d'abord ; mais comme elle sentait son embarras s'accroître, elle voulut abréger cette situation, et dit à Alphonse, doucement, très doucement, assez doucement pour qu'il ne répondît rien de mal ou de brutal.
— Pardon , Monsieur, tout n'est pas fini.
— Oh ! pardon pour moi-même, dit vivement Alphonse; qu'y a-t-il encore ?
— Ce jupon , c'est comme pour la robe.
Alphonse se mit en devoir de le détacher. Quand il avait défait la robe , il avait rencontré un fichu , un obstacle entre ses regards, ses mains, et les épaules blanches et pures de Camille. En dégrafant le jupon, il les vit et les effleura de ses mains; elles avaient cette fraîcheur de peau, privilège de la beauté chaste , et inconnue à la débauche dont le sang brûle jusqu'à l'épidémie.
— Vous avez froid, dit Alphonse que ce léger contact surprit d'abord.
— Non, dit simplement Camille; je vous remercie... je finirai moi-même.
Et pendant qu'il laissait tomber le jupon , comme était tombée la robe, le regard d'Alphonse, qui, au premier vêtement, avait parcouru la chambre pour se rappeler qu'il n'y avait pas pénétré depuis un an , le regard d'Alphonse se posa et s'arrêta sur cette beauté dévoilée de Camille, pour se souvenir encore que c'était une des femmes les plus merveilleusement belles qui existassent , et que cette femme était la
sienne. Peut-être en lui-même fit-il quelque comparaison ; peut-être s'étonna-t-il presque de voir demeurer à leurs places ces formes admirablement profilées, et qui ne se dégrafaient pasavee la robe et le jupon, comme il lui arrivait peutêtre de le voir ailleurs. A ce moment, Alphonse pensait: il pensait beaucoup. Camille, embarrassée , ne savait que dire ; elle n'osait le renvoyer , elle ne voulait pas lui en demander davantage; elle essaya défaire comme si elle ne s'apercevait de rien. A force de se tordre les bras en arrière, elle était par- %enue à saisir le bout du lacet et le dénouait tant bien que mal.
— Laissez, laissez, lui dit Alphonse en s'en emparant , j'aurai plus tôt fini.
Ce mot semblait dire qu'Alphonse allait rapidement délacer le corset, comme il avait détaché les agrafes, et cependant ce fut avec une lenteur si manifeste qu'il défaisait chacun des oeillets, que Camille comprit qu'il se passait en lui quelque chose d'extraordinaire ; elle eût voulu le savoir et le deviner sur sa physionomie ; mais il était difficile de se retourner , peu convenable de montrer de l'impatience, ou de refuser des soins réclamés dans une si singulière position , parce qu'ils n'étaient pas assez adroitement donnés. Elle demeurait immobile, confuse, tandis qu'Alphonse continuait ; enfin elle se hasarda de regarder dans la glace qui était devant elle. Mais au moment où, malgré le rempart qu'elle-même faisait à Alphonse, elle allait apercevoir son visage en se penchant un peu de côté, elle sentit un baiser s'appuyer sur ses épaules. Pourquoi ne vit-elle pas le visage d'Alphonse avant l'instant qui précéda ce baiser ? pourquoi ne vit-elle pas l'étrange expression de ses traits avant le moment où elle se retourna vivement, et où elle se trouva les yeux sur les yeux de son mari, dont le regard la fit rougir ? Par un mouvement d'enfant, elle croisa ses bras sur son sein.
— Je te suis donc bien étranger! lui dit Alphonse en lui prenant la main.
80 LE COXSEILLER D'ÉTAT.
Camille se recula plus honteuse qu'elle ne l'avait été de sa vie, rouge, les yeux baissés, triste, presque humiliée.
— 0 Monsieur ! dit-elle seulement d'une voix où l'amertume pénétrait à peine à travers sa prière , d'un ton où la douleur se montra par quelques larmes qui s'arrêtèrent comme des perles de rosée sur la noire corolle de ses longs cils baissés.
— Pardonnez-moi , lui dit Alphonse en la dévorant toujours du regard, c'est que vous êtes belle de la beauté des anges; c'est qu'il faut croire à Dieu , quand on te voit , tant il y a de puissance et de grâces merveilleuses en toi.
— Ne vous moquez point, dit Camille devenue timide et troublée, et à qui le ton sincère et pénétrant d'Alphonse ne permettait pas une défense ferme et sévère ; je sais trop , ajouta-t-elle avec un soupir, que je ne suis point belle, moi.
— Toi, dit Alphonse en se rapprochant vivement de sa femme ; toi... Écoute, Camille, jamais nulle femme n'a possédé à une si rare perfection cette beauté suave et pure qui te pare ; jamais aucune, si tu eusses usé un moment de cette coquetterie qui double la beauté, n'eût aussi invinciblement enchaîné un homme à l'adorer toujours... — Il s'arrêta comme craignant de se laisser emporter trop loin. — Mais vous, ajoutat-il avec un sourire empreint de regrets, vous n'êtes pas une femme comme les autres; oui, Camille, c'est votre défaut ; et sans doute , plus qu'une autre, vous avez le droit de l'avoir ; mais enfin c'est votre défaut ; il semble que vous méprisiez ce qui rendrait tant d'autres femmes si fières et si fortes ; vous seriez humiliée de devoir une part de l'admiration que vous inspirez à autre chose qu'à votre vertu.
— Monsieur, épargnez-moi, dit Camille, dont ce discours embarrassait les idées et le cœur, et qui ne trouvait point de réponse.
— Ah! sans doute, dit Alphonse en s' asseyant comme un homme qui ne pense pas à sortir, ou qui oublie qu'il doit sortir, sans doute vous avez raison, c'est ainsi que cela devrait
SUITES DIN BaL. 81
être, ce serait plus beau , plus noble, plus pur ; mais l'homme est autrement fait , on se trompe toujours sur sa nature ; il y en a qui la croient plus parfaite quelle n'est; d'autres plus méchante qu'elle n'a jamais été. Que voulez-vous, reprit-il en se levant , et comme agité d'un sentiment dont il eût voulu être maître et qui s'échappait malgré lui ; on se trompe sur soi-même; on croit qu'on aimera toujours, et l'on n'a jamais aimé ; on croit qu'on n'aime plus , et on aime encore.
— Cela serait étrange , dit Camille en s'enveloppant d'un fichu, et en s'asseyant pour se déchausser, car elle en était réduite à faire quelque chose que ce fût , pour se donner une contenance.
— Cela n'en serait pas moins vrai , dit Alphonse vivement..., et peut être vrai pour vous et pour moi..., pour vous qui avez cru m'aimer, pour moi qui ai cru...
Il n'acheva pas; Camille avait relevé la tête et regardait Alphonse fixement. Oh ! quel tissu de pensées presque insaisissables enveloppait en ce moment l'âme de Camille! Sa vertu humiliée du triomphe de sa beauté; son orgueil de beauté, ravi de l'empire qu'elle reprenait , de cet hommage si tendre , si soumis, près des violences de tout à l'heure; sa crainte de se tromper et de mal comprendre Alphonse, de donner trop de sens à ses paroles , ou de ne pas leur en donner assez ; son bonheur qui semblait lui réapparaître comme une étoile propice après l'orage calmé; son doute même sur la conduite qu'elle avait suivie, sur l'indulgence qu'elle eût pu montre! : tons ces sentimens, toutes ces cordes vibraient à la fois dans son âme , et y produisaient un bruit confus où elle croyait entendre à la fois le mot : — pardonne ! et le mot : — tremble ! Dans ce délire, dans cette incertitude , le sens vrai , le sens de celte cruelle confusion de sentimens , vint soudainement à ses lèvres.
— Alphonse! dit-elle d'une voix tremblante et faible , Alphonse , vous me faites peur.. .
82 Li: CONSEILLER D'ÉTAT.
— Peur! reprit-il en tombant à genoux devant elle... peur! Oh ! non... non; tu peux me haïr, je t'en ai donne le droit; mais avoir peur !... 0 Camille ! tu n'oublies donc rien,
toi; tu es donc inexorable pour la folie d'un instant car
c'était de la folie, cet emportement horrible qui m'a saisi... la folie ne te semble pas même excusable.
— Ah ! fit Camille , je n'y pense plus , ce n'est pas cela.
— Qu'est-ce donc ? dit Alphonse en s'emparant des mains de Camille et en appuyant sur ses genoux sa poitrine qui battait violemment. Mon crime? mon crime dont je suis moins coupable que tu ne penses? Un caprice que la vanité a fait durer plus d'une heure, que la colère peut-être a rendu une vengeance? Oh ! si c'est cela, tu as raison , je n'ai point d'excuse, je n'en puis avoir... Mais, reprit-il avec un accent profond , si c'est doute de la sincérité de mes paroles , si c'est défiance de ce que j'éprouve , oh! alors tu as tort ; si c'est méconnaissance de mon amour, tu as tort , Camille.
— Oh ! pourquoi m'en avez-vous fait douter? répondit Camille avec un accent où parlait le regret de ce qui s'était passé et où les larmes arrivèrent malgré elle.
— Camille , reprit-il en enveloppant sa taille de ses bras, en parlant d'une voix haletante et entrecoupée , je n'ose pas te dire que je t'aime, tu ne me croirais pas; mais laisse-moi te dire ce qui est vrai , et il importe peu que ce soit moi qui le le dise, car tu le sais... oui, Camille, tu es noble, tu es grande, tu es pure, lues belle... Je puis bien te le dire, je puis bien le voir... Oh ! laisse , laisse-moi te regarder, t'admirer...
Il s'arrêta un moment, et comme épouvanté de ce qu'il osait dire :
— Laisse-moi l'aimer.
— Vous!... m'aimer !
— Oui, Camille, laisse-moi t'aimer, laisse-moi retrouver auprès de toi ces premiers temps où je cherchais tes yeux , où e n'osais toucher la main, où je frissonnais à ta voix... et puis
siites d'uk cal. 8j
un jour... dans bien long-temps peut-être, tu me rediras ce que tu m'as dit une fois : Alphonse, je vous aime.
Et, tout en parlant ainsi, tout en offrant à Camille une sorte d'avenir pour l'éprouver et lui rendre son amour, s'il le méritait , Alphonse étreignait dans ses bras celte femme deminue , à qui il montrait l'honneur, le repos, le bonheur en séduction; et elle se débattait faiblement, car Alphonse avait raison; elle n'avait aucune de ces ruses de coquetterie qui l'eussent sauvée, et par lesquelles les femmes sont si habiles à ne rien accepter sans rien refuser. Elle ne savait pas dire : Eh bien ! nous verrons, un jour peut-être nous verrons. Pour Camille, il n'y avait que deux mots : Je vous crois et je vous pardonne ; je ne vous crois pas et je vous déteste. Cependant il l'avait presque attirée sur son sein... La force physique manquait à Camille pour résister; elle se leva debout; il était resté à genoux. Camille le dominant ainsi, et enveloppée de ses bras , lui passa la main sur le front et lui dit en le reculant d'elle pour mieux le voir :
— Alphonse... dis-tu vrai? m'aimes-lu encore?
— Ali ! s'écria-t-il en se relevant et en la tenant embrassée , si je t'aime encore ! Eh ! qui ne l'aimerait?... Mais tu es donc folle comme j'ai été fou... mais lu t'es donc oubliée aussi... mais tu n'as donc pas pensé quelquefois que lu ferais l'amour et le désir des anges s'ils existaient... mais lu ne t'es donc jamais vue?
Et, par une sorte de délire inconcevable, moitié force, moitié étonnement de Camille, il l'entraîna devant une glace qui descendait jusqu'au parquet.
— Regarde-toi , regarde-toi... lui dit-il ; vois.
Il fit un geste comme pour loucher au dernier vêtement qu'elle portait; elle poussa un cri et se cacha dans ses bras; elle y frémissait.
— Ainsi tu me pardonnes? disait Alphonse.
— Oui.
84 LE CONSEILLER DÉTAT.
— Ainsi tu m'aimes aussi?
— Oui...
— Ainsi tu es à moi encore ?
Elle répondit en se cachant plus avant dans ses bras :
— Oui.
Ce mot n'était pas arrivé à l'oreille d'Alphonse , qu'il se dégagea , la repoussa de lui , la tint à la distance de son bras et la regarda avec des yeux dont l'expression n'a pas de nom. Camille devint pâle et froide sans savoir pourquoi. Alors il se prit à lui rire au visage , d'un rire atrocement moqueur ; puis , parmi ce rire sous lequel Camille demeurait terrifiée :
— Oh ! oh ! la femme vertueuse, qui se laisse prendre aux (laiteries dont rougirait une fille ! Tu es à moi, n'est-ce pas?... Eh bien ! moi , je ne veux pas!
Et il sortit de la pièce en riant, de ce rire qui tintait aux oreilles de Camille... Elle était demeurée immobile à la place où il l'avait laissée , frappée au cœur d'un coup dont elle ne sentait pas toute la portée, mais qui la tuait. Enfin la force lui manqua , et elle tomba évanouie. Quant à Alphonse , il venait de venger le mot de lâche dont elle l'avait souffleté.
Telle fut l'issue de ce combat engagé au bal, et dont Camille avait tant espéré !
Quelques jours se passèrent sans que Camille voulût voir personne. Elle demeura au lit où la retint une fièvre continue, mais peu violente. C'était un accablement où la douleur frémissait encore et ne bouillonnait plus. Madame de Lubois avait exeepté AJicia seule de l'exclusion générale; mais Àlicia ne vint pas , ou plutôt elle n'avait pas été exceptée de L'ordre plus formel qu'Alphonse avait donné de ne laisser pénétrer personne. La douleur, est comme toutes les grandes préoccupalions, elle est systématique, elle ramène tout à elle, elle explique tout par ses causes. Ainsi les trois visites que tenta Adèle de Drancy chez Camille et dont elle fut informée , lui furent comme une insulte à sa position ; ainsi l'absence d'Alicia, dont on ne dit pas la venue, lui fut comme un abandon du seul cœur qui lui restât après celui d'Alphonse perdu. Le but de de Lubois, en isolant Camille quelques jours , avait été de prévenir ces confidences imprudentes qui échappent au malheur dans son premier transport. S'il eût mieux connu Camille , il n'eût point pris ces précautions. Elle était orgueilleuse , elle était forte , elle pouvait souffrir amèrement d'avoir été deux fois vaincue ; car elle l'avait été le jour où Alphonse la quitta en l'appelant dédaigneusement : Pauvre femme. Elle l'avait ele plus cruellement encore à celle dernière et fatale explication, où elle était restée évanouie et mourante. Sans doute, sa nature hautaine se révoltait à l'idée d'accepter à
tout jamais et sans défense le mépris et le malheur qu'on lui imposait ; mais sa dignité se révoltait encore plus du terrain sur lequel il fallait se défendre. Elle pensa que la résignation était aussi un courage ; et , comme ces cœurs désolés qui allaient chercher dans le couvent une protection contre les atteintes du monde , Camille se cloîtra en elle-même et se voua à l'accomplissement de son malheur. Mais le couvent avait un avantage, avantage purement matériel, c'était de séparer physiquement de la vie qu'on voulait quitter ; c'était de n'en laisser arriver l'action à l'âme que par le souvenir ; c'était, pour nous faire comprendre tout à fait, une forteresse où ne pénétrait aucune de ces occasions de faillir à sa volonté , qui vous appellent à toutes les heures et dans tous les sens, lorsqu'on ne met entre soi et le monde qu'une résolution. N'en déplaise aux âmes puissantes : il vaut mieux , en ces circonstances , un mur de pierre de taille qu'un caractère de fer. C'était un peu pour cette raison que nos vieux chevaliers féodaux, au bout d'une longue vie de meurtres, de pillage, de combats de toute sorte, pris tout à coup d'un saint scrupule de religion , demeuraient fidèlement enfermés dans le monastère où ils se vouaient à la pénitence. Au fond du cloître , ni voyageurs mal chargés d'armes et bien chargés d'écus ne les incitaient à les détrousser, ni belles filles à les enlever, ni chevaux hennissans à les monter, ni grosses terres voisines à lesconquester; mais à coup sûr ils ne seraient pas restés si calmes dans leurs forts châteaux , ayant la lance sous la main et quelque ennemi au bout de la lance.
Donc, pour que Camille persévérât dans cette complète résignation qu'elle avait adoptée, dans ce délaissement d'ellemême qu'elle pensait irrévocable , il aurait fallu que rien ne vînt agacer de nouveau sa disposition naturelle à combattre ; il aurait fallu, disons le mot, puisque depuis une heure il tourne au bout de notre plume , il aurait fallu que le diable ne vint pas la tenter. Nous dirons comment il vint.
Une semaine s'était passée depuis la fatale nuit du bal ; Camille, demeurée seule, n'avait pas été chercher hors de sa maison les consolations qu'elle ne voulait pas y laisser entrer. Cependant un matin , à l'heure où il ne vient guère personne chez une femme, comme elle passait dans son salon , un violent coup de sonnette la fait écouter.
— Madame de Lubois ? dit une voix de femme en entrant.
— Elle n'y est pas, répond le domestique.
— Vous mentez, reprend madame de Brémont, car c'était elle; annoncez-moi.
— Madame, quand je vous dis...
— Ah ! c'est trop d'insolence , s'écrie madame de Brémont. Camizard, suivez-moi.
El , sans autre discours , elle entra , ouvrit les portes ellemême et arriva jusqu'au salon où Camille était demeurée.
— Est-ce toi, lui dit sa marraine en la voyant, qui as défendu ta porte à tout le monde ?
— Je l'aurais défendue à tout le monde, que ce mot ne pouvait vous regarder.
— Je m'en doutais. Voilà trois fois que je viens ; j'espère que cela ne se renouvellera plus , entendez-vous , dit-elle en se tournant vers le domestique.
— Madame peut témoigner à Monsieur que ce n'est pas ma faute si elle est entrée.
— Ah ! l'ordre vient de Monsieur, fit Camizard... C'est bon , sortez.
— Entrons chez toi, ma pauvre Camille, dit madame de Brémont en l'entraînant dans la chambre et prenant un siège. Pauvre enfant ! pauvre chère enfant !... je sais tout.
— Quoi ! ma marraine ?
— Oui, oui, dit madame de Brémont, je sais tout... El où en ètes-vous ?
Camille se lut et de l'œil désigna Camizard.
— Oh ! parle devant lui, chère enfant, c'est un ami : c'est
88 LE CONSEILLER DÈTAT.
un homme; il comprend mieux ces malheurs-là que nous qui ne les sentons qu'avec noire cœur. Ce n'est pas que M. Camizard en manque, il a été jeune (le conseiller d'État se mordit les lèvres) ; mais maintenant c'est un bomme grave qui m'a sauvée de bien des positions critiques ; enfin c'est un ami.
Camille ne remarqua pas qu'il y avait eu des positions critiques dans la vie de madame de Brémont.
— Voyons, continua madame de Brémont, où en êtes-vous?
— C'est Monsieur qui vous a informé de ce qui s'est passé chez M. Derby? demanda Camille pour ne pas répondre à la question de sa marraine.
— Ce n'est pas lui, et je lui en veux : qu'on ne se mêle pas des affaires des étrangers, cela se conçoit; mais qu'on ne veuille pas avertir une amie du malheur qui frappe sa fille adoptive , car tu es ma fille adoptive , c'est une fausse délicatesse.
Camizard fit un geste d'excuse.
— Allons , Camizard , vous avez eu tort , n'en parlons plus ; c'est une niaiserie à votre âge.
Le conseiller d'État se mordit encore les lèvres.
— Qui doue vous a instruite? reprit Camille, qui s'alarma dès ce moment de la manière dont madame de Brémont avait appris sa mésintelligence avec son mari.
— Mais, répondit madame de Brémont, c'est une de les amies, Alicia, qui s'est aussi présentée deux fois chez toi et qui a été constamment refusée.
— Pauvre Alicia ! dit Camille qui la plaignait de l'avoir injustemenl accusée.
— Pauvre Alicia , pauvre Alicia , reprit madame de Brémont, je suis charmée qu'elle ne t'ait pas vue; elle t'aurait fait faire encore quelque imprudence. C'est bien assez de l'avoir entraînée chez ce Derby.
— 0 ma marraine ! je vous jure que ce n'esl pas elle.
— Ta , (a , la , fit madame de Brémont , je n'en crois rien
C'est une têlc folle; je ne dis encore rien contre ses mœurs; mais ce sont de très mauvais exemples que de telles personnes; une fille de vingt-cinq ans qui n'est pas mariée, qui va seule dans le monde comme un pandour. Ce n'est pas pour vous faire un mauvais compliment, Camizard, mais vous l'avez horriblement élevée ; un jeune homme n'aurait pas été plus inconséquent. Enfin les cheveux blancs n'amènent pas la sagesse dans toutes les têtes.
Le conseiller s'emporta un morceau des lèvres.
— Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit, reprit madame de
Brémont : parlons de toi Oui, ma chère enfant! Alicia,
alarmée de ne pouvoir pénétrer chez toi, te croyant malade, morte, qui sait? est venue m'avertir et elle m'a tout dit. Ah çà ! c'est donc vrai que ton mari a une maîtresse , une fille de théâtre, qui s'appelle... Vous devez savoir ça, Camizard, vous qui, en qualité d'administrateur des hôpitaux, avez vos entrées dans tous les spectacles; et c'est bien singulier qu'on tire les premiers revenus des pauvres, qui ne devraient venir que de la charité chrétienne, de si mauvais lieux; et c'est bien cruel qu'un homme religieux, qu'un homme respectable soit obligé d'aller porter sa surveillance dans de pareils endroits! Enfin c'est comme ça , il faut faire son devoir ; Dieu nous tient compte des sacrifices qu'il nous coûte.
Elle poussa un soupir; nous ne pouvons décider si ce fut par componction ou pour reprendre haleine. Elle continua :
— Voyons , comment s'appelle cette fille?
— Césarine , répondit Camizard. Mais son nom ne fait rien à l'affaire qui nous amène chez madame de Lubois.
— Vous avez raison. Elle s'appelle donc Césarine? Hum! voilà encore un de ces noms qu'on ne voit que sur les affiches de spectacle. Du reste, je ne les en blâme pas; ces gens-là font bien ; il n'est pas nécessaire qu'on prostitue les noms des saints à de pareils métiers. — Cette Césarine est donc la maîtresse de ton mari ?
— Oui , ma marraine , répondit Camille , qui tâcha de compenser par le laconisme des réponses la longueur digressive des questions.
— Et sans doute il lui donne beaucoup d'argent?
— Je ne sais pas , dit Camille.
— Oh! cela doit être, reprit madame de Brémont; tout notaire qu'il est , ton mari a toujours vécu avec ce qu'il y a de mieux ; il a un peu les grandes manières. Les gens comme il faut ont toujours énormément donné à ces créatures-là. Tiens , par exemple , mon oncle , M. de Robery, l'ancien intendant du Querci, s'est ruiné pour une fdle de l'Opéra; il est vrai que cette Césarine n'est pas de l'Opéra, je crois; et puis tout ça est bien déchu depuis la révolution. Il n'y a guère plus de mœurs nulle part : c'est égal, il y en a bien assez pour ruiner un notaire qui n'a pas deux cent mille livres de rente comme mon oncle : ce n'est pas pour ça que je lui ai prêté quatre cent mille francs... non pas... non pas... il faut l'arrêter à temps; je ne veux pas payer ses folies; non pas.... non pas....
Et elle se trémoussa sur son fauteuil , s'y enfonçant tout à fait et en répétant indéfiniment : Non pas... non pas... Camille ne répondit rien; elle avait trop à penser et sur l'espèce d'intérêt que lui témoignait sa marraine, et sur le nouvel aspect que lui présentaient les désordres de son mari. Lorsque madame de Brémont eut épuisé les non pas... non pas... elle reprit ses idées par le tournant ordinaire qu'elle s'était formulé pour sortir de ses digressions et rentrer dans la voie de ses pensées.
— Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit, les affaires auront leur temps ; c'est de toi , ma pauvre enfant , ma bonne chère Camille, qu'il faut que nous parlions. D'abord il faut que je te gronde. Comment , une femme comme toi , dans ta position , s'exposer à aller chez ce Derby, un homme dont on raconte des histoires inouies, un homme chez qui l'on rencontre des gens de toute espèce !
— J'avoue que j'ai eu tort, dit Camille; mais, grâce à M. Camizard qui a bien voulu rester près de moi....
— Je le comprends, je te comprends, reprit madame de Brémont; tu veux dire que tu peux bien aller dans un salon où va un conseiller d'État, un homme de la gravité et de l'âge de Camizard.
L'impatience de Camizard tourna au pâle.
— D'abord , continua madame de Brémont , il a tort; cependant c'est bien différent : c'est un homme, et puis il est grand amateur de tableaux, il est forcé de voir ces gens-là ; il les fait beaucoup travailler. Je sais bien qu'il lui suffirait d'aller le matin dans leurs ateliers, mais Camizard est outré en tout, il craint de les humilier, s'il n'allait chez eux amicalement.
Camizard fit un geste.
— Je vous conçois , mon cher, reprit rapidement madame de Brémont, c'est au fond un bon sentiment ; mais avouez que ce qui est sans importance pour un homme d'un certain âge, est très inconvenant pour une jeune femme comme elle.
Camille souffrait horriblement de ce bavardage incohérent qui touchait à chaque instant à la blessure de son cœur, sans y porter remède. En celte circonstance , madame de Brémont ressemblait à un chirurgien qui vient pour réparer une fracture, et qui d'abord s'empare du membre brisé et le quitte pour discourir sur la maladie , qui le reprend pour le quitter et rediscourir sur autre chose , et qui recommence trois ou quatre fois ce cruel manège. Camille avait de plus misérable que le malade, en pareille circonstance, de n'oser se plaindre. Enfin Camizard , qui comprit sa douleur, et que la conversation de madame de Brémont blessait aussi pour sa part , Camizard prit la parole , et peut-être nos lecteurs trouveront-ils dans ce qu'il conseilla à Camille les derniers traits de ce caractère dont quelques uns nous paraissent suffisamment indiqués par madame de Brémont.
— Ce que vient de dire madame de Brémonl, sur ce quis est passé, est parfaitement juste. Toutefois, reprit Camizard, la grande question reste à décider : quelle est la conduite que doit tenir madame de Lubois?
— Mais c'est la chose la plus facile du monde, reprit madame de Brémonl; je vais aller trouver Alphonse , c'est un charmant garçon , fort aimable , fort spirituel , qui a toutes sortes de bonnes qualités , mais à qui je dirai tout franc et tout net : — Mon cher ami , vous vous conduisez fort mal avec votre femme. Je vous ai prêté quatre cent mille francs pour la rendre heureuse. Primo , je retire mes fonds de chez vous , et j'en dirai les motifs à tous ceux de vos cliens qui sont mes amis, en les engageant à en faire autant. Voyez si cela vous convient , ou si vous aimez mieux rentrer honorablement dans votre ménage. Et puis nous verrons ce que notre notaire nous répondra à celle proposition.
La vie a des filons de malheurs qui , s'ils n'ont pas partout la même densité, n'ont point cependant de solution de continuité. La visite de madame de Brémonl pouvait être pour Camille un repos de ses tortures de la veille , une consolation où elle se fùl soulagée par des larmes , et reconfortée par une espérance; mais la tournure que madame de Brémonl donnait à sa protection , avait pour Camille quelque chose d'odieux et de mercantile qui la blessait dans tout ce qu'elle avait de senlimens élevés el délicats. L'idée d'aller voir marchander son repos, qui ne pouvait plus être son bonheur, au prix de quatre cent mille francs, lui serrait le cœur d'humiliation. Le taux du marché importail peu. Du moment que le respect peut se vendre , il n'a plus de prix. La duchesse qui répond : — Vous m'en direz tant ! à l'homme qui avait moulé l'enchère de sa vertu à dix millions; cette femme se fût vendue pour trente sous , si elle avait été dans la misère : sa vertu n'existait pas. Madame de Brémonl eût-elle payé d'un milliard la bonne conduite de de Lubois pour sa femme, le bonheur cl la dignité de
celle-ci n'en étaient pas moins perdus pour elle. Maigre tout ce que Camille avait de reconnaissance pour sa marraine, tout ce qu'elle s'imposait de vénération aveugle pour ses bienfaits, la condition de celui-ci lui parut inacceptable.
— .Non , dit-elle , ce ne sont point des menaces qui peuvent me rendre l'amour et la considération.
— Comment, des menaces ! s'écria madame de Brémont ; mais, ma chère enfant, je le ferai comme je le dis... tu ne me connais pas. Crois-tu que l'embarras de trouver un autre placement m'arrête? non pas, non pas, non pas: tu es ma fille, et je te protégerai. Oh! je le mènerai, monsieur ton mari, de manière à ce qu'il s'en souvienne.
Camille, réduite au silence, désespérant de faire comprendre sa délicatesse à sa marraine , ne put s'empêcher de verser quelques larmes. Camizard vint à son secours.
— Permettez, dit-il à madame de Brémont: sans doute, votre moyen est parfaitement excellent, mais il est trop violent et serait peut-être inutile. Alphonse peut vous rembourser sur l'heure et sans se gêner, et peut-être , si on lui met si sèchement le marché à la main , il est homme à accepter. Le temps, ma chère madame de Brémont , est un grand maître, il cicatrise des blessures qu'on peut rendre incurables en voulant les guérir trop vite. Il faut gagner du temps.
— Vous avez raison , dit vivement Camille qui était charmée rie pouvoir reprendre son malheur comme elle se l'était arrangé.
— Et que comptes-tu faire, dit madame de Brémont, avec ton système de temporisation ?
— Hélas ! souffrir et attendre.
— Ah! souffrir el attendre, reprit vivement madame de Brémont, voilà encore de ces mots d'aujourd'hui, qui me crispent de la tète aux pieds. Je ne comprends plus les femmes : attendre et souffrir ! il ne manquait plus que d'ajouter sentimentalement : el mourir.
:l\ LE CONSEILLER D'ÉTAT.
— Peut-être, dit CamiHc dont le désespoii ne tenait plus contre toutes ces attaques brutales.
— Voilà... voilà, reprit madame de Bréraont; mais c'est nue monomanie, comme vous dites je ne sais où.., oui . ma cbère, e'est une maladie; certes, ce n'est pas un monde que ce qui l'arrivé ; ce n'est pas une monstruosité qui ne soit jamais advenue à personne. C'est, après tout, un malheur fort vulgaire, comme il s'en trouve partout, comme oous avions à en supporter beaucoup autrefois, et peut-être beaucoup plus qu'à présent; mais nous ne parlions pas tout de suite de mourir. Ah ! de notre temps, et il n'y a pas des siècles de cela, je ne suis pas vieille comme Hathusalem ; de notre temps on était plus sage, on prenait son parti, on se séparait : ou bien , si pour des raisons de convenance, et ce sont celles qu'on ne respecte pas aujourd'hui , si pour des raisons de convenance on était forcé de rester ensemble , on vivait chacun de son côté...., mais on ne mourait pas; il n'y avait pas le moindre scandale.
Camille , quoiqu'elle eût vécu sous la protection de madame de Brémont depuis son enfance, n'avait jamais été dans l'intimité de sa pensée. Toujours en pension , tant qu'elle n'avait pas été une jeune fdle , et mariée au moment où elle le devenait , elle n'avait presque jamais reçu de madame de Brémont que ces conseils vulgaires par lesquels on recommande la vertu et la bonne conduite, à la grosse , et sans y attacher d'autre sens que de pouvoir se dire en cas d'événement : Ah ! je l'ai pourtant bien préebée. Ce fut donc avec une peine toute nouvelle qu'elle découvrit le fond du caractère de sa bienfaitrice, à travers sa loquacité. Enfin Camizard, qui vit. aux larmes silencieuses de Camille, combien eUe souffrait de cet entretien, répondit doucement :
— Madame de Brémont a raison, mais peut-être la violence de votre douleur vous a-t-elle empêchée de la bien comprendre. Croyez-moi! je connais un peu les hommes.
— Jf le crois, «lit madame de Brémonl avec un petit lioclieiiuMit de tête ei un petit sourire au passe, qui assurément
voulait dire : monstre!
— Allez , allez . reprit-elle ; c'est une pensée à moi. Camilard continua.
— Je connais aussi Alphonse; son premier, son seul défaut, peut-être, est de vouloir paraître indépendant. Hé bien, je doû vous le dire : cette retraite absolue que vous voulez vous imposer, lui semblera un reproche perpétuel de sa conduite, et Dieu sait m , entraîné par cette vanité de ne céder à rien, il ne persévérera pas dans son abandon. Pardonnezmoi , dit Camizard en prenant un ion humble , pardonnezmoi, Madame , de donner à une femme d'une vertu, et je puis dire d'un mérite comme le vôtre, pardonnez-moi de vous donner un conseil si vulgaire; mais vous devez le savoir mieux que moi , le courage est souvent plus grand pour les âmes élevées :i faire comme tout le monde . qu'à suivre leur propre nature. Ue bien. Madame, il faut que vous ayez ce courage; il faut que vous ayez l'air de prendre votre parti , comme disait si justement madame de Brémonl. Que votre mari vous voie calme, naturelle, indifférente, comme si rien ne s'était passé. Si une occasion de plaisir se présente, ne la refusez pas; si de nombreuses invitations vous appellent hors de votre maison , acceptez-les. D'abord votre mari trouvera cela fort commode ; mais bientôt son caprice pour cette Césarine, n'étant plus aiguillonné par la contradiction, se fatiguera de sa liberté ; Alphonse aura bientôt ses heures d'ennui et de solitude, où il lui faudra rentrer chez lui. C'est alors qu'il commencera à sentir combien il a gâté sa vie; c'est alors (pic des réflexions faites en secret , et qu'il ne repoussera pas , parce qu'elles ne lui seront pas imposées, lui montreront l'indignité et surtout lu maladresse de ses procédés; c'est alors qu'il appréciera le trésor qu'il a perdu, alors qu'il voudra le ressaisir. Et comme il faut tenir compte même des défauts des hommes dans les
9<i LE CONSEILLER D'ÉTAT.
bonnes résolutions qu'ils peuvent prendre , peut-être alors sa vanité voudra reconquérir cet amour qu'il croira avoir perdu: il y mettra tous ses soins, tout son cœur, et vous le retrouverez, Madame, croyez-moi, vous le retrouverez ce qu'il a été, bon , confiant, dévoué.
— Voilà absolument ce que je te disais tout à l'heure, reprit madame de Brémont, voilà qui est parfaitement raisonnable.
— Ce sera peut-être bien inutile , dit Camille.
— Inutile ! inutile ! s'écria madame de. Brémont : ob ça ! ma chère enfant, quand on ne veut rien tenter, on n'arrive à rien ; tu ne monteras pas sur les tours de Notre-Dame en restant là assise dans ton fauteuil.
— Pardon, ma marraine, répondit Camille, choquée du ton de madame de Brémont, ton qui , pour la première fois de sa vie, ne lui semblait pas une franchise originale ; pardon, mais au point où en sont les choses
— Pardon pour moi-même, dit vivement Camizard en prévenant à la fois les refus de Camille et les exclamations fâcheuses de madame de Brémont , qui produisaient l'effet contraire à celui qu'elle croyait obtenir. Pardon, madame de Brémont a parfaitement raison : le mot impossible est trop souvent une excuse de ce que je pourrais appeler la désertion de soimême, pour que vous puissiez vous en armer. Vous voulez céder sans résistance; mais à ce compte, Madame, la vertu n'aurait pas même le droit de se plaindre, ou plutôt, elle ne serait plus la vertu , car la vertu veut dire aussi courage. Vous voulez mettre le vôtre à souffrir : eh bien , Madame , c'est peutêtre de l'égoïsme.
— Oh ! dit Camille , de l'égoïsme !
— Pardonnez-moi ce mot, Madame , je n'ai pas osé dire davantage. Véritablement ce n'est pas un bon sentiment que celui qui, s'enfermanidansla forteresse inaccessible d'une conduite irréprochable , laisse froidement s'égarer ceux qu'il pourrait ramener dans la lionne voie. Que diriez-vous, el soyez
indulgente pour la comparaison , que diriez-vous de soldais qui, sûrs de leur courage et de leurs armes, et certains de ne pas être vaincus, verraient sans pitié la fuite de leurs camarades, et se refuseraient à les secourir parce qu'ils ne se sont pas bravement battus? Ils auraient tort pour les malheureux
que la nature n'a pas aussi fortement partagés ils auraient
un plus grand tort , et je vous demande de ne pas sourire de la persévérance de nia métaphore, ils auraient, dis-je, un plus grand tort, c'est celui d'abandonner la patrie commune, le drapeau fraternel. Eh ! Madame, le ménage est presqu'une pairie; la considération du nom qu'on porte ensemble est une sorte de drapeau auquel il faut sacrifier bien des ressentimens, quelquefois bien des droits. Ce que je vous dis là, Madame, vous l'eussiez senti de vous-même si vous aviez eu le bonheur d'avoir desenfans: et comme il vous arriverait peut-être, s'il en était ainsi, de devenir exigeante pour des intérêts pécuniaires que vous sacrifieriez légèrement aujourd'hui, parce qu'ils ne regardent que vous seule, il vous serait aussi venu à la pensée que vous deviez maintenir ou rappeler dans le chemin de l'honneur celui dont vos enfans doivent porter le nom. Ces devoirs, qu'une mère serait coupable de ne pas remplir, il serait peut-être cruel à l'épouse de les abandonner : vous ne le ferez pas. Prenez donc le seul moyen possible de rendre à votre maison ce respect que vous ne voulez garder que pour vous seule. Quelques tètes frivoles ne vous comprendront pas; tous les esprits distingués vous apprécieront. Je ne parle p;i-~ des amis qui vous seront reconnaissais, vous ne me connaissez pas assez pour que j'aie le droit de parler à votre cœur.
— J'essaierai , dit Camille devenue pensive aux dernières paroles de Camizard, et prise à cette subtilité de vertu qui la lui montrait plus grande à tenir une conduite vulgaire, qu'à s'en créer une exceptionnelle.
Le raisonnement de Camizard revenait, dans son sens, à cette maxime adroite du déisme : Peu de philosophie rend scep-
tique, beaucoup de philosophie rend religieux. Maxime qui mol sur la même ligne l'extrême ignorance et l'extrême savoir. Madame de Brémont faillit gâter tout l'effet du sermon de Camizard par un mol.
— Et puis, après tout , dit-elle, ça te distraira.
C'est ce dont Camille ne voulait à aucun prix : mais Camizard para encore ce coup avec une persévérance qui devait avoir un but caché , et commença par l'imperturbable phrase avec laquelle il faisait tout accepter à sa vieille amie.
— Madame de Brémont a encore parfaitement raison ; oui, Madame , quoique votre désespoir s'en révolte , cela vous distraira de ces occupations solitaires qui ôlent à l'esprit sa justesse, et, permettez-moi le jeu de mots si c'en est un, sa justice ; préoccupations qui font du malheur une sorte de verre grossissant, à travers lequel le mal paraît énorme: et vous devez vous le bien persuader , ce ne sont pas les esprits faibles, les cœurs médiocres qui sont exposés à ce danger, ce sont toujours les intelligences fortes, les âmes passionnées. 11 faut que vous ayez encore cette puissance sur vous-même , de sortir quelquefois de votre position pour la juger sainement. Ce n'est pas, et vous devez me trouver bien rhéteur pour un conseiller d'État, ce n'est pas de l'intérieur d'une forteresse qu'on juge les parties accessibles, et
— C'est bon, c'estbon, dit madame de Brémont , que l'éloquence imagée du conseiller d'État commençait à ennuyer , c'est bon : et Camille a entendu raison, et elle suivra mes conseils; n'est-ce pas, mon enfant?
— Oui, ma marraine, dit Camille mal persuadée, mais obéissant à cette loi fatale de l'humanité, qui résiste au cri instinctif et droit de la conscience , pour suivre la vaine route du raisonnement dont on a fait ce faux dieu qui s'appelle la raison.
— Voilà qui est convenu , dit madame de Brémont à Camille ; il faut te distraire, t'amuser, et puis nous verrons ; mais, au moins, plus de bal chez des Derby, et suriout plus
AJ1ITIÉ?. 9M
de demoiselle pour chaperon ; car voilà le plus mauvais de ton imprudence ; si encore tu t'étais fait accompagner par une femme mariée !
— Oh ! j'aurais été forcée d'avoir recours à madame Drancy, et
Elle s'arrêta pour ne pas dire du mal de quelqu'un.
— Et tu aurais mieux fait, repartit madame de Brémont.
— 0 ma marraine! fit Camille presqu'en souriant.
— Ma chère enfant, elle est mariée, répondit madame de Brémont en faisant sonner ce mot. Je sais bien qu'on en raconte des horreurs; mais enfin son mari est là, et, s'il ne s'en fâche pas, c'est qu'il n'y en a pas tant qu'on en veut bien dire ; et puis, je te le répète , elle est mariée , voilà l'essentiel.
— Vous savez qu'on nous attend au bureau central de bienfaisance , dit Camizard qui craignait l'effet des explications de madame de Brémont.
— C'est vrai, reprit celle-ci. Viens, chère enfant, viens me
voir Je viendrai aussi: oh ! nous ne t'abandonnerons pas.
Ala bonne heure, le voilà plus contente Cette chère Camille ! Adieu , adieu.
Et elle s'envola avec Camizard, et laissa Camille en proie à ses réflexions. Madame de Lubois pesa long-temps dans sa tète les avis du conseiller d'État, et ne se trouva pas éloignée de les suivre , mais pour une tout autre raison que celles qu'il lui avait données. Camille avait écouté cette conversation avec le ressentiment, au fond de l'âme, de la dernière injure d'Alphonse. Toutefois ce ressentiment n'avait pas agi d'abord sur sa détermination; mais du moment qu'elle pensa à engager de nouveau la lutte , elle ne consentit pas à arrêter sa victoire à la limite qu'on lui avait marquée. Ce n'était plus l'abandon d'Alphonse qu'il fallait faire cesser, c'était l'horrible insolence de son injure qu'il fallait punir. Enfin , de tous les discours de Camizard , une seule idée resta dans l'esprit de Camille , «elle de revoir son mari revenir à ses pieds : non que Camille
100 LE CONSEILLER OÉTAT.
voulût reconquérir cet amour qu'on lui promettait, mais parce qu'alors elle pourrait refuser le sien. Cette idée , long-temps méditée , long-temps chauffée au feu exaspérant de la réflexion , arriva à faire crier au cœur de Camille dans un moment de colère : Oh ! quand pourrai-je lui dire aussi : Je ne veux pas.
Si quelque chose eût pu prévenir cette funeste résolution dans l'esprit de madame de Luhois, c'eût été la vulgaire acception que madame de Brémont donnait aux sentimens que Camille tenait toujours dans une sphère élevée. Et qu'on nous permette ici , et à propos de ces deux femmes, de montrer comment la forme des idées est souvent si puissante , qu'elle nous trompe complètement sur le fond. Madame de Brémont était une de ces natures communes qui, dans l'àgc où l'esprit adopte les idées qui seront celles de toute sa vie, grâce à cette vulgarité même, trouvent juste, bon et convenable, tout ce qui est. Jeune et belle avant la révolution de 89 (madame de Brémont avait soixante-cinq ans en 1830), elle avait imaginé que la vie devait se passer nécessairement comme elle la voyait se passer alors, et qu'elle ne devait jamais se passer autrement. La révolution politique qui l'exila lui parut une maladie de la France , et la différence des mœurs qui s'étaient établies en raison de cette révolution lui semblait une conséquence de cette maladie. Au fond, il y avait bien toujours des maris qui trompaient leurs femmes, des femmes leurs maris, des enfans qui abandonnaient leur père ou s'en moquaient; mais cela se faisait autrement : et, à son insu, cela choquait madame de Brémont par les dehors plutôt que par le fait lui-même. Rien n'eût été odieux à madame de Brémont comme de voir entrer chez elle un jeune homme de notre époque, en frac, en bottes, en pantalon et légèrement aviné ; mais il n'est pas sûr que , s'il eût eu le bas de soie mal tiré , la veste débraillée , le jabot de malines et les manchettes en désordre, elle n'eût pas dit : — Que voulez-vous? il faut
vmîtiés. 101
que jeunesse se passe. De ces petites choses aux grandes, il existe une plus intime liaison qu'on ne croit. Pour ces sortes de gens , il n'y a plus de religion du moment qu'il n'y a plus de bedeaux , d'ornemens d'or et de cliàsses de cent mille écus dans une église; c'est à peine s'ils comptent le prêtre pour quelque chose. N'avons-nous pas une bourgeoisie énorme qui dit piteusement qu'il n'y a pas de monarchie là où il n'y a pas d'habit à la française? Hé bien, cette façon de sentir s'applique à tout dans de pareils esprits : ce qui leur semblait naturel fait de telle façon leur paraît immoral fait de telle autre. Voyez ce qui se passe en littérature. De combien d'anathèmes la piètre comédie de l'empire n'a-t-elle pas écrasé le drame moderne? Est-ce donc qu'il a inventé des crimes, des ridicules, des saletés nouvelles ou inconnues à la scène? Point; mais c'est qu'il les présente sous une forme qui choque les habitudes prises. De combien de milliers de pièces à étouffer de rire le cocuage n'a-t-il pas fait les frais? De dix mille peut-être, et c'était fort innocent ; mais que nos auteurs modernes le prennent au sérieux et l'appellent adultère, et toutes les consciences se révoltent. Pourquoi? parce qu'il y a un âge où l'on se fait à la vie pour le reste de ses jours, et qu'il n'y a que de rares exceptions qui s'acclimatent aux mœurs à mesure qu'elles changent.
Donc Camille qui, peut-èlre par sa nature, peut-être aussi par celle des idées sérieuses de notre époque, donnait un but élevé et puissant à sa résolution, s'en fût-elle détournée, si elle l'avait considérée sous le même aspect que le faisait madame de Brémont , si elle eût pensé que sa conduite se traduirait par la phrase vulgaire : Elle a pris gaîment son parti. Mais elle avait trouvé dans Camizard un auxiliaire de ses idées, dont le style intime avait plus que balancé les mauvaises expressions de la marraine. Toutefois Camille n'avait encore rien résolu, lorsqu'elle eut à subir deux nouveaux entretiens,
dont l'un la jeta bien loin de ses premiers sentimens de rési-
gnation , et dont le second la détermina complètement à suivre les conseils de Camizard.
Après la visite de madame de Brémont elle reçut celle d'Adèle Drancy.
— Chère amie, lui avait dit Adèle en entrant, voilà deux fois que je suis venue. Tu as été malade ; c'était bien fait pour ça ; mais j'espère que maintenant tu prendras un peu de courage. Il ne faut pas t'y tromper, ce n'est pas en pleurant que tu ramèneras ton mari Tiens, c'est un misérable.
— Adèle, dit Camille, je ne me plains pas, et je me plaindrais, que j'aurais soin d'employer des expressions plus convenables.
— Oh ! c'est que tu ne sais rien , chère petite , répondit Adèle , tu ne sais pas comme ils font des gorges chaudes de ta scène avec ton mari , lorsque vous êtes rentrés. C'est ce mauvais plaisant de Farcy, un des élèves de mon mari, qui a arrangé l'histoire ; ce n'est pas que ce ne soit très drôle pour ceux qui ne te connaissent pas , mais c'est abominable pour tes amis.
— Quelle scène , s'écria Camille, et quelle plaisanterie a-ton osé faire sur moi?... sur moi? répéta-t-elle.
— Oh! bon Dieu! ma chère, il ne faut pas t'alarmer plus que cela ne le mérite... mais c'est une peste que tous ces petits rapins; ils n'ont pas plus tôt vent d'une sotte histoire , qu'aussitôt c'est une caricature, et pis encore, une scène. J'ai entendu Farcy raconter la sienne, j'ai cru que j'en mourrais de...
L'expression du visage de Camille arrêta madame Drancy à la dernière parole qu'elle allait prononcer.
— Adèle , lui dit Camille , je ne te comprends pas ; une scène, des histoires, que veux-tu dire? c'est affreux... Oh! que s'est-il passé ?
— Mon Dieu ! mon Dieu ! que je suis désolée de t'avoir conte cela ! C'est une soilise , ma pauvre Camille , une de ces choses
AMITIÉS. 10û
qui arrivent à lout le monde; j'ai eu à les subir comme les autres ; c'est une folie qui s'oublie en quinze jours et dont il ne faut pas t'occuper.
— Oh ! tous ces ménagemens sont plus affreux que la vérité, repartit Camille palpitante; parle, je t'en prie. — Qu'a-t-on dit?... qu'a-t-on osé dire?
— Rien, ma chère, reprit madame Drancy ; mais tu sais bien ce que c'est qu'une charge d'atelier.
— Non , dit Camille étonnée.
— Tu n'as donc jamais entendu Henri Monnier conter une de ses charges?
— Une fois , en effet , reprit Camille en cherchant un souvenir éloigné; à la campagne, je me rappelle... je ne sais quoi... un M. Prud'homme... Mais qu'y a-t-il de commun entre une pareille plaisanterie et moi?
— Hé bien , dit Adèle comme avec impatience , Farcy en fait une sur ton mari et toi : ça s'appelle le Dieu el la Bayadère, du nom du dernier opéra d'Aubert.
Camille se passa la main sur le front et reprit avec un accent nerveux :
— Mon Dieu ! c'est ma faute , sans doute ;... mais je ne te comprends pas... Une scène, une charge d'atelier... le Dieu et la Bayadère... toutes mes idées sont brouillées... que veuxtu dire?... 0 mon Dieu!... je ne comprends pas.
Elle se mit à pleurer.
— Eh bien! eh bien ! dit madame Drancy qui, étonnée de ce que Camille ne la devinait pas à sa première phrase , crut véritablement qu'il y avait désordre dans ses idées, et qui pensa devoir lui porter secours en les empêchant de s'égarer davantage... Eh bien! que vas-tu t'imaginer? Voyons, calme-loi; voici la vérité : je ne sais trop comment on a appris ce qui s'était passé entre toi et ton mari quand vous êtes rentrés de chez Derby, à moins que ce ne soit Alphonse qui l'ait raconte à Césarine, et Césarine
104 LE CONSEILLER DÉTAT.
Finissons la phrase pour Adèle , et disons ce qu'elle ne voulut pas dire : Césanne à Drancy, Drancy à sa femme, sa femme à Farcy, l'amant de trimestre.
— Eh bien! s'écria Camille.
— Eh bien! Farcy s'est imaginé de vous mettre en scène tous les deux, toi avec ton costume de Bayadère, et Alphonse en divinité de l'Inde... et puis c'est la scène de l'opéra à peu près... Que sais-je, moi?... Tu veux le séduire... tu fais de grâces... tu... je ne peux pas te dire tout ça... enfin il finit par répondre en te repoussant : — Je ne veux pas! C'est niais... c'est stupide... continua Adèle, ça ne vaut pas la peine de s'en occuper.
— 0 mon Dieu ! dit Camille en laissant tomber à terre ses regards qu'elle avait jusque-là tenus fixés sur madame Drancy. Oh ! l'infâme ! oh ! les misérables !...
Elle se tut et demeura immobile. Un coup de sonnette qui retentit dans l'appartement la fit tressaillir.
— Pardon, dit Adèle embarrassée de l'effet qu'elle avait produit, et charmée de n'avoir pas un plus long interrogatoire à subir, c'est moi qui ai prié mon frère de venir me prendre ici ; je suppose que c'est lui... Je voulais te le présenter, mais une autre fois, plus tard...
— Oui... oui, dit Camille haletante et les yeux fixes, une autre fois... Quand tu voudras. Va, qu'il n'entre pas.
Et, dans un état d'égarement complet, elle poussa madame Drancy hors de la chambre. A ce moment, il lui semblait qu'elle allait paraître nue et sans voiles aux regards de ce jeune homme qui avait dû entendre aussi cette cruelle histoire où sans doute les détails avaient été comptés un à un; elle ferma sa porte avec précipitation et se jeta sur un siège en répétant :
— Oh ! l'infâme !... oh ! les misérables!
Que de pleurs, que de cris éclatèrent à la fois dans l'âme de (Emilie ! que d'imprécations déchirantes brisèrent sa poitrine
AilillÉS. 10li
et y retombèrent désespérées ! Si celui qui lient ce livre est un homme, qu'il se réjouisse; car lui, si un pareil malheur, r.n outrage si épouvantable , l'atteignait à cette heure , il peut jeter ce livre pour courir aune épée, à un pistolet, pour courir à celui qui a mis ses profondes et saintes douleurs à la merci de la risée des plus indignes ; il peut aller le frapper au visage et le menacer à la poitrine; mais si c'est une femme qui parcourt ces pages, qu'elle pleure sur Camille; qu'elle pleure sur elle-même, pauvre femme; car ni mœurs, ni lois, ne lui ont rien laissé pour se défendre , pour se venger de si effroyables horreurs. C'est dans ces mouvemens funestes de i'àme où la pousse en riant la frivolité détcstahle du monde , c'est dans ces désespoirs de l'impuissance, que la femme se révolte et accuse la société , accuse Dieu. C'est alors que vaincue, comme Brutus, elle se demande si la vertu n'est pas un vain mot. Que pouvait faire Camille? Les lois ont donné un tuteur aux enfans, mais à côté de ce tuteur elles ont mis un recours lorsqu'il trahit ses devoirs. On a bien donné à la femme un protecteur et un recours, le protecteur c'est le mari, le recours, c'est la loi; mais la loi formule la trahison du mari ; pourvu qu'elle n'habite pas le toit conjugal , elle peut marcher le front levé. Heureux ceux qui trouvent cela juste el respectable ! heureux ceux qui n'ont pas vu souffrir!
Camille, brisée, foulée aux pieds, se sentit un moment le besoin de mourir. C'est la seule vengeance des femmes, la seule qui jette, sur celui qui tue , un peu de réflexions fâcheuses; on va alors jusqu'à dire :
— C'est un vilain homme, il a fait mourir sa femme de chagrin !
Camille pensa donc à mourir, elle y pensa avec désespoir, puis avec sang-froid. Alicia lui sauva la vie. Qu'on nous pardonne l'expression ; mais il nous semble qu'on n'a jamais assez compté dans notre existence les paroles , les idées comme des veuemens ; on ne tue pas toujours avec le fer et le poison , on
106 LE CONSEILLER DÉTAT.
ne sauve pas toujours en vous retirant des flammes ou de l'eau. La vie a des pensées où elle se noie , des espérances où elle reprend terre. Alicia arriva au moment où Camille manquait de force pour aborder à Tune des rives de sa position, pour accepter le silence résigné qu'elle avait adopté d'abord en elle-même, ou pour tenter la lutte que Camizard lui avait montrée possible. Alicia la surprit au moment où elle en était venue de la résolution de mourir à la manière dont elle l'exécuterait. En entrant dans la chambre de Camille, Alicia lui vit faire un geste d'impatience, comme si elle avait été maladroitement dérangée dans une occupation ordinaire. C'est une chose remarquable , comme la douleur et le désespoir, arrivés à leur extrême degré, reprennent l'aspect, les paroles, le ton de la vie commune.
— Je t'importune? dit Alicia.
— Non, dit Camille, je pensais à quelque chose
— A quoi? demanda Alicia en l'observant.
— Arien je ne sais une bagatelle, je l'ai oubliée.
— Tu me trompes, Camille; je viens de rencontrer Adèle, elle m'a dit ce quelle t'avait appris.
— Elle a bien fait , c'est une amie aussi ; je ne lui en veux pas.
Puis elle se mit à regarder autour d'elle avec un air d'indifférence qui avait quelque chose de fou : des sons distraits et inarticulés lui vinrent à la voix, comme si son âme parlait malgré elle. Alicia la comprit.
— Camille , dit-elle , je ne te quitte pas. Puis elle reprit : Les misérables te feront mourir.
Ce dernier mot frappa trop juste à la préoccupation de Camille pour ne pas la faire résonner : c'est la corde d'une harpe qui gémit lorsqu'un instrument étranger frappe le ton auquel elle est montée.
— Oh ! dit Camille , je n'ai pas besoin d'eux pour cela. Alicia s'épouvanta du ton froid et abandonné dont Camille
parlait ; elle voulut l'arracher à tout prix de la pensée qui la tuait, et elle lui répondit :
— Et ils ne demandent pas mieux.
Elle crut avoir réussi , car Camille souleva la tête , la regarda et demanda.
— Qui?
— Eh bien! eux; ceux qui rient de ta douleur ils riraient de ta mort.
— Ce sera en effet bien plaisant, dit Camille en retombant dans cette fixité de pensée qui paraissait dans ses yeux par la fixité du regard.
Alicia crut un moment qu'elle était venue trop tard , que le suicide était consommé ; elle se jeta à genoux devant Camille pour la voir en face , car celle-ci avait la tête penchée sur sa poitrine et ne regardait plus Alicia. Leurs yeux se rencontrèrent alors. Alicia avait peur de parler. Camille n'avait rien à lui dire, rien à lui demander : c'était une pauvre femme comme elle. Nulle espérance ne sortait de cette mutuelle observation des yeux. Tout à coup Alicia se lève et sonne violemment.
— Que vas-tu faire?
— Je vais envoyer chercher madame de Brémont.
— Pourquoi? dit Camille en s'élançant vers elle.
— Je ne sais pas, répondit Alicia en éclatant en larmes, mais c'est ta marraine , c'est ta mère , puisque tu n'en as pas
d'autre c'est elle qui répond de toi au monde il faut
qu'elle soit ici , car je ne sais pas ce que tu as fait.... je ne sais
pas ce que tu veux faire Camille ! cria-t-elle en la pressant
dans ses bras , en l'arrosant de ses larmes , je ne veux pas que tu meures... ; non , Camille, ma sœur... mon amie... non
Et Alicia pleurait si cruellement , qu'il se trouva qu'elle était plus désespérée que Camille; que celle-ci la crut plus malheureuse qu'elle-même , et que sa forte nature se réveillant alors, elle s'oublia pour la consoler.
108 LE CONSEILLE,* DÉT.W.
— Non , lui disait-elle en la calmant, en essuyant ses larmes, non , je ne veux pas mourir... non, tu es folle.
Un domestique parut.
— Que veut Madame?
Cette subite apparition coupa les sanglots et les larmes d'Alicia : c'était comme un verre d'eau glacée jetée au visage de quelqu'un qui a le hoquei. Cependant elle ne se remit pas assez vite pour répondre : ce fut Camille qui s'en chargea; elle prit la première phrase qui lui tomba sous la parole, comme on prend , pour chasser un animal importun , le premier objet qui se présente sous la main.
— Mademoiselle Vanini dînera ici, vous mettrez un couvert de plus.
Le domestique se retira , elles se trouvèrent seules.
— Oh! lui dit Alicia, tu m'as épouvantée.
— Merci, merci, répondit Camille, tu as raison, j'ai été folle un moment; je ne puis te dire ce qui se passait en moi quand tu me parlais : j'étais morte, je me voyais là, sur ce lit, froide, pâle, glacée; je voyais la consternation de ceux qui entraient dans ma chambre, j'entendais leurs cris; je voyais Alphonse accourir... je le voyais me contempler, tuée par son indignité, et je cherchais sa pensée Mais je t'avais oubliée , Alicia , je l'avais oubliée, ma sœur, je suis ingrate; je ne voyais personne pleurer autour de moi.
— Comment as-tu osé avoir celte affreuse pensée de mourir?
— Tu sais ce que m'a appris Adèle , et tu me le demandes, dil Camille. t
— Et c'est à cause de l'ignoble plaisanterie de son amant ?
— De son amant? reprit Camille.
— Oui, ce Farcy est son amant.
— Et elle ne l'a pas fait taire! s'écria madame de Lnbois.
— Un autre s'en est chargé, dil Alicia.
Camille n'osa pas demander si c'était son mari : elle eu:
peur d'apprendre que non ; niais elle le sut malgré elle , car, après un moment de silence, Alicia lui dit :
— Est-ce que tu connais Maurice Lambert?
Camille devina qui l'avait protégée ; mais , par un étrange sentiment de trouble au nom de cet homme, elle ne voulut pas entendre dire formellement que c'était lui , et répondit sur-le-champ :
— Non , tu sais bien où je l'ai rencontré. Mais, reprit-elle rapidement, j'ai vu ce matin madame de Brémont et ton tuteur, M. Camizard.
— Mon tuteur? dit Alicia étonnée; au fait, reprit-elle en souriant , c'est presque le directeur civil de ta marraine , elle lui confie tout. Et que t'a-t-il dit ?
— Oh ! ma marraine a été excellente, elle voulait s'interposer entre moi et Alphonse. Je l'en ai empêchée.
— Tu as bien fait, dit Alicia, ton mari l'aurait tournée contre toi.
— Contre moi ?
— Oui... oui, contre toi : s'il ne l'a pas tenté, c'est qu'il n'en a pas trouvé l'occasion ; mais il est capable d'y parvenir avec ses phrases passionnées et hypocrites; car il est plus hypocrite que tu ne crois. Mais, enfin , maintenant que ce vertige de douleur est passé, que comptes-tu faire , Camille ?
— Hélas ! ma pauvre Alicia , dit madame de Lubois tristement replacée en face de sa position , que veux-tu que je fasse ? Je souffrirai, et j'attendrai que Dieu m'accorde de ne plus souffrir.
— Encore cette odieuse pensée, cette odieuse pensée de mourir ! Camille, toi en qui je croyais du courage.
— Et à quoi me servirait-il , Alicia , si ce n'est à supporter patiemment ma douleur ?
— I! faut qu'il te serve à la vaincre.
— Tu en parles bien facilement.
— Qui te l'a dit? reprit Alicia d'un Ion profondément sou-
cieux; qui t'a dit que moi, pauvre fille, sans parens, sans amis , comme toi , je n'aie pas eu à supporter de plus vifs chagrins que les tiens ?
— Toi ! tu me l'aurais dit , répliqua vivement Camille , tu serais venue à moi si lu avais eu de ces chagrins qui tuent l'avenir.
— Non , répondit Alicia , je ne te les ai pas dits. Quand le premier et le plus épouvantable m'a frappée, lu ne pouvais pas être ma confidente : tu étais encore une jeune fdle orpheline et dépendante ; lorsque le plus douloureux m'a atteinte, tu ne pouvais me comprendre, tu étais une heureuse femme. v
— Mais maintenant tu me les diras ! reprit Camille avec une amitié suppliante.
— Maintenant je ne le puis plus, un serment solennel m'interdît de le parler du premier. Je ne voudrais pas t'avouer l'autre, et cependant, reprit-elle avec une sorte d'enthousiasme, serment et honte, j'oublierais toul pour toi. Écoute, s'il te fallait l'aveu de mes secrets pour te sauver, pour te faire comprendre ce qu'une femme peut avoir de courage . je te ferais cet aveu : je ne serais pas humiliée devant toi. l?our le sauver de toi-même, Camille, je le confierais ce que je ne dirais pas à ma mère , si elle sortait de la tombe et me le demandait à genoux. Tu me regardes, Camille, tu te demandes quand et comment cette fdle de vingt-cinq ans, que tu as vue toujours librement porter sa vie, a pu subir de ces malheurs qui tordent l'âme et la sèchent en sa fleur. Tu ne te rappelles aucun jour de tristesse dans nos quinze ans d'amitié, el cependant j'ai bien pleuré, mais j'ai pleuré seule. j'ai pleuré dans la nuit. 0 Camille ! j'ai de l'orgueil aussi, moi : jamais je n'ai donné à mes ennemis la joie d'une de mes larmes. Et toi, à ta première douleur, loi, tu parles de mourir. Ah ! c'est de la faiblesse, c'est une faiblesse indigne de toi.
Camille restait stupéfaite de ce langage d'Alicia. En ce moment elle se trouvait petite devant cette femme qu'elle avait l'habitude de dominer. Elle en revenait à cette phrase d'étonnement incrédule qui lui était d'abord échappée.
— Toi aussi, Alicia, tu as souffert, souffert d'un abandon infâme peut-être ?
— Oh ! reprit Alicia t se laissant emporter à ses souvenirs propres, un abandon ! qu'est-ce cela ? Tu as voulu mourir pour l'insulte d'un misérable qui t'a fait le sujet d'une plaisanterie. Pauvre Camille, tu ne sais pas à quel jeu plus horrible on peut jouer l'honneur et la vie d'une femme , plus que son honneur, Camille , plus que sa vie !'Oh ! si j'osais te dire ce que j'ai souffert ! Mais non , reprit-elle vivement et en essuyant quelques larmes, c'est toi qui es malheureuse, car tu es faible; c'est toi qu'il faut secourir, car tu t'abandonnes. Je te parle de moi ,
c'est à toi qu'il faut penser Voyons, réponds-moi, que t'a
dit la marraine?
— Mais , répondit Camille que l'agitation d'Alicia préoccupait , elle m'a dit beaucoup de choses que je pourrais résumer en un mot... elle m'a conseillé de prendre un parti.
— Et qu'entend-elle par là ?
— Mais de voirie monde, de chercher les plaisirs, et,
s'il faut te le dire, reprit-elle d'un air dédaigneux , de me distraire.
— Eh bien ! elle a raison. Que ce soit dans le but de te distraire, comme elle entend ce mot, je ne le le conseillerais pas; mais que ce soit pour ne pas donner à celui qui t'insulte l'odieux triomphe de ta douleur; pour qu'il sente dans toute sa force qu'il est tombé si bas à tes yeux qu'il est devenu impuissant à te faire du mal , pour l'accabler de ton indifférence, s'il le faut , de tes succès.
— Ah ! dit Camille, veux-tu me faire jouer le sot rôle de roquette?
— Non , dit Alicia , mais je veux que lu prennes la place de
femme comme toutes devraient la prendre ; que lu n'acceptes pas l'humiliation, parce qu'on te jette l'humiliation; que tu
ne sois pas honteuse , parce que ton mari se déshonore. Crois-moi , Camille, si les femmes avaient davantage éprouvé combien il leur est facile de se passer de cette protection des hommes, qu'ils leur font payer si cher, elles ne demanderaient qu'à elles-mêmes l'appui qu'elles mendient d'un mari. Vois les quelques femmes qui ont osé tenter leur fortune ; parmi les clientes de ton mari , vois cette riche fabricante d'étoffes.
— Madame L... ? dit Camille.
— Eh bien ! dit Alicia, elle possède d'immenses capitaux ; elle a des milliers d'ouvriers, n'est-ce pas? cependant elle est rude et grossière, et les plus musqués élégans de la Bourse la reçoivent dans leurs salons. On lui donne pour amans trois ou quatre de ses plus beaux commis, et les maisons les plus prudes ne se ferment pas devant elle : et ce sont les hommes, ces rigoristes sans pitié contre la femme faible, qui les lui ouvrent. Pourquoi? Parce qu'elle s'est fait une vie indépendante , parce qu'elle a une force qu'on respecte , parce qu'elle tient rang d'homme dans la société. Oh ! je te le répète, si les femmes employaient la moitié de leur persévérance et de leurs facultés à entreprendre les carrières qu'elles se ferment elles-mêmes par l'habitude qu'elles ont de s'en croire incapables , elles auraient bientôt obtenu cet affranchissement que les plus hardies demandent aux lois. Ce n'est pas ainsi qu'agissent les hommes : ils envahissent jusqu'aux arts et aux métiers futiles que leur frivolité semblait rendre indignes d'eux ; bientôt il ne nous restera plus que la servitude du ménage. C'est notre faute, c'est...
Elle s'arrêta d'elle-même, et reprit doucement :
— Et ce sera aussi ta faute, Camille, si, traitée comme tu l'as été, tu ne t'affranchis pas, non des devoirs de l'honnêteté, niais de cel esclavage qui efface pour ainsi dire la femmi
la société, le jour où son mari ne la compte plus pour quelque chose dans sa vie. C'est assez se faire le satellite d'un astre appelé mari, et qui croit nous plonger dans les ténèbres du monde parce qu'il nous retire sa lumière; n'empruntons notre éclat qu'à nous-mêmes , et il n'y a que nous qui le pourrons ternir.
— Ma bonne Alicia, dit Camille en souriant, lu parles en artiste qui a une gloire, en femme dont le nom lui est personnel, et qui lui a donné l'autorité du talent.
— Et celle de la vertu? reprit vivement Alicia. Ali! le monde serait trop détestable s'il ne la reconnaissait pas. Camille, ose te montrer partout , seule avec ta beauté admirable et ta conduite si irréprochable, et bientôt on se demandera quel est le mari de cette femme qui marche isolée ; et , lorsqu'on en sera arrivé à cette question, la réponse sera facile et victorieuse, la vérité s'en chargera. Mais si tu te renfermes dans la solitude, on t'y oubliera, et peut-être fera-t-on plus, on t'y calomniera. Tu n'as pas le droit de le permettre. Si j'étais législateur, je punirais l'homme vole qui n'accuse pas ses fripons : ce qu'on appelle pitié en ce cas est presque toujours la crainte d'une peine à prendre ; c'est son repos qu'on paie de quelque argent, c'est le vice qu'on encourage. Camille, il faut suivre les conseils de ta marraine.
— J'y suis bien résolue, répondit Camille, qui avait pensivement écouté les paroles d' Alicia.
Et pourtant, en paraissant céder aux avis de ceux qui l'entouraient, Camille n'obéissait qu'à sa propre nature, qu'à cet orgueil personnel qui avait été >i profondément blessé. Ce n'était pas pour ramener, par les regrets, son mari dans une voie honorable , comme l'avait dit Camizard, que Camille voulait rentrer dans le monde. Il eût fallu, pour que madame de Lubois cédât à un pareil motif, qu'elle eût éprouvé pour Alphonse une de ces passions extrêmes qui se sacrifient à l'idole qu'elles adorent, qui donneraient leur sang pour re-
114 LE CONSEILLER DÉiAT.
teindre la pourpre tachée du manteau olympien dont elles la couvrent. Maintenant, nous pouvons le dire : Camille n'avait jamais aimé son mari dans le sens où nous entendons aimer. Ce n'était pas non plus pour prendre sa place de femme forte dans la société , que madame de Lubois voulait y rentrer : Camille n'avait pas sa force dans sa tête, son cœur seul était audacieux. D'ailleurs elle ne s'était pas accoutumée, comme Alicia, à cette vieindépendante que celle-ci avait menée ; elle n'avait pas vécu dans ce débat perpétuel des idées sociales qui avaient été l'étude et la nécessité d'Alicia ; elle n'avait pas eu, comme elle, à voir son nom mis dans la discussion publique à côté de ceux des peintres les plus célèbres; elle ne tenait pas rang d'homme, selon l'expression d'Alicia, et ne se souciait pas de cet avantage. Logiquement, Camille comprenait les idées de son amie, parce qu'elle avait une lucidité d'esprit qui eût suivi dans leurs développemens les plus hautes considérations du droit humain; mais ces considérations n'arrivaient pas à son cœur, elles lui répugnaient même. Camille avait une pudeur d'âme qui lui faisait peur de cette vie audacieusement offerte en vue du monde; elle était trop femme dans le sens habituel des mots pour se poser dans la société sur une ligne si tranchée. Toute vertu de femme comme toute beauté ne lui paraissait noble et pure que voilée. Elle ne comprenait pas qu'Alicia pût regarder sans rougir la nudité d'un modèle : elle n'avait pas cette préoccupation de l'art qui , dans la nature physique , ne voit que des lignes, dans la nature morale, des principes.
Si donc elle n'eût eu que les raisons de Camizard et d'Alicia pour faire ce qu'ils lui conseillaient, assurément elle n'y eût pas consenti ; mais, ainsi qu'elle avait écouté le conseiller d'Étui, de même elle avait écouté son amie avec un désir dans le cœur. Au fond de sa pensée il y avait le dernier mot d'Alphonse , cette ironie impudente , ce mépris fatal dont il l'avait accablée, et c'est ce qu'elle ne voulait pas accepter, c'est ce qu'elle voulait venger à tout prix.
A partir de ce jour, Camille commença , ou plutôt reprit !. s habitudes d'une femme de vingt-cinq ans , belle et dont la fo: tune lui donne accès dans ce que le monde a de plus élégant. Sa vie .intérieure prit même une régularité de dissipation, un ordre de désordre qui la lui rendit plus supportable qu'elle m l'avait pensé. Tous les jours, à deux heures, la voiture était prête pour le bois , ou, si le temps menaçait, pour quelques visites; tous les suirs, l'heure de la toilette revenait, marquée avec la même régularité que l'heure des repas, pour le bal, le concert ou le spectacle.
Aucune explication nouvelle n'avait eu lieu entre de Lubois et sa femme : ils se voyaient à table et y causaient du dehors sans affectation , sans ironie. De Lubois seul avait des momens passagers de sarcasme où il laissait apercevoir maigre lui que sa vanité ne s'arrangeait pas aussi bien que sa passion pour Césanne, de la liberté que Camille lui laissait si facilement. L'homme veut bien abandonner, mais il compte un peu sur les regrets qu'il inspirera. On dirait presque qu'il y a danson cœur cette très mauvaise pensée qui peut se résumer ainsi : que ce n'est pas la peine de mai faire pour ne pas fait c de mal.
L'inutilité est la pire des humiliations. Alphonse la subissait quelquefois cruellement, en voyant le ton parfaitement naturel et aisé de Camille ; et certes, si son amour-propre ne s'était pas rattrapé souvent à la supposition que tout cela
11C LE CONSEILLER DÉTAT.
était un rôle merveilleusement joué, il eût éclaté et peut-être interdit à sa femme cette conduite qui déjà produisait l'effet qu'Alicia avait prédit.
A force de voir et de rencontrer dans le monde et partout cette femme jeune, belle et seule, tous ceux qui la connaissaient demandaient qu'était devenu M. de Lubois; ceux qui ne la connaissaient pas s'informaient de ce qu'elle était, et la médisance rencontrait une trop bonne occasion d'être juste pour ne pas raconter les folies de de Lubois. Toutefois, comme Camille fût ressortie trop intéressante de ces récits, on lui gardait sa part de mauvais propos; — elle semblait bien facile à consoler; quelques uns même disaient qu'elle était ravie de ce qui était arrivé , attendu qu'elle y trouvait le droit de mener cette vie frivole et de plaisir dont elle avait été long-temps sevrée , et qui était pour elle le bonheur. Les amis même de Camille prirent quelque chose de cette commode opinion sur son compte; ils n'allèrent pas jusqu'à prouver qu'elle était heureuse de sa nouvelle vie, mais ils supposèrent qu'elle en était moins malheureuse. Madame de Brémont n'y vit pas autre chose qu'une distraction qui avait vaincu la douleur ; Alicia , une occupation qui la faisait taire.
Comme tout le monde , ces deux femmes jugeaient Camille par elles-mêmes ; madame de Brémont, parce que sans doute elle était sortie de ses fameuses positions critiques par ce moyen. Quant à Alicia, atteinte deux fois en sa vie de véritables malheurs , elle avait trouvé , dans l'étude de son art, une consolation si puissante , qu'elle imaginait que toute occupation devait avoir un semblable pouvoir. Elle n'avait pas calculé que cette contemplation de l'art où s'absorbe l'âme pour vivre dans un autre ordre d'idées que celui qui nous importune, dans d'autres temps que ceux qui nous pèsent, avec des êtres de sa propre création qui nous remplacent le monde dont on se retire , est un bienfait dont il faut remercier le Ciel et dont le privilège n'appartient à aucun autre effort de la vo-
lonté. Qu'importent,, le bal, le spectacle, le concert, la promenade, pour distraire un cœur de la pensée qui le ronge? Le bal et les promenades n'ont-ils pas des femmes heureuses, avec leurs maris qui vous disent à chaque pas : Pauvre femme abandonnée ! Le spectacle et le concert n'ont-ils pas des cantatrices renommées dont la voix n'a qu'un mot pour une âme en torture : il est avec la rivale ?
Ainsi, malgré les apparences, la douleur de Camille, son ressentiment, s'aigrissaient chaque jour davantage. Dans toute autre position , elle eût trouvé les mêmes excitans. Orpheline, il ne manquait pas autour d'elle de femmes protégées par leur famille qui, par cet appui seul, l'avertissaient de son isolement; pauvre, elle eût rencontré des femmes que la fortune eût vengées, si elles eussent été trahies comme elle. Le cœur des malheureux est si ingénieux à se torturer du bonheur des autres, qu'il trouve toujours à envier. Ce n'est qu'à ce qui lui manque qu'il regarde; et s'il arrive, comme pour Camille, que le malheur souffert soit une de ces injustices qui font douter de Dieu et du devoir, on comprend combien le cœur peut s'exaspérer par celte application brûlante de toutes les joies qui l'entourent à la blessure ouverte qui le déchire.
Dans celle vie où les âmes passionnées s'engagent trop facilement, il y a des écueils qu'elles évitent d'abord avec une extrême précaution, et sur lesquels cependant la fatigue de la route finit parles entraîner. De tous ces écueils, le plus redoutable, c'est le bonheur du vice; celui-là irrite, insulte et fait blasphémer. C'était un odieux spectacle pour madame de Lubois que l'impunité heureuse des désordres de madame Drancy. Bien souvent, pour tenter la justice du monde, l'idée de paraître avoir unamant avait surgi dans le cœur de Camille parmi les désespoirs auxquels elle se livrait dans la solitude. Cette idée de rage, pour ainsi dire, elle l'avait repoussée avec terreur dans les momens de réflexion. Ce n'est pas sans dessein que nous employons ce mot de terreur ; en effet , si
ce n'eût été que sa venu, son respect pour elle-même, qui eussent ramené madame de Lubois à des pensées plus conformes à toute sa vie, ce retour eût été plus calme ; et, tout en s'accusant d'avoir eu ces pensées , elle n'en aurait pas tremblé. Un sentiment vague et qu'elle n'osait approfondir lui disait que pour elle une pareille action ne serait pas un jeu, non par rapport au monde , mais par rapport à elle-même. Elle éprouvait une sorte de vide en soi qui se montrait à elle pour la première fois; elle croyait s'apercevoir qu'elle n'avait point encore aimé, et que la soif d'aimer la prendrait peutêtre, si elle s'y exposait.
C'est alors qu'elle repoussait toute idée d'accueillir les hommages d'un bomme ; il n'en était aucun auquel elle appliquât celte crainte ; Camille n'avait encore peur de personne que d'elle-même, mais elle en avait peur. Aussi, après ces réflexions, reprenait-elle avec plus de vivacité sa vie de bruit et de plaisir , car l'infortunée en était venue à avoir besoin de s'étourdir sur deux sentimens, sur ses regrets et sur ses désirs.
Les regards de deux personnes l'avaient suivie avec attention dans sa nouvelle vie , ceux du conseiller d'État et ceux d'Adèle Drancy. Le conseiller d'Étal l'avait jugée venue à ce point où une femme se compromet facilement; Adèle Drancy, à cet instant où une femme se console tout à fait. Ce fut à cette période de l'état du cœur de Camille et des observations deCamizardet de madame Drancy qu'arriva la scène suivante.
Camizard avait coutume de venir voir très souvent madame de Lubois. Sans vouloir pénétrer l'intérêt qu'il y mettait, nous dirons qu'il avait presque mission pour ces visites. Madame de Brémont était partie pour son château et l'avait, par suite de la procuration générale qu'il tenait d'elle pour la gestion deses affaires, chargé de surveiller Camille. Dans les plans de la bonne dame, qui peut-êlre étaient ceux du conseiller d'État , une retraite à la campagne eût paru une désertion du champ de bataille. Or au lieu d'emmener Camille, ce qui peut-être lui
eût sauve bien des douleurs, madame de Brémonl la laissa à Paris, sans guide, sans amis; car Alicia venait de partir pour ritalieoù ses études de peintre l'appelaient depuis long-temps.
Très souvent Camizard avait fait preuve vis à vis de Camille d'une rare complaisance pour ses caprices de jeune femme. 11 était toujours prêt à l'accompagner au bois, en soirée, lorsqu'elle était seule, ce qui lui arrivait souvent à cette époque de l'année, au mois de juin, saison déserte pour les promenades poudreuses et grillées de Paris.
Peu à peu cette complaisance était devenue une sorte d'habitude, etdéjà quelque remarques avaient été faites à ce sujet.
Un jour, Camille, demeurée cbez elle pendant une de ces chaudes soirées où on laisse venir la nuit en contemplant l'ail à travers une fenêtre ouverte, en jetant sa pensée sur tous les nuages qui passent, pour courir le vide avec eux, Camille vit entrer chez elle Adèle Drancy. Madame de Lubois s'était fatiguée à penser seule; elle éprouvait cette lassitude de l'esprit, lorsqu'il a long-temps discuté avec lui-même , et qu'il semble avoir besoin d'un interlocuteur qui, pour nous servir d'une expression de théâtre, lui donne la réplique. Ce fut donc avec moins de retenue qu'à l'ordinaire, que Camille reçut Adèle; et après tous les propos oisifs qui sont le préambule de toute conversation, Adèle, assise à côté de Camille, finit par lui dire, d'un ton bien difficile à définir, d'un ton qui tient un peu delà fille et un peu de la femme dont l'amitié a le droit de tout oser:
— Je suis bien aise que tu ne sois pas sortie ce soir avec ton conseiller d'État.
— Mou conseiller d'État ? reprit Camille d'un air presque fâché, mais en souriant.
— Ma foi, je crois qu'il t'appartient aussi complètement que possible : il est fou de toi.
— M. Camizard ! dit Camille en riant celte fois de bon cœur, «•'est toi qui es folle, je te jure qu'il ne se doute pas plus de sa passion que moi.
Adèle parut réfléchir, puis elle reprit:
— Comment ! il ne fa pas fait le plus petit aveu?
— lia trop d'esprit pour se donner un pareil ridicule.
— Toi qui as autant d'esprit que lui, tu t'en donnes un bien plus grand.
— Quel ridicule ? reprit Camille.
— Mais celui d'écouter avec plaisir les hommages surannés de l'ancien séducteur de ta marraine.
— Le séducteur de ma marraine ? dit Camille fort surprise.
— Et le tuteur indigne d'Alicia.
— Qu'entends-tu par là? demanda sérieusement Camille.
— Je n'entends rien de bien certain au sujet d'Alicia, quoique, dans le temps, la subite disparition d'une certaine cousine , et les égards tremblans de Camizard pour Alicia , permettent de croire qu'il y a eu quelque chose de grave entre eux ; mais quant à ta marraine , c'est une histoire si vieille > qu'elle n'est plus vraie , quoiqu'elle ait été fort amusante dans son temps; il n'y a que toi qui ne la saches pas
— C'est une plaisanterie , dit Camille. M. Camizard a quarante-cinq ans, ce me semble; ma marraine en a soixantecinq ; je ne vois guère à quelle époque ou à quel âge M. Camizard eût été ce qu'on appelle le séducteur de madame de Brémont ?
— A l'âge où un jeune homme de vingt ans finit ses études par une femme de quarante.
— Madame de Brémont, dit gravement Camille, est une femme qui n'a jamais donné prise à la calomnie.
— Aussi se garde-t-on bien de la calomnier; on raconte...
— Mais enfin que raconte-t-on ?
— Madame de Brémont, dit Adèle en s'accoudant sur le bras de son fauteuil et en se penchant vers Camille qui l'écoutait d'un air réservé ; madame de Brémont venait de rentrer de rémigration; elle avait trente-huit ans très sonnés, mais eHe était encore belle. C'est l'ordinaire de toutes ces grandes
femmes à irails caractérises ; elles ne sont jamais très jeunes, mais elles ne deviennent pas aisément vieilles. Ta chère marraine aidait autant que possible à sa nature , et relevait sa jeunesse par toutes sortes de moyens cosmétiques et moraux. Les premiers lui ont coûté beaucoup d'argent, les seconds lui ont valu l'aventure suivante. Tu sais aussi bien que moi qu'une femme reste jeune par ce qui l'entoure, autant que par elle-même; les amans rajeunissent mieux que le rouge. Or, madame de Brémont se rajeunissait autant qu'elle le pouvait ; mais cependant avec ménagement pour sa figure et sa réputation; c'était une teinte rosée de carmin et de galanterie admirablement fondus dans des restes de beauté et de réputation de vertu. Camizard était auditeur à cette époque. Une des missions de cette belle jeunesse administrative que Bonaparte n'employait pas à la guerre, était de lui conquérir le faubourg Saint-Germain, tandis que ses soldats lui conquéraient l'Europe. Le faubourg Saint-Germain et l'Europe étaient les deux grandes ambitions de Napoléon. Autant le grand homme se montrait sévère pour les aides-de-camp à épaulettes qui faisaient trop complètement les honneurs de la maison de leur général, autant il était indulgent pour ses aides-de-camp civils lorsqu'ils compromettaient quelque vertu aristocratique. Il y tenait d'autant plus, que les élégans du noble faubourg faisaient de terribles ravages dans les camps impériaux. Les femmes des sénateurs et des grands de l'empire avaient alors l'esprit de croire beaucoup plus à la noblesse de leurs amans qu'à celle de leurs maris , preuve qu'elles comprenaient très bien l'aristocratie. Si aujourd'hui elles font étalage de celle de leurs époux, c'est parce qu'elles n'en ont point d'autre à espérer. Enfin c'était une lutte, un combat. Dans les rangs des auditeurs, Camizard était assez peu en honneur, car il était vierge de tout triomphe de cette espèce : dans l'armée d'oulre-Seine, madame de Brémont avait été inaccessible à toute autre passion qu'à celle de ses alliés. Cette conquête
122 LE CO.NSEILLEIt b ÉTAT.
était donc le but de beaucoup d'intrigues. Camizard la tenta. Ce fut en pleine séance de mauvais sujets qu'il annonça son entreprise ; il fut défié, et jura d'apporter des témoignages écrits de sa victoire. C'était le coup de maître du Cid , c'était sauter à pieds joints au sommet de l'échelle que d'autre gravissaient échelon à échelon. Pour y parvenir, Camizard prit le chemin que tout homme habile choisit pour arriver aux bonnes grâces d'une femme : il se fit les goûts et les passions qu'elle avait ; elle était dévote , il alla à la messe ; elle affectait un rigorisme de toilette complet, il se boutonna jusqu'au menton. Madame deBrémont avait vu Camizard dans le monde sans le regarder; à la messe, elle le remarqua. Elle ne lui en témoigna rien, mais elle avertit le curé que c'était une conquête à faire , un homme à avoir dans le conseil de l'empereur. Le curé prit la balle au bond, et de la messe il fit passer Camizard à la confession. Il paraît que la confession fut une confidence, et le bon curé, tout alarmé , annonça à madame de Brémont qu'il ne fallait pas compter sur ce jeune luunme ; que ce n'était pas la foi , mais l'amour qui lui donnait celte ferveur si singulière. A ce mot, madame de Brémont rougit, et demanda le nom de la femme. Le malheureux ne l'avait pas voulu dire. La bonne dame sourit ; elle se doutait un peu de la vérité, mais ne voulait pas que le confesseur en sût plus qu'il ne lui convenait : elle sut bon gré à Camizard de sa discrétion. Alors elle commença à manéger de son côté, tandis que Camizard poursuivait du sien. Cependant ce n'était pas impunément que Camisard se frottait à ce monde de prêtres et de nobles : l'espoir de l'accaparer lui avait valu des demi-confidences sur la puissance et les menées de ce parti, et , en homme de cette école politique, dont le chef a été prince de toutes les aristocraties, il garda son présent à l'empire, et mit son avenir sous la sauve-garde d'une restauration possible. Celte raison , et probablement quelques autres qui se découvriront un jour, donnèrent à l'entreprise de
Camizard une toute autre issue que celle que ses camarades en espéraient. Sommé par eux de dire ses progrès auprès de madame de Brémont , il déclara sur l'honneur que c'était une vertu inabordable. Un de ses amis , qui soupçonnait sa défection , lui dit assez brutalement qu'il faisait l'hypocrite ; un duel s'en suivit, et Camizard tua son meilleur ami pour la vertu de madame de Brémont.
— Je ne vois pas, dit Camille, comment celle histoire peut en faire douter.
— Personne n'en douta alors, dit Adèle, et personne n'en douterait encore aujourd'hui , sans une grossesse indiscrète qui nécessita une absence dont on n'a jamais bien su la résidence.
— Et qui t'a dit que cette grossesse fût véritable? Il n'y a personne autour de madame de Brémont qui doive laisser soupçonner l'existence d'un enfant non avoué.
— D'abord, fit Adèle, il est peut-être mort; et puis les enfans trouvés ne sont pas payés par le peuple pour que les grandes daines n'en usent pas.
— C'est une horreur! répondit Camille; et qui t'a conté cette belle histoire?
— Un homme que lu ne connais pas, mais donl je t'ai parlé déjà, je crois, une fois; et, d'ailleurs, c'est à propos de toi qu'il me l'a apprise.
— A propos de moi? reprit Camille.
— Oui, c'est en me parlant des assiduités de Camizard qu'il me disait : Si madame de Lubois connaissait l'homme qu'elle laisse pénétrer si facilement dans son intimité, elle s'en repentirait cruellement. El, comme je m'étonnais de ce propos sur un homme généralement respecté, il m'a dit ce que je viens de l'apprendre.
— Et quel est ce Monsieur, repartit Camille, qui prend un soin si délicat de ma réputation ?
— Un drôle d'homme, en vérité, répondit Adèle : on ne
\2i LE CONSEILLE!» DÉTAT.
sait si c'est un mauvais sujet ou un homme range; il vit avec tout le monde, connaît tout Paris
— Son nom? demanda Camille d'un ton légèrement altéré.
— Je te le nommerais, que cela ne t'apprendrait rien; il s'appelle Maurice Lambert.
— Maurice Lambert! dit Camille à qui ce nom arriva encore cette fois comme celui d'une sorte de protecteur inconnu et invisible. Mais avant qu'elle eût eu le temps de prononcer une autre parole ou de faire une réflexion , Adèle continua :
— Mais , pour en revenir au point où nous sommes parties, réponds-moi sincèrement, comme on se parle entre femmes, entre amies : Camizard ne t'a pas fait la moindre confidence?
— Aucune, répondit madame de Lubois assez sèchement, d'abord c'est que je ne pense pas qu'il ait à m'en faire, ensuite parce qu'il doit savoir que je ne suis pas femme à les entendre.
Ce ton glacé de Camille parut déconcerter Adèle ; elle se tut un moment et reprit bientôt après en se penchant sur le dos de son fauteuil :
— Que veux-tu , ma chère , je te croyais tout à fait décidée.
— Décidée à quoi ?
— Mais à ne plus l'inquiéter de ce que fait ton mari.
— Il me semble que je m'en inquiète fort peu.
— Oh ! ma chère , tu ne m'en feras pas accroire sur ce chapitre. Ta conduite avec Camizard est une preuve que lu espères rappeler ton mari. Si tu avais sérieusement pris ton parti , ce ne serait pas avec un homme comme Camizard ; il me semble que lu es assez jeune et assez belle pour n'en être pas réduite au galant Camizard. C'est tout simplement un épouvantai! dont lu veux faire peur à ton infidèle; car je suis bien sûre qu'il n'y a rien de sérieux entre loi et le conseiller d'État; c'est une tentative pour exciter la jalousie de ton mari, et l'idée n'est pas absolument mauvaise. Mais que veux-tu taire d'un Camizard? Aussi Alphonse en rit comnn
MORALE. 12i"i
un fou , et il a dit là-dessus un mot de notaire assez plaisant : il prétend que ta marraine te Ta donné en avancement d'hoirie.
Cette femme avait une adresse ou une nature fatale qui lui faisait presque toujours rencontrer juste l'endroit par où elle devait irriter Camille.
Ce n'était pas méchanceté, c'était abandon de sa propre dignité qui, la laissant sans ressentiment contre les propos dont elle pouvait être l'objet, l'empêchait de comprendre le mal qu'elle faisait aux autres. C'est aussi un des privilèges de la grossièreté poussée à l'excès, d'avoir la faculté de tout dire ; elle vous saisit si brusquement à la gorge qu'elle vous lient étranglé avant que vous ayez pu crier : Assez. C'est ce qui était aussi arrivé de la dernière phrase d'Adèle. Camille en avait été si stupéfaite, la pensée et la forme lui en avaient été si surprenantes, qu'elle avait écouté Adèle jusqu'au bout. D'ailleurs le premier sentiment de dégoût qui avait saisi Camille avait été sur-le-champ remplacé par un vif mouvement d'indignation contre Alphonse , et ce mouvement fut si vif, qu'elle s'écria soudainement :
— Ah! j'aurais dû faire ce que j'avais résolu.
— Quoi...? dit Adèle.
— J'aurais dû m'enfermer chez moi , y rester seule , y souffrir seule.
— Pour que Camizard vînt t'y consoler secrètement? Ce serait bien pis.
— Ah ! flt Camille vivement, en voilà assez sur M. Camizard.
— Comme tu voudras, mais c'est que j'ai beaucoup à t'en dire sur un autre.
— Quel autre ?
— Ah ça, reprit Adèle en s'approchant et en baissant la voix , écoute-moi sans te fâcher, ceci est à la fois une plaisanterie et une chose sérieuse.
— Je l'écoute, répondit Camille.
— Avec ta manière de faire la belle , ma chère , avec ton
grand air do duchesse, ta beauté souveraine, les succès. dans le monde , lu ne fais pas d'heureux , et tu fais une foule de malheureux.
— Ma chère amie, dit Camille en posant la main sur le ge non d'Adèle , je ne veux ni me fâcher ni te dire quelque chose de pénible ; restons-en là de notre conversation ; il y a des confidences que tu peux vouloir me faire, mais que je ne veu\ pas entendre. Je suppose que tu me comprends.
— Soit, répondit Adèle d'un ton piqué, je te demande bien pardon de ce que je ne t'ai pas dit. Cependant tu me permettras de te faire observer que, quand on se donne la fausse réputation d'avoir un adorateur, il faut qu'il en vaille la peine.
— Et sans doute celui que tu avais à me proposer, dit Camille d'un ton sec , en vaut la peine?
— Il me semble, repartit Adèle assez aigrement , que mon frère Antoni vaut bien M. Camizard.
— Qui? demanda Camille dont ce nom désarma toute la colère, tant il portait de ridicule avec lui; qui? le sentimental Antoni?
— Eh oui ! dit Adèle en saisissant au vol le moment d'abandon de Camille , ce pauvre garçon est fou de toi.
— Tant pis pour lui , répondit Camille en reprenant son ion sec; je lui crois toutes sortes de mérites, mais je n'y sois pas sensible.
— Es-tu folle de croire que je te parle sérieusement de son amour? Non. Mais il m'en obsède, il en perd la raison. Ajoute à cela la belle passion dont Césarine s'est prise pour lui à partir du jour du bal de Derby, ce jour où il l'a conduite très respectueusement jusqu'à sa porte, sans vouloir rien entendre à ses agaceries, et tu comprendras tout l'ennui qu'il me cause , d'autant que c'est un cerveau brûle , capable d'une folie en règle.
— Quoi! dit Camille, cette Césarine, elle aime ton frère?. . mais Alphonse?
— Hé bien, lil Adèle qui se sentait le droit de tout dire puisqu'on l'interrogeait, du moment qu'il paie, on le trompe: c'est la règle. C'est une espèce de mari... parmi ces sortes de femmes, reprit-elle en s'apercevant de son propre laisseraller; oui, depuis le jour où Antoni a résisté, elle l'accable de lettres à propos de tout; elle s'est fait peindre dix fois chez mon mari et dans tous les costumes possibles, pour voir Antoni dans l'atelier. Cela coûtera plus de dix mille francs à M. de Lubois.
Les étonnemens se succédaient dans l'esprit de Camille ; elle n'en était déjà plus à l'amour d'Antoni : elle pensait à son refus d'être un des mille préférés de Césarine , à la passion subite de cette fille pour ce jeune homme. L'idée de l'expliquer par une sorte de rivalité que Césarine voulait encore établir de ce côté , et l'idée de lui enlever cette adoration lui traversèrent l'esprit; mais elle l'en chassa rapidement. Peut-être allait-elle en finir pour jamais avec Antoni et probablement elle allait signifier à Adèle de cesser ses confidences, lorsque l'idée d'enlever Antoni à Césarine se mêla tout à coup à une autre, et fit naître dans l'esprit de Camille un de ces bizarres projets qui nous surprennent comme des révélations du Ciel , et qui se présentent à nous tout armés de leurs conséquences : c'était un plan de campagne complet qui venait de jaillir aux yeux de Camille. Elle s'arrêta comme un prudent général qui, sûr de l'habileté de ses manœuvres, n'en prend pas moins tous les rensejgnemens nécessaires , et elle dit à Adèle :
— Ton frère est, dis-tu, un cerveau brûlé?
— Une âme de feu.
— Oui , reprit Camille, un de ces jeunes hommes qui mènent les passions au rebours de la vie commune ; un de ces héros qui prouvent l'amour comme d'autres la haine , un homme enfin capable de faire sérieusement la plus folle plaisanterie?
— Je ne sais trop ce que tu veux dire, répondit Adèle ; mais il t'aime , et tu feras de lui tout... ce... que... tu... voudras.
Camille n'entendit pas la finesse de ces derniers mots adroitement détachés; car elle était revenue à la pensée de son projet, et il lui souriait beaucoup , car elle-même lui souriait déjà.
— Eh bien!... dit-elle, eh bien!., tu peux me présenter...
L'embarras de répondre si directement à la confidence d'Adèle , en agréant les visites de son frère, arrêta Camille, quelque besoin qu'elle eût de ce nouvel auxiliaire ; mais le hasard lui sauva cet embarras : une voix qui parlait haut dans le salon la fit écouter.
— Entrez donc, jeune homme, disait Camizard. Madame de Lubois vous permettra bien d'attendre votre sœur chez elle.
— Qu'est-ce donc? demanda Camille à Camizard qui entrait avec An ton i.
C'est M. Leroux, dit Camizard (Antoni fit une mine singulière; il ne pouvait supporter qu'on l'appelât Leroux), c'est M. Leroux que j'ai rencontré devant votre porte, allant et venant avec la régularité d'une pendule; je l'ai abordé; il m'a dit qu'il attendait madame Drancy, et je n'ai pas voulu le laisser ainsi s'ennuyer lorsqu'il y avait ici deux belles dames à admirer.
— Je vous remercie tous deux, dit Camille d'un ton qui pouvait être très poli ou très sec, selon l'interprétation des auditeurs; vous, M. Camizard, de m' avoir amené Monsieur; vous, AL Antoni, de votre discrétion à ne pas troubler les confidences de deux amies; mais on ne peut pas mieux arriver... Tout est dit.
— Oui , tout est dit , répéta Adèle avec une prodigieuse intention de finesse qui eût vivement choqué Camille si la muette contemplation où était Antoni ne l'eût pas assurée qu'il n'y avait rien compris.
— Quelles étaient donc ces mystérieuses confidences? dit Camizard en prenant place avec une aisance qui, pour la première fois, parut à Camille être trop familière.
Ce qu'on peut faire de chemin dans Pintimilé des habitudes d'une femme est prodigieux , lorsqu'elle est occupée ailleurs et qu'elle ne surveille pas suffisamment ce qui se passe à côté d'elle. Camille voulant juger jusqu'où Camizard croyait être arrivé, et jetant la conversation dans un de ces thèmes généraux où l'on peut tout demander et tout répondre sans avoir l'air de parler pour soi, elle dit :
— Le mot confidence mystérieuse est assez mal choisi pour notre entretien : nous parlions très vaguement d'un sujet sur lequel Adèle et moi ne sommes pas d'accord.
— Puis-je vous offrir une médiation? dit Camizard.
— Ah ! fît Camille , vous êtes un homme trop sévère pour que je ne sache pas d'avance votre opinion, et puis il se mêle à tout cela une question de cœur, et je vous crois peu indulgent de ce côté; mais, ajouta-l-elle , voici M. Antoni : il est jeune et cependant grave ; je serais curieuse de connaître son opinion à ce sujet.
— Hélas! Madame , répondit le pâle jeune homme , je serais un mauvais juge; j'ai ôté ma raison de mes sentimens; au premier aspect le monde m'a paru si odieux, que j'en ai détourné ma vue pour la concentrer sur une espérance, et je puis dire que je ne le connais pas pour l'avoir trop bien
jugé-
— Ceci devient difficile à comprendre , dit Camizard : on ne juge guère les choses que parce qu'on les connaît.
— Pourquoi? repartit Antoni. Croyez-vous qu'on ne puisse pas juger sur le seuil de la vie comme sur celui d'un mauvais lieu , que c'est un réceptacle de vices et de crimes? Et celui qui, au lieu de s'y engager et d'en étudier les odieux détails , s'est reculé en lui-même et s'est retiré dans la solitude de son âme , peut dire qu'il ne le connaît pas pour l'avoir trop bien jugé-
— Voilà qui est plus subtil que vrai, répliqua Camizard; car si on se recule de la porte d'un mauvais lieu , on ne se
retire pas de la vie, si ce n'est par le suicide ou la retraite au désert; et, du moment qu'on y est, c'est qu'on n'a pas fait retraite. Avec votre système , je me serais fait trappiste , ou je me serais brûlé la cervelle.
— Vous avez raison , dit Antoni d'une voix émue ; il faudrait faire cela si, à travers l'obscurité où l'on marcbe, on n'avait aperçu une étoile au ciel , un ange sur sa route, une espérance de bonheur à laquelle on voue les labeurs de sa vie dans le secret de son cœur, sans espérer de les lui faire accepter un jour.
Le mysticisme du langage d'Antoni et l'adresse de sa déclaration étourdirent Camille qui avait pensé que c'était tout à fait un niais , comme peuvent être niais un notaire et un avoué ; elle ne connaissait pas cette langue entortillée de mots sans précision , de pensées sans netteté , et dont usent volontiers les hommes et les femmes soi-disant passionnés, qui avec ces grandes phrases espèrent tromper les autres, et quelquefois se tromper eux-mêmes. Camille voulut rompre la conversation sur ce sujet , et reprit :
— Ainsi , ma chère Adèle , nous voilà entre deux hommes dont aucun ne peut nous dire si une femme est une espèce de paria , une sorte d'esclave, contre lequel tout outrage est permis, sans qu'elle ait le droit de représailles.
La question était trop clairement posée pour ne pas être comprise par les deux prétendans, et chacun crut devoir lui donner une solution à son profit.
— Madame, répondit Camizard, je crois peu aux grands mots de paria et d'esclave , je vous en demande bien pardon. La vie n'est pas un malheur pour la plus belle moitié du genre humain; sans cela, il y aurait rébellion. C'est aujourd'hui en morale, comme autrefois en politique, un despotisme tempéré par les mœurs. Certes les devoirs d'une femme, à les prendre au pied de la lettre du Code, sont un esclavage; mais les lois ne sont pas en vigueur. Toute femme qui souffre d'un
MURALE. loi
contrat qu'elle seule tient rigoureusement , ne doit peut-être son malheur qu'à son rigorisme. Le monde comme l'Église a des indulgences pour elle ; seulement il faut les acheter par quelques concessions. Et quelles sont ces concessions? des précautions qui souvent sont les plus doux attraits de ce qu'on ose ; c'est quelquefois le mystère, ce doux asile des saintes voluptés de l'âme, comme le boudoir est celui des plaisirs de l'amour : plus souvent c'est un prétexte banal d'intimité patente, quand le mystère semble trop gênant.
Il se tut, mais personne ne répondit; il était entré trop avant dans le vif de la question; il voulut s'en assurer.
— Quand on ne donne pas leurs noms aux choses , ajouta Camizard en souriant, il est difficile de se faire comprendre; mais vous seriez de mon avis, si je vous disais que l'une de ces concessions, la dernière, par exemple, entre pour beaucoup dans les succès des cousins et des frères des bonnes amies.
— Et quelquefois dans celui des tuteurs, dit Adèle qui prit pour elle et Antoni la dernière partie de la phrase du conseiller d'État, et qui voulut, comme dit Figaro, le payer en sa monnaie.
Si l'on n'avait été dans le sombre crépuscule d'une soirée avancée, on aurait vu rougir le front madré de Camizard.
Camille comprenait parfaitement Camizard; elle jugea trop bien qu'il la croyait arrivée à ce point où on démoralise les idées générales d'une femme afin d'en profiter personnellement, pour ne pas vouloir entendre jusqu'au bout la morale du conseiller d'État : elle feignit donc de ne pas avoir aperçu l'attaque directe d'Adèle et reprit :
— Vous avez raison, M. Camizard , et la vie , prise sous cet aspect, peut être, sinon heureuse, du moins supportable ; mais j'avoue qu'il y faut une dextérité qu'il est difficile de posséder du premier coup, une perpétuelle attention qui doit décourager bien des femmes ei 1rs porter à prendre un parti bien plus décisH
— Et bien plus compromettant, ditCamizard. Mais en vente, Madame, celles qui s'effraient devraient prendre courage en voyant combien celles qui n'ont rien de leur esprit s'en tirent aisément.
Ceci était à l'adresse de madame Drancy ; elle se réserva d'en tirer satisfaction. Camizard continua :
— Entre nous soit dit, et nous pouvons tout dire , puisque nous parlons sur des généralités, le mariage est , grâce à nos mœurs, une chaîne fort élastique ; on peut la tendre ; chacun de son côté, aune bien vaste liberté; l'essentiel, c'est de ne pas la rompre. Elle a même cela de merveilleux, qu'après avoir été ainsi tendue , elle se resserre et redevient étroite comme si on avait toujours marché côte à côte. Que de vieux époux que l'âge a confinés au coin du même feu en sont la preuve ! Combien, se retrouvant ainsi dans la vieillesse, se félicitent de s'être montrés indulgens à une autre époque ! Tout cela semble impossible aux âmes nobles, et cela est pourtant ainsi. Je n'y ai pas cru, et je ne voudrais y faire croire personne ; mais l'expérience est un maître qui vous enseigne la vérité quoi qu'on en ait.
— Je vous comprends, dit Camille ; tout cela dépend beaucoup du choix qu'on fait. Un prétexte d'intimité pour tout le monde et la certitude d'une discrétion à toute épreuve, et....
Elle s'arrêta.
Elle ouvrait l'oreille et se mêlait à une conversation qui la révoltait ; mais elle avait une expérience à faire, et, comme un opérateur curieux , elle se résignait à mettre les doigts dans la boue au fond de laquelle elle voulait voir. Antoni lui vint en aide, en fournissant à Camizard un antagoniste qui lev poussa , par la vivacité de la discussion , à mettre à nu toute sa pensée. Il prit au vol la phrase de madame de Lubois, et s'écria :
— Et tout cela n'est que vice et infamie ! c'est ce monde et ses contrats lionteux dont je vous disais qu'il faut détourner
la vue. Qu'ils conviennent à ces cœurs corrompus qui calculent l'amour comme un trafic de bourse, pour n'y jouer que le superflu de leur considération et s'en garder le nécessaire avec le plaisir pour bénéfice, je le comprends. Mais, Monsieur, pour ces âmes privilégiées ou plutôt maudites, qui ne tiennent aucun compte de ces odieuses transactions et les méprisent, qui ont soif d'un amour exclusif , ce n'est qu'un malheur de plus que vous leur proposez ; à celles-là , il faut une âme de leur trempe, une âme qui leur dise : « Tu souffres et je souffre ; unissons nos douleurs dans le mystère profond d'un amour inconnu. » Il faut que la femme puisse dire à l'homme à qui elle confie sa vie : « Le jour où l'on saura que nous sommes coupables, nous mourrons ; » et il faut qu'il accepte et qu'ils tiennent parole.
Antoni avait assez bien commencé , mais la conclusion de son amour sentait trop le cinquième acte d'un drame fameux, pour ne pas avoir montré le bout de l'oreille de ce rôle, appris au théâtre et récité dans le monde.
— Pardieu! ditCamizard, voilà un beau dénoûment, d'autant mieux choisi, qu'il est immanquable ! Pensez-vous qu'un amour demeure long-temps inconnu dans le monde, lorsqu'il existe ? On est déjà bien heureux qu'il ne soit pas soupçonné avant d'exister.
— Alors, répliqua Antoni avec le dédain qu'on éprouve pour un homme qu'on va battre, à quoi servent ces prétextes, ces concessions, ces petits et hypocrites mensonges dont vous parliez comme du voile impénétrable de toute passion ?
— A quoi ils servent, Monsieur? repartit Camizard avec impatience ; eh ! mon Dieu, à la chose la plus vulgaire, à faire comme tout le monde ; à signer pour ainsi dire sa vie d'une formule reçue, comme on finit ses lettres par des mois que personne n'écrit pour y faire croire et auxquels personne ne croit, mais qu'on ne peut cependant omettre sans manquer à toutes les convenances. Je ne dis pas qu'on ait foi au simula-
l")i LE CONSEILLER D'ÉTAT.
de vertu dont on couvre sa conduite, mais le inonde les exige. Vous, Monsieur, vous écrivez à l'homme que vous méprisez : « Je suis votre serviteur , » et cela veut dire pour lui ce que cela signifie pour vous. Eh bien ! on vous demande de cacher sous les mêmes termes de convention les sentimens de votre vie, et pour cela on vous accorde d'avoir l'air de les ignorer; il me semble que l'échange en vaut la peine.
— Oui, vraiment, dit Camille qui en avait assez de ces fins aperçus du monde , et qui voulait frapper un grand coup , je vous crois tous deux ; mais je m'imagine que ce serait avoir tous les bonheurs ensemble, que de rencontrer un cœur d'un amour absolu, comme ceux dont parle M. Anloni, et d'obtenir de cet amour de se plier à ses convenances qui le révoltent. Je me rappelle que c'est vous qui me l'avez dit, M. Camizard . l'effort le plus difficile pour un noble cœur est défaire comme le vulgaire. J'avoue que je ne trouverais aucun mérite, et je me mets en scène par simple supposition , je ne trouverais aucun mérite à obtenir d'un homme rompu et presque usé aux servilités de la vie tous ces petits ménagemens si nécessaires à l'honneur d'une femme ; mais ils me deviendraient bien chers, si je les savais gardés par une âme pour qui ils seraient un sacrifice de toutes les heures.
Camille était une femme trop franche et trop haute pour n'avoir pas été plus que gauche dans la leçon qu'elle voulait donner à Camizard et dans l'appât qu'elle voulait jeter à Antoni ; le dédain était aussi manifeste d'un côté, que l'encouragement de l'autre.
Camizard, pris à son propre piège et blessé cruellement de la dédaigneuse épigramme de Camille , trouva qu'elle avait de beaucoup dépassé le point de démoralisation où il croyait l'avoir amenée, il jugea qu'Adèle avait travaillé soulerrainemenl à ce résultat , et se proposa d'en tirer parti. Quant à Anloni , Camille lui parut un de ces anges tombés, qui se relèvent plus purs; et, appliquant à Camille un des vers dramatiques et iné-
dits (l'un poème de son école, il s'imagina que l'amour allait la lui donner et refaire à son âme une virginité.
La seule madame Drancy douta de la sincérité des paroles de Camille: mais comme elles répondaient à ses projets, et que ce n'est point l'ordinaire de l'esprit de repousser une espérance même quand elle se présente de travers, Adèle la redressa en l'expliquant par un mouvement de vengeance qui, bien dirigé, pourrait avoir l'efficacité de l'amour.
Camille demeura donc seule dans le secret de sa pensée , et ce fut dans cette disposition de chacun, que ces quatre personnes se séparèrent : Antoni ivre d'amour; M. Camizardavec un désir encore plus ardent d'arriver, désir qui ne répugnait plus à se servir de moyens ouvertement haineux pour réussir : madame Drancy incertaine, mais espérant ; Camille avec un uouveau plan de conduite bien arrêté.
Au bout d'un mois, il n'était question, dans les médisances des salons et des foyers de théâtre où Césanne avait emporté à sa suite le nom de Camille, que de la passion d'Antoni pour madame de Lubois. La manière dont elle l'accueillait donna un moment créance à certains bruits de succès qui toutefois ne dépassèrent pas alors ces cercles de mauvaises mœurs, pour qui trois visites consécutives d'un homme à une femme sont une preuve irrévocable de la défaite de celle-ci. Dans le premier mouvement de sa colère, Camizard avait été sur le point de défendre madame de Lubois de manière à la compromettre à jamais. Admirable perfidie des femmes, que le conseiller d'État avait apprise probablement dans leur commerce assidu ! Mais, pour des raisons de profonde corruption, il se départit de ce système. Au troisième jour, il devina que l'accueil de Camille à Antoni était un jeu ; et , n'abandonnant point l'espérance d'atteindre le but qu'il s'était proposé, il ne voulut pas faner du moindre souffle de calomnie la belle réputation de vertu qu'il avait le projet de flétrir pour son propre compte. C'était moralement la surveillance de ces impudiques libertins qui défendent par des soins protecteurs l'innocence d'une belle enfant qu'ils se gardent le plaisir raffiné de démoraliser à un âge convenable.
Quant à Adèle, elle voulait trop de bien à Camille pour n'être pas crue sur son compte, et son désespoir de la résistance de
madame de Lubois défendait celle-ci mieux que toutes les protestations d'Antoni.
En butte aux questions de ses amis, à celles de Césarine, celui-ci avait toujours répondu par une admiration sincère, mais amplifiée de grands mots , pour la vertu de Camille. Les hommes d'esprit ne doutaient pas un moment qu'il ne dit vrai, tant Antoni leur semblait ridicule ; les femmes de sens n'étaient pas bien sûres qu'il ne fût que discret , tant il leur paraissait beau. Les premiers momens de l'assiduité d'Antoni avaient donné quelque espérance à Camille, car de Lubois en avait paru sérieusement alarmé : mais il avait habilement sondé Antoni, et celui-ci l'avait rassuré, sans s'en douter, parla partie ridicule de sa passion. Alphonse savait à sa femme un tact d'esprit qui ne lui ferait jamais accepter sérieusement un hommage aux longs cheveux pendans, et qui procédait par élégies en stances ayant pour titre Amour à elle. ïï mit donc habilement Antoni sur le rang de Camizard ; il le rangea parmi les essais maladroits tentés sur sa jalousie , et en fit à Camille un nouveau petit ridicule qu'il propagea heureusement dans l'intérêt de sa vanité d'homme et de mari.
Camizard ne fut point sans en avertir Camille; mais celle-ci n'en tint compte , car l'espoir d'exciter la jalousie de de Lubois n'entrait qu'en seconde ligne dans le profit qu'elle comptait tirer de la passion d'Antoni. D'ailleurs, elle savait qu'Alphonse n'était devenu indifférent que par la certitude où il était de l'impossibilité d'un pareil amant; en conséquence, le dédain persévérant de son mari, sa façon de tourner tout ce qu'elle faisait contre elle , rendirent son projet plus précieux à Camille , et elle pensa enfin à le mettre à exécution.
C'eût été une curieuse succession de scènes à observer que celles qui se passaient entre Antoni et Camille. D'un côté , cette passion plutôt rêvée que sentie , et qui , par cela même , exagérait l'expression de son dévoûmcnt ; d'un autre côté , cette acceptation si formelle de l'amour d'Antoni en face du
monde , et si retenue dans l'intimité, que lui-même s'en serait étonné, si sa poétique en fait de passion n'avait pas trouvé naturel précisément ce qui ne l'était pas du tout.
C'est en le maintenant dans ce travers d'esprit, que Camille put arriver à lui faire la proposition suivante. N'oublions pas qu'Antoni n'avait que vingt ans, et qu'à cet âge, on vit de bonne foi dans la vie et surtout dans les rêves qu'on en fait.
On était déjà arrivé au milieu de juillet 1830; madame de Lubois était avec Antoni dans sa calèche ; ses chevaux l'emportaient rapidement vers le bois; la journée avait été brûlante, et le soir n'était supportable que par l'absence seule du soleil ; l'air était chaud et absorbant, et depuis dix minutes, la voiture roulait sur les bas-côtés poudreux des Champs-Elysées sans que madame de Lubois et Antoni eussent échangé une parole.
Il y a de ces heures indicibles de bonheur où le silence est une ivresse et dont le charme, une fois épuisé, ne se retrouve jamais ; bonheur préférable aux délices mêmes et aux émotions ignorantes d'un premier amour, bonheur qui n'appartient qu'à celui qui se comprend et s'apprécie lui-même. Ces heures, ce sont celles où , lorsque toute la vie d'une femme vous a dit qu'elle vous aime, on la sent calme et délivrée des inquiétudes douloureuses qui ont long-temps pesé sur elle; ce sont les heures où, dominée par l'amour, bercée par l'oubli du passé et par l'espérance qui vole devant l'âme, on voit son coeur se gonfler de joie , et ses yeux , de larmes, où la parole est prête pour le dernier aveu. Oh ! qu'à de pareils momens, il est doux decourir à son côté, sur des roues qui vous emportent et font passer autour de vous tous les objets! vaines images du monde dont on semble se dégager sans cesse et qui vous laissent seuls ensemble. Quel charme alors de poser ses yeux sur ces regards vaguement jetés en avant, sur ces lèvres à demi ouvertes, qui sourient et frémissent en aspirant en longs soupirs l'air tiède dont cette femme inonde sa poitrine; quelle sereine volupté, i!e tenir pressé contre le nôtre son corps qu'elle oublie; de se
la rappeler si craintive et de la sentir si confiante ; de se souvenir de l'effroi qu'elle a eu de son amour, et de voir la joie qu'elle en éprouve, et de se dire, rien qu'avec le cœur : Cette femme est à moi !... Oh ! si ces extases du ciel ne descendaient sur les hommes que comme des éclairs , c'est ainsi qu'il faudrait vivre avant d'avoir inscrit au front de sa divinité : Tu n'es qu'une femme. Ou bien , si l'on pouvait prévoir qu'un jour viendra , où l'on recommencera une pareille course avec une place entre soi, où s'assiéra l'ennui, c'est ainsi qu'il faudrait mourir.
Ce n'est point pour dire ce qu'éprouvaient Antoni et Camille que nous avons essayé de peindre dans de vaines paroles la souveraine joie d'un tel moment : c'est qu'à les voir tous d'eux si jeunes, si beaux, si silencieux, entraînés avec une rapidité dont ils ne paraissaient pas s'apercevoir, on eût pu croire qu'ils s'enivraient ainsi d'eux-mêmes. Mais il n'en était rien : Camille méditait son projet; Antoni se créait un avenir à sa guise; ni l'un ni l'autre n'étaient à l'aise dans le présent. Camille était sortie ce soir-là avec la résolution de, s'expliquer avec Antoni : celui-ci lui en fournit le moyen.
Ce n'est pas impunément qu'on habitue son cœur à l'image d'une femme; et quoiqu'on se trompe souvent sur la force véritable de la passion qu'elle vous inspire , on ne s'accoutume pas moins à la voir comme le but de ses désirs. 11 est possible que ces désirs demeurent long-temps calmes, lorsqu'on a, comme Antoni, relégué sa passion dans un rêve d'amour frénétique. Amour singulier qui dédaigne les longs combats, les chastes retenues du cœur, et veut que l'âme, |;our être grande au sens de cette nouvelle poétique, procède comme la féroce lubricité des courtisanes et crie à une autre
âme : — Tu me veux me voilà. — Mais, pour en rester
dans ces termes décidés de la passion moderne, il faut ne plus avoir vingt ans : il faut ne pas sentir tout son cœur boulcversé à l'approche de la femme qu'on aime et en même temps
timide et à genoux devant elle. Le pauvre Antoni en était là. Cette femme assise à ses côtés , qui lui donnait tant de droits apparens et dont il n'eût pas osé toucher le gant , lui devenait femme malgré lui. Son front pur et empreint de pensées, ses yeux à demi clos par la méditation , cette bouche vermeille entr'ouverte sur ces dents qui scintillaient d'un émail humide, ce corps souple affaissé dans le pli de la voiture ; cette élégance de tout son être, qui se trahissait sous la mousseline vaporeuse dont elle était voilée , toute cette femme enfin le troublait au delà du cœur, et il la regardait avec un sentiment de désir et de crainte plus fort que lui, lorsque Camille s'aperçut de son attention. Quelle femme si pure ne voit l'émotion qu'elle inspire? Celles sur qui cette émotion peut réagir baissent les yeux et se couvrent de leur paupière comme d'un bouclier. Mais Camille soutint le regard d'Antoni sans le redouter , et lui dit gravement :
— A quoi pensez-vous ?
— Je pense, répondit Antoni , qu'il y a des gens qui, me voyant ainsi près de vous, me croient bien heureux.
— Comment l'entendez-vous ? lui dit Camille.
— Je n'oserais vous dire , reprit Antoni , comment l'entendent les plus timides, et il peut s'en trouver dont la parole serait si hardie , que vous rougiriez de l'écouter.
Il y avait un sincère mouvement d'amour dans ces paroles d'Antoni, et elles touchèrent Camille : il lui vint un remords de se jouer de la passion de ce jeune homme, mais ce remords ne dura que l'instant où Antoni avait cessé d'être ridicule, parce qu'il avait été naturel. Il renfourcha tout aussitôt ses grandes phrases et rendit à Camille son impitoyable indifférence. En France, la seule chose qu'on ne puisse pas être impunément, c'est être ridicule. Le génie et l'argent, ces deux grands privilèges d'avoir tous les vices, n'ont pas même pu le supporter. Antoni redevint ridicule ; il trouva une
dirase à poésie pour dire ce que sou instinct d'homme amoueux lui avait inspiré de taire , et il continua :
— Ils disent peut-être entre eux : Celui-là a élevé ses regards jusqu'à cet ange et lui a demandé le ciel, et l'ange , à on tour , a baissé ses regards vers lui et le lui a envoyé.
Il y en avait assez de cette phrase pour calmer les scrupules de Camille; Antoni était en verve, il ajouta :
— D'autres, peut-être, crédules en l'apparence des choses qui frappent les yeux , disent : Voilà celui pour qui il n'y a plus de mystère dans cette femme, celui qui la sait du cœur et des yeux : et ils se trompent, Madame, et je suis triste, car je suis seul dans notre existence.
Ceci était passablement clair pour Camille, et nous demandons la permission de ne pas le traduire littéralement à nos lecteurs ; mais madame de Lubois était toujours embarrassée dans la filandrerie des mots d'Antoni. Cependant il était temps pour Camille de faire de cette passion ce qu'elle voulait en faire ; elle se décida donc à arriver à son but ; et, comme elle désespérait de ramener Antoni à l'expression vulgaire du caprice qu'elle voulait lui imposer, elle prit le parti de le suivre dans les régions pathogiaques où il tenait son langage.
— Vous avez raison , lui dit-elle , et l'indifférence que je mets à supporter ces propos vous est une preuve que je me suis dégagée des chaînes pesantes que ce monde impose aux âmes véritablement nobles. Mais , Monsieur, vous-même y tenez peut-être plus que vous ne pensez.
— Moi, Madame, reprit Antoni, je n'en ai jamais subi aucune.
— C'est peut-être pour cela , c'est parce que vous n'avez pas eu à les rompre que vous les croyez légères. Vous m'aimez , Monsieur ?
Antoni tressaillit; il n'avait pas encore prononcé ce grand mot qu'il gardait pour un jour d'explosion et dont la ressource lui était si froidement ravie. Camille continu:) :
— Vous m'aimez, et moi, sais-je, pour y répondre, quel est votre amour?
— Oh ! reprit Antoni, c'est l'amour du solitaire pour la vision céleste qui descend dans son désert.
— Non , reprit Camille , c'est l'amour aveugle de tout cœur qui commence la vie , pour la première femme à laquelle il trouve quelque ressemblance avec l'être qu'il a rêvé. Mais,
Monsieur, demain peut-être tuera votre illusion et la
mienne avec la vôtre.
La répugnance que Camille éprouva à prononcer ces der niers mots, le rouge que leur fausseté fit monter à son visage, se traduisirent pour Antoni en craintive retenue et en sainte pudeur. Camille poursuivit :
— Oui, Monsieur , l'avenir peut vous désenchanter le présent en vous montrant que vous vous êtes trompé.
— Madame !
— Écoutez, Monsieur, reprit vivement Camille qui , arrivée au fatal aveu qu'elle avait à faire, voulut s'en débarrasser surle-champ ; écoulez : l'avenir peut vous jeter aux séductions d'une femme dont l'adroite coquetterie vous fasse honte de cet amour pur que vous avez pour moi. Eh bien ! comprenez-moi, sans qu'il me faille prononcer un nom indigne d'être dit entre nous.... comprenez-moi; je veux que cet avenir soit le passé ; je veux que vous ayez posé vos lèvres au bord de cette coupe qu'on dit si enivrante ; et si, après avoir goûté ce breuvage, vous revenez pur et calme, alors....
Elle s'arrêta parce qu'elle n'avait plus rien à dire qu'elle voulût dire; mais , s'emparant de l'étonnement profond qui se peignait dans les yeux d'Antoni , elle reprit :
— Vous ne m'avez point comprise ?
— Je ne sais, Madame, si j'en dois croire ce que vos paroles semblent renfermer; mais ce qu'elles demandent....
— N'est pas l'ordinaire des femmes vulgaires dit aussitôt Camille ; elles craignent une rivalité et défendent qu'on Paf-
fronte ; moi, Monsieur, je veux que vous la rendiez complète, je veux que vous mesuriez ce qu'il peut y avoir de charme et d'amour dans les bras de cette femme ; j'en veux la preuve., ou je ne croirai rien de cet amour si pur que vous m'offrez ; alors seulement je saurai ce qu'a de force ce cœur qui est descendu dans l'abîme et qui en est remonté pur ; alors , je ne craindrai plus cet avenir qui m'effraie; car, comme je vous l'ai dit, il sera devenu le passé.
Malgré tout l'alambiquage des phrases de Camille, sa proposition n'en était pas moins si extravagante, qu'elle confondit Antoni lui-même. Une femme qui demande en preuve d'amour qu'on se fasse l'amant d'une autre n'est pas une idée de tout le monde. Un plus adroit qu'Àntoni eût démêlé , sinon le vrai sens, du moins une raison plausible à ce caprice. Il était d'assez forte portée dans la position de toute femme de pouvoir dire à sa rivale : J'ai ordonné à l'homme qui m'aime de vous avoir; il vous a eue, parce que tout le inonde le peut, et il vous a laissée, parce qu'il avait hâte de se débarrasser de la pénitence qui lui était infligée. Entre femmes de rang égal, c'eût été un droit d'impertinence admirable pour qui l'aurait su conquérir ; mais de Camille à Césarine, rien ne pouvait exister de semblable. Ce n'était pas à une pareille créature que madame de Lubois prétendait faire honte, ce ne devait donc être qu'à son mari. Un Camizard l'eût deviné. Antoni , tout en ne saisissant pas le but vrai de ce qu'on lui demandait , n'avait pas non plus foi à ce but apparent d'épreuves amoureuses ; cependant, sa manie de voir le bizarre et l'excessif comme la vraie nature d'une passion d'homme le persuada mieux que Camille elle-même n'eût pu faire. Ce fut donc après un long silence qu'il répondit à madame de Lubois :
— Camille, je ne sais si vous êtes un ange ou un démon : n'importe ! vous m'avez dit : «Voilà où il faut que tu ailles : » j'irai. Le Ciel ou l'enfer connaissent seuls le secret du cœur des femmes: n'importe ! pour vous, je flétrirais le repos éternel
d'un ange dans ce monde ; pour vous je goûterai les baisers impurs pendus en étalage aux lèvres d'une courtisane : vous n'oublierez pas que c'est vous qui l'avez voulu.
— Mais, dit Camille, j'en veux la preuve.
— Je vous la donnerai, Madame, reprit Antoni sérieusement, et alors....
C'était là la question , et c'était là que commençait l'improbilé du marché de Camille; car elle ne voulait rien rendre en retour de ce qu'elle exigeait. Elle esquiva une première fois en reprenant :
— Ce que je veux encore, c'est un mystère absolu.
Elle craignait que de plus avisés n'éclairassent Antoni, et qu'une indiscrétion qui pouvait parvenir jusqu'à Césarine ne lit encore tourner celte ruse contre elle-même.
— Je me tairai, Madame, mais quand j'aurai obéi, serai-je encore digne de vous dire: A vous, Camille, ma vie, mon âme, ma vie... à vous?
— Alors, Monsieur, dit Camille, je vous répondrai.
Nous ne prétendons pas excuser la mauvaise foi de Camille, quoique ce soit un être de notre prédilection. Et, s'il fallait être juste, nous devrions reconnaître qu'en cette circonstance, Antoni était le plus honnête des deux dans la véritable acception du mot.
Le bon jeune homme ne douta pas que la réponse promise par Camille ne fût telle qu'il la rêvait. Quand on demande à un homme une preuve d'amour quelle qu'elle soit, et qu'il la donne, son droit est d'espérer une récompense, et Antoni se crut assuré de celle que devait mériter un dévoûment si prodigieux que le sien. Il faut le dire pour excuser Antoni : il était, dans la vie réelle, le produit de cette vie fantastique écrite dans la poésie moderne. Ce n'était pas un caractère de sa nature, que celui qu'il s'était fait ; il l'avait trouvé séduisant dans les livres et les drames en vogue, et le jouait sincèrement comme le meilleur qu'on pût prendre. Antoni se fût peut-être
habillé en berger du temps des succès d'Estelle et Xémorin ; probablement aussi, il eût été fort prétentieux à la corruption , s'il avait été de l'époque des Liaison s dangereuses et de Faublas , et il eût fait des cantates à Cincinnatus, lorsque le Romain trônait, les jambes nues, sur le théâtre, et le tout nu sur les toiles de l'empire. Que si on nous conteste la vérité de cette influence, nous aurions en preuve mille faits vrais à fournir, et la plus triste serait peut-être cette manie de suicide, qui a pris naissance dans la dramaturgie des pièces et des romans actuels.
\'iC) LE CONSEILLER D'ÉTAT.
UÉVOLUTION.
C'est ainsi que se passait la vie de Camille, tout enfermée dans un intérêt domestique si exclusif, qu'on l'eût beaucoup étonnée si on lui eût dit que des événemens auxquels elle se croyait tout-à-fait étrangère allaient bientôt donner une nouvelle direction à sa douleur.
La sottise des bourgeois en France est de se prendre polissages lorsqu'ils ne se mêlent pas des affaires publiques, et l'argument le plus irrésistible qu'ils opposent aux hommes qui s'en préoccupent est de demander : Qu'est-ce que cela vous fait? Leurs femmes ont surtout la prétention de se soustraire à la politique. Celles qui permettent qu'on substitue dans leurs salons une conversation grave au galantisme et à la médisance des petits propos, sont en général tournées en ridicule par celles qui préfèrent échanger entre elles des adresses de marchandes de modes et de couturières, ou parler de la littérature du Gymnase et de la musique de l'Opéra-Comique. Elles ne peuvent comprendre que leur existence, et jusqu'à leurs frivoles passions, aient intérêt à l'ordre social et politique. Pourvu qu'on maintienne la sécurité du bal et la liberté de la toilette, elles n'en exigent pas davantage. Quelques unes même se rappellent, sans désespoir, combien les Prussiens étaient meilleurs valseurs que les Français : et les invasions de 1814 et lSlo ne leur furent vraiment désagréables que parce que le bois de Boulogne en souffrit.
Ceci n'est point de l'amertume injuste contre les femmes, c'est de la vérité fâcheuse à reconnaître, fâcheuse à dire. Celle disposition de leurs habitudes a même cela de remarquable, qu'elle les pousse à agiter plus bruyamment leur vie insoucieuse au chant des orchestres , à mesure qu'il sort de la foule populaire un grondement sourd qui promet quelque tempête. Jamais plus de fêtes ne semblèrent attester la joyeuse satisfac tion de la France, que dans l'hiver de 1850. Aujourd'hui que toute l'Europe chancelle, les journées ne sont pas assez longues pour satisfaire aux fêtes , aux bals , aux concerts qui nous appellent de tous côtés. Toutefois serait-ce sagesse et non folie , celte incurie de l'avenir qu'on ne justifie point par des raisonnemens, mais qui a une raison d'être, puisqu'elle esi? tiendrait-elle à cette conviction instinctive qu'il n'y a plus de calculs possibles contre un avenir si incertain que le nôtre? Au milieu de ce conflit d'idées qui ne laissent aucune institution tranquille sur sa base, pas même celle de la propriété et du droit d'hérédité, n'est-ce pas prévoyance que de jouir le plus grandement possible de tout privilège et de toute fortune , tandis qu'on les possède encore , puisqu'en définitive iis paraissent devoir tous tomber dans une vaste mise en commun pour être distribués à nouveau ? Car espérer que la société se reconstituera sans privilège et sans inégal et injuste partage des richesses, c'est s'imaginer que l'humanité ne sera plus ni ambitieuse ni servile , ni mi-partie composée de fripons et de niais.
Mais laissons l'avenir dont il est peut-être bien audacieux de vouloir mesurer la portée , et retournons à ce passé dont les causes sont encore si contestées , que les uns regardent comme un événement qui a tenu à une maladresse de général, la révolution que d'autres considèrent comme le résultai inévitable de la volonté de tout un peuple.
F.n vérité , le passé est si près de nous par la date , qu'on esi tenté de ne le rappeler (pie par son nom, et de croire qu'il va
so représenter à tous les esprits tel qu'il s'est accompli , fou ilroyant, lumineux , magnifique ; puis , lorsqu'on réfléchit aux senlimens qu'il a excités, aux espérances qu'il a fait naître, aux promesses dont il fut accompagné, on s'aperçoit que tout cela est si oublié , si éteint, qu'on désespère de rendre probable ce qu'on a à raconter, si on ne remet les lecteurs en scène, si on ne leur rend idée de cette solennelle époque. En effet, en est-il beaucoup qui se souviennent encore de cette fusion de toutes les existences en une seule , de cette abdication de tout intérêt particulier, et, pour ainsi dire, de tout nom patronimique, qui firent que, pendant trois jours , tout le monde s'appela Peuple ?
Ne remontons pas plus loin que le moment où l'opinion publique, insultée par les ordonnances de Charles X, lui demanda compte de l'outrage. Aujourd'hui nous ne pourrions [dus aller au delà de cette époque, et expliquer, par des motifs honorables, la lutte législative qui finit par le combat populaire de Juillet. Aujourd'hui il ne nous est plus permis de dire, ce que nous croyions alors, que cette opposition persévérante qui dura quinze ans , voulait l'abolition des privilèges politiques et des monopoles de toute espèce ; qu'elle avait en elle le besoin d'une liberté large pour tous ; qu'elle avait soif de déchirer les lâches traités de 1815, honte des hommes qui pliaient le front de la patrie aux ordres des étrangers, horreur de ceux qui aguérissaient leurs soldats à des combats contre les citoyens. Aujourd'hui qu'elle a pris la place qu'elle convoitait, nous savons que toute sa pensée est satisfaite; aujourd'hui, il nous faudrait avouer que la révolution de juillet fut une duperie. Mais alors on avait foi à toutes ces paroles démenties depuis, à toutes ces probités maintenant si dévorantes , à toutes ces indépendances devenues si serviles , à ce respect de la justice qui se pavane si insolemment dans l'arbitraire. On y croyait avec cette puissance de la foi qui est la plus Forte de toutes les forces humaines, on renversa le trône qui fat-
sait obstacle à l'application de toutes ces belles théories.
Le plus grand mal, il faut le dire; le plus grand mal qu'aient fait à la France les apostasies de ceux dont elle avait fait ses apôtres, ce n'est pas de lui avoir refusé les choses pour lesquelles elle a combattu. Non : car nous ne supposons pas qu'eux-mêmes aient la prétention d'imaginer qu'il faudrait autre chose qu'un souffle du peuple pour les faire disparaître de leurs pouvoirs usurpés; mais ils ont fait pis que de tromper le pays , ils l'ont démoralisé , ils lui ont rendu suspecte toute parole, ils lui ont fait soupçonner tout dévoùment.
Quelles garanties peuvent offrir des hommes nouveaux, qui n'aient pas été ruinées par ceux qui régnent à présent? Est-il nécessaire d'être né parmi le peuple? faut-il avoir été soimême victime de l'arbitraire? est-il utile d'être resté longtemps conséquent à ses doctrines? doit-on avoir été proscrit? est-ce assez d'avoir exposé sa tête en conspirant? faut-il aussi l'avoir offerte aux balles des Suisses? Tout cela suffit-il pour aimer le peuple, détester l'arbitraire , ne pas mentir à ses antécédens, rapporter les lois d'exil , et ne pas ordonner le massacre des citoyens? Rien de cela ne prouve rien.
Nous pourrions compter un à un les hommes dont la vie aurait pu répondre d'eux à tous ces titres, et qui les démentent cruellement aujourd'hui. Que ceux qui mènent la société ne s'y trompent pas, c'est au mépris pour l'humanité qu'inspire leur conduite, qu'ils doivent d'être encore où ils sont. Dans la persuasion qu'on n'a rien à gagner à les chasser, on s'épargne la peine de les mettre à la porte : c'est le maître qui, à son dixième domestique, se résigne à être volé par le dernier qu'il prend.
Ce découragement de la liberté , ce doute de la vertu politique, n'existaient pas en 1850.
Ce fut donc une merveilleuse chose que le soulèvement unanime de la population pour venger une injure qui, à vrai dire, ne s'adressait qu'indirectement à elle. Tous les grands
mots qui semblaient dire de grandes choses sonnèrent à la fois le tocsin. C'étaient les mandataires du peuple qu'on chassait du temple de la loi, les transfuges de Gand qui souffletaient de nouveau la dignité nationale, le despotisme des prêtres et des nobles qui ressaisissait son sceptre brisé en 89. A toutes ces voix le peuple répondit. Paris fut un surprenant théâtre, où se joua de bonne foi le drame sublime de l'affranchissement d'un peuple.
Et d'abord , ce mouvement spontané qui fit lever tout Paris à l'heure où la moitié de sa population dort encore.
Pourquoi , à la première ligne de ce Moniteur, distribue à six heures du matin, chacun alla-l-il aussitôt éveiller sa femme et ses enfans pour leur lire les ordonnances dont sans doute ils ne comprenaient pas la portée , mais dont il semblait qu'il fallait donner avis à sa famille, comme d'une catastrophe au ciel qui pouvait changer la face du monde? Pourquoi, quand chaque maison se trouva ainsi éveillée, chaque homme se bàla-t-il de sortir de chez lui et alla-t-il aborder son voisin, qu'il n'avait jamais salué , pour lui demander s'il savait la nouvelle? Pourquoi de là courut-on chez tous ses amis pour leur crier : Debout ! pourquoi se répandit-on dans les rues pour se montrer et regarder? D'où vient qu'on se crut autorisé à entrer dans des maisons où on n'avait jamais eu accès, pour dire : Me voilà ; qu'on se donna des rendez-vous aux journaux , comme an Forum, sans y être connu; qu'on encombra les cales <>ù on s'abstenait daller; qu'il se trouva des milliers de trieurs pour tous ces journaux improvisés, et qui désobéissaient à l'autorité; que la police demeura inerte devant celte première protestation ; que des hommes, emprisonnés sur parole dans des maisons de santé, s'échappèrent pour être de ceux qui étaient libres à celte heure ; qu'on oublia toute affaire d'intérêt personnel, et que chacun vint s'offrir aux autres en se recommandant à tous? C 'esl qu'il y eut un premier et universel mouvement de surprise , qui eut besoin de l'atles-
RÉVOLUTION. ijl
talion publique île la cité, pour croire à ce qu'où avait osé contre la Fiance ; que ce fut comme un appel mutuel et général de toute la population qui, en s'épandant à travers la ville, disait à tous les yeux : Insensés, comptez-nous, et repentezvous.
Mais, le lendemain, quand on vit la gendarmerie se porter aux abords des journaux pour exécuter la loi nouvelle, ranger ses canons aux portes des ministres pour les défendre ; quand on sut les régimens consignés dans leurs casernes , les cartouches prêles , les munitions ordonnées, souvenez-vous de ce bouillonnement sourd de la population , des ateliers déserts, des boutiques fermées , de ces rassemblemens où la parole était au plus hardi, de ces messages qui couraient d'une réunion à l'autre , de ces milliers de protestations dont chacun se croyait le distributeur obligé, de ces paroles d'indignation qu'on échangeait en courant, de celte curiosité qui allait longer les files de cavalerie , pour voir le lieu du combat , s'il fallait l'engager; et puis, plus lard, quand on fut assuré de la persévérance du pouvoir; quand on eut épuisé, sans bruit, les provisions des déhilans de poudre , qu'on eut arraché les dalles de son toit pour en faire des balles, qu'on eut battu la pierre de son fusil, nettoyé son canon, vous souvient-il de cette soirée du mardi, où l'on alla donner une dernière chance au repentir de la royauté, où l'on s'assembla devant les troupes, en poussant des cris de Vive la Charte, qui avertissaient les coupables de prendre garde? Il était encore temps! Ils répondirent à cet avertissement par des coups de fusil : un homme fut tué.
Cet homme, on le prit, on l'attacha sur une planche, on le porta sur les épaules, on le promena dans les rues de Paris, on le montra à ceux qui étaient dans les rues, à ceux qui étaient aux fenêtres. C'était la suprême signification de la volonté royale : les ordonnances étaient signées avec du sang.
Mon Dieu ! qui n'a pas vu celte solennelle promenade du
cadavre, escortée de flambeaux ; qui n'a pas entendu ce grand cri qui le précédait et le suivait, disant ironiquement : —Laissez passer la justice du roi; — qui ne l'a pas suivi à travers la cité indignée et frémissante ; qui ne s'est pas arrêté près de lui lorsqu'il fut déposé sur les marches de la Bourse , et que chaque passant vint étendre la main sur sa tête en jurant vengeance , tandis que brûlait alors ce corps-de-garde de gendarmerie dont les flammes éclairaient ces milliers de têtes si pressées, que d'en haut elles semblaient un pavé noir, ouvert par urne fosse au fond de laquelle était un cadavre; qui n'a pas frémi à ces acclamations de la multitude qui soulevaient l'air jusqu'à la nue et lui envoyaient les flammèches de l'incendie; qui n'a pas été témoin de tout cela , peut jouer encore avec le peuple ; mais malheur à qui l'a vu et qui l'a oublié ; qui a oublié ces presses scellées le matin et battant le soir, ces hommes écrivant la main sur leurs armes, les plus délicats s'offrant à des travaux de manouvrier, les plus soigneux du calme de leur intérieur oubliant leurs maisons où s'alarmaient leurs familles ; nuit sans sommeil , où tout Paris, illuminé de ses mille réverbères, s'éteignit en une heure; où tous ses murs revêtus d'insignes royaux se dépouillèrent de leur livrée, nuit d'été qui se dissipa vite, courte qu'elle était, pour montrer au soleil la cité en veste, debout, et le fusil à la main.
Et ce jour, vous qui l'avez vu , je vous atteste , jamais rien de pareil a-t-il été dans la puissance des rêves d'un homme ? La vie habituelle de la cité suspendue tout à coup ; ces rues où ne bruissaient plus les murmures continus, ni des équipages , ni des charrettes ; où ne s'entendaient plus ni ses crieurs de marchandises ambulantes, ni le piétinement de ses mille passans ; ce silence coupé de fusillades et de détonations d'artillerie ; ces combats épars dans la cité , et bientôt enfermés entre des barricades qui s'élevaient à droite , à gauche , devant , derrière ; ces grands arbres séculaires des boulevarts tombant comme des arbrisseaux sous quelques coups
RÉVOLUTïOIV. Jàô
de hache ; la cilé se découronnant de son diadème de verdure pour se faire des remparts ; ces milliers d'hommes de tout âge, de tout rang, se divisant par pelotons, comprenant au premier mot Tordre de bataille, partant ceux-ci pour la porte Saint-Denis, ceux-là pour le Pont-Neuf, les autres pour l'Hôtel-de-VilIe , et, quand tous furent là où le sang coulait, celte solitude qui s'ajouta au silence et qui laissa six heures durant les rues désertes avec l'incertitude dans toutes les maisons ! !
Quelle soirée terrible succéda à cette terrible journée ! comme on se cherchait pour savoir les succès de chaque combat, chacun ignorant où on était vaincu, où on était vainqueur ! Puis cette seconde nuit de veille , où tout Paris se dépava pour se barricader, les femmes et les enfans se mêlant aux hommes faits , les maîtres de la science prêtant mainforte aux ordres du vieux soldat qui ne sait pas lire, les pauvres donnant la moitié de leur pain aux riches qui ignoraient où demeurait le boulanger ; les cafés , les cabarets ouverts à tous venans, où rien ne se comptait, ni la dépense faite ni la dépense payée; les uns fournissant tout ce qu'ils pouvaient, chacun payant de tout ce qu'il avait. Immense confiance , où personne ne fut dupe que le peuple , qui se faisait tuer pour refaire un pouvoir non moins tyrannique que celui qu'il démolissait ! spectacle intraduisible, tant il demanderait de magnificence et de précision, d'ensemble et de détails, pour dire tout ce qu'il avait d'extraordinaire , de surhumain ! tragédie iublime qui» se jouait par huit cent mille habitans sur une surface de dix lieues carrées, là à la lueur des flambeaux, ici dans les ténèbres , dans les rues et dans les maisons ! Et cette journée de victoire qui suivit cette journée de combat, et ce drapeau qui, observé des banlieues de Paris, se plantait pas à pas dans la cité, et disait aux populations en attente autour du champ de bataille : La victoire du peuple est en marche ; il partit de PHôtel-de-Ville, il arriva au Louvre; du
154 LB CONSEILLER I) ETV 1 .
Louvre il vola aux Tuileries, des Tuileries à l'Arc de triomphe de rÉtoilc ; et , quand il eut tracé ce sillon victorieux , il ne resta plus un soldat dans la ville de Paris, et les lunettes braquées de plusieurs milles sur les édiûces de la cité , s'abaissèrent alors, n'ayant plus rien à voir.
Mais ceux qui étaient dans la cité virent ce fier et joyeux enthousiasme que versa alors toute la population dans ces rues hérissées de pavés, où osaient alors se montrer les épaulettes d'or des généraux oubliés la veille ; on ne leur demanda pas l'heure où ils étaient sortis; on ne s'enquit pas s'ils avaient combattu ; on eut un sentiment unanime de joie indistincte poïfl tout ce qui vivait et qui voyait ce soleil si beau. Un moment on comprit Dieu, centre de l'univers et sentant par tous les organes de tout être ; un moment toute cette multitude de huit cent mille hommes n'eut qu'une came qui sentait : le peuple vécut. Tout cela n'est plus , mais tout cela fut ainsi un jour, un jour où tout le monde s'aborda comme frère, et se crut des droits aux sentimens de chacun. Qu'importaient à ce moment , il faut le dire, les douleurs partielles des vainqueurs et des vaincus , l'héroïsme de ceux-ci et de ceux-là ; plus tard on pleura sur la défaite et peut-être aussi sur la victoire. A ce moment il y eut un sens universel et unique qui domina de sa joie toutes les douleurs là où elles auraient pu se ressentir, comme serait celui d'un homme qui vient de briser ses fers et qui ne sent pas, au soleil et à l'air qu'il salue de sa liberté , quelques meurtrissures qui ont déchiré ses membres. •
Certes cet événement fut une révolution plus profonde que ne le montrent les apparences; ce n'est pas seulement m trône qu'elle a renversé , ce sont les bases plus fondamentales de la vieille société qu'elle a ébranlées et lézardées de toutes parts ; et, sans vouloir prendre cette immense secousse comme péripétie d'un si frêle récit que le nôtre , nous dirons qu'elle fut si puissante, que son action se fit sentir sur
RÉVOLUTION. i£>3
les intérêts mêmes, dont la ténuité semblait devoir lui échapper, comme ces larges tremblemcns de terre qui , déplaçant les mers et déracinant les forêts et les palais, changent aussi le cours d'un obscur ruisseau et renversent l'humblo toit et la frêle plante qui rampe à son pied.
Camille , il faut le dire , avait peu occupé sa vie d'intérêts ou de soins politiques. Son mari , dans la position mixte d'un homme d'affaires , dont les relations touchaient à toutes les opinions , ne les laissait guère pénétrer chez lui ; et bien qu'il tint par le penchant de son esprit au parti qui avait pris en haine les nobles et les prêtres , l'amitié de madame de Brémont, qui l'avait rendu le notaire des meilleures fortunes du faubourg Saint-Germain, lui imposait une certaine retenue, de cette façon, Alphonse passait, politiquement parlant, pour un de ces hommes sages et modérés qui depuis se sont si bien appelés juste-milieu , et dont ce nom est , à notre sens, une admirable définition , car on ne peut pas se constituer mieux le centre de tout, et tout rapporter à soi et à son intérêt, que ne le font ceux , je ne dirai pas de cette opinion, mais de ce sentiment.
Madame de Lubois avait cependant entendu bourdonner autour d'elle le murmure politique qui annonçait depuis un an l'orage près d'éclater ; mais ce murmure se perdit bientôt dans le cri de sa propre douleur, jusqu'au jour où sa douleur se tut devant la voix immense qu'éleva le peuple dans les journées de Juillet.
Elle vivait dans l'espoir de tenir bientôt dAntoni un moyen de vengeance ; mais elle ne s'apercevait pas qu'en éebange de cet espoir, elle en avait donné un autre, et qu'il se trabissait dans la tenue confiante , dans la parole assurée du jeune fat. Elle n'apprit point que Maurice l'avait fait taire avec une fureur qui étonna tout le monde, un soir que le pâle jeune homme avait ose dire : — Ah! si je voulais. El Camille ne pensait qu'à ses projets lorsque arrivèrent les terribles ordonnances.
Dans les premiers momens de cette nouvelle il y eut un rapprochement entre madame de Lubois et son mari. Ils purent s'aborder l'un l'autre par un point où ils n'étaient, d'aucun côté , hérissés de reproches et de torts , et de Lubois sortit le premier jour, comme firent les autres, pour aller voir, entendre et juger. Tous les jours il rentra par instans dans sa maison, pour dire à sa femme : Voilà ce qui se fait, voilà ce qui se prépare. Il était exact; elle était inquiète. Ainsi se passèrent le lundi , le mardi, le mercredi. Le soir même de ce jour, l'entretien fut long et animé entre eux; il y avait tant à apprendre et à conter! Ils demeurèrent tard ensemble : lui, exalté par le mouvement sublime de la population, électrisé par cette atmosphère électrique qui domina vingt-quatre heures tous les calculs et tous les dissentimens ; elle, s'électrisant au contact des récits de son mari; et, quand l'heure du repos arriva pour tous deux, tous deux se quittèrent amis, sinon comme époux, et se serrèrent la main en se disant : A demain.
— A demain, dit Alphonse, c'est le jour où tout bon citoyen doit, sous peine de lâcheté , montrer qu'il sait combattre pour la liberté de son pays.
Deux jours avant , ce mot, prononcé par le plus audacieux, avait étonné et fait frémir beaucoup de mères et d'épouses ; à ce moment il n'était déjà plus qu'une chose ordinaire, comme tout le monde la faisait. La contagion des bonnes choses a aussi ses jours de puissance, comme celle des mauvaises. Il suffit de se rappeler cet unanime courage qui soutint sur l'échafaud de la terreur toutes les victimes de la sûreté populaire. Dans ces milliers d'exécutions, si elles avaient été éparses dans vingt siècles , on n'eût eu à citer que quelques exemples de cette sublime abnégation de la vie ; dans ces innombrables charretées de condamnés qui se poussaient au pied de l'échafaud , on n'a trouvé qu'une heure de lâcheté ; c'est que la nature est faite ainsi, qu'elle s'inspire de ce qui
l'entoure et se salure, pour ainsi dire, des sentimens où elle vit. A cette époque de 9~>, cela était vrai dans les deux camps ennemis : on prenait hors soi un courage pour tuer comme un courage pour mourir. Il en fut de même en 1850: chaque homme fut hrave de la hravoure de tous , chaque femme fut dévouée du dévoûment de toutes.
Ce fut donc sans effroi , sans cris, sans étonnement que , le jeudi matin, madame de Lubois vit son mari venir lui dire adieu, un fusil à la main , un paquet de cartouches à la ceinture. De tout ce qui s'était passé entre elle et son mari , rien ne lui revint en mémoire. Elle fut toute au moment présent; et , comme aux temps heureux où il sortait pour traiter des affaires d'intérêt , il ne lui était jamais venu à l'esprit de relarder ses sorties ou de hâter son retour par ces petites simagrées d'amour et d'ennui que les femmes mettent aisément en balance avec les intérêts les plus graves; de même, en cette circonstance , Camille ne jeta pas à rencontre de la décision de son mari ses petites peurs de femme ; elle le laissa partir comme autrefois : pour elle , il sortait pour l'affaire du jour ; pour elle, il allait accomplir le devoir de son état d'homme et de citoyen.
Ce sentiment, Camille en fut d'abord exclusivement dominée; mais à mesure que les heures se passaient et que le bruit du combat , devenu presque sans péripétie par sa continuité , excita moins son attention , elle pensa au nouveau jour sous lequel son mari se montrait à elle. Camille, longtemps retenue par sa vie monotone et régulière, dans cette idée, que le bonheur était dans le calme cl l'accomplissement de ses devoirs , s'était aperçue , depuis qu'elle en était au malheur, qu'un sentiment avait manqué à sa vie , celui du culte et de la foi dans un être supérieur dont on se pare , dont on est fière en soi par ce qu'il a de noble, et dont on est aussi la seule pensée, pour tout ce qu'on a de dévoûment à lui rendre.
Jusqu'à ce jour Camille avait peu compris la mission de l'homme dans ce qu'elle a de grand. Resserrée dans la société de notaires et d'avoués, les esprits supérieurs dont le nom lui arrivait étaient pour elle des êtres à part , en dehors de sa sphère. Enfin Camille , si nous l'avons hien fait comprendre , était une âme recluse dans les habitudes d'un monde médiocre et qui pensait que là était toute vie convenable ; comme les femmes d'Orient, nées avec des sens de feu et une tête intelligente, endorment tout cela dans l'habitude du harem et de l'opium.
C'était dans cette manière d'être que Camille avait vécu jusque là, ne songeant pas lu'elle fût de la nature de ceux qui ne vivent pas comme tout le monde, pensant encore moins qu'elle pût être liée par aucun sentiment à nulle de ces existences privilégiées. Lorsque Alphonse fut parti , quand la lassitude d'écouter les bruits extérieurs la força à réfléchir sur ce qui se passait, elle se fit une idée confuse de la grandeur de certains intérêts et de celle de ces hommes qui s'en portaient les défenseurs, et elle éprouva un singulier sentiment de joie en croyant que son mari venait de se ranger parmi ces hommes. Camille en était à un moment où son âme devait prendre un nouveau développement : atteinte à la fois de ce désir de donner sa vie à une grande préoccupation , et de celte révélation du noble rôle que l'homme peut jouer dans notre société, elle eut, disons-nous, un étrange mouvement de joie. Ce que son cœur cherchait lui sembla apparu, et, pour comble de bonheur, apparut dans son mari.
— Oui, se disait Camille, c'est un délire cruel que celui qui l'éloigné de moi, mais ce délire ne préjudicie point à ce qu'il se doit comme homme. Je puis lui reprocher beaucoup, mais je lui dois cetlejustice, qu'il est brave, qu'il est fort; et, pour cela, je lui dois mon estime , mon dévoûment elle ne disait pas mon amour. 11 y avait entre la nature d'Alphonse et celle de Camille quelque chose de discordant qui répugnait à
oc mol; mais madame de Lubois se sentait un si singulier et si nouveau besoin d'appuyer son èlre à quelqu'un, que trouvant un point par où elle pouvait se rattacher à son mari , elle s'y précipitait de toutes ses forces. Son mari lui redevenait un ami précieux, un époux honorable, et Camille , en honnête femme qu'elle était , s'en applaudissait. Ce mouvement de son cœur amena Camille à réfléchir à quel prix Alphonse s'élevait ainsi vis à vis d'elle : c'était au risque de sa vie, c'était en allant affronter un combat où les victimes étaient déjà nombreuses. Alors, des inquiétudes sérieuses, des inquiétudes tendres la pressèrent. Cet homme qu'à présent elle pouvait et devait estimer; cet homme, son mari, dont elle portait le nom, un nom qui redevenait honorable, plus qu'honorable, distingué , elle l'avait laissé partir sans un encouragement, sans un regret, sans une sympathie.
— Qu'ai-je fait? se disait-elle ; il me croira insensible à ce qu'il a de noble et de bon en lui ; peut-être me croira-l-il indigne de le comprendre, peut-être assez injuste pour ne pas le reconnaître ! et s'il lui arrivait malheur! oh! je serais bien plus coupable.
Alors elle s'alarma, elle s'alarma tout à fait, en femme qui a eu un tort dont elle s'accuse; et, comme l'esprit n'entre pas dans une voie sans la poursuivre jusqu'au bout, elle se rappela qu'Alphonse lui avait donné des années entières de bonheur et de Considération. Alors elle plaida pour lui mieux qu'il n'eût pu faire lui-même, et, pendant ce temps , les domestiques couraient Paris : ils avaient ordre d'aborder tout ami, tout client d'Alphonse , pour s'informer s'ils ne l'avaient point rencontré. Ils rentraient , et personne de ceuv qu'ils avaient interrogés n'avait vu M. de Lubois. — C'est qu'il est aux endroits où l'on se bat; allez, disait-elle, allez. Ils partaient et revenaient, mais ils n'avaient rien appris encore. — C'est que vous n'avez pas i'énétré au cœur du danger, et c'est là qu'il est, j'en suis sûre, :• l'endroit le plus exposé: allez, allez.... retournez. Mais
160 LE CONSEILLER DÉTAT
lorsque la timidité du domestique eut avoué quelle avait deviné juste , et qu'il n'avait osé se risquer parmi les balles et la mitraille, elle ne douta plus qu'Alphonse fût au plus dangereux du combat, elle s'écria qu'elle irait elle-même. Le domestique voulut en prouver l'impossibilité , et, comme elle ne tenait compte de toutes ses excellentes raisons, il lui déclara que monsieur avait ordonné à ses gens de la retenir par la violence si elle tentait de sortir. L'esprit de Camille était tourné à tout bien prendre. Cet ordre de son mari lui parut à la fois une précaution pour elle, et une prévoyance du danger auquel il allait s'exposer. Elle le remercia d'avoir prévu son inquiétude , de ne l'avoir pas crue indifférente à son salut. Alors elle attendit avec résignation , tant que le combat qui résonnait encore dans la ville lui dit : Il est encore nécessaire où il est; mais lorsque les derniers coups furent expirés, quand Paris se sentit libre, quand les rues affluèrent d'hommes et bientôt de femmes, elle attendit avec impatience : — Il ne venait pas : pourquoi? Elle bâtit dans son imagination toutes les raisons pour lesquelles il pouvait ne pas venir; puis, quand le temps fut expiré pour l'accomplissement de toutes ses suppositions, elle se retrouva en face d'une terreur qu'elle s'était voilée long-temps et de toutes les manières. — 11 ne vient pas : il est donc blessé ; mais il se serait fait transporter chez lui : il est donc mort ; — mort ! son mari ! Ah ! que ce mot lui redevint saint et grand lié à celui de mort! Son mari, avec qui elle était séparée d'âme depuis si long-temps , mort ! c'était affreux ; mais mort sans qu'elle se fût réconciliée avec lui, sans qu elle lui eût pardonné et demandé pardon ; ah! c'était épouvantable, horrible, c'était un
regret éternel ! et cela devait être , car la nuit était venue,
la soirée était avancée , dix heures venaient de sonner.
Deux domestiques étaient dehors; ils ne rentraient pas: ils avaient donc un malheur à lui annoncer ; ils reparurent: ils ne savaient rien. C'en était fait , elle n'osa les interroger davantage. Elle n'eut pas la force de leur demander s'ils avaient
soulevé la lête de tous les cadavres épars dans les rues ; mais elle se crut la force de l'oser; et, avec ce désespoir impérieux qui se l'ait obéir, parce qu'il démontre qu'il y a un plus grand danger à le laisser agir sur lui-même qu'à l'exposer même à des chances de mort , elle ordonna à ses domestiques de lui livrer passage, et elle sortit seule de sa maison. Il était onze heures.
Elle savait où l'on s'était battu, elle savait où on avait établi des ambulances ; elle voulait aller partout : et puis elle avait en elle cette confiance qui persuade qu'on cherchera mieux qu'un autre, qu'on profitera mieux d'un renseignement stérile pour un indifférent , qu'on verra tout , qu'on n'oubliera rien.
D'abord, en sortant de la rue Godot-de-Mauroy , et en remontant les boulevarts, dominée par l'exaltation à laquelle elle s'était livrée , elle ne s'étonna point des premiers obstacles qu'elle rencontra. Elle franchit légèrement les arbres couchés en travers et répondit à quelques cris de qui vive avec un accent si ferme , qu'elle traversa les divers groupes qui veillaient à chacune de ces barricades, sans qu'on l'arrêtât ni l'interrogeât. Elle marcha ainsi quelque temps, ne pensant à rien autre chose qu'à son but et sans prendre de route déterminée pour y arriver. Ce ne fut qu'à la hauteur de la rue de Richelieu , qu'elle se demanda où elle devait s'adresser d'abord : Camille se décida à se rendre à la Bourse où se trouvait une vaste ambulance; elle prit la rue de Richelieu, où ce n'étaient plus déjà, comme sur le boulevart, des troncs d'arbres à franchir; c'étaient des monceaux de pavés irrégulièrement jetés les uns sur les autres , et qui , plusieurs fois, roulèrent sous les pieds de Camille et les meurtrirent péniblement; enfin elle atteignit la place de la Bourse et se trouva en face de ce vaste monument silencieux, éclairé de quelques lampions fumeux , qui gisaient sur les marches. Elle arriva près de la grille , et fut arrêtée par un spectacle qui la glaça d'horreur.
Deux hommes, portant une échelle comme on fait une ci-
vière , descendaient lentement un fardeau recouvert d'une toile blanche. La rougeàtre lueur des lampions dessinait ces hommes en noir sur la blancheur du monument, et ne profilait que vaguement le fardeau qu'ils portaient. A peu près au milieu des marches, le premier, ayant fait un faux pas, l'échelle lui échappa, et un corps roula sur les degrés et s'étala en travers avec ce flasque abandon d'un cadavre dont les membres pendent au hasard. Camille poussa un cri et demeura immobile, collée à la grille, les yeux fixés sur ce spectacle horrible et silencieux. Les deux porteurs reprirent leur mort, le replacèrent sur l'échelle, et, descendant lout-à-fait le perron , tournèrent sur le flanc du monument et s'enfoncèrent dans un petit caveau au fond duquel brillait une lumière tremblante ; puis,- un moment après, ils en ressortirent, l'un tenant l'échelle sur son épaule, l'autre la toile blanche sous son bras.
La terreur de Camille était à son comble ; une affreuse question se présenta : — à quelle de ces deux salles fallait-il demander son mari ? Dans celle où l'on vivait encore ? Et si nulle voix ne répondait : — me voici ! descendrait-elle dans l'autre pour voir si l'un des cadavres qui s'y entassaient, répondrait à son investigation: — le voilà ? Elle ne savait que faire, ses genoux tremblaient, et quoique sa résolution ne fût pas ébranlée, elle s'arrêtait devant son exécution ; cependant elle tenta un effort désespéré sur elle-même et se présenta à la porte de la grille.
— Que voulez-vous? lui dit la voix d'un homme qui veillait à cette porte.
— Je cherche mon mari, répondit Camille.
— Il n'y est pas, dit la rude sentinelle.
— Merci, dit Camille.
Singulier et caractéristique dialogue ! L'homme qui veillait répondit sous l'impression de sa consigne , consigne qui ne voulait pas laisser pénétrer les affections intimes dans ces ho-
pitaux où chaque lit pouvait devenir le théâtre d'un désespoir qui eût embarrassé la pitié égale qu'il fallait à tous les blessés, consigne qui eût laissé pénétrer Camille si elle avait répondu : J'apporte des linges aux blessés. Ce jour-là on n'acceptait que ce qui était fait pour tous. Singulier dialogue , disonsnous, où Camille répondit: Merci, comme déchargée d'une horrible crainte, et le cœur tellement plein de la sainteté de son projet, qu'il lui semblait qu'il dût rayonner autour d'elle et apprendre ce qu'elle voulait et qui elle était. C'était au point qu'à ce mot : il n'y est pas , elle ne pensa point qu'il eût fallu que cet homme la connût pour lui répondre si péremptoirement. Sans faire aucune de ces réflexions, Camille s'éloigna ; déjà elle avait tourné la Bourse et s'engageait dans la rue Notre- Dame-des-Victoires pour aller aux Petits-Pères, où elle savait que se trouvait une autre ambulance. Toujours c'étaient de pénibles obstacles à franchir, qui, sans rebuter Camille, la fatiguaient à son insu. Comme elle allait passer une barricade, deux hommes se croisèrent.
— Où allez-vous , dit l'un.
— A l'Hôtel-de-Ville porter celte liste des blessés et cette liste des morts qu'on a pu reconnaître.
— C'est une bonne précaution, dit l'autre; car, demain au point du jour, il faudra enterrer tous ces cadavres.
Ils s'éloignèrent et continuèrent chacun sa route.
— A l'Hôtel-de-Ville ! pensa Camille; oui, c'est là qu'il faut aller ; là , je saurai s'il vit , je saurai s'il est mort.
Après le spectacle effrayant qu'elle venait d'avoir sous les yeux , elle sentit que son courage suffirait à peine à feuilleter ces listes de morts pour y trouver un nom , et qu'il était au dessus de ses forces de feuilleter, pour ainsi dire, ces tas de cadavres amoncelés çà et là dans la ville, pour y trouver son mari... A l'Hôtel-de-Ville ! répéta-t-elle ; et, changeant soudai Dément la direction de ses recherches, elle gagna la rue Montmartre , la rue Montorgucil , la rue Saint-Denis.
164 LE CONSEILLES DÉTAT.
Dans ce centre de la ville, la marche de Camille était moins pénible. Des lampions posés à la crête des barricades, des chandelles allumées aux fenêtres , lui sauvaient la fatigue de l'obscurité ; mais, d'un autre côté, ces barricades qui , sur le boulevard , étaient à de grandes distances, se dressaient ici à chaque pas. Il semblait que le sol ondoyât en lames courtes et serrées. Camille les gravissait et les descendait intrépidement, long-temps légère par la fermeté même de sa marche ; mais lorsqu'elle fut sur le point d'atteindre le Marché des Innocens, déjà plusieurs fois elle avait trébuché et s'était aidée de ses mains et de ses genoux, pour franchir les obstacles qui l'arrêtaient. Elle s'était assise sur une borne , et le silence , la solitude, la fatigue la dominant, elle sentit fléchir son âme comme son corps, et se trouva le cœur douloureux d'un pressentiment de malheur. Cependant une vive clarté qui s'échappait d'un rez-de-chaussée, avec un murmure de voix , lui fit espérer un endroit où elle pourrait se reposer un instant , et peutêtre apprendre quelque nouvelle.
Camille se remit donc en marche et gagna la haute barricade derrière laquelle était le magasin éclairé et ouvert. Arrivée à sou sommet, elle vit que c'était un café où buvaient et mangeaient des gens de toute espèce, ouvriers, commis, étudians. Un mot, un nom , l'arrêtèrent aussitôt.
— Oui, père Launay, disait un Charbonnier en s'adressant à un vieillard qui l'écoutaitd'un air de triomphe; oui, Charles s'est battu comme un vrai crâne, il les descendait comme des moineaux.
Launay ! c'était le nom de la mère de Camille, Charles coin i de son cousin. Le café où , tout enfant , elle avait reçu des morceaux de sucre de la libéralité de son oncle , était agrandi, mais il avait gardé son enseigne , c'était encore l'estaminet du Pelil-Univers. Camille oublia que, depuis long-temps, depuis son enfance, elle n'avait revu son oncle que rarement; que, depuis son mariage , de Lubois avait écarté le plus possible
nïîVOLUTION. 16^
cette parenté de bas étage et de mauvais goût, et qu'elle-même, habituée à voir toute sa famille dans madame de Brémont et plus lard dans son mari, avait laissé faire celui-ci. Dans le désordre de ses idées, elle ne se rappela que ces noms qui avaient été amis de son enfance ; elle s'élança donc vers l'estaminet ouvert, et, oubliant les précautions qu'il fallait prendre pour descendre du sommet de cette barricade , elle posa le pied sur un pavé mal assuré, il se détacha de la masse, et Camille tomba affreusement en poussant un cri aigu. Son pied avait tourné, et lorsqu'elle se releva elle y sentit une violente douleur. On était accouru de l'estaminet , on entourait Camille, on rinlerrogeait : c'étaient quelques hommes du peuple , compatissant à toute peine physique, qui l'enlevèrent et la placèrent sur une chaise en lui offrant un verre de vin. Charles, attablé dans un coin où il buvait force petits verres d'eau-de-vie en racontant les exploits de la journée , vit entrer une femme et n'y prit point garde autrement que pour se lever, la regarder de loin et dire à son père :
— Tiens, voilà la bouteille d'eau-de-vie.
Le père Launay, au contraire , s'approcha de Camille , et l'ayant un moment considérée, recula, se rapprocha, et finit par lui dire d'un air stupéfait :
— Je ne me trompe pas... comment, c'est vous ?
— Oui, dit Camille pâle et brisée; oui, c'est moi.
— Eh ! mon Dieu! reprit Launay, que faites-vous dans ce quartier et à pareille heure?
— Je cherche mon mari qui est disparu depuis ce malin.
— Pauvre femme! murmurèrent toutes ces rudes voix qui l'entouraient. — Oui, continua le charbonnier, il y en avait ;uissi des bourgeois, des braves gens qui se sont battus. Comment qu'il est fait, votre mari?
— Il s'appelle M. de Lubois, dit Camille.
— Connais pas, reprit le charbonnier. Puis, élevant la voix : Y en a-t-il ici qui connaissent M. de I ubois?
— Moi, (lit Charles, je le connais et je l'ai vu il n'y a par. une demi-heure.
— Vous l'avez vu , Monsieur? s'écria Camille en voulant se lever, mais incapable de se soutenir sur son pied foulé.
— Hé bien , donnes-en des nouvelles à cette petite dame qui est sa femme, à ce qu'il paraît, dit le charbonnier.
Charles sauta par-dessus la table en s'écriant :
— Sa femme ! Puis se plaçant devant madame de Lubois : vous êtes donc ma cousine? ajouta-t-il.
— Oui , Monsieur, dit Camille ; et vous avez vu mon mari? Charles regardait Camille avec curiosité ; il considérait cette
élégante qui aurait pu être sa femme , devenue , à son dire , une grande dame qui méprisait ses païens. Un sourire de mauvais vouloir accompagnait l'inspection qu'il faisait de Camille.
— Oui , je l'ai vu , reprit-il , je l'ai vu , monsieur mon cousin, pas plus tard qu'il y a une demi-heure.
— Et il n'était pas blessé? dit Camille.
— Blessé de quoi? répliqua Charles en ricanant, blessé d'être resté tout le jour renfermé chez sa maîtresse?
— Sa maîtresse ! sa maîtresse ! répéta-t-elle ; c'est impossible.... impossible , vous vous trompez... vous ne le connaissez pas.
— Que si je le connais, dit Charles avec un air de colère concentrée; elle aussi , je la connais avant lui.
— Césarine! reprit Camille de plus en plus étonnée.
— Catherine Tochon, répondit Charles avec un nouveau ricanement plus sombre ; elle a aussi pris un beau nom comme tant d'autres.
Camille posa la main sur son cœur et baissa la tête , le yeux fixes, la bouche entr'ouverte , quelque chose d'anéanti
— Tiens , crièrent plusieurs voix, Catherine Tochon! la pe- <ile qui a tenu le comptoir ici il y a cinq ou six ans?
— Celle-là, dit le père Launay, ([110 cet imbécile de Chai les voulait épouser.
— Ah bien! elle lui en aurait t'ait voir, la Cocote, reprit une voix.
— C'est possible, répondit Charles; je l'ai aimée, voilà tout... et maintenant... enfin suffit.
— Maintenant tu en perds la tète, dit le père Launay : qu'aslu été faire chez cette?...
— Ah! mon père, dit Charles brutalement, n'en dites pas de mal , elle vous a fait gagner assez d'argent.
— Il est vrai , reprit le charbonnier, que jamais l'estaminet n'a été si achalandé ; y en avait des petits farauds d'étudians qui venaient tourner à l'en tour.
— C'est possible encore, dit Charles; mais ils se sont brûlé les doigts à la chandelle.
— Ouais ! dit le charbonnier, et ce grand avec qui tu l'es battu, et qui t'a planté un coup d'épée si soigné.
— M. Maurice..., dit Charles, oh! celui-là, je lui pardonne, parce qu'enfin c'est lui qui lui a fait son état et qu'il l'a mise au Conservatoire. D'ailleurs, aujourd'hui, tout est oublié. S'il m'a planté un coup d'épée dans le ventre, il m'a garanti hier d'un coup de lance qui m'eût piqué un peu plus avant; je l'ai laissé à l'Hôtel-de-VilIe, et il m'a promis de venir...
— Eh ! mon Dieu ! dit le charbonnier, elle se trouve mal , la voilà qui tombe de la chaise: un verre d'eau , quelque chose, allons!....
En effet Camille , frappée au cœur de cette révélation épouvantable, qui défaisait d'un mot tout le rêve qu'elle avait bàli durant tout le jour; Camille, à qui venaient ainsi coup sur coup tous ces noms qui entraient plus ou moins dans le désespoir de sa vie ; Camille se trouva prise d'un serrement froid et douloureux dans la poitrine, qui, se joignant à sa souffrance physique , la fit défaillir tout à fait. Pendant que le père Launay lui faisait respirer du vinaigre, et que l'attentif charbonnier lui glissait quelques gouttes d'eau dans la bouche, ou dit tout bas à Charles :
168 LE CONSEILLER DÉTAT.
— Comment vas-tu te vanter devant cette dame d'avoir vu son mari chez sa maîtresse? ça l'a troublée.
— Bah! répondit Charles, elle sait ce qui en est; d'ailleurs elle n'a que ce qu'elle mérite ; elle a voulu s'élever, elle nous a méprisés.... eh bien!... tant mieux.... ça apprendra aux autres à se tenir à leur place.
Camille était déjà assez revenue à elle pour avoir entendu ces odieux propos.
Honteuse de ce qu'elle avait espéré , indignée de ce qu'elle avait découvert, révoltée de ce que disait Charles, étourdie, presque folle de tout ce qui s'était passé en elle et de ce qui se passait autour d'elle, elle se leva avec une force désespérée, et dit, d'une voix qui mentait à ses paroles :
— Maintenant que je suis tranquille , je vous remercie , je puis rentrer chez moi.
Et comme elle se dirigeait en chancelant vers la porte pendant que le père Launay lui disait : — Nous ne vous laisserons pas partir comme ça... elle se heurta contre un homme qui entrait, et, sans doute elle serait tombée de nouveau , si le nouveau venu ne l'avait retenue dans ses bras.
Comme le coup léger qui frappe la capsule et fait détonner le fusil fortement chargé, ce faible accident détermiaa l'explosion de tout ce qui remplissait le cœur de Camille : ses larmes éclatèrent soudainement, elle se laissa aller dans les bras de cet homme, baissant la tète qu'elle cachait de ses mains et poussant de douloureux gémissemens. Camille était arrivée à un de ces momens où une douleur poignante, aiguè, multiple, mais mal comprise encore, et à qui la réflexion a manqué pour se reconnaître , s'échappe en exclamations et en cris confus comme elle.
— Mon Dieu, disait-elle, mon Dieu, mon Dieu.... oh! emmenez-moi.
Celui qui la soutenait, touten la conduisant vers un siège, demanda à voix basse quelle était celte dame. Launay lui répondit :
RÉVOLUTION. 16i)
— C'est ma nièce, c'est madame de Lubois.
— Madame de Lubois ! s'écria Maurice en relevant la tête de Camille et en la regardant fixement, ne pouvant associer dans sa pensée le nom de madame de Lubois avec le titre de nièce de M. Launay. Camille, à cette voix qu'elle avait entendue si rarement, qu'elle croyait l'ignorer, mais qui se trouva avoir gardé un écho dans son âme , Camille , à son tour, regarda Maurice, et ses larmes et ses sanglots s'arrètant soudainement, elle recula en s'écriant :
— Vous ! Monsieur !
Il y avait dans l'accent de madame de Lubois une terreur profonde , comme à l'approche d'un fantôme long-temps redouté et qui vient enfin.
Une supposition affreuse s'établit soudain dans la tête de Maurice. Madame de Lubois, à cette heure, chez un homme qui l'appelait sa nièce; venait-elle enfin, abandonnée qu'elle était de son mari, demander un asile à sa famille oubliée , et en était-elle repoussée avec dérision? Le regard que le jeune homme jeta sur le vieux Launay lui demanda tout cela , car Maurice tremblait de prononcer une parole qui frappât juste. Launay allait lui répondre lorsque Camille se hâta de dire ;
— Je me suis blessée en descendant cette barricade. Je venais voir mon oncle , Monsieur ; je l'ai vu , je vais retourner chez moi. Voilà tout. Si mon cousin Charles veut bien m'accompagner, il m'obligera.
— J'en suis désolé, dit Charles, mais on m'attend au corpsde-garde; on peut se battre encore demain malin, et je veux y être.
Maurice s'approcha de Camille, et lui dit, d'un ton qui avait quelque chose d'un triste reproche :
— Je vous aurais offert ce service, Madame , sans vous demander pourquoi vous étiez ici , et je vous l'offre encore.
— Acceptez, Madame, dit le père Launay; acceptez, c'esl un digne jeune homme.
170 LE CONSEILLER DÉTAT.
— Acceptez, reprit à voix basse le charbonnier, Charles est à moitié soûl. C'est plus convenable.
Ce mot, sorti de cette bouche grossière, sonna étrangement à l'oreille de Camille; l'avis de cet ouvrier, qui sentait que Camille serait mieux placée sous la protection d'un homme de son langage et de ses habitudes, lui donna à penser que son refus étonnait et pouvait dénoncer une raison secrète facile à deviner. Elle existait, cette raison secrète; mais Camille avait trop préjugé du discernement de ceux qui l'entouraient ; ils ne l'auraient certes pas soupçonnée; mais elle crut devoir la cacher à tous, comme elle eût voulu se la cacher à elle-même. Maurice lui faisait peur; cependant elle accepta, et répondit à Lambert :
— Pardonnez-moi , Monsieur, c'est une peine que je ne voulais pas vous donner.
— Mais vous êtes blessée, avez-vous dit, Madame? reprit Maurice. Une voiture , c'est impossible... un autre moyen...
— Une civière, dit quelqu'un.
Camille pâlit. Elle avait vu une civière occupée place de la Bourse , et il lui vint au cœur la crainte de Juliette, condamnée à se coucher vivante dans une tombe.
— Elles sont toutes prises pour les blessés , répondit une voix.
— Ce n'est rien , dit Camille , je marcherai , Monsieur : je suis forte, j'ai du courage.
Maurice regarda son pied.
— Vous ne feriez point deux cents pas ainsi.
— Cependant, s'écria Camille, je veux partir... je .e veux... je... il le faut absolument, Monsieur... venez. Il faut que je sois chez moi avant que mon mari...
Elle s'arrêta. Maurice devint plus pâle , il ne savait que penser et n'osait s'informer. Pour qui donc est-elle sortie? se disait-il. Cependant il voyait Camille résolue.
— Permettez, Madame, reprit-il; en entourant le pied et
la cheville de bandes très serrées, la douleur sera moindre el le pied plus ferme.
— Oui , oui , dit Camille , faites et hâtez-vous , je vous prie.
Elle s'assit , elle était plus calme ; et pendant que Maurice , à genoux devant elle, serrait son pied avec force, Camille causait avec son oncle, lui parlait de sa fortune que celui-ci disait avoir portée plus haut qu'elle ne croyait peut-être.
— Je puis donner deux cent mille francs à Charles, disaitil; il aurait la femme qu'il voudrait, mais il me tourmente bien avec celte petite...
— Cela finira, répondit Camille en l'interrompant.
— Oh ! c'est une rusée coquine , reprit le vieux Launay, vous en savez quelque chose aussi. Enfin, enfin... Dieu est juste...
— Oui, répondit Camille en baissant la tête, Dieu est juste.. . Il devrait l'être du moins.
En parlant ainsi elle vil qu'elle avait oublié son pied sur le genou de Maurice, et le retira vivement.
— Essayez , Madame, lui dil Lambert, essayez si vous pourrez marcher.
— Très bien, répondit-elle en se levant. Adieu, mon oncle, adieu. Venez me voir... venez...
— J'irai , repartit le vieux oncle , j'irai. Prenez-en bien soin, M. Maurice.
Et lorsqu'elle sortit tout le monde se leva et la salua d'un air d'intérêt.
Quand ils furent à quelques pas de la porte, Lambert dil à Camille :
— Si vous voulez, nous suivrons la rue Saint-Denis jusqu'au boulevart; une fois là, notre marche sera assez libre et deviendra moins fatigante pour vous.
— Comme vous vomirez , Monsieur, répondit Camille froidement; je vous suis.
— Prenez mon bras, Madame.
— C'est inutile, vous devez vous-même èlrc fatigué; je vais vous suivre.
Maurice se soumit sans insister et marcha devant madame de Lubois; il avait pris une lanterne et éclairait chaque pas qu'elle faisait, en lui montrant les endroits où elle aurait pu trébucher. Ils allèrent ainsi quelque temps et franchirent plusieurs barricades , occupés seulement de l'endroit où ils posaient leurs pieds. Camille faisait de violens efforts pour cacher la douleur que lui causait son accident. Cependant, avant qu'ils eussent atteint le haut de la rue Saint-Denis , elle demanda à se reposer un moment et s'assit sur une borne. Maurice demeura debout devant elle; ils étaient tous deux silencieux. Camille souffrait : et Dieu seul peut dire pourquoi , parmi toutes ses douleurs, la présence de Maurice lui était la plus poignante. Le silence continuait. Camille comprit que la pensée de tous deux allait trop vite , elle l'interrompit pour ramener l'attention de chacun à des banalités d'usage.
— Combien je suis désolée, dit-elle , de vous imposer celle fatigue , Monsieur ! j'abuse de votre obligeance.
— Vous souffrez beaucoup, lui dit Maurice, sans répondre à ses excuses; une fois au boulevart, vous n'aurez plus d'efforls à faire.
— Sans doute, dit Camille. Eh bien! allons, remettonsnous en marche.
Elle quitta sa borne et chancela au premier pas.
— Prenez mon bras , dit Maurice.
Camille s'y appuya sans s'excuser, vaincue qu'elle était par la douleur : il lui vint des larmes aux yeux. Pourquoi donc avait-elle remords de ce qu'elle faisait? Pourquoi prenait-elle en elle-même la résolution de ne jamais revoir Maurice?
Ils marchèrent ainsi quelque temps encore et arrivèrent au boulevart. Durant ce trajet, on eût dit que Camille , confiante dans la résolution qu'elle avait prise pour l'avenir, se croyait
REVOLUTION. 1 io
autorisée à accorder davantage au présent. Ainsi celait avec moins de retenue qu'elle se livrait aux soins attentifs de Maurice; elle s'appuyait sur lui, et se laissait soutenir dans les passages difficiles. Lorsqu'ils furent sur le boulevart, Maurice lui dit :
— Maintenant, Madame , dans une heure vous serez chez vous , prenez un instant de repos
La voix de Maurice était haletante en parlant ainsi ; et , comme Camille s'assit sans lui répondre , il se plaça lui-même sur quelques pavés près d'un pot-à-feu qui flambait encore , et posa sa tête dans ses mains. Alors Camille osa le regarder à celte sombre lueur qui l'éclairait sinistremenl. Ses vêtemens étaient en désordre, sa tète nue , et sur ses mains il y avait du sang ; il coulait de profondes écorchures qu'il s'était faites en dérangeant des pavés pour rendre quelques endroits plus aisés à franchir. Camille osa donc le regarder, et ne put s'empêcher de penser alors à cet homme qui, le premier, avait jeté le désespoir dans son cœur, mais dont elle avait trouvé si souvent la parole prête à la protéger, et qui aujourd'hui lui servait de guide. Misérable service , à la vérité , et qui pourtant avait quelque chose d'étrange et de solennel , renfermé qu'il était, par la délicatesse de Maurice, dans les termes d'une action ordinaire, sans que celui-ci demandât à Camille ce qui l'avait appelée hors de chez elle , sans qu'il laissât échapper un mot de ce qu'il savait si bien de ses douleurs. Camille le regardait , et mille pensées se succédaient en elle , à la vue de cet homme qui lui était presque inconnu , et voici ce qu'elle se disait : — Quel est cet homme dont la vie est si vulgaire, qu'elle se passe comme celle de tant d'autres de son âge, et qui cependant porte en lui quelque chose de différent et de redoutable? Il me connaît, il sait ma vie, il la sait peut-être mieux que moi-même... pourquoi ne me dit-il rien?... S'il me disait un mot de moi, je lui montrerais que cela me déplaît; s'il se vantait de m'avoir défendue , je lui apprendrais que je
174 LE CONSEILLER DÉTAT.
suflis à me faire respecter... Quelle pensée a-t-il sur moi? pourquoi est-il triste?... pourquoi ce profond soupir à pressent? Il cherche pourquoi je suis ici. Je puis bien le lui dire... Oh ! à lui?... non, non, il s'en ferait un droit; il ne faut pas qu'il sache ce que j'ai rêvé et ce que j'ai trouvé au bout de mon rêve. Voilà pourtant ce que j'avais espéré d'un autre! lui qui est là devant moi , il l'a fait! c'est un homme fort et digne, et peut-être personne ne s'enquiert de ce qu'il est devenu; méconnu peut-être aussi, me donnant à moi, qui ne suis qu'une âme étrangère à la sienne , me donnant cette heure où il semble qu'on poserait avec tant d'orgueil sa tête sur les genoux d'une femme... et c'est à peine si je l'en remercie!... Je serai donc comme toutes les autres femmes pour lui , je ne l'aurai pas compris... Ne suis-je pas ingrate ! Que pensera-t-il de moi, de moi... de ma conduite envers lui, de ma présence chez mon oncle? Oh ! s'il allait s'imaginer quelque chose de honteux ! Non ! ce serait indigne de lui , ce serait mentir à ce qu'il a de généreux ! D'ailleurs il saura la vraie raison de ce qui m'arrive, il retournera chez Launay, j'en suis sûre... pourvu qu'il ne rapprenne pas de moi, c'est tout ce que je veux... Mais comme il demeure immobile ! la fatigue l'accable aussi, le malheureux!... Mon Dieu! je suis sûre qu'il souffre... peut-être pour moi... ah! que vais-je penser... Allons, il faut repartir.
— M. Lambert , dit-elle vivement.
Maurice se leva. Les dernières lueurs du pot-à-feu vacillèrent au mouvement qu'il fit; elles éclairèrent son visage : il était pâle et souffrant.
— Je suis à vos ordres , Madame, dit-il humblement.
— Mon Dieu ! dit Camille attendrie de l'expression de résignation qu'il y avait dans ses traits , laissez-moi vous épargner une plus longue fatigue, maintenant je rentrerai seule; voilà le jour qui vient, et je n'ai plus rien à craindre.
— El peut-être , avec le jour, dit Maurice do hommes qui
se sont cachés tant que la rue était un danger. Qui sait s'ils n'y promèneront pas dans une heure leur insolence et l'insulte à la faiblesse , force de la lâcheté? Nous sommes déjà au lendemain de la victoire.
— Le croyez-vous? dit Camille ravie d'un sujet de conversation qui pouvait rester indifférent entre eux.
— Madame, dit Maurice, j'en suis sûre. Le jour qui vient de se passer nous a donné en quelques heures l'argument de l'histoire de l'avenir. Le matin, nous étions à l'Hotel-de-Villc les premiers arrivés; le jour commençait comme à présent, et Ton se battait encore. Nous sommes allés où l'on se battait, et quand la victoire a été décidée , et que nous sommes retournés à cet Hôtel-de-Ville dont nous avions ouvert les portes avec la pointe de nos baïonnettes , elles se sont trouvées fermées pour nous; il y avait déjà des maîtres de la maison avec des antichambres où il fallait attendre , et des valets pour nous y retenir ; il y avait déjà des cabinets ministériels où l'on obtenait audience.
— Et cela vous rendait triste sans doute? dit Camille.
— Non , dit Maurice naturellement; je n'y pensais pas , je... Remettons-nous en marche, Madame, l'heure se passe.
Camille essaya de faire quelques pas , seule , sans prendre son bras qu'il ne lui offrit pas. Il était en avant et marchait sans regarder à ses côtés. Cependant on voit sans regarder; il s'aperçut qu'il manquait une ombre près de lui ; il se retourna : il vit Camille appuyée à un arbre; il courut à elle...
— Oh ! lui dit-il avec un cri de repentir, oh ! pardonnez-moi, j'ai cru que vous ne souffriez plus.
— Laissez-moi , Monsieur, dit Camille faiblement, c'est une odieuse charge que je vous impose... En vérité... je vous le jure... j'arriverai très bien... seule chez moi.
Et, en parlant ainsi , elle pliait sous elle-même.
— Ah ! je mérite que vous me parliez ainsi , je vous ai aoantlonnée , Madame; je ne le devais pas, moi...
— Vous? reprit Camille avec étonnemcnt.
— Madame ! Madame ! s'écria Maurice avec une singulière exaltation... venez , marchons... par pitié, ayez du courage... marchons.
Il prit son bras pour l'entraîner, et elle le suivit rapidement, plus rapidement qu'ils n'avaient encore marché ; ils allèrent long-temps ainsi et parcoururent tout l'espace qui sépare la porte Saint-Denis du boulevart Montmartre. Comme ils allaient franchir les arbres qui le barraient à cet endroit , Camille , haletante, s'arrêta.
— Je ne puis, dit-elle, je ne puis aller plus loin...
Et son bras échappant à celui de Maurice , elle tomba tout à fait par terre ; Maurice se jeta à genoux à côté d'elle, et d'un ton désolé , d'un ton qui accusait un remords, il s'écria :
— Oh! je suis indigne, Madame, pardonnez-moi encore... C'est que... je voudrais vous remettre bientôt dans votre maison , car enfin la nuit se passe... l'heure à laquelle votre mari doit rentrer est sonnée , et... vous devez craindre...
— Et pourquoi me croyez-vous donc sortie? s'écria Camille en se dressant sur son séant.
— Mais! fit Maurice interdit... je ne sais... je n'ai pas le droit de le savoir...
— Oh ! reprit Camille en se laissant aller à ses larmes, c'est affreux... ah!... c'est horrible!
— Non , je ne crois rien , dit Maurice , rien dont M. de Lubois doive s'irriter...
— Mais c'est pour lui, Monsieur, s'écria Camille à travers des larmes et des sanglots, pour lui que je suis sortie, parce que je l'ai cru blessé, mort!... Et savez-vous ce que j'ai appris?... c'est qu'il était chez sa maîtresse, Monsieur : et voilà «pic vous me dites maintenant... Je ne sais ce que vous me dites... mais c'est affreux... Laissez-moi... laissez-moi mourir ici ; un mendiant aura pitié de moi , Monsieur : laissez-moi.
— Oh! dit Maurice toujours à genoux , méprisez-moi , Ma-
daine, méprisez-moi, vous ne pouvez me comprendre... Un moment j'ai été fou , un moment j'ai cru que ce qu'il y a de plus pur sur la terre avait été vaincu par la douleur... j'ai cru.. . niais qu'importe... ce n'est pas à d'autres qu'à vous que j'ai montré jamais mes soupçons; ils sont demeurés dans ce cœur qu'ils dévorent. Je n'ai rien à vous dire pour m'excuser... d'ailleurs je puis souffrir, cela ne vous regarde pas.
En parlant ainsi la voix de Maurice se troublait, elle devenait haletante , entrecoupée. Camille frissonnait en l'entendant... elle comprenait trop le désespoir qu'il sentait d'avoir mal pensé d'elle... elle avait peur de celte émotion dont Maurice n'était plus le maître. Un bruit léger les interrompit : à côté d'eux une porte s'était ouverte et fermée ; un homme en sortait. Maurice se dressa entre lui et Camille qui cacha sa tète sur ses genoux.
— Ah ! c'est vous, Lambert, dit de Lubois... que faites-vous la à cette heure?... Pardon... une femme... blessée peut-être... voulez-vous que je vous aide?
— Non, dit Maurice à voix sourde , laissez... ne l'approchez pas.
— Comme vous voudrez , dit Alphonse... Adieu ; il faut que je rentre. Imaginez-vous que j'ai été tout le jour chez celte folle de Césarine, pour l'empêcher de courir les rues à travers toute cette bagarre... Adieu... ma femme est peut-être inquiète... je me sauve.
11 sauta légèrement par dessus la barrière au pied de laquelle gisait Camille. Maurice, épouvanté, n'osait se retourner vers elle... Quand il lui parla, elle ne répondit pas; quand il la toucha, elle était tout à fait immobile, elle était évanouie. Que faire ?
Il essaya de la rappeler à elle; mais tout secours lui manquait; mille idées affreuses lui passèrent par la tête. Oh! s'il allait offrir ce corps froid et inanimé aux yeux de sa rivale, peut-être lui donnerait-il un remords... Mais non, le cœur de
cette créature étant gangrené à fond, elle eût ricané! le ricanement, cette épouvantable insulte à tout noble malheur !... C'est aux pieds de son mari qu'il faut la porter, se dit-il... lui , il a le monde au moins pour conscience.
11 voulut le faire, et, s'armant d'une force surhumaine, il enleva Camille dans ses bras, gravit les barricades et marcha droit devant lui avec une sorte de fureur. Il alla comme si, depuis trois jours, il n'avait pas été debout, sans cesse et sans repos, comme s'il eût porté un enfant. Cependant le mouvement, la fraîcheur du matin ranimèrent un peu Camille : un sentiment confus de son être lui revint, sans qu'elle pût comprendre pourtant où elle était , ce qui lui était arrivé et le mouvement qui l'emportait. D'abord il lui semblait être dans un tourbillon de combat qui l'entraînait; c'était un mort qui s'était levé et qui la tenait embrassée... c'était Charles Launay, puis son mari... enfin Maurice... Cette pensée devint à la fois plus claire et plus confuse : c'était Maurice, sanglant, blessé pour s'être mis entre elle et son mari qui avait voulu la tuer; il avait été frappé , et le sang ruisselait sur son visage ; il était mort, et cependant il l'emportait pour la soustraire à Alphonse qui la poursuivait... Le hasard de la marche fit que les mains de Camille , qui cherchait déjà à se soutenir, s'appuyèrent sur le front de Maurice ; il ruisselait de sueur. Cette chaude humidité réelle, jointe à cette pensée fantastique de sang qui tournait dans l'imagination de Camille , la réveilla en sursaut; elle se redressa dans les bras de Maurice, et s'écria :
— Ah! il vous a tué... il vous a... Puis elle reprit en se dégageant avec terreur de ses bras : Ah ! c'est vous, Monsieur... c'est vous... Pourquoi m'emporter ainsi?...
Maurice la laissa échapper de ses bras.
— Vous voilà à la porte de votre maison, lui dit-il... vous étiez évanouie... et...
— Je me souviens maintenant, dit Camille... je me souviens.
Elle s'arrêta , Maurice avait fait un effort désespéré ; sa poitrine battait avec violence , sa respiration haletait courte et intense; le jour, qui venait, éclairait l'affreuse pâleur de son visage ; il ne répondait rien. Camille ne savait que dire à cet homme qui l'avait si noblement secourue ; elle ne savait comment le remercier, elle se taisait aussi devant lui , elle le regardait avec pitié et terreur ; elle le devinait et craignait de l'entendre : la pitié lui disait qu'elle ne pouvait pas ainsi quitter cet homme, et sa terreur, qu'elle devait le quitter ainsi... Le premier de ces sentimens fut le plus fort. Mais , craignant à la fois d'être trop reconnaissante et de ne pas l'être assez , elle l'interrogea au hasard , et lorsqu'elle eût dû lui adresser un remercîment, elle lui fit d'une voix troublée cette étrange question :
— N'avez-vous rien à me dire ?
— Rien qu'à vous demander pardon du délire qui m'a porté à vous soupçonner...
— Et ! pourquoi ! reprit Camille, pourquoi ce délire?
— C'est que j'étais jaloux, répondit Maurice d'une voix mourante et en la regardant fixement.
Camille se recula à ces mots, les yeux fixés à son tour sur la pâle figure de Maurice. Elle fit de même les quelques pas qui la séparaient de sa porte, toujours en reculant, toujours les yeux attachés aux yeux de Maurice : elle frappa , la porte.s'ouvrit ; Camille entra et la porte se referma , sans que son visage eût quitté son expression d'étonnement, de terreur et de désespoir; car elle venait de lire à la fois dans le cœur de Maurice et dans le sien.
On était déjà aux premiers jours de septembre , on avait mis une nouvelle enseigne à la monarchie, et celle-ci , comme tout magasin qui ouvre sur nouveaux frais , promettait aux chalands de leur donner un assortiment de lois et de libertés superfines au plus juste prix et d'un excellent user. Ce que Ton a tenu des promesses de ces magnifiques prospectus ne regarde pas ce livre, et c'est seulement comme date que nous les rappelons.
A cette époque, dans la maison de de Lubois, deux explications avaient lieu à la fois, l'une dans le cabinet du notaire, l'autre dans la chambre de Camille, la première entre Alphonse et Camizard , la seconde entre le vieux Launay et sa nièce.
— Oui, disait Camizard, je ne pense pas que cela vous gêne , ainsi je vous serai fort obligé de mettre très prochainement à ma disposition les deux cent mille francs que je vous avais prié de me placer , il y a deux mois.
— Quand il vous plaira , répondit Alphonse en jouant l'indifférence; mais est-ce que vous êtes de ceux qui s'imaginent que la révolution de juillet fera faire faillite à la France ?
— Moi ! c'est un événement que j'ai prévu depuis bien longtemps et que je considère comme le point de départ d'une ère de véritable prospérité pour le pays.
— Serait-ce donc que vos opinions bien connues vous font
craindre une destitution , cl que vous voulez suivre les Bonibons en Angleterre.
— Mes opinions ! dit Camizard d'un air étonné , mes opi nions sont celles de tout honnête homme. J'ai servi l'empire tant qu'il a fait au dehors la gloire de la France et sa fortune au dedans; j'ai accueilli la restauration, parce qu'elle nous ramenait une paix nécessaire à nos familles et à nos industries ruinées ; j'aime et je sers la révolution de juillet, parce qu'elle nous promet les libertés pour lesquelles nous sommes enfin assez mûrs aujourd'hui. En ètes-vous, mon cher de Lubois, à cette sottise d'opinion inamovible qui s'attache à un homme ou à une famille, se voue à eux et les suit dans quelque route qu'ils prennent, bonne ou mauvaise? Ces fidélités, croyez- !.jiOi, ne servent qu'à deux espèces d'hommes, les niais ou les fripons. Les honnêtes gens sont fidèles à leur pays avant tout: si on refuse mes services je me retirerai ; mais je les crois déjà acceptés.
— Vous les avez donc offerts ?
— C'était mon devoir. •
— Pourquoi donc alors retirer vos fonds? Les placemens sont difficiles , répliqua de Lubois qui discutait pour savoir si c'était méfiance de sa solvabilité qui faisait agir Camizard, plutôt que pour connaître l'emploi qu'il voulait faire de ses capitaux.
— Que voulez-vous, dit le conseiller d'État, je suis pris de la maladie de la propriété , j'en trouve une à ma convenance, à une trentaine de lieues de Paris, et je crois que je puis faire une bonne affaire.
— Soit , reprit le notaire : quand vous convient-il de rentrer dans vos fonds ?
— Mais le plus tôt possible; si vous voulez, je passerai après-demain.
A ce mot, de Lubois avait pâli ; Camizard s'en aperçut ; mais, malgré les soupçons qui avaient amené sa demande el que con-
firma lo trouble d'Alphonse , il ne montra rien de ses craintes. Forcer de Lubois à avouer qu'il était gêné , c'était se mettre dans la nécessité de rompre avec lui en se montrant exigeant, ou de se prêter à des arrangemens si le notaire en proposait. Le conseiller d'État en continuant à traiter de Lubois comme s'il n'eût pas douté du bon état de ses affaires, prévenait ce double danger. Il connaissait la vanité d'Alphonse : elle eût peut-être cédé, vis à-vis de Camizard, à des alarmes hautement manifestées ; mais, en présence de cette confiance, elle n'avait garde de faire le premier pas. Ce fut donc malgré sa résolution d'atermoyer avec le conseiller d'État que de Lubois lui répondait :
— Hé bien, ce sera pour après-demain.
Camizard savait de science certaine que les affaires de de Lubois étaient tout au moins embarrassées. Les riches familles du haut faubourg, soit par crainte véritable, soit par mauvais vouloir contre la révolution de juillet, retiraient leurs fonds de toutes les caisses où elles les avaient déposés ; de Lubois avait eu sa bonne part de tous ces remboursemens. Les premiers avaient été faits sur l'heure, mais les autres avaient souffert des délais; il avait fallu parler de placemens faits sans l'autorisation des dépositaires, de prêts qui demandaient quelques jours pour rentrer; cependant tout avait été couvert, les fonds des uns servant sans doute à payer les autres. Camizard, qui était absent de Paris durant les premiers jours de la révolution , fut averti chez madame de Brémont delà tactique du noble faubourg. 11 revint à Paris pour s'y conformer. En y arrivant, il apprit le second mot d'ordre du parti, c'était de ne se mettre d'aucun emploi. Cela servait à la fois à voir comment iraient les affaires, et, au besoin, à les empêcher d'aller. Pans les premiers momens de la révolution de juillet, de Lubois avait chanté ses louanges, et ses nobles cliens , sans paraître y trouver r/'en à redire, n'avaient pas laissé de l'en punir par les | >« •■ c asinualions malveillantes mie permettaient les
UNE AFFAIRE. i&7j
retards iln notoire. Camizard était donc arrive véritablement
alarmé encore : ce n'était, pas sans raison. De Lubois avait l'ait des perles considérables en spéculant pour son propre compte sur les terrains ; d'abord il les avait dissimulées, grâce à cette masse de fonds qui se succèdent et se remplacent dans la caisse d'un notaire en crédit. * De Lubois eût pu même les réparer par une rigoureuse économie, en restituant à la caisse les emprunts qu'il lui avait faits; mais ses dépenses pour Césarine avaient considérablement augmenté le déficit, et il en était à devoir plus qu'il ne pouvait rendre, lorsque Camizard redemanda ses fonds. De Lubois avait pensé qu'en qualité d'ami, le conseiller d'État serait accommodant. Alphonse établit ses comptes; il vit qu'en remboursant Camizard il demeurait complètement sans ressource pour restituer les autres dépôts qui pouvaient chaque jour être réclamés, et, en désespoir de cause, il se décida à s'ouvrir à Camizard et à lui demander du temps. Pendant qu'Alphonse faisait ces tristes réflexions dans son cabinet , voici ce qui se passait dans la chambre de sa femme.
Camille était encore étendue sur sa chaise-longue. Devant elle deux lettres étaient ouvertes. L'une était d'Alicia et venait de Rome : la jeune artiste annonçait son retour en France. L'autre était d'Antoni ; il avait obéi à Camille, et lui en envoyait la preuve. Cette preuve était une lettre de Césarine, où se trouvaient des manières de parler d'amour qui avaient plus d'une (ois fait rougir Camille. Depuis un mois Antoni avait
1 Faut il expliquer à nos lecteurs comment cela peut se faire? Le voici : Je suppose un notaire qui reçoit cent mille francs poulies placer sur hypothèques. Il s'en sert pendant trois mois pour ses affaires sans trouver un placement convenable, et il les perd. Lorsqu'il faut en finir, le placement se trouve; mais, comme les cent mille francs ont été dévorés, on prend les fonds des dépositaires irai ont été reçus après ces cent mille francs ; on remplace ceux-ci par ceux qui viennent ensuite, et, avec un peu d'habileté, on peut faire durer cela très long temps. On comprend comment notre notaire se trouve au bout de son rouleau.
frappé vainement à la porte de madame de Lubois. Renfermée dans son appartement, elle se refusait à toute visite, sous prétexte d'une grave indisposition. Celle indisposition était la foulure qu'elle s'élait donnée dans la nuit du 20 juillet cl dont elle souillait encore.
Rentrée dans sa maison, Camille avait trouvé ses domestiques concertant une réponse à faire à M. de Lubois sur la disparition de sa femme. Alphonse était remonté chez lui par un escalier dérobé, et n'avait pas encore quitté son appartement pour rassurer Camille. Madame de Lubois, les trouvant assemblés, s'informa si son mari l'avait demandée. Lorsqu'elle apprit, par leur réponse, qu'il n'était pas encore venu chez elle, elle leur recommanda de se taire sur sa sortie, et, courant dans sa chambre, elle se déshabilla rapidement et se mit dans son lit. Tout cela fut fait, à proprement dire , sans réflexion, mais sous l'empire de cette indignation que lui causait la conduite d'Alphonse, sous l'empire du dernier mot de Maurice. Camille n'avait à ce moment ni le temps de prendre une résolution, ni la force d'avoir une scène avec son mari. Elle crut, en se taisant , se mettre à l'abri des récriminations imprudentes auxquelles sa colère pourrrait se laisser emporter, et puis, il faut le dire, elle était arrivée à cette lassitude du corps et d'esprit, où l'on paierait de sa vie quelques heures de repos.
Ainsi, quand son mari entra dans sa chambre, elle le reçut simplement. Mais Alphonse ayant remarqué son air de souffrance lui en demanda la cause. Elle répondit la moitié de la vérité : elle dit que, poussée par une folle curiosité, elle avait essayé de sortir, et qu'à la première barricade qu'elle avait rencontrée, elle s'était foulé le pied. La vanité de de Lubois devina un peu de l'autre moitié delà vérité, car il reprit : — Quoi, c'est par simple curiosité que vous êtes sortie ?
— Par simple curiosité, répondit Camille.
Oh! la pauvre femme, pensa Alphonse avec une vanité à
souffleter, clic ne veut pas m'avouer que c'est pour moi. Allons, il faut lui pardonner, car véritablement je suis un indigne trompeur.
Dans cette disposition d'esprit, il demeura assez long-temps à côté de sa femme , et daigna presque excuser son absence, en lui faisant le récit de toutes les belles choses qu'il avait vues ou faites. Tout le pouvoir de Camille sur elle-même suffit è peine à lui faire garder le silence pendant les impudens récits de de Lubois. Elle crut avoir beaucoup gagné sur ses emportemens , et s'être montrée généreuse envers son mari, en ne lui criant pas à chaque parole : Mensonge ! détestable mensonge ! L'imprudente ne vit pas qu'elle le laissait se dégrader vis-à-vis d'elle en l'écoutant, tandis qu'il ajoutait à tous les vices qu'elle avait à lui reprocher le dernier et le plus méprisable de tous aux yeux d'une femme , le vice de la vanterie en fait de courage. Parce que , dans les premiers mouvemens de dégoût que lui inspira Alphonse par ses lâches fanfaronnades, elle ne reporta pas sa pensée sur l'homme qui venait de la secourir et qui avait donné tant de preuves de ce courage, elle oublia qu'un jour elle ferait cette comparaison, que Maurice grandirait à ses yeux de tout l'abaissement où descendait son mari.
Alphonse, piqué du peu d'effet qu'il produisait, se retira mécontent; Camille demeura seule avec tout ce qu'elle avait de pensées confuses. Le lendemain, quand elle songea à l'explication qu'elle voulait avoir avec son mari , elle recula devant l'idée de lui dire en face : « Vous m'avez menti. » C'est un sentiment commun à toutes les âmes élevées de ne pas oser trop humilier les plus coupables. Elles sentent, qu'en leur montrant combien ils ont mérité tous les mépris, on peut leur arracher ce reste de pudeur qui les empêche de se parer de leurs vices. Camille ne voulut pas ramener cette scène où Alphonse, accusé d'avoir eu une maîtresse, avait hautement répondu que c'était vrai. — Mon Dieu, se disait-elle, si je lui
IBo LE CONSEILLER D'ÉTAT.
disais ce que je sais, peut-être s'en vanterait-il... et alors... alors... je le mépriserais. Camille le méprisait déjà.
Elle passa ainsi tout un mois entre les douleurs de son incertitude sur la conduite qu'elle avait à suivre, et les souffrances très-vives de sa blessure ; son mari , également occupé de ses affaires, qui devenaient difficiles, et de ses plaisirs sans frein, la voyait à peine quelques minutes par hasard. Ce fut donc tout un mois de solitude pour Camille, où elle eut le loisir du jour pour penser tristement, les heures d'insomnie pour subir la pensée fiévreuse qui s'empare aiors de nous. Ainsi, durant le jour, la conduite de Maurice, sa dernière parole, lui venaient à l'esprit : — Il m'aime, se disait-elle, il l'a dit: mensonge, ou plutôt calcul ; il sait ma position et veut en profiter. Cependant son accent était vrai. C'était le cri du torturé à qui son extrême souffrance desserre les lèvres , et qui laisse échapper sa plainte contre la volonté de son âme... Oui, il m'aime... Et puis, toute sa conduite à mon égard... je n'en puis douter... il m'aime. Indigne amour ! celui d'un homme mêlé à ces intrigues où mou mari se perd , celui d'un homme peut-être sans honneur !... C'est mon mari qui me l'a dit; s'il l'avait calomnié... rien ne m'assure qu'il m'ait dit vrai... Il y a dans cet homme quelque chose de si élevé... Allons, que m'importe tout cela : qu'il m'aime ou ne m'aime pas, qu'il soit digne d'estime ou de mépris, je ne le reverrai jamais ! jamais !... Alors elle prenait un livre, lisait, et forçait son attention à s'attacher hors d'elle-même.
Mais quand venait la nuit, quand venaient ces heures fatigantes passées sur un lit brûlant et sans sommeil, alors l'image de Maurice se dressait à son chevet. Cette image la regaru\iii fixement, elle lui répétait d'une voix lente et creuse ce mot : 1c suis jaloux! elle lui tenait mille discours, elle lui disait : — Je t'aime; voilà long-temps que tu le sais, et tu l'as devine au premier jour où tu me rencontras entre toi et la rivale ; lu l'as appris par ions ceux qui le disaient comment je prenais
UNE AIFAIltE. 187
partout la défense; lu l'as vu quand je t'ai souk nue dans la
course pénible Je te l'ai dit lu lésais, je t'aime et
toi, dans Ion cœur, tu m'aimes aussi lu te débats lu
cherches un asile, et lu n'en as plus. Viens, viens
El Camille alors se levait sur son séant pour échapper à celle fantastique interrogation, où elle-même se faisait ces questions sous la figure de Maurice; elle quittait son lit, ouvrait ses fenêtres en croyant refroidir sa pensée aux fraîcheurs de la nuit ; elle s'inondait la tête et le visage , et, le corps glacé , elle essayait d'un sommeil où Maurice revenait encore.
Alors, c'étaient des rêves affreux.... c'étaient les combats de juillet c'était du sang, où gisait son mari, où gisait Maurice, où elle tombait aussi, poussée par Césarine. Elle s'éveillait en sursaut, ne sachant où fuir la veille, où fuir le sommeil ; alors elle pleurait, et les larmes, celte sainte rosée du ciel , la calmant un peu , elle gagnait une heure de repos et d'oubli , et s'éveillait pour recommencer.
Son indisposition , qui, seule , eût été une souffrance aiguë, devint, parmi tous ces tournions, une maladie fâcheuse, lu mois sullil à maigrir Camille , à creuser ses joues et ses yeux. Souvent, et lorsqu'on lui remettait les cartes de visite laissées à sa porte, elle désira y trouver celle de Maurice. Ce n'était pas pour avoir une attention de lui , c'était pour avoir le droit de lui en vouloir; c'était pour trouver, dans cette hardiesse à se présenter chez elle , une sorte de déclaration qu'il espérait quelque chose de l'aveu qu'il avait fait; et , devant celle espérance, Camille se fût trouvée forte; elle l'eût tournée en insulte pour sa verlu, elle se fût réfugiée dans son orgueil. Mais rien n'était venu; Maurice ne's'était pas présenté. Ce n'était pas lui quelle avait à combattre, c'était elle-même: la lutte était bien plus terrible.
Le matin du jour où Camizard avait redemandé ses fonds à de Lubois, Camille avait reçu la lettre d'Alicia qui lui annon çail son prochain retour , et celle d'Antoni qui lui envoyait le
18S LE CONSEILLER DÉTAT.
billet de Césarine. Elle pensait à l'usage qu'elle pourrait m faire maintenant, et avait prisa peu près la résolution d'attendre le retour d'Alicia pour se concerter avec elle, lorsque ses réflexions furent interrompues par une singulière visite. C'était celle de SI. Launay. Le brave homme était entré bien plus embarrassé du regard impertinent du domestique qui l'annonça, que de l'accueil qu'il recevrait de sa nièce.
— Quoi ! c'est vous! lui <iit Camille en lui tendant la main ; combien je vous remercie de votre visite !
— Il n'y a pas trop de quoi, parce que je viens un peu pour vous demander un service.
— Je vous le rendrai, si cela m'est possible. Asseyez-vous et causons.
— Je me serais bien adressé à votre mari, ditLaunay ; mais, outre que nous n'accordons pas ensemble, il aurait fallu lui dire des raisons que vous entendrez bien mieux.
— Voyons, répondit Camille, à défaut d'intelligence, je vous promets ma bonne volonté.
— D'abord , il faut que vous sachiez que Charles a quitté sa place d'inspecteur des postes que je lui avais obtenue, c'est à dire achetée; parce que, voyez-vous, il y en a un las que le gouvernement voulait destituer de leur place, et qui ont donné leur démission moyennant quibus ; si bien que j'en ai eu une pour Charles. Ça lui allait : toujours sur les grandes roules : il aime les chevaux, le train, il faisait les cent diables; mais, bernique, ça n'a duré qu'un mois ; il a quitté, et voilà mes douze mille francs enfoncés. C'est honnête comme ça ; mais c'est pas assez pour monsieur, et, sous prétexte qu'il sait que j'ai de l'argent comptant, il me persécute pour lui donner une dot.
— Il veut se marier? dit Camille , ce n'est pas si déraisonnable.
— De vrai ; mais il veut épouser celte gueuse, celle
Pardon, mais c'est un père qui parle. Enfin, il veut épouser cette gueuse de Césarine.
— César ine! dit Camille plus étourdie du nom que de l'épi- Uièle, oui, je me rappelle... vous en avez parlé celte nuit où...
— A propos, comment va votre pied?
— Vous voyez , je n'ai pas encore pu sortir.
— C'est-y étonnant! vous êtes comme ce pauvre M. Maurice ; vous devez savoir ça, qu'il s'est rompu un vaisseau en faisant un effort ; je ne sais comment il m'a expliqué ça ; enfin, toujours est-il qu'il n'est pas sorti depuis un mois.
— D'où savez-vous cela ? dit Camille en l'interrompant vive ment et tristement étonnée de cette nouvelle.
— Je le sais de lui-même ; c'est que , voyez-vous, j'ai été le voir
En ce moment on annonça Camizard qui, ayant appris de de Lubois l'indisposition de sa femme, venait savoir de ses nouvelles. Après les questions, les réponses , les plaintes d'usage , Launay continua
— Comme je vous disais, j'étais allé chez M. Maurice, un peu pour le consulter sur ce qu'il connaît cette engeance de
Césarine , et à cause que c'est lui qui a été son premier
et que c'est toujours une sorte d'autorité paternelle sur ces gueuses-là Pour en revenir donc, j'étais allé chez M. Maurice un peu pour le consulter, et un peu aussi pour savoir de vos nouvelles.
— Des nouvelles de madame , chez M. Maurice ! dit Camizard étonné.
Camille parut interdite; Launay le vit, et le conseiller d'État le remarqua ; l'oncle , voulant réparer la sottise qu'il croyait avoir faite, ajouta :
— De ses nouvelles, ou quelque chose comme ça; parce qu'enfin, à cause de ce qui est arrivé dans cette nuit du 2(.t juillet, je me suis dit : M. Maurice est un homme bien élevé, très galant , qui aura été s'informer comment va le pied de ma nièce. Il me semble qu'il ne faut pas ricaner pour ça , Mon sieur, et que ce n'est pas plus bête qu'autre ebose.
— Pardon , mon oncle, reprit Camille d'un air qui s'a : sait plutôt à Camizard qu'à Laimay ; c'est que monsieur ignoiv que c'est devant votre porte que je me suis blessée, et que c'est M. Lambert, que j'y ai rencontré très par hasard, qui a eu l'obligeance de me ramener.
— En effet, répliqua méchamment le conseiller d'Etat, je ne savais que ce que m'avait dit de Lubois. Le vrai sens que le ton donnait aux paroles était : Je n'en savais pas plus que votre mari , qui ne savait pas cela.
Camille éprouva une vive contrariété : s'expliquer, c'était s'excuser; s'excuser, c'était craindre de paraître coupable; se taire , ouvrait la carrière aux soupçons : elle espéra que Launay donnerait , tout en parlant , les éclaircissemens qu'elle désirait sans vouloir les fournir elle-même , et elle le remit dans sa conversation.
— Vous êtes donc allé chez M. Maurice ?
— Oui, vraiment; et imaginez-vous ma surprise quand je l'ai trouvé dans cet étal : le pauvre garçon était pâle à faire frémir ; il crachait le sang et ne pouvait se tenir sur ses pieds. J'allais lui demander de vos nouvelles, et c'est lui qui m'a demandé des vôtres. J'ai pas trop su que lui répondre ; c'est alors qu'il m'a conté qu'en voulant déranger une grosse pierre qui lui barrait le passage, il avait fait un effort si violent, qu'un moment après il était tombé par terre sans connaissance. C'est des passans qui l'ont ramassé et rapporté chez lui , et voilà un mois qu'il ne peut pas se remettre.
Camille écoutait tristement ce récit ; elle y trouva cependant une sorte de consolation ; elle fut heureuse d'apprendre que c'était par empêchement physique que Maurice ne s'était pas présenté chez elle, et non par une retenue qui eût attesté un si profond respect pour elle , au milieu de tant d'amour.
Elle préféra le savoir mourant : sentiment cruel qui ne pouvait naître dans • Camille, que parce qu'elle avail
uni; affaire. D|
grand besoin, sans doute, que cel homme ne lût pas plus qu'irréprochable. Elle ne le garda pas long-temps. Camizard avait trop bien regarde le visage de Camille pour ne pas y deviner quelque cbose; il voulut en savoir davantage.
— Et c'est M. Maurice, sans doute, qui vous a engagé à venir chez madame ?
— Lui, reprit Launay, bien au contraire; car quand je lui ai dit que je voulais vous faire visite, il m'a dit qu'il suflirait d'envoyer quelqu'un; et , comme j'ai répondu que je viendrais moi-même, il m'a ajouté d'un air singulier : — Ne dites à personne que je suis malade, à personne au monde, je vous en prie. On me croit absent; le médecin m'a défendu de parler, de recevoir , et je ne veux pas être assiégé de visites. — Je suis parti sans vouloir l'ennuyer de mon affaire, car il avait l'air triste , et, si je vous ai parlé de tout ça , c'est que je pense que ce n'est pas vous qui irez le tourmenter.
— Et c'est en remuant une pierre que M. Lambert s'est donné cet effort? dit Camizard.
— C'est tout simple, répliqua Launay, ces jeunes gens ça ne doute de rien , d'autant qu'il y avait trois jours qu'il fatiguait ; il a voulu faire plus fort que lui , et vlan , voilà comme arrive un malheur.
Camiilc venait d'apprendre d'où venait l'accident de Maurice : elle en était cause ; celte cause , il la cachait ; cet accident, il voulait qu'elle ne le connût pas, car c'était pour elle seule sans doute qu'avait été faite à Launay celte recommandation de se taire vis à vis de tout le monde, et Camille se dit alors : — Pousse-t-il la générosité jusqu'à vouloir m'é- !<argner d'êlrc reconnaissante ? quelle âme est-ce donc que la sienne ? craint-il que je lui refuse même ce sentiment ? et n'osc-t-il s'en donner la certitude?... Malheureux ! qu'il doit souffrir! et moi... ingrate !...
5 ne larme vint aux veux de Camille trahir ces pensées : le regard du conseiller d'Étal l'y surprit, mais madame de Lu-
bois ne put lui témoigner son mécontentement de cette indiscrète investigation , car Camizard détourna les yeiix et dit à Launay :
— Et quehe est celle affaire pour laquelle vous alliez consulter M. Maurice ?
— Peut-être mon oncle ne veut le dire qu'à moi , dit vivement Camille , à qui le cœur bouillait de tout ce qu'elle devinait d'insolens commentaires sur sa conduite dans l'esprit île Camizard.
Je comprends , fit Camizard en souriant , je me retire ; et , avec une salutation ironique , il se leva pour sortir.
— Ob ! mon Dieu non, Monsieur, reprit Launay, au contraire , vous êtes un homme d'affaires, vous me donnerez (in bon avis; il s'agit tout simplement d'un placement d'argent.
Camizard s'arrêta à ce mot, l'œil et l'oreille ouverts, et reprit sa place. Camille se lut, voyant que son observation n'avait fait qu'accroître les soupçons de Camizard.
— Que ne vous adressez-vous à de Lubois ? dit Camizard ; il vous trouvera un placement solide , surtout s'il ne s'agit que d'une somme minime.
— Je ne sais si vous appelez minime une somme de àvux cent cinquante mille francs.
La figure de Camizard s'épanouit : il lui sembla voir ses propres fonds aventurés lui revenir par les mains de de Launay.
— C'est plus qu'il ne faut à de Lubois, dit imprudemment le conseiller d'État.
— Comment, plus qu'il ne lui faut ? reprit Launay.
— Oui, fit Camizard en se reprenant; oui, plus qu'il ne lui faut pour une opération où il y a cent pour cent à gagner,
dans laquelle vous pourriez vous intéresser.
— Merci des opérations , je sais ce qu'il en coûte. Une donne hypothèque, voilà ce qu'il me faut à moi. D'ailleurs, voyez-vous, je ne veux pas avoir d'argent libre ; quand ce gredin , je parle de mon fils , sait que j'ai des écu^ quelque part .
il me cajole, il me tourne, et enfin il nie lire toujours des sommes ; au lieu qu'une fois casés , bernique , il n'y a plus rien, et il s'en passera.
— Hé bien, confiez vos fonds à de Lubois, ditCamizard il les fera valoir pour son compte.
— Merci encore ! s'écria vivement M. Launay, je sais où il les ferait valoir. Je n'ai pas envie qu'ils arrivent par M. d« Lubois où je ne veux pas que mon gueux de fils les envoie.
— Mon oncle !
— Excusez, ma nièce, c'est une parole en l'air; je ne dis rien contre personne , mais j'ai mon idée sur L'hypothèque.
— Hé bien , dit Camille , j'en parlerai à mon mari ; il vous trouvera cela.
— Tout de suite , n'est-ce pas? parce que Cbarles est coi;,!.' une âme damnée après moi. Je reviendrai vous voir demain.
Le vieux Launay sortit et Camizard se relira avec lui. Camille crut qu'il ne voulait pas avoir à s'expliquer avec elle sur ce qu'il pensait de sa rencontre avec Maurice. Elle se trompa Camizard était dans ce moment préoccupé d'un bien autre intérêt. Il sortit donc avec Launay, et, pendant qu'ils remontaient ensemble les boulevarts, la conversation continu;) sur le sujet qu'ils traitaient avant. Camizard disait à Launay :
— Je suis désolé de ne pas avoir d'argent pour le prêter à de Lubois, d'autant que, quoiqu'il dépense beaucoup, il est au dessus de ses affaires.
— Hum ! hum ! fit Launay.
— Et , d'ailleurs , je crois qu'il me donnerait une garantie qui vaut bien une hypothèque.
— Et laquelle ?
— Mais... celle de sa femme.
— De Camille? Je ne sache pas qu'elle ait une fortune à elle , à moins qu'elle ne lui vienne du ciel.
— El celle qui lui viendra de madame de Brémont? un héritage de soixante mille livres de rente !
— Dali : !
— Vous ne le saviez pas? repartit Camizard d'un air étonne ; puis il reprit : Au fait, on n'en parle pas, à cause de la famille de madame de Drémont... mais le testament est fait.... Madame de Brémont est bien vieille... une santé délicate.... je crois que madame de Lubois béritera plus tôt qu'elle ne le voudrait... Adieu, Monsieur... je suis votre serviteur.
Et tandis queLaunay poursuivait son chemin, Camizard retournait sur ses pas, regagnait la rue Godot-de-Mauroy et montait dans le cabinet du notaire. lien ferma soigneusement la porte, et dit sans préambule.
— Écoulez, de Lubois, vous êtes gêné pour me rendre nés fonds...
— Moi, point du tout.
— Ne tergiversons pas : je veux vous sauver. Voici l'affaire qui se présente.
Tout aussitôt il l'expliqua à de Lubois ; il lui dit les préventions de Launay, les insinuations qu'il lui avait adroitement glissées, et enfin la garantie qu'il supposait qu'on pourrait obtenir. Tant que parla Camizard , de Lubois le regarda comme pour découvrir sa véritable pensée au fond de celte proposition. Ce n'est pas qu'elle lui répugnât, il la considérait comme un secours inespéré du Ciel, mais il ne voulait p livrer à Camizard. D'ailleurs le conseiller d'Élat , emporte pat le désir d'être remboursé, avait trop vite joué, caries sur table, le jeu des fripons avec Alphonse, vis-à-vis duquel il avait gardé jusque-là toutes les apparences d'une rigide sévérité de principes. De Lubois sentait son avantage et ne voulait pas le perdre.
— En avez-vous parlé à ma femme ?
Le conseiller d'Élat avait, de son côlé, deviné la tactique de de Lubois, et ne lui permil pas de s'y tenir enfermé.
— Non, répondit-il; je ne lui ai pas parlé de la garantie qu'on peut lui demander, et sur laquelle Camille me consul-
UN* AFFAIRE. i'.lo
tera probablement pour apprendre ce que je sai^ des dispositions testamentaires de madame de Brémont.
— Et que lui direz-vous?
— Que je ne les crois pas capables.
Ceci voulait dire: Si vous ne faites pas l'affaire avec moi et pour moi, vous ne la ferez pas. De Lubois garda un moment le silence.
— C'est deux cent cinquante mille francs que veut placer Launay ? reprit-il.
— Oui , il vous restera cinquante mille francs : et le bruit que je ferai de l'exactitude de votre remboursement peut provenir beaucoup de demandes semblables à la mienne.
— J'y ai bien pensé, dit de Lubois toujours fort préoccupé ; mais que dire à Camille?
— Est-ce qu elle entend quelque ebose aux affaires.
— Raison déplus : elle voudra des explications.
— On en donne... Et puis, j'y pense... elle sera plus docile que vous ne croyez, car elle vous a déjà un peu trompé.
Il s'arrêta.
— Comment? fit de Lubois.
— C'est inutile à vous dire, reprit Camizard... Cependant... oui, il faut que vous le sachiez cela ferait un mauvais effet vis-à-vis Launay, s'il paraissait y avoir des secrets entre vous et votre femme.
Et il lui raconta comment il avait appris que c'était devant la porte de Launay que Camille s'était blessée, et que c'était Maurice qui l'avait ramenée chez elle.
— Maurice ! s'écria de Lubois, Maurice !.... dans la nuit
du jeudi. ...ah ! c'était elle !....
— Que voulez-vous dire? reprit Camizard tout surpris de l'exaltation de de Lubois.
— Rien, dit Alphonse... mais c'était elle.... elle m'a reconnu... et lui... oh ! ce Maurice est un malheur pour moi... •le le hais, ce Maurice... mais elle... comment se fait-il?... il tant qu'elle me dise comment cela est arrivé
— Où diable allez-vous, dit Camizard en arrêtant de Lubois... vous aviseriez-vous d'être jaloux?
— Jaloux ! moi ! répliqua Alphonse , moi ! et de qui ? de M. Maurice ? Ce n'est pas cela... mais je ne sais à quel propos ce monsieur s'est porté le censeur de toutes mes actions et le défenseur de ma femme , et il faut que je le trouve encore mêlé à celte circonstance...
— Mais qu'y a-t-il de si étonnant? il a rencontré Camille chez Launay.
— Mais comment Camille était-elle chez Launay ?...
— Vous le saurez, de lui-même; il revient demain, interrogez-le adroitement.
— Vous avez raison. Et quant à vos deux cent mille francs, ce sera pour après demain.
— Oh! maintenant, dit Camizard, après-demain ou dans huit jours... il ne faut pas mettre le pistolet sous la gorge du brave homme.
— Vous devriez voir Camille pour la préparer adroitement, reprit de Lubois après un moment de réflexion.
— Entre nous , avec une femme comme elle , je crois que la franchise est préférable, une demi-franchise, s'entend. Avouer votre embarras, sans en dire les causes précises... La révolution de juillet a déjà endossé plus d'un billet protesté... elle peut se charger de difficultés dans vos rentrées.
— C'est possible. Mais je crois que plus ma demande sera dégagée de préparations, moins Camille y verra clair. Une proposition bien droite la surprendra mieux : j'y songerai. En tout cas, venez après-demain donc pour savoir ce que dira le bonhomme.
Les deux honnêtes gens se quittèrent sur ce mot de bonhomme, et de Lubois rêva aux moyens par lesquels il pourrait aborder Camille pour la faire pénétrer tout d'un coup dans il' mystère de ses affaires dont il l'avait toujours tenue éloignée. Toutefois, le souvenir de Maurice perçait malgré lui
ii travers sa préoccupation intéressée. Il se rappelait tout ce qu'il avait raconté à Camille sur ses propres exploits et le froid silence avec lequel elle avait accueilli son récit ; il se rappelait la manière dramatique et guerrière dont il était sorti de chez lui, fusil en main et sabre au poing, et l'heure et l'endroit où il avait été retrouvé. Camille avait-elle fait confidence de tout cela ii Maurice ? avait-il à rougir aussi devant cet homme ? Enfin il se rappelait cette expression de Camille dans la scène qui suivit le bal de Derby; ce mot : Vous clés un lâche ! que la colère lui dicta alors, que la nuit de juillet semblait avoir justifié. Ces réflexions allumaient dans l'esprit de de Lubois des mouvemens de rage qui le faisaient se lever et s'écrier comme un fou.
Enfin , devenu plus calme , il se souvint qu'une affaire plus intéressante devait l'occuper d'abord , et il remit la satisfaction de sa haine contre Maurice après le succès de l'emprunt ii faire au père Launay.
Nous ne dirions pas par quels moyens aisés un homme d'affaires habile pût embarrasser la benne foi d'une femme qui ne savait ce que c'est qu'un contrat, si nous ne devions rendre compte des motifs secrets qui dictèrent la détermination de Camille et la firent souscrire avec empressement aux désirs de son mari. Dans un amour dont le développement s'opéra par la puissance de la réflexion plutôt que par l'action directe d'un autre amour, qu'il nous soit permis de raconter comme fait ce qui souvent ne fut qu'une idée, mais ce qui fut plus puissant qu'aucun fait.
Nous avons laissé madame de Lubois lorsque Launay ei Camizard la quittèrent ensemble. Elle était demeurée avec la lettre d'Alicia, avec celle d'Antoni, avec le récit de Launay, récit tout plein de Maurice. Ce fut alors que, restée seule en présence de cet homme absent , qui lui parlait bien plus haut de la solitude où il souffrait que s'il eût été à ses genoux ; ce fut alors qu'elle prit son âme en suspicion et s'avoua qu'il lui
fallait relayer do quelque courageuse résolution, car elle penchait vers des idées qui sont un abîme où périt l'honneur. Depuis un mois elle discutait avec elle-même , elle se mentait, elle se dérobait sa pensée sous des accidens de fièvre , de maladie, de chagrin ; enfin elle voulut se voir face à face, elle s'arracha le voile dont elle se couvrait le cœur, et, s'interrogea ni la parole haute, elle se répondit avec confusion : « Je l'aime. »
— Où le fuir ? où me cacher ? C'est un malheur de plus que vous m'avez envoyé, mon Dieu! je le subirai seule et silencieusement; je mettrai la main sur ma blessure pour que ni lui, ni personne ne la voient, et je souffrirai jusqu'à ce que j'en meure ou qu'elle se ferme.
Voilà ce qu'était Camille ; voilà ce qu'elle voulait, voilà ce qu'elle eût fait , s'il ne se fût trouvé près d'elle une puissance qui tua le gardien qu'elle avait mis à son cœur, qui brisa h; sceau qu'elle avait elle-même apposé à son secret, qui rompit les liens dont elle avait enchaîné son orgueil.
11 faut le dire : l'indignation de Camille contre son mari n'était pas éteinte , mais elle n'était plus active ; son opinion sur le compte d'Alphonse n'avait pas changé, mais elle ne désirait plus rien faire en vertu de cette opinion. Ce fut dans ces dispositions qu'Alplionsc trouva Camille lorsqu'il l'aborda pour lui parler de l'affaire dcLaunay.
— Madame , lui dit-il en entrant chez elle , j'ai un service à vous demander.
— A moi, Monsieur? repartit Camille avec surprise, mais avec douceur.
— A vous ; il s'agit d'une chose qui jusqu'à présent ne vous a guères occupée, il s'agit d'une affaire d'argent; il s'agit beaucoup de ma fortune, et par conséquent delà votre. J'ai besoin de votre signature pour une affaire.
— Je suis toute prèle à vous la donner, Monsieur, repartit Camille, que je sois ou non intéressée dans celle affaire.
— Je vous remercie ; niais il faut que vous sachiez pourquoi j'en ai besoin. Votre oncle Launay est venu vous demander votre avis sur un placement de fonds.
— Oui , Monsieur , et je devais vous en parler.
— C'est moi qui vous en parle. Dans ce moment , ces fond» me seraient utiles pour une entreprise d'un succès infaillible , et qui assurerait à jamais l'indépendance de notre fortune. Dans ma position, il ne me convient point de distraire de ce que je possède une somme si considérable pour en faire un usage commercial ; il me convient encore moins de l'emprunter, et je souhaiterais que ce fût en votre nom que se fit cet emprunt : c'est une affaire de convenance.
— Je comprends mal comment cela se peut. Je suis sans fortune, vous le savez, je ne possède rien , et
— C'est une affaire de forme, et ma garantie répondra suffisamment pour vous, reprit de Lubois avec une légère impatience.
— Je ferai ce qui vous plaira, Monsieur, quoique
— Hé bien , que voulez-vous dire ?
— Rien, oh! rien.
L'idée que ce que lui proposait de Lubois pouvait être une tromperie était un moment venue à Camille; mais elle l'avait aussitôt repoussée, craignant d'étendre jusqu'à la probité d'Alphonse des préventions qui ne devaient pas sortir de ses griefs d'épouse. Elle avait d'ailleurs plus d'un exemple de très mauvais maris qui étaient des hommes fort probes, et puis, dans la disposition d'âme où elle était, Camille cherchait à se rattacher à son mari par quelque lien que ce fût. Elle l'avait essayé un mois avant, elle l'essayait encore. S'il n'était pas ce que j'ai cru , se disait-elle, je veux être pour lui plus qu'il a sans doute espéré. Qui sait? peut-être se laissera-t-il toucher à mon abnégation de tout droit sur lui, peut-être un mouvement de reconnaissance pour ce que je fais et que je pourrais refuser le ramènera-t-dl à mieux vivre envers moi. Un pas, un seul pas
200 LE CONSEILLER DÉTAT.
qui nous rapproche, et je m'appuierai à lui pour me sauver. De Lubois était demeuré embarrassé du facile consentement de Camille ; il ne comprenait pas que tout ce qu'il avait de torts envers elle se fût si facilement effacé de son âme. 11 s*était attendu à des refus qu'il aurait à dompter, et lui dit d'un ton qui n'était pas sans émotion :
— Tous êtes généreuse , Camille , et vous m'apprenez aujourd'hui , plus que jamais, que je vous avais mal jugée.
— Monsieur, je ne mêle pas les chagrins de ma vie aux intérêts de votre fortune. La mienne , si j'en avais une, vous appartiendrait si vous en aviez besoin. Je vous le dis sans craindre que vous me répondiez que la générosité est facile en suppositions, parce que j'espère que vous croyez de moi ce que je crois de vous.
— Et vous avez raison , répliqua de Lubois sincèrement troublé. Je vous remercie de votre bonne opinion : celle-là.... j'ai passé ma vie à la mériter.... Cependant je vous remercie, Camille je vous remercie.
Alphonse, en prononçant ces paroles, avait quelque chose d'ému dans la voix : était-ce honte de tromper ainsi Camille? était-ce remords de l'avoir méconnue? Madame de Lubois se persuada que c'était ce dernier sentiment, et elle suivit son mari des yeux pendant qu'il se promenait dans la chambre. Oh ! semblait- elle lui dire , revenez à moi revenez ;i moi !
Sous l'empire de ce souhait ses yeux devinrent humides: Alphonse le vit.
— Vous souffrez toujours beaucoup? lui dit-il.
— Moins , beaucoup moins , répondit-elle en souriant doucement.
— Pourquoi toujours demeurer seule? Vous ne recevez plus personne, repartit Alphonse d'un air d'intérêt.
— La compagnie d'une femme malade est peu intéressante.... et puis, je voulais vous demander une permission. Je crois que quelques semaines de séjour à la campagne rétabli-
aient loul à fail ma santé. Je puis aller chez, ma marraine. Si tous y consentiez, vous me feriez grand bien.
Dans oc désir de Camille il y avait un inolif qui échappait à la pénétration d'Alphonse , et peut-être eût-il fallu le lui exj liquer longuement pour le lui faire comprendre. C'est que les hommes manquent de ces délicats aperçus de la vie, qui surprennent l'esprit des femmes et les trompent quelquefois, tant elles s'imaginent que nous voyons les choses comme elles. Outre que par celte absence Camille croyait échapper à sa préoccupation au sujet de Maurice, oubliant que ce n'était pas lui , mais elle qu'il fallait fuir; outre que son séjour chez madame de Brémont devait arrêter les suppositions de Camizard sur sa rencontre avec Maurice et sur le silence qu'elle avait gardé à ce sujet , Camille avait au fond de ses raisons une espérance qu'elle ne voulait pas discuter, de peur de la détruire. Elle pensait que si, ramené par ses bons procédés, Alphonse voulait renoncer à son intrigue avec Césarine, il le ferait bien mieux quand il aurait l'air de le faire de lui-même. Sa vanité, d'après le calcul de Camille, n'aurait pas à craindre de paraître avoir cédé aux colères ou aux exigences de sa femme. Camille avait tant besoin qu'il redevînt pour elle un bon mari, qu'elle se relirait de la lutte pour le laisser agir à son aise, le monde dût-il ne savoir gré qu'à lui de sa bonne résolution.
Si l'on considère ce qu'il y avait d'orgueil et de décision dans le caractère de Camille, et qu'on remarque le rôle auquel elle se résignait, on appréciera sans doute combien pour elle devait être menaçant le sentiment qui lui dictait sa nouvelle conduite. Ce sentiment la dominait tellement, qu'elle demandait à tout aide contre lui, à l'absence, à l'espoir d'un retour, à des idées qu'Alphonse ne soupçonnait même pas.
De Luliois lui répondit qu'il était prêt à souscrire à tout ce qui lui serait agréable, et il fut décidé qu'elle partirait dès que l'affaire de Launay serait conclue.
Grâce à l'adresse de de Lubois, à l'entremise de Camizard
qui parui renconlrer Launay comme par hasard chez le notaire, l'emprunt projeté se fit comme il le voulut. Les pièges ne manquèrent pas à la bonne foi de Launay; plusieurs fois le conseiller d'État eut l'air de s'échapper maladroitement sur les dispositions testamentaires de madame de Brémont; plusieurs fois il y eut des questions pleines d'intérêt faites sur la santé délabrée de la bonne dame. Camille elle-même en fat dupe, et le jour où elle s'apprêtait à partir pour la campagne, elle crut aller soigner sa marraine.
Ainsi donc Camille, mariée, séparée de biens avec son mari, venait d'emprunter avec son autorisation deux cent cinquante mille francs à Launay, garantis par M. de Lultoien cas de non paiement de madame. Tout cela dura une semaine à peu près, au bout de laquelle Camizard fut remboursé et Alphonse tenu pour un homme dont l'exactitude dans les affaires devrait servir de modèle à tous les jeunes gens. Camizard en parla dans le grand faubourg ; il trouva même moyeu de bâtir à ce propos un système tout entier sur ces caractères puissans et faibles à la fois, si rigides dans leur probité et si faciles dans leurs mœurs. Alphonse parut curieux à connaître à quelques belles dames d'outre-Seine , et le notaire reçut à cette époque des invitations dont il fit sottement parade en les laissant maladroitement tomber de sa poche dans quelques mauvaises coulisses.
Le jour même où Camille signa le contrat avec Launay, elle monta en voiture et prit la route d'Orléans pour aller rejoindre madame de Rrémont dans sa terre. Quelques heures après son départ , un domestique sans livrée apporta pour madame de Lubois un billet soigneusement cacheté, en recommandant qu'il ne lut remis qu'à elle seule. — Je m'en charge, répondit celui qui le reçut.
Comme la recommandation du commissionnaire ressemblait à celles dont on accompagne les lettres qui ne doivent pas être lues par monsieur, le domestique jugea plus prudent d'expédier la lettre à madame avec quelques carions qui devaient lui être envoyés à la campagne , que de prier monsieur d'y mettre l'adresse du château de madame de Rrémont. Dans tous les cas, ce billet, eût-il été remis à Camille au moment où elle partait , serait arrivé trop tard pour prévenir le malheur auquel il voulait obvier; le retard qu'il subit et qui , par diverses circonstances, dura près de quinze jours, ne fil qu'éloigner l'explication qui en résulta, et qui peut-être eût encore été plus fâcheuse si elle avait eu lieu sur le champ.
Camille arriva chez madame de Rrémont et fut reçue à bras ouverts et avec toutes les commisérations imaginables. Madame de Lubois avait quitté son mari sans regret quoique
avec tristesse. L'idée que celte séparation de quelques semaines lui serait fatale l'avait long-temps poursuivie ; mais l'espérance qu'elle avait basée sur cette séparation la rassura peu à peu. C'est le propre des imaginations fortes, de faire abonder les bonnes raisons à l'appui de ce qu'elles supposent possible ; il en arrive qu'au bout de quelque temps elles regardent comme assuré ce dont elles doutaient en commençant. Ainsi lorsque Camille entra dans le château de madame deCrémont, après un jour de route, elle s'était convaincue qu'Alphonse profiterait de son absence pour rompre avec Césanne. Ses procédés avec Camille, depuis le jour où elle avait consenti à l'emprunt, lui en étaient un garant. Sans doute il n'était pas revenu complètement à ses devoirs, mais ses paroles, quoique réservées, étaient pleines d'intérêt. Plusieurs fois, comme elle ne pouvait encore quitter que diflicilement sa chambre, il lui avait demandé la permission de dîner près d'elle , il n'était pas sorti la veille de son départ ; il en était résulté pour Camille une distraction d'elle-même. Le soin d'une conversation difficile à tenir dans des limites convenables l'avait occupée : tant qu'Alphonse avait été présent , elle avait moins pensé à Maurice.
Dès son arrivée, madame de Brémonl interrogea Camille sur la manière dont elle était avec son mari.
— ^espère, lui dit Camille; il est déjà bien meilleur pour moi. Je crois qu'il se repent.
— Ce n'était pas le moment de le quitter; il fallait le maintenir dans celte bonne disposition.
— Au contraire, un mol qui eût pu lui faire croire que j'en voulais tirer avantage l'eût peut-être rendu à sa fatale passion; vous savez qu'il crai ni de paraître dominé. Je l'ai laissé à lui-même, et je suis sûre que, s'il ne revient pas à moi , du moins il quittera cette Mlle.
— Je suis ravie de ce que tu me dis là, mon enfant, d'autant qu'à pari les torts qu'il a envers toi, c'est un charmant
RENCONTUE. 205
garçon que ton mari , un homme d'ordre. On avait un peu jasé sur son compte; Camizard a été à Paris, et il m'a écrit, il y a quelques jours, qu'il s'était assuré par lui-même que jamais ses affaires n'avaient été en si bon état. C'est que Camizard lui avait confié deux cent mille francs; lié bien , ton mari les lui a rendus rubis sur l'ongle, à l'instant même où on les lui a demandés.
— Deux cent mille francs! dit Camille; et quand les lui ;i-t-il rendus?
— Il y a huit jours.
— Huit jours...
Elle réfléchit. — Ce n'est pas cela , se dit-elle.
Madame de Lubois avait tout de suite fait en sa pensée le rapprochement du remboursement de Camizard et de l'emprunt deLaunay. Mais Launay n'avait versé ses fonds que la veille , et Camizard était remboursé depuis huit jours. Elle s'accusa de prévention contre son mari.
— Mais que disait-on , reprit-elle, que disait-on contre Alphonse?
— Oh ! que veux-tu , c'est un peu sa faute... il a été se mêler dans celte bagarre de juillet... ça n'a pas plu parmi ses cliens ; un notaire héros , on ne voit ça que de ce temps-ci... i! aurait dû penser un peu à sa clienlelle... mais ça s'oubliera , pourvu qu'il ne recommence pas... C'est très bien d'être brave ; quand on est notaire, on garde ça pour soi.
Pendant que madame de Brémont parlait ainsi, Camille était sur les épines. Ces éloges du courage de son mari lui rappelaient trop cruellement la vérité, et cette vérité, elle eût voulu se la cacher à tout prix : dans les dispositions nouvelles où elle se trouvait, elle avait besoin d'oublier les torts d'Alphonse.
Quoique Camille marchât avec assez de facilité, elle ne pouvait faire de longues promenades; elle ne quitta donc pas le château et le parc de madame de Brémont durant la première
2llt) LE CONSEILLEE D'ÉTAT.
semaine do son séjour. Quelques visites de voisinage vinrent à peine interrompre sa solitude ; car on peut dire qu'avec sa marraine elle était comme seule; Camille avait facilement pris cette habitude d'entendre parler sans écouter, et de répondre sans penser, habitude qu'on contracte bientôt quand on demeure avec des bavards.
Toutefois elle se trouvait bien de la campagne ; le centre de sa vie, le cœur n'était pas moins douloureux; mais elle n'en souffrait pas tant. Lorsqu'on vit enfermé dans une chambre, la douleur qui s'échappe de vous semble se heurter aux murs et rebondit au cœur. Mille objets, qui sont autant de témoins de votre vie de tous les jours , vous la renvoient. Dans les vastes prairies, sous les longues allées du parc de madame de Brémont , la douleur de Camille s'épandait au dehors , et semblait se perdre et se fondre dans l'espace et dans l'atmosphère: c'était ua air qu'elle saturait de tristesse, dans lequel elle marchait, mais qui ne lui déchirait point la poitrine. Il en est ainsi du son d'un instrument et du feu d'un foyer, dont l'un bruit avec fracas en se répercutant aux mille échos d'une enceinte sonore, dont l'autre s'irrite et devient cuisant en se réfléchissant aux parois d'une fournaise. Jetez-les sous le ciel , le son s'adoucit en fuyant dans l'espace, le feu ne fait que tiédir l'air au milieu duquel il brûle.
L'image de Maurice revenait encore à Camille, mais elle n'avait plus ce caractère ardent, impérieux, qui la faisait trembler; elle le voyait pâle, triste, résigné, dévoré d'un amour muet , et qui n'avait que des regards et des paroles qui demandaient pitié.
On ne pense pas, sans doute , que madame de Lubois n'eût pas souvent reconnu combien sa conduite envers Maurice manquait aux habitudes de la plus simple politesse; souvent elle avait cherché dans les exigences du monde un prétexte pour s'autoriser à s'informer de la santé de Maurice; mais le dernier mol de leur entrevue se dressait toujours à rencontre
FtiiiscorsTnK. 207
de ce qu'elle cùi osé faire: ce mot, je suis jaloux , interdisait à Camille le inoindre intérêt pour celui qui l'avait prononcé. Il faut le dire aussi , Camille était rassurée sur la vie de Maurice ; elle n'avait cependant aucun renseignement certain sur lui ; mais elle était trop tranquille pour qu'il fût mort. Quelque cri sinistre se serait élevé en elle s'il avait succombé; il y aurait eu de sombres présages qui l'eussent avertie; il serait arrivé malheur dans la nature, si un tel malheur fût arrivé à Camille. Inexplicable et sainte intelligence de l'amour, douce et vénérable superstition qu'il faut garder, ou plutôt qu'il faut avoir à son insu ! Camille ne s'expliquait pas cela, mais elle l'éprouvait; elle s'était dit une fois , la main sur son cœur, et en le trouvant sans inquiétude sur Maurice : — Je sens qu'il vit.
Les jours se ebassaient, et leur uniformité, celte lime inaperçue qui use à la longue les plus âpres senlimens , avait déjà adouci la sensation aiguë des douleurs de Camille. Un soir qu'elle était demeurée dans le parc , seule et presque heureuse de ne plus se sentir si malheureuse, elle entendit des voix qui l'appelaient , elle se liâta de regagner la maison.
— Ma chère enfant , lui dit madame de Brémont dès qu'elle l'aperçut , voici une invitation de M. de Marquoy qui demeure à une lieue d'ici , à ce beau château qu'on voit de la terrasse du potager ; il m'engage à dîner pour demain : veux-tu y venir?
— Il n'est pas question de moi dans celte invitation , répondit Camille.
— Pardon, Madame, dit un domestique qui attendait une réponse, le général m'a dit de venir inviter madame de Brémont de sa part ; puis il m'a ajouté : Je la crois seule ; mais si elle a quelqu'un au château, qu'elle nous amène tout son monde. C'est la fête du général, Madame, il y aura un feu d'artifice ; on s'amusera beaucoup.
— Si lu ne veux pas venir, je ne te laisserai pas seule ici , reprit madame de Brémont.
— En ce cas , je vous accompagnerai , répondit Camille , quoique ma santé...
— Au contraire, ça te distraira un peu. Lucien, dis au général que je serai chez lui demain à deux heures.
— Bien précises , parce qu'on doit aller dans la forêt.
— C'est bien... A propos, annonce-lui la visite de madame... non... je veux lui en faire la surprise ; dis-lui seulement que je n'irai pas seule.
Le domestique repartit; Camille interrogea madame deBrémont sur le général de Marquoy.
— C'est un bon homme, répondit madame de Brémont, qui vit d'ordinaire à la campagne , plus serviable que complimenteur, plus franc que poli.
— On le voit. Celte manière d'inviter sans écrire...
— Ah ! c'est que voilà le difficile. C'est un ancien cadet qui, à l'âge de douze ou treize ans , s'est échappé du séminaire où il était. Pendant plusieurs années on le crut mort. Un beau jour on le retrouva mousse sur un navire marchand; on le fit rentrer au séminaire; trois jours après, il avait disparu pour se faire soldat. On l'a laissé où il était, et c'est lui qui est arrivé où il est. Du reste, bon homme, familier, se vantant à tout propos d'avoir fait sa fortune , et d'être devenu général sur le champ de bataille, comme un vrai paysan; à l'entendre et à le voir, on aurait toutes les peines du monde à deviner qu'il est d'une excellente famille.
— Et quelle espèce de gens voit-il ?
— Mais... tout le monde du voisinage à peu près.
— Ce sera une cohue que cette fête , à ce que je crois.
— Le soir, peut-être ; mais nous ne serons que huit ou dix au dîner. Je suis charmée que tu viennes; je suis sûre que tu feras la conquête du général ; tu te feras belle.
— Ce sera difficile ; les cartons que j'attends depuis plus de quinze jours ne sont pas arrivés : mais à la campagne on est toujours bien.
— Quand on est comme foi !
— Ah ! ma marraine , quelle galanterie!
— (Test une réminiscence... tiens, c'est un mot de Camizard, un jour qu'il me surprit en négligé de... tu comprends bien qu'on dit ces choses -là à toutes les femmes.
— A toutes les femmes comme vous, ma marraine.
— Me voilà payée en ma monnaie c'est bon , petite....
vous êtes méchante; mais tu es helle comme un amour
hum ! si lu voulais être raisonnable.
Elles causèrent ainsi quelque temps et rentrèrent dans leurs appartenons. Le lendemain, à une heure, elles montèrent dans le coupé de madame de Brémont, et se mirent en roule pour le château de M. de Marquoy. Au bout d'une heure de marche, la voiture entra dans une longue allée; elle v était à peine engagée, qu'elle s'arrêta à un cri bruyant el joyeux, poussé par un gros homme qui sortait du taillis.
— Bravo! bravo ! voilà qui est sublime : la première arrivée ! bravo , ma voisine.
— Bonjour, M. de Marquoy, répondit madame de Brémont en descendant de voiture, permettez-moi de vous présenter ma filleule.
Le vieux général considéra Camille avec des yeux réjouis.
— Est-elle mariée, cette belle filleule-là?
— Mais oui , c'est madame de Lubois.
— Tant pis... tant pis...
— Pourquoi donc?...
— C'est que je vous l'aurais tout de sniie demandée en mariage.
Et il se mit à rire d'un gros rire content.
— Je te l'avais dit , Camille , que tu ferais la conquête di; général.
— C'est une bonne fortune, répondit Camille en souriant , dont je dois remercier ma bonne étoile ; car je ne sais en quoi je l'ai méritée.
Le général se posa devant Camille en la considérant de la îète aux pieds.
— Hé bien , je vais vous le dire : voyez-vons ça , ajouta-t-il . en montrant ses cheveux blancs , vous méprisez ça , vous autres jeunes têtes, c'est pourtant une fort belle chose.
— Et fort respectable, dit madame de Crémont.
— C'est pas ça, reprit le général du ton d'un instructeur qui commande un peloton , c'est pas ça ; c'est qu'avec ça , voyez-vous, continua-t-il en tirant encore ses cheveux blancs, je peux vous dire : — Madame , vous êtes la plus belle femme que j'aie jamais vue.
Camille sourit.
— C'est qu'avec ça je puis vous dire que pour des yeux comme les vôtres, j'aurais fendu la tète à mon meilleur ami.
Camille rougit.
— Que pour voir la pointe de vos cheveux, je me serais ienu sur le bout de mes orteils durant trente-six heures.
Camille ne put s'empêcher de rire.
— Que pour des dents comme ça... sacrebleu !... j'aurais...
— Général ! fit madame de Brémont.
— C'est juste, c'est juste, reprit H. de Marquoy en se donnant un air malin ; quand on jure devant madame, ce ne peut être qu'un amour éternel.
Et il rit encore en se bourrant le nez de tabac. Il en offrit à madame de Brémont.
— En prenez-vous?
— Quelquefois dans la tabatière des autres, répondit madame de Brémont en prisant.
La tabatière était ornée d'un magnifique portrait de l'empereur : Camille demanda à le voir pour se faire une contenance pendant celte singulière conversation.
— Vous êtes bien gai , aujourd'hui , mon voisin '' reprit madame de Brémont.
— O'csi que j ai du chagrin qui me mel en colère.
— Et contre qui , mou Dieu ?
— Coulrc uu coquin de neveu qui s'avise d'être malade, et malade de quoi? malade d'amour...
— Il faut le marier.
— Excellent remède , je le sais... mais en fait de mariage , e'est comme vous pour le tabac; il en prend... quelquefois... ilans la tabatière des autres.
— Est-ce un Marqnoy, votre neveu?
— Ni Marquoy, ni marquis; c'est le fds de ma sœur cadette, qui a préféré épouser un riche bourgeois que se faire religieuse, c'est le fils de ma sœur Lambert.
— Lambert! dit Camille en s'arrêlant et laissant tomber la tabatière qui se brisa sur le pavé de l'avenue au bout de laquelle on était déjà arrivé.
— Ma tabatière! s'écria le général avec violence et en la ramassant... c'est l'Empereur qui me lavait donnée... s... la voilà en morceaux... pardieu! il faut être bien gauche...
— Pardon, Monsieur, fit Camille bouleversée à la fois du nom qu'elle venait d'entendre et de sa maladresse, pardon...
c'est un éblouissement... c'est... le cœur qui m'a tourné
Oh ! ma marraine, permettez-moi de me retirer.
— Mais, mon Dieu ! comme vous voilà pâle et tremblante... reprit M. de Marquoy ; pardon , pardon , je suis un peu brutal... je vous ai dit des choses... ça n'a pas le sens commun; j'en ai dix de plus belles... ce n'est rien.
Mais Camille pâlissait de plus en plus, elle chancelait.
— Assieds-loi , mon enfant ; mon Dieu ! lu le troubles pour rien... Mon pauvre général, que voulez-vous, elle a tant souffert!
— Mais la voilà qui s'en va tout à fait... eh!... Louise... Lucien , tout le monde, cria le général à lue-tête... de l'eau ! du vinaigre !...
On était à quelques pas du château , plusieurs personnes accoururent: Maurice en était. A l'aspect de Camille défaillante et soutenue par le général, il sembla pétrifié.
212 LE CONSEILLER DÉTAT.
— De l'eau, du vinaigre... lié bien, qu'est-ce que m fais comme une statue?...
— Madame de Lubois, murmura Maurice.
Camille rouvrit les yeux et l'aperçut; elle se leva avec effort du banc où elle était.
— Ma marraine, dit-elle, permettez-moi de retourner au château , je me sens mal, très mal.
— Non, pardieu pas, dit le général; vous ne partirez pas m cet état... s... tabatière, ajouta-t-il en achevant de la briser tout à fait sur le pavé , c'est elle qui en est cause...
Camille n'avait pas la force de se soutenir; les domestiques avaient apporté un fauteuil où on la plaça.
— Allons, toi, aide-moi à la porter au salon. Maurice s'avança.
— C'est pas toi , c'est Lucien... as-tu envie de te remettre sur le flanc... te voilà aussi, toi, pâle comme un mort... Mon Dieu! quelles poules mouillées que tous ces jeunes gens!
Aussitôt , aidé de deux domestiques , il transporta madame de Lubois dans un vaste salon où on lui fit respirer des sels dans un flacon qn'avait été chercher Maurice. Elle se remit un peu.
Elle essaya de parler.
— Non, dit le général, taisez-vous... Vous allez demander à partir, et vous me feriez trop de chagrin... Tenez, vous devez comprendre ça d'un vieux soldat commemoi : l'Empereur me l'avait donnée cette tabatière, j'y tenais à cause de lui... je vous ai dit des mots désagréables... hé bien, voyons, ne soyez pas fâchée... je vous demande pardon...
— Ce serait à moi à m'excuser, dit Camille, mais je n'ose plus.
— Et vous ne me parlez plus de partir, n'est-ce pas?
— Non, dit Camille gravement, je ne veux pas avoir l'air de fuir...
— A la bonne heure , dit le général en se frottant les mains.
— C'est ta faule aussi , reprit-il en s'adressant à Maurice qui écoulait pensif : je parlais de toi au moment où l'accident est arrivé... ça m'avait mis de mauvaise humeur, et, quand j'ai vu ma pauvre tabatière à terre... Mais en voilà assez... Ali! qu'est-ce qui nous vient là?... c'est, ma foi, Lauffray avec sa femme et ses filles; je reconnais sa voiture. Venez avec moi , ma voisine , nous allons aller au devant d'eux. Camille se leva.
— Non, c'est à madame de Brémont que je parle ; demeurez ici avec ce nigaud de Maurice qui s'avise aussi d'être malade... Vous ne valez pas mieux l'un que l'autre; ah! ma voisine, ce n'est pas de notre force, nous les enterrerons tous.
Et, ce disant, il entraîna madame de Brémont dans le jardin , et laissa Camille et Maurice en présence. Camille elait assise dans le fauteuil sur lequel on l'avait portée au salon, et jouait, les yeux baissés, avec le flacon de sels qu'elle tenait' Maurice était debout devant elle , tous deux pâles et souffrans de leur maladie, tous deux oppressés de leur cœur. Maurice le premier interrompit le silence embarrassant qui était entre eux.
— Sur mon honneur, Madame, lui dit-il, j'ignorais que vous fussiez chez madame de Brémont.
Camille releva la tête et répondit froidement :
— Pourquoi me dites-vous cela, Monsieur?
— C'est que vous pourriez peut-être croire que celle invitation de mon oncle est un piège que je lui ai suggéré pour voas attirer ici, et...
— Un piège! Monsieur, en quoi? reprit Camille du même air glacé ; vous êtes chez votre oncle, je suis chez ma marraine; nous nous rencontrons parce qu'ils se voient, c'est la chose la plus simple du monde.
— La plus simple du monde, en effet, dit Maurice avec quelque amertume ; je n'y avais pas pensé , Madame.
Us gardèrent encore le silence. Camille, en levant les yeux , vit Maurice qui s'était assis et qui appuyait sa tête dans ses mains... il était dans cette position où elle l'avait déjà vu une fois : celte circonstance lui revint en souvenir; elle en eut peur, elle prit une résolution forte, elle voulut en iinir avec Maurice. La reconnaissance qu'elle devait à cet homme pesait sur son coeur; il lui sembla que cette dette, une fois payée, elle deviendrait libre envers lui. Elle osa parler la première de cette nuit du 29 juillet.
— Je dois vous paraître bien peu polie, lui dit-elle, de ne pas vous avoir encore remercié du service que vous m'avez rendu, et qui a failli vous devenir si fatal.
— Oh ! mon Dieu ! répondit Maurice en souriant amèrement et après une longue aspiration, comme s'il eût voulu faire peser tout l'air de l'atmosphère sur son cœur pour le refouler au fond de lui-même ; oh ! mon Dieu ! Madame , cela n'en vaut pas la peine : moi-même je suis bien plus coupable , j'ai oublié de vous demander quelles avaient été les suites de voire accident.
— J'en ai beaucoup souffert , Monsieur.
— Oui, dit Maurice en se levant pour marcher dans le salon et se donner un air indifférent, tandis que sa voix frémissait malgré lui; oui, c'est une chose fort douloureuse que ces blessures cachées, et dont on n'a guère pitié, parce qu'il n'y a ni plaie ouverte ni fracture apparente. Soi-même on se trompe sur le danger de ces douleurs, on sent une légère atteinte , on s'imagine que cela ne sera rien , on néglige dTy porter remède , on se fie à ses forces, on va, on va toujours, et puis le mal s'étend, le cœur s'endolorit , il souffre au moindre contact , se brise au plus léger effort; tout le heurte, le blesse, l'irrite; un mot, un regard, un silence; enfin , c'est une souffrance insupportable, sourde, continue, qu'on voudrait déchirer pour la faire saigner et pleurer; mais on n'ose pas, on se tait ; et , s'il arrive que l'excès du mal vous arrache un cri , on demande pourquoi on se nlaint. on...
RENCONTRE. 2iÔ
Maurice se lut tout à coup; Camille, qui récoulait la têle elles ycu\ baissés, ne sachant comment arrêter cette exaltation d'idées qui, de la douleur physique, avait passé à 1a douleur morale, Camille -se levait pour sortir. Maurice le vil, et, se reprenant, il ajouta froidement :
— Vous devez savoir cela, vous , Madame, qui avez mal au pied ?
Camille ne répondit pas et s'avança vers le jardin. Maurice ajouta doucement :
— Mais vous êtes guérie à ce que je vois , je vous en félicite.
Camille était sur la porte du salon , elle s'arrêta et recula avec (erreur.
— Monsieur, dit-elle soudainement, Monsieur, voilà M. Camizard !
— Eh bien ! dit Maurice.
— Eh bien! Monsieur, reprit Camille en regardant Maurice fixement, qu'allons-nous faire?
— Et à qui, Madame?
— Mais à tout le monde: M. Camizard sait que c'est vous qui m'avez sauvée dans celle affreuse nuit.
— Il lésait?
— Oui, Monsieur, il le sait, et nous avons eu l'air de ne pas nous connaître !... Que%va-t-on penser maintenant?
— Rien qui doive vous alarmer, Madame. Je puis faire taire M. Camizard , si cela est nécessaire. Mais ce qui arrive est la rliose la plus simple, comme vous disiez : nous nous sommes vus une fois dans un salon , une autre fois dans la nuit : on peut s'oublier aisément quand on se connaît si peu. Vous m'aviez oublié ; moi, je ne vous avais pas reconnue; la maladie vous a beaucoup ebangée, cela est facile à comprendre.
— Ah! oui , c'est cela , dil Camille vivement , je dois être bien changée, bien pâle... c'est que j'ai beaucoup souffert, moi aussi.
Camille sortit tout à fait du salon, et Maurice la suivit, Ils allèrent ensemble au devant des nouveaux venus. Camizard s'avança vers Camille.
— Je suis arrivé , il y a une heure au château ,• j'ai su que vous étiez ici, et je me suis permis de venir vous y chercher... le général m'excusera.
— Comment donc ! je vous en remercie.
— Et moi aussi, ajouta Camille, c'est un jour de surprise . car j'ai eu le bonheur de rencontrer ici M. Lambert que je n'avais pas encore trouvé l'occasion de remercier du service qu'il m'a rendu: vous savez, M. Camizard.
— Comment, vous vous connaissez? reprit le général.
— Oui vraiment, mon oncle, j'ai eu l'honneur de rencontrer madame de Lubois dans le monde.
— Et tu as été assez maladroit pour ne pas la reconnaître tout de suite?
— C'est qu'un costume de bal ressemhle si peu à un habit de campagne, reprit Maurice en souriant, et, d'ailleurs, je crois que madame a été un peu malade. Puis il ajouta , avec cet air de galanterie banale auquel le plus indifférent se croit obligé envers les femmes : Je ne dirai pas à madame qu'elle était plus belle, mais elle l'était autrement.
Camizard avait écouté pour saisir une intonation étudiée , quelque chose qui mentît au sensades paroles, mais Maurice avait parlé fort naturellement ; Camille avait écouté de même, et avait répondu par un demi-sourire et une inclination de tête convenables : il se rassura. Ainsi qu'Alphonse, Camizard avait appris de Launay comment était arrivée l'aventure de la nuit du 29. C'était un hasard qui avait réuni Camille et Maurice ; ce que Charles avait dit d'Alphonse avait même expliqué à Camizard le silence de Camille. Le conseiller d'État rejeta un moment ses soupçons.
Cette journée , s'il fallait en écrire tous les détails, s'il fallait m reproduire les mille émotions, demanderait un trop minu-
lieux examen : il faudrait être à la fois dans le cœur de celui qui parle et de celui qui écoute , et il serait presque besoin d'un commentaire sur l'intention de chaque parole dite et sur la manière dont elle fut écoutée et comprise ; et puis , en vérité, qu'est-ce à côté des passions foudroyantes qu'on fait palpiter aux yeux du public, que cette torture muette de deux cœurs, dont l'un s'impose la gaîté facile , l'aisance , la bonne grâce, avec le désespoir dans l'âme, et dont l'autre , tout plein d'un sentiment qui le déborde , se lient clos et comprime avec effort sa parole , ses gestes , jusqu'à son attention.
Maurice, le fougueux jeune homme , qui avait promené sa jeunesse parmi ces conquêtes faciles qui sont du domaine de toute une génération , Maurice croyait au dédain glacé de madame de Lubois : pour elle, il pensait n'être que l'homme dont la parole légère avait ruiné son bonheur ; un étranger qu'une fois elle avait rencontré dans un salon de mauvaises mœurs, une autre fois dans un café de bas étage , presque habitué de ces mauvais lieux. — C'est ainsi, disait il, qu'on me juge. — Pour le comprendre , pour deviner ce qu'il y avait d'élevé dans l'esprit et dans le cœur de cet homme , il eût fallu que madame de Lubois eût intérêt à le voir, et Maurice ne lui supposait pas cet intérêt : un seul témoignage de ce qu'il valait pouvait être offert à madame de Lubois : c'était son respect pour elle.
Ce respect , Maurice , dans toute autre position , pouvait le montrer par des attentions timides et réservées. Après ce qu'il avait dit «à madame de Lubois, ce ne fut pas ainsi qu'il essaya de le lui prouver. Selon ce qu'elle m'a dit, poursuivait-il, nous devons être aux yeux de tous comme des gens qui se rencontrent pour la première fois, qui n'ont rien à cacher du passé, rien à redouter de l'avenir; trop d'assiduité la fatiguerait, trop d'indifférence pour une femme si belle serait remarquée. Je marcherai sur la crête de ce précipice; je serai ce que j'aurais été si je ne l'aimais pas... je lui parlerai avec aisance le
langage complimenteur du monde; je jouerai avec celte beauté qui me brûle, je n'éviterai pas ses regards qui me pénètrent, j'écouterai en souriant celte parole qui me déchire, je lui répondrai comme si je ne lui avais rien dit, peut-être alors elle me remerciera... si elle me comprend.
Ce qu'il avait résolu, il le fit de toute la puissance d'une volonté qui ne pliait devant aucune douleur; il le fit si bien, que Camille s'en étonna un moment, qu'un moment elle s'en alarma. Crainte égoïste et cruelle, qui voulait que cet homme gardât son amour, en se réservant de paraître le dédaigner. Comment se fait-il que la passion ait quelquefois les exigences de la coquetterie ? Pourquoi Camille fut-elle un moment blessée de ce que Maurice était si souverainement maître de lui? Mais quelle pitié prit la place de cette crainte, de cette exigence, lorsque Camille vit tout l'effort que ce rôle coûtait à Maurice ! Beaucoup d'hommes l'ont joué en leur vie , mais quel est celui qui ne l'a pas outré ; celui qui, pour n'être pas triste , ne s'est pas fait une joie bruyante ; qui , pour ne pas être silencieux, n'a parlé que juste et à propos? Bien peu, sans doute, et aucun peut-être si bien que Maurice. Il fallait le besoin de voir qu'avait Camille, il fallait la soif de se mêler à l'âme de cet homme qui tenait l'âme de Camille, pour remarquer un éclair de pâleur sur le front, un tressaillement dans le sourire , un reflet de désespoir dans le regard , pour juger que cet homme brûlait sous l'épiderme, criait sous sa parole, pleurait au dedans de ses yeux. Et lorsque Camille fut sûre de ce qu'il étreignait de douleurs en lui, ce fut son tour de poser la main sur son cœur pour l'étouffer , pour ne pas crier à cet homme : Assez... allez vous-en... allez pleurei à l'aise; assez; taisez-vous, souffrez en silence... assez... ne riez pas, déchirez-vous la poitrine. Mais un regard, un mol qui eût dit cela , c'eût été de la pitié , et la pitié , elle ne devait pas en avoir; elle ne savait pas que Maurice l'aimait, elle l'avait oublié, elle s'en souciait peu, elle élail indifférente el
par conséquent devait être cruelle... Camille fut tout cela tout un jour ; car ce fut ainsi durant la course dans la forêt, ainsi durant le dîner, ainsi durant le bal qui le suivit.
Mais que cette journée eut cependant de puissans résultats sur le cœur de Camille ! En effet , on n'aime pas un homme parce qu'il a telles bonnes qualités, tels talens ; mais quand on l'aime, avec quelle joie on découvre tout ce qu'il a de supérieur et de distingué ! comme Camille écouta avec un charme qui n'était qu'à elle tous les récits frivoles et graves que Maurice fit à la compagnie , durant la promenade dans la forêt ! comme elle lui sut bon gré de connaître le nom de chaque ruine , les fastes de chaque village tout semés de grandes pages de guerre, les légendes d'ici , l'histoire de là-bas. Puis, au retour au château, elle aima sa façon de faire les honneurs de la table de son oncle : sa politesse attentionnée et peu tyrannique, ses gaies excuses sur son abstinence, sur la maladresse d'un domestique, ce complet savoir-vivre qui à lui tout seul est une distinction.
Enfin, le soir, quand vint le bal, sa complaisance à tenir un piano , sa supériorité à le manier , son dévoûment à jeter de gais refrains au bout de ses doigts que crispait la douleur; tout cela lui parut noble et bon, quand on disait à Maurice que c'était bien aimable et bien complaisant; et lorsqu'il s'oublia dans les accords mesurés d'une walse , et que, laissant la note écrite pour la musique qu'il avait en lui , il fit frémir les touches, jeta des plaintes sur ce rhythme léger, ralentit la joie des danseurs, brisa la mesure d'accords déchirans, et qu'averti tout à coup par un — Hé bien, vous vous oubliez, — crié par une voix impatiente, il reprit sa marche par un galop bruyant, rieur, étourdissant, et précipita les danseurs avec une furie de désespoir qui éclatait en notes dansantes et joyeuses; oh ! qu'alors Camille le plaignit ! Puis, quand, d'une voix haletante, les cheveux épars , le front humide, une belle danseuse vint lui dire ; — Ah ! c'est bien drôle, cette transition de la
walse au galop... Où vend-on ce morceau?.... je veux l'acheter. — Camille fut près de se lever et de dire : — Il m'appartient.
Un moment après éclata le feu d'artifice ; tout le monde s'y précipita en s'enveloppant de châles , de fichus ramassés au hasard. Camille, que sa faiblesse avait empêchée de danser, demeura la dernière au salon, assise dans un angle obscur , à moitié cachée par la draperie d'un rideau. Maurice était encore assis derrière le piano. Deux fois il se leva pour sortir, deux fois il retomba sur son siège. Enfin il se mit debout et marcha vers la porte sans voir Camille. En passant devant la cheminée, il s'arrêta devant la pendule, et d'une voix défaillante laissa tomber ces deux mots :
— Encore une heure...
— Non, dit Camille en se levant soudainement , nous allons partir tout de suite.
Maurice la regarda.
Était-ce pitié de sa torture qu'elle avait devinée, et à laquelle elle voulait enfin mettre un terme ? ou bien, avait-elle pris ce qu'il venait de dire pour un de ces ennuis vulgaires qu'on débarrasse volontiers d'une présence fatigante, et avaitelle répondu une parole piquée à une expression impolie ? Maurice était fatigué de douleur, il crut que c'était pitié, et lui en fut reconnaissant : pris à l'improviste par ce sentiment, il oublia un moment le rôle qu'il avait joué toute la journée.
— En vérité, dit-il, Madame, je vous remercie... vous êtes bonne...
Sa voix était si altérée que Camille vit bien qu'il ne s'était pas trompé sur son intention ; et, si légère que fût celte consolation, elle craignit de la lui laisser. Oh ! si elle n'eût combattu que pour repousser Maurice , si ce n'eût été elle-même qu'il lui fallait vaincre en même temps , si elle n'eût brisé son propre cœur en déchirant celui de cet homme, c'eût été une bien épouvantable cruauté que la réponse de Camille... Elle ramassa toutes ses forces , et lui dit en souriant :
— En vérité , Monsieur , voilà une franchise de malade qu'une malade seule peut excuser.
Elle n'était pas à la porte du salon qu'elle eut horreur d'elle-même.
— Ah ! je suis sans pitié... se dit-elle. Oh ! je vais retourner lui demander pardon... lui tout dire aussi...
Elle s'arrêta... La pensée de sa position lui revint au cœur. Elle avait trop de droits à être coupahle pour oser faire une faute... Elle s'éloigna tout à fait du salon; Maurice était trop près. Elle alla se joindre à la foule, elle prit le bras de Camizard; elle l'écouta , elle lui parla... elle rit... Malheureuse !
Quand ils rentrèrent dans le salon , Maurice y était encore assis à la place où était Camille. Sa tête pendait sur son épaule appuyée à l'angle de la croisée: il voulut se lever, il ne put pas. Le général le vit. Maurice était si pâle, qu'il courut vers lui.
— Eh bien ! qu'as-tu ? toi aussi !
— Rien , la fatigue, la chaleur.
— C'est une malédiction ! Mesdames, un flacon , des sels.
— Je dois avoir le vôtre, général, dit Camille en cherchant dans son sac.
— Oui, dit le général , celui de Maurice.
— Celui de M. Maurice, reprit Camille en serrant le flacon dans sa main.
Une de ces pensées qui durent un éclair, et sur lesquelles les femmes jouent leur vie, lui passa dans le cœur; elle rejeta le flacon dans son sac, et ajouta :
— Je ne l'ai pas.
Maurice défaillait ; Camille, éperdue, oubliant qu'un regard pouvait le deviner, s'approcha de lui, et lui dit tout bas :
— Je le garde.
Aveu arraché à l'âme, et qui eût réveillé l'âme Je Maurice, s'il l'eût entendu.
Il n'entendit pas, il était tout à fait évanoui. Cet accident dispersa la fête.