SCÈNE A L'OPÉRA
— Non, Maurice, mais vous aviez raison, ce n'es! qu'un malheur de plus, car il est de ma destinée de les épuiser tous.
Au moment où Camille prononçait cette parole, elle ne supposait pas qu'il pût y avoir encore des douleurs pour elle, des douleurs auxquelles elle ne s'attendait pas; elles lui vinrent comme une réponse du sort. Camille parlait encore, qu'Alicia entra vivement dans la chambre.
Alicia, comme nous l'avons dit, après avoir couru chez Camille, avait cru la trouver chez madame de Brémont; ne l'y ayant pas rencontrée, elle était retournée chez Camille et l'avait encore attendue. Camille n'ayant pas reparu, Alicia était rentrée dans sa maison. Le domestique de Maurice l'y attendait; il lui raconta en quelques mots comment son maître avait ramassé dans la rue une pauvre dame qui paraissait folle. Ce récit avait à l'instant expliqué à Alicia l'inutilité de sa poursuite et l'asile que Camille était venue lui demander : elle était donc accourue chez Maurice. Accompagnée du domestique, elle avait pénétré sans bruit dans l'appartement, et, marchant tout droit vers la chambre où se trouvait Camille, elle en avait ouvert la porte avec vivacité. Mais à peine Alicia eut-elle fait quelques pas dans cette chambre, qu'elle s'arrêta comme clouée à sa place par une force invisible. Elle devint pâle, ses traits se contractèrent, un léger tremblement agita ses lèvres, et elle promena de Maurice à Camille, de Camille dans le lit de Maurice, à Maurice près de Camille , un regard sombre et lent, un regard qui interrogeait avec désespoir. Camille crut comprendre l'expression de ce regard, et, tendant les bras à Alicia , elle lui cria :
— Alicia !... Alicia ! je suis innocente.
Mais celle-ci, laissant tomber tout à coup sa tète sur sa poitrine, répondit d'une voix sourde :
— Et moi je suis perdue.
— Perdue, répéta Camille, frappée d'une terreur indicible perdue !
— Voilà donc, continua Alicia, voilà donc ma récompense, Maurice. Voilà comment vous tenez les sermens que vous m'avez faits.
— Des sermens! s'écria Camille en s'élançant hors du lit, des sermens ! il t'a fait des sermens , dit-elle à Alicia qui restait droite et immobile , des sermens qu'il a trahis ?
Alicia ne répondit pas.
— Tu l'aimais? dit Camille en la regardant de ses yeux ardens.
Un mouvement de tête d' Alicia répondit :
— Oui.
— Et il t'aimait aussi? reprit Camille avec un accent désolé. Alicia ne répondit pas et tomba sur un siège.
— Camille.... dit Maurice en s'approchant d'elle.
— Ne me touchez pas! s'écria Camille en reculant, ne me touchez pas, vous êtes un infâme !
— Camille, vous vous trompez...
— Oh! s'écria Camille dans un état d'exaltation inouie, sortez, sortez.... Puis elle reprit ■ Mais vous êtes chez vous, c'est à moi de sortir.
— Madame... s'écria Maurice en l'arrêtant, où voulez-vous aller dans cet état?...
— Ne me touchez pas, reprit Camille avec une nouvelle violence, ne me touchez pas, ou je me brise la tête sur ce marbre...
Maurice la laissa s'échapper. Camille aperçut ses vêtemens qui étaient restés sur le divan , les prit et se rhabilla, tremblante, éperdue, folle... Alicia était immobile sur son siège. Maurice, silencieux, regardait le désespoir de Camille, n'osant lui adresser une parole , de peur de l'irriter plus qu'elle ne l'était.
Camille rattachait ses vêtemens avec une sorte de fureur, et pendant ce temps, de sourdes exclamations s'échappaient de sa poitrine.