‹ Le conseiller d'étatChapitre 26 sur 26 · CONCLUSION. 56S · texte numérisé non relu

CONCLUSION. 56S

mes vont promener, dans ce jardin, leurs riches toilettes d'hiver, leurs manchons et leurs fourrures.

Madame Drancy se promenait au bras de son mari , convoyée de chaque côté de deux ou trois beaux qui ricanaient en caressant leur barbe sous leur menton, leur cravate sous leur barbe. On fit rencontre de Camizard. Madame Drancy marcha droit à lui, et, l'abordant avec toutes les démonstrations d'amitié et de coquetterie imaginables :

— Mon Dieu ! lui dit-elle, que je suis charmée de vous rencontrer. J'ai bien des félicitations à vous faire : vous ave? été nommé député... on vous a enfin rendu justice.

— Je vous remercie de votre intérêt. On a bien voulu me tenir compte de trente ans de services voués à la France seule, et d'une conduite politique qui n'a jamais transigé avec les \rais principes.

— Et puis, ajouta Drancy, votre nomination est bonne, eu cela qu'elle prouve combien les électeurs commencent à comprendre que la moralité d'un homme doit entrer dans ses titres à la confiance du pays. Nous avons assez de ces brouillons politiques , qui ne se recommandent que par des opinions extrêmes ; il nous faut des hommes sages , qui rassevent la société sur des bases solides de religion et de morale.

— A propos, reprit Adèle, à propos de religion , vous avez eu le malheur de perdre madame de Brémont.

— Hélas! oui, fit Camizard, le chagrin qu'elle a éprouvé de la conduite de de Lubois et surtout de celle de Camille...

— Qui l'eût dit? répliqua Adèle, cette pauvre Camille.

— Je ne sais pas, reprit Drancy, j'en ai eu toujours maui aise idée ; aussi je la voyais à peine ; elle a failli compromettre Adèle.

— Que veux-tu , repartit madame Drancy. c'était une amie une camarade de pension. J'espérais que de bons conseils...

— Qui saluez-vous donc là? dit Camizard qui avait à lonte la vue courte ou perçante.

566 LE CONSEILLER DÊTaT

— C'est madame Launay.

— Ah ! Césarine ! N'est-elle pas avec voire frère?

— Oui. C'est une très aimable petite femme, bien rangée, un charmant ménage. Antoni est tout à fait de leurs amis. Adieu , M. Camizard , je vous quitte , j'aperçois madame Launay qui me fait signe ; nous dînons ensemble... je vais la rejoindre.

— Un mot, lit Drancy. N'y a-t-il pas parmi les propriétés que vous a laissées madame de Brémont , par son testament , une petite maison près de Corbeil , avec quelques arpens de jardin ?

— Oui, oui , la Maison-Rouge.

— C'est cela. Hé bien, si vous n'y tenez pas et que vous vouliez vous en défaire, je m'en arrangerai peut-être. Je suis un peu las du bruit de Paris. Je veux me retirer et vivre en patriarche.

— Nous en causerons quand vous voudrez, dit Camizard. Vous serez le voisin d'Alicia ; elle a une propriété charmante au bord de la Seine, où elle vit fort retirée.

— Eh ! eh ! les proverbes sont la sagesse des nations , ajouta un monsieur beau , de ceux qui entouraient madame Drancy : quand le diable fut vieux , il se fit ermite.

— Je crois bien, reprit Adèle, qu'il y a autant de chagrin que de sagesse dans sa retraite. Camille, après tout, lui a joué un tour infâme. Alicia aimait Maurice depuis plus de se| t ou huit ans. Us faisaient presque ménage ensemble, demeurant porte à porte.

— Ça ne sera pas si long avec madame de Lubois, reprit le même monsieur beau; une femme exigeante, impérieuse : il en sera bientôt fatigué. Il a fallu toute la patience d'Alicia , qui lui passait toutes ses aventures. Mais madame de Lubois, je ne lui en donne pas pour six mois.

— Bon Dieu ! que deviendra-t-elle? reprit Adèle d'un ton piteux.

CONCLUSION. obi

— Pardieuî reprit le beau en piochant agréablement la terre du bout de sa canne , elle deviendra ce que tant d'autres sont devenues... une femme entretenue.

— Eh! mais , fit Drancy, il me semble qu'elle n'est pas autre chose.

Sur ce mot, on se salua et on se sépara.

Et maintenant qu'on nous permette à nous d'écrire ici, a côté de ce jugement, la parole du Christ au Jardin des Oliviers :

Qui sine peccato est vestrûm primus in illam lapidem mittat.

« Que celui de vous qui est sans péché jette le premier la pierre à celte femme. »

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