CHAPITRE P
Sous la monarchie, les deux Chambres rédigeaient tous les ans, en réponse au discours de la couronne, une adresse au roi dans laquelle on exposait, avec plus ou moins de sincérité, la situation générale du royaume, et où l'on traitait très-brièvement des deux ou trois affaires principales de l'Etat. Cela suffisait dans un temps et dans un régime où le peuple n'avait
pas besoin de connaître les affaires, puisqu'il n'avait dans les affaires ni l'œil, ni la volonté, ni la main ; dans un temps où le gouvernement de trente-six millions d'unies n'appartenait qu'à deux cent soixante mille citoyens politiques appelés électeurs, à deux cents pairs de France, à quatre cents députés et à une dynastie. Qu'importait alors que le reste de la nation, c'est-à-dire trente-cinq millions et demi de citoyens sans droit, sans avis et sans action politique, prît connaissance de la véritable situation des choses, des esprits, de l'Europe, du gouvernement? îl leur suffisait de lire une fois par an le bulletin des lois pour savoir à quoi ils devaient obéir, et la cote de leurs contributions, envoyée par le percepteur, pour savoir combien ils avaient à payer. Obéir et payer, c'était alors tout l'homme ; connaître, juger, apprécier, délibérer, vouloir, choisir, éUre, puis obéir volontairement et religieusement à la loi, devenue volonté générale, c'est aujourd'hui le citoyen.
Ces deux conditions, si différentes entre le sujet non consulté de la loi, sous la monarchie, et le citoyen, auteur et exécuteur de la loi, sous la République, nécessitent des conditions très-différentes aussi dans la nature de publicité à donner aux affaires et dans les éléments de notions pohtiques à donner au peuple. Connaistoi TOI-MÊME est la première nécessité d'une nation que l'état républicain appelle à se gouverner ellemême. C'est donc au peuple aujourd'hui qu'il faut adresser, sur la situation vraie de la République, sur l'ensemble et sur les détails de toutes les affaires, ces
rapports qu'on rédigeait jadis pour les rois; c'est au peuple qu'il faut présenter le miroir fidèle de toutes les idées et de tous les faits qui sont visibles à l'horizon de l'année écoulée, à l'horizon de l'année future, en lui disant : Regarde-toi tel que tu es! Regarde les choses, regarde les hommes î regarde la route ! regarde les événements, regarde les progrès accomplis ! regarde les dangers qui te menacent ! regarde les maux dont les factions t'affligent, regarde les biens dont la Providence t'a béni ! et agis, prévois, pourvois, choisis ; gouverne-toi sur ces renseignements, auxquels tu peux te fier, parce qu'ils te sont donnés en plein jour, à haute voix, et sous la responsabilité de noms qui signent leurs paroles.
C'est ce qui m'a inspiré l'idée de récapituler brièvement, à l'usage des hommes qui n'ont pas le temps dehre chaque matin l'innombrable quantité de feuilles pubhques, les principaux événements depuis la fondation de la République, d'analyser les faits, les idées, les doctrines^ les opinions, les illusions, les vérités qui se disputent l'inteUigence des masses, et de rédiger cette espèce de rapport général sur la situation de l'Europe et de la France sous la forme d'adresse au peuple. Ce n'est pas le tout , ce n'est pas même le principal^ sous la République, que de gouverner par les lois, il faut encore gouverner par les âmes! Or, qui est-ce qui gouverne les âmes.^ C'est la vérité. Voici donc, autant qu'un homme peut se flatter de la voir et de la dire, la vérité sur notre situation.