‹ Le Conseiller du peuple (volume 2)Chapitre 17 sur 103 · VU · texte numérisé non relu

VU

Or, l'opinion de la France étant faite, peut-on douter du résultat de l'épreuve que la Constitution l'a condamnée à subir en 1852 ? Sort-il jamais de la poitrine d'un pays un autre cri que celui de son âme et de sa pensée? Non, il n'en sortira qu'un cri de sagesse et de salut. La France, interrogée par le suffrage mutilé et restreint, dira encore : sagesse, république et modération, comme elle l'a dit par le sufi'rage universel enlSZiS, en IShQ, en 1850; seulement, si elle ledit parle suffrage restreint et mutilé, elle le dira avec plus de colère peut-être et avec moins d'autorité certainement que ti elle le dit, comme nous l'espérons, parle suffrage universel rétabli dans sa justice et dans son unanimité.

« Mais, nous dit-on, vous ne tenez donc pas compte de quatre <( grands faits qui contredisent votre optimisme dans le tableau <t que vous nous faites de la situation et qui donnent des transes (( au pays? des transes de peur de retomber dans une révolu- » tion ? »

— Je pourrais vous répondre qu'un pays qui n'a d'autres transes que des transes de retomber dans les révolutions, et qui a assez peu de passions pour n'avoir d'autre passion que le besoin de la halte et du repos dans l'ordre, est un pays qui ii'a rien à craindre de bien sérieux des révolutions. Mais je veux aller au devant de vos craintes et examiner avec vous les quatre faits actuels qui contredisent mon optimisme et qui vous font craindre que la France ne se tire jamais saine et sauve du mauvais pas auquel nous louchons.

Ces quatre faits, n'est-ce pas, sont :

1" La majorité de l'Assemblée se refusant, peut-être par amour-propre, à rétablir le suffrage universel ;

2" La minorité de deux cents voix se refusant peut-être à voler la révision partielle de la Constitution ;

LE CONSEILLER DU PEUPLE. 26t

5" Les vœux des conseils généraux des départements fortifiant la majorité royaliste de l'Assemblée dans son audace, et lui donnant la confiance qu'elle peut tout oser impunément contre la République pour la monarchie ;

h* L'ambition présumée du Président delà République menaçant imaginairement la Constitution d'une oppression ou d'un coup d'état si on ne la revise pas à son bénéfice.

Voyons les éventualités et la valeur de chacun de ces embarras de situation qui vous font si mal augurer du salut de la République, et par conséquent delà France. Car, j'en conviens avec vous, le salut de la France est si nécessairement et si substantiellement lié en ce moment à celui de la République, que renverser la République c'est renverser la France dans tous les précipices, et, pour le dire en passant, cette consubstantialité actuelle de la France et de la République devrait vous prouver que la République de 18/i8 n'a pas été une fantaisie de républicains, un caprice de populace, comme ils disent, mais un cri de la nécessité, mais une inspiration de salut commun !

Premièrement la majorité se refusera à l'abrogation de la loi du 31 mai et au" rétablissement du suffrage universel? Je n'en sais rien, ni vous non plus. Peut-être non, peut-être oui, les vents changent dans les assemblées avec les intérêts, les vues, les situations : les années instruisent.

Il y a eu deux choses dans la présentation et dansFadoptioft delà loi du 31 mai parla majorité coalisée. Il y a eu d'abord une panique vraie, sérieuse et désespérée, produite non seulement dans cette majorité, mais dans le pays, par les élections violentes de quatre ou cinq départements, où le scrutin de liste, mode menteur, avait aveuglé les urnes et fait craindre la fin du monde électoral par cinq ou six noms prodigieux qui en étaient sortis ! Il y avait peut-être ensuite, faut-il vous le dire ? Oui, car on l'a beaucoup dit, sans l'avoir prouvé; il y avait peutêtre à leur insu dans quelques âmes résolues et peu scrupu-

leuses du parti anti-républicain une espérance confuse, secrète, que ce défi hardi à la démocratie un peu démagogue alors de Paris ferait bouillonner le cratère, et amènerait dans la rue je ne sais quel hasard, d'où le royalisme sonirait très certainement et très facilement vainqueur, avec l'assistance du chef du pouvoir exécutif et de l'armée invincible et nombreuse, et oii la république resterait ensevelie pour jamais sous la réprobation d'une journée démagogique intentée en son nom par des faubourgs. Aucun de ces deux motifs pour présenter le défi au suffrage universel n'existe plus. L'imagination publique a eu le temps de se calmer et de se convaincre par mille épreuves que, même avec l'instrument menteur du scrutin de liste, le suffrage universel trouverait le moyen de dire la vérité dans la majorité immense de ses choix. Les conseils généraux vous le prouvent. Les cinq ou six noms prodigieux sortis des urnes de 1849 se sont éliminés d'eux-mêmes ; les montagnes se sont abaissées insensiblement au niveau de la raison publique; leurs tonnerres, qui avaient fait un grand mal à la démocratie en croyant faire peur atout le monde, ont cessé de gronder ou gronderaient dans le vide; on a la parfaite certitude que le suffrage universel, aujourd'hui éclairé ei de sang-froid, qui a donné même dans le trouble des résultats conservateurs et modérés, ne donnera, à l'exception de quelques grandes villes d'industrie agglomérée, que des résultats en majorité rassurants pour l'ordre. On voit qu'on est allé trop loin, qu'au lieu de trois ou quatre cent mille vagabonds ou indigènes qui courent la France et qui profanent l'élection, bons à retrancher partout, on a retranché quatre millions d'honnêtes gens de tout métier et de toute profession, la meilleure clientèle de l'ordre, de la propriété et de la patrie. ! es hommes delà majorité se repentent en secret ; la difficulté de se désavouer honorablement soi-même en retient seule quelques-uns ; mais ce sont d'honnêtes gens au fond, ils ne sacrifieront pas leur pays à la fausse dignité de persévérer dans une erreur. Il n'y en a pas un seul qui soupçonnât, en

LE COxNSEILLER DD PEUPLE. 265

votant ou en défendant cette mesure tout expérimentale, qu'il supprimait quatre millions trois cent mille Français de l'électorat. C'est le résultat, ce n'était pas la pensée. Voilà pour l'Assemblée.

Et quant aux sectaires désespérés des partis déchus en février, qui pouvaient se flatter alors, disait-on, que ce défi à la démocratie amènerait la démagogie dans la rue et que la République resterait sur le champ de bataille, remarquez bien que ces hommes, s'ils existent, ne peuvent plus avoir aujourd'hui ni le même intérêt ni la même espérance. Pourquoi ? Par uue raison toute eimple, c'est qu'ils croyaient avoir alors avec eux le chef du pouvoir exécutif et l'armée, qui obéit par la constitution à ce chef, et qu'aujourd'hui, dans une bataille provoquée contre la république, ils auraient contre eux le chef du pouvoir exécutif, chef de l'armée et du gouvernement, qui n'est plus avec eux, qui est menacé par eux, et qui n'a de salut que dans la Iiépublique et par le suffrage universel.

Cela ne vous paraît-il pas une petite différence, bonne à noter, entre la situation de la majorité liguée en iS50 avec le pouvoir exécutif contre le suffrage universel, tt la situation de la majorité en 1852, ayant à lutter à la fois contre le suffrage universel et contre le pouvoir exécuiif, le gouven.ement et l'armée ? S'il y avait bataille, où seraient donc les chances de quelques groupes parlementaires contre le peuple, le gouvernement, l'opinion, l'administration, le pouvoir exécutif et l'armée ! Soyez certains que cette différence entre 1850 et 1852 fera réfléchir, et que le conciliabule de Clirhyei les Picliegrii des comités anti-républicains ne prévaudront pas contre une nation.

Il y a donc de grandes chances pour que la majorité honnête et sensée de l'assemblée, influencée par l'opinion conservatrice de jour en jour croissante contre les excès de la loi du 31 mai. revienne sur ses pa.^, sinon la première fois en novembre, au moins à la dernière épreuve en février.

Et si elle ne revient pas enfin ? Eh bien, au pis aller, que se passera-t-il donc de si extrême ? Rien que ceci :

Le suffrage universel n'étant pas rétabli, la minorité et nousmêmes nous ne nous croirons pas en droit de voter la révision. Rien ne sera voté, et on ira aux élections de 1852 tels quelles, et le pays nommera alors au suffrage restreint une assemblée qui exprimera sa volonté incomplète, mais enfin un fragment de sa volonté, et il changera ainsi la majorité pour 1856. Ou le pays s'abstiendra en masse, et fera trembler une assemblée presque illégale et de son isolement et de son abandon devant la masse. On sentira les frissons avant-coureurs d'une révolution terrible, on avisera sous l'inspiration de la sagesse, et l'assemblée elle-même, pour se légitimer et pour conjurer les troubles, se bâtera de voter le rétablissement du peuple entier dans son droit électoral. On aura perdu et agité un an de la vie du pays, voilà tout.

Je passe à votre second fait : la résistance de la minorité de deux cents voix à voter la révision. lorsqu'on a proposé à cette minorité de voter ce qu'elle considère comme un crime, c'est à dire le jugement de la République par un tribunal dont on a éliminé quatre millions trois cent mille juges, elle ne pouvait pas, elle ne devait pas le faire, elle se serait déshonorée. Elle ne l'a pas fait. Mais supposez que le Gouvernement propose le rétablissement du suffrage universel et que la majorité vote cette restitution, vous pouvez être sûrs qu'à l'exception de trente ou quarante républicains de petite église, qui aiment les schismes, parcequ'ils aiment mieux, comme César, être les premiers dans des villages que des citoyens à Rome; à l'exception de cinquante ou soixante braves gens qui ont peur pour leur pays d'un peu d'agitation électorale, cent vingt autres républicains désintéressés et confiants voteront avec nous une révision définie et limitée dans l'intérêt bien compris de la paix et de la République.

Point d'inquiétude donc encore de ce côté-là.

LE GOxNSEILLER DU PEUPLE. 265

Et à supposer que les deux cents voix s'obstinent, quoi de perdu encore? Piien que du temps. Ces représentants antirévisionistes iront comparaître devant leurs départements en 1852; les départements, qui ont en masse et par un bon sens un peu passionné le goût d'une réviiion, ne rééliront pas un des hommes qui se seront mis ainsi entre la révision et eux. L'Assemblée de 1SÔ2 volera à F unanimité la révision un peu plus tard.

VIÎI.

A votre troisième fait maintenant. Les vœux des conseils généraux fur tilient, selon vous, l'audace des adversaires de laPiépublique. Je l'accorde; mais pour que l'audace des adversaires de la ilépubli(iue devienne un danger ne faut-il pas qu'elle se formule en un vœu de monarchie? Eh bien ! demandez à vos quatre-vingts conseils généraux de formuler un vœu pour le rétablissement d'une monarchie spéciale, définie, nommée par son nom, et attendez la réponse ! Vous l'attendrez longtemps, sachez-le !

Je sais ce que c'est qu'un conseil général, j'en ai assez vu à Tœuvre; j'ai vu ceux de 1851. Voici comment se combine un vœu de révision de la Constitution en masse dans ces corps non politiques. Le conseil général se compose en moyenne de quarante bons et honnêtes propriétaires, négociants, fonctionnaires du pays, nommés par les arrondissements, nullement à l'opinion, tout à l'estime, à la considération, à la richesse dans le pays sans acception de parti, parcequ'il ne s'agit là que d'administration locale, matérielle, de centimes et non d'idées. Il y a dans ce nombre sept ou huit grands propriétaires ruraux, grands noms et grandes existences de la contrée; ces hommes sont légitimistes de convenance, de situation, de décorum,

comme on est gentilhomme, sans que cela tire à conséquence pour le fond des choses; ils ne peuvent pas plus, quand ils en sont sommés par la circonstance, désavouer leur honneur de soi-disant opinion monarchique légitimiste qu'on ne peut désavouer honorablement son père et sa mère, son sang, son nom. C'est un costume, on y est né, il faut le garder, il faut y mourir. Gela n'empêche pas que ces hommes en général, prudents et modérés, ne fussent très effrayés si on leur disait i «Nous allons vous rendre la légitimité monarchique, et vous se- «rez chargés tout seuls de la maintenir et delà défendre devant ((ce siècle et devant ce peuple! » Mais il ne s'agit pas de cela, lis savent très bien qu'on ne les mettra pas demain à pareille épreuve et que leur vote sera seulement une profession de foi sans danger, un salut d'honneur à leur principe, une déclaration platonique de persévérance dans leur honorable conviction. Ils chargent le petit journal légitimiste du lieu de porter leur drapeau, que personne n'insulte dans deux ou trois cents salons du département, et ils chargent un homme éloquent de la magistrature, du barreau ou de la bourgeoisie, pour qu'il ne soit pas suspect, de prendre la parole devant le conseil pour eux et de représenter le peuple, comme le chœur le représentait dans le drame antique. Cela fait, ils votent sans conséquence la révision totale de la Constitution, pour bien signifier qu'ils votent la monarchie légitime, ce qui ne les empêche pas d'aller le soir souper chez le préfet, réclamer la juste influence qui leur est due dans le pays, et de convenir tout haut avec leurs confidents que la République est le seul gou- Yernemcnf, en ce moment, qui puisse pacifier et gouverner le peuple, et qu'ils la préfèrent mille fois à l'humiliation de cette royauté de contrebande dont ils ont été soulagés par la République.

Voilà donc sept à huit voix acquises à un vœu de révision totale. Il y a ensuite sept ou huit grands industriels, hauts fonctionnaires, négociants enrichis de 1830, grands libéraux

LE COxNSElLLER DU PEUPLE. 267

en J829, grands monarchistes le lendemain, comblés des titres, des faveurs, des monopoles, des emplois de la monarchie de Juillet, anciens députés, anciens pairs de France, anciens favoris de cette cour plébéienne quand les patriciens lui manquaient, précipités non de leur fortune, mais de leurs ministères, de leurs pairies, de leurs ambassades, de leur importance exclusive par l'écroulement de la monarchie illégitime en 1848. Ils disent aux légitimistes : nous faisons corps maintenant avec vous par une animosité commune contre une démocratie qui nous détrône également tous deux; nous allons, sans nous expliquer davantage^ voter avec vous la révision totale, sous entendu trèsintelligible de lamonarchie. Cela fait seize voix.

Puis il y a dans le conseil trois ou quatre fonctionnaires dépendant du gouvernement, à qui le préfet insinue qu'un vole de révision totale ne fera pas de peine trop vive au président de la République, attendu que le terme de quatre ans est court pour faire le bien, et qu'une révision totale pourra donner avec un terme plus long une faculté de réélection agréable à tout le monde; les fonctionnaires ne disent pas non.

Cela fait vingt-une ou vingt-deux voix.

Enfin il va douze eu quinze membres indépendants, impartiaux, agriculteurs, acheteurs, vendeurs, trafiquants de toute nature, à qui on dit : vous aimez la République sans chaleur, mais enfin vous n'y répugnez pas trop, seulement vous voulez un peu plus de durée et de fixité dans ses pouvoirs, vous ne voulez pas surtout qu'un club ou un conclave d'une rue de Paris vous envoie une liste impérative de vingt ou trente noms de démocrates inconnus ou trop connus pour représenter votre opinion, votre confiance, votre estime, vos intérêts généraux et locaux par des hommes dont vous n'avez jamais entendu parler, et qui n'arrivent, hirondelles de la République, que pour emprunter un jour le toit de votre déparlement et repartir avec le soleil en ne vous laissant qu'une plume dans leur nid. Vous voulez être représentés par des citoyens de votre

connaissance, votez la révision totale ou partielle, peu importe, l'Assemblée la limitera bien^ mais votez la révision; elle vous débarrassera de la plaie de la démocratie, la liste de scrutin, et elle vous permettra de réélire, si cela vous plaît, un président qui n'aura pas trop mal gouverné.

Cela fait trente-six. La révision totale est votée.

Croyez-vous que ces quatre votes, coïncidant dans l'urne des conseils généraux par des motifs si divers et qui se diviseraient pour s'entre-combattre le lendemain si on posait la question de monarchie par son nom, aient une grande valeur monarchique? Non, vous ne le croyez pas, vous savez bien que cette unanimité par rélicence d'une soirée serait la guerre civile la plus inconciliable et la plus acharnée le lendemain ! et croyezvous que l'assemblée etlepaysne sachent pas cela, et prennent au sérieux pour la monarchie des votes de conseils généraux qui ont autant de significations opposées qu'il y a de partis dans ces conseils ? Non, l'assemblée et le pays ne s'y trompent pas plus que vous et moi, ils considèrent les conseils généraux comme des pétitionnaires, des pétitionnaires d'élite sans aucutt doute, à qui l'on doit audience, attention, respect; mais des pétitionnaires qui, bien que leurs noms soient mis au bas d'une même feuille de papier, demandent en réalité à l'assemblée et au pays des choses diverses, opposées, incompatibles, et par conséquent à qui l'on ne peut répondre que par l'ordre du jour. Prenez donc les vœux des conseils généraux pour ce qu'ils sont, c'est à. dire pour deux mille quatre cents pétitionnaires de plus à ajouter aux douze cent mille pétitionnaires de la révision. Seulement notez-les pour des pétitionnaires d'élite, pour des pétitionnaires élus, et à ce titre donnez-leur, comme on disait jadis, les honneurs de la séance.

Ah ? sans doute si les quatre-vingt-six conseils généraux de département, au lieu d'être quatre-vingt-six petits corps administratifs délibérant comme autant de petites représentations fédératives des départements, étaient une seule assemblée déli-

bérant en commun, émettant lé vœu émis et centralisé des départements, et vous disant nous voulons la révision totale et la monarchie, il y aurait à compter avec eux ; ce serait la volonté représentative du pays, il faudrait obéir. Mais vos conseils généraux ne sont pas cela. Ils sont des syndicats d'intérêts départementaux distincts et séparés les uns des autres, n'ayant chacun d'autorité morale que par le département dont ils gèrent les affaires et nulle autorité générale ou spéciale ailleurs. Passé la limite des départements, plus rien, on n'a pas même à les écouter. Ils n'existent plus que comme citoyens. Ainsi supposez (ce qui sera) que l'assemblée nationale, qui seule représente la volonté une, générale et politique du pays, n'obéisse pas au vœu d'un de ces quatre-vingt-six conseils généraux, croyez-vous ■que les quatre-vingt-cinq autres se lèveront contre l'assemblée pour soutenir la pétition d'une de ces petites unités administratives? Nullement, le vœu d'un conseil est isolé et n'a rien d'impérieux pour l'assemblée. Sans cela vous auriez quatre-vingtsix nations dans une, quatre-vingt-six gouvernements dans ung c'est à dire que vous seriez une fédération anarchique, tandis que vous êtes une nation représentée.

Ce troisième fait, qui vous paraît si gros,adonccontre la paix publique moins de valeur encore que les autres. Il est fâcheux, j'en conviens, il est de mauvais exemple pour les corps électifs i^ipiétant un peu les uns sur les autres, il arme les ennemis de la République régulière d'un argument faux, mais spécieux contre l'ordre établi ; mais tout le monde comprend que ce vœu prétendu monarchique ne se résoudrait qu'en un vœu anarchique s'il était analysé et obéi. Il ne le sera pas, parce- <ju'il y a un autre vœu bien autrement imposant, bien autrement nombreux que chaque citoyen adresse chaque jour avec l'autorité de l'unanimité du bon sens et de la conscience à chaque citoyen, ce vœu à quarante millions de voix du salut public ! Dormez donc tranquilles sur les vœux des conseils généraux, on n'y pense déjà plus.

Reste le quatrième fait, l'ambition présumée criminelle et acharnée du Président actuel de la République, faisant un coup d'état si on ne lui accorde pas la révision à son bénéfice de la Constitution. A celui-là nous ne répondons qu'en levant les épaules depuis trois ans; et depuis trois ans vous voyez si l'événement nous a démenti. Nous ne croyons ni à la folie, ni au crime, ni à l'impossible. Ces trois conditions, folie, crime, impossibilié sont réunies dans la pensée qu'on suppose dans Louis-Napoléon Bonaparte.

La folie ? on l'enferme.

Le crime? on le punit.

L'impossible ? on ne le discute pas.

Voilà toute notre réponse.

— Mais que se passera- t-il donc ? nous demande-t-on de toutes parts. — Il faut le demander à celui qui sait tout : quant à nous, que savons-nous? à Dieu les certitudes, à l'homme borné les conjectures. Selon nous, voilà dans les différentes hypothèses ce qui se passera.

Le gouvernement proposera à l'Assemblée le rétablissement (lu suffrage universel régularisé ; l'Assemblée refusera la première fois, et acceptera sous la pression morale du bon sens et du danger public la seconde fois.

Le SLilfrage universel rétabli, les républicains sensés voteront avec la majorité la révision partielle de trois articles de la Constitution.

La révision votée, le pays seralibre de nommer l'Assemblée et le Président de ses instincts.

Si Louis- Napoléon Bonaparte lui convient encore, parcequ'il a déjà gouverné trois ans, et que le pays très timide craindra rinconnu, Louis-Kapoléon Bonaparte continuera quatre ans ou

LE CONSEILLIiU DU PEUPLE. 271

six ans sa seconde magistrature républicaine, et il gouvernera plus républicainement, parceque, le temps de la réaction passionnée étant passé, le pays renverra une assemblée d'hommes nouveaux, ni très républicains ni très royalistes, mais très patriotes, très citoyens et très modérés.

Si Louis-Napoléon Bonaparte n'a plus la confiance ou l'engouement momentané du pays, il se retirera en honnête homme, et le pays nommera un autre président pour diriger le pouvoir exécutif. Ce président, quel qu'il soit, ne sera ni un terroriste, ni un communiste, ni un socialiste subversif, ni un radical, ni un incendiaire de l'Europe, ni un légitimiste, ni un orléaniste, ni un bonapartiste, ni un Monck, parceque le pays n'est rien de tout cela, et le président» fût-il tout cela à la fois, il ne pourrait rien de toutes ces folies, parcequ'il aura en face de lui une assemblée qui règne et derrière lui un pays qui surveille. Ce sera comme toujours en France, c'est l'opinion qui gouvernera et qui fera plier comme elle l'a toujours fait la main qui tient ce qu'on appelle le pou- Toir à ses volontés, à ses intérêts, aux besoins et à l'esprit du temps !

Voilà les augures ! augures certains, à moins que le pays lui-même ne tombe en démence ? Or quel est l'homme équitable qui puisse soupçonner de démence un peuple qui vient de donner en quatre ans plus de preuves de sagesse, de génie, de courage, de modération, de générosité, de prudence, qu'aucune de ses royautés n'en a donné dans les plus longs règnes? un peuple qui a contenu sa révolution, qui a respecté ses ennemis, qui a écarté son trône écroulé sans l'insulter, qui a laissé inviolables les sentiments dans tous les cœurs, les opinions libres dans tous les partis, qui a pris sous sa défense la société, la propriété, la paix, la famille, le sentiment religieux ; qui a étouffé la guerre civile aussitôt qu'elle s'est montrée, sous soii horreur ou sous ses baïonnettes, qui a aboli la peine de mort et l'échafaud politique, qui a aboli l'esclavage des hommes dana

ses colonies, qui a aboli l'ilotisme des prolétaires dans soft propre sein par le suffrage universel, qui a maintenu son armée dans sa discipline et dans son honneur à la fois pendant les émotions civiques, qui a marché à ses élections par millions d'hommes comme on marche aux autels de la patrie ! qui a donné toujours raison à la raison, majorité au bon sens, force à la loi, exemple aux peuples !

Non, un tel peuple ne périra pas ! Dieu a mille moyens de le sauver, mais il n'en a pas de plus sûr et de plus grand que ce peuple lui-même !

LAMARTINE

Représentant du Peuple,

AI.MANACH POLITIQUE.

<sg>

Lîi cri'îe ministérielle est révénement capital de ce mois, qu'elle a rempli presque tout entier de ses pressentiments, de ses conjectures et de son attente. C'est le 10 octobre que les premiers bruits de dissentiment entre le président de la République et le ministère ont commencé à se répandre. Le président avait annoncé au cabinet son intention de proposer à l'Assemblée, au retour de la session, l'abrogation de la loi du 31 mai. Les ministres déclarèrent ne pouvoir accepter la responsabilité de cette politique nouvelle, et offrirent immédiatement la démission de leurs portefeuilles. On ajourna au 14 toute résolution définitive. A la suite du conseil tenu ce jour-là au palais de Saint-Cloud, le cabinet renouvela l'offre de sa démission, qui fut acceptée ainsi que celle de M. Carlier, dont la retraite devait suivre celle du ministère. La crise ministérielle a duré onze jours, qui tous ont vu surgir et échouer une combinaison nouvelle. M. Billault, appelé à plusieurs reprises, ne put parvenir fi s'enfcndre avec le président sur la mission qu'il lui proposait. Les noms de MM. Persigny, Ferdinand B irrot, le général Bourjolly, etc.? furent successivement ballottés et rejetés de conjecture eu conjec-

ture. Enfiu^ le 27, le Moniteur publia la liste officielle du nouveau ministère, qui est ainsi composé :

M. CorLiii, procureur général près la cour d'appel de Bourges, est nommé ministre de la justice ; M. Tiirgot, ancien pair de France, ministre des affaires étrangères ; M. Giraud, membre de riaslitut, minisire de l'Instruction publique ; M. de Thorigny, ancien avocat général près la cour d'appel de Paris, ministre de l'intérieur ; M. de Casablanca, représentant du peuple, ministre de l'agriculture et du commerce; M. Lacrosse, vice-président de l'Assemblée nationale, ministre des travaux publics ; le général de division Leroy de Salut- Arnaud, commandant la deuxième division de l'armée de Paris, ministre de la guerre; M. Hippolyte Fortoul, représentant du peuple, ministre de la marine ; M. Blondel, inspecteur général des finances, ministre des finances,

M. Maupas, préfet de la Haute- Gai onne, remplace M. Carlier à la préfecture de police.

La Commission de permanence s'était réunie en séance extraordinaire dès le début de la crise ministérielle. Quelques-uns de ses membres proposaient la convocation immédiate de l'Assemblée; mais la majorité voulut entendre les ministres démissionnaires avant de prendre une décision. MftL Léon Faucher, Fiouher et le général Randon, appelés le lendemain à la réuuion, expliquèrent leur retraite en termes généraux,, par un grave dissentiment élevé entre le président et le cabinet à propos de la loi du 31 mai. A la suite de ces expiicalious, la Commission prononça à l'unanimité qu'il n'y avait pas lieu à devancer l'époque fixée pour la convocaLiou de l'Assemblée.

Une nouvelle séance extraordinaire a eu lieu le jour même de la publication du nouveau ministère, mais elle s'est bornée à la lecture de la lettre par liiqutîile le Président l'annonçait à la commission. C'est à l'AssemLlée, qui va se réunir dans quelques jours, que se manifestera la politique dont le cabinet du 27 octobre estledéposilaire. Elle s'ouvrira sur la ieciure d'un message présidentiel, qui doit, dit on, proposer l'abrogation complète de la loi du 31 mai. Cçtte grande question, dont dépend peut-être laiévi'^iou conslilulionnelle, remplira donc ses premières séances.

LE COiNSElLLER DU PEUPLE. 275

La crise ministérielle n'a pas un instant inquiété l'opinion publique malgré sa longueur et ses incertitudes. Elle n'a troublé ni les esprits ni les affaires; elle s'est agitée et dénouée dans le calme le plus unanime et le plus confiant.

Des troubles graves ont éclaté le 12 et le 13 de ce mois dans U département du Cher. Trois habitants de Précy, parmi lesquels figurait le maire révoqué de cette commune, ayant été arrêtés et conduits dans les prisons de Sancerre. une bande de factieux au nombre de cinq cents hommes, armés de fusils et de faux, se porta sur cette ville pour les délivrer ; mais fi leur première apparition plusieurs brigades de gendarmerie furent dirigées sur Sancerre- la garde nationale se leva pour défendre la ville; un escadron de ' chasseurs fut lancé sur Précy, et l'insurrection cernée et poursuivie se dispersa sans tirer un coup de feu. Un grand nombre d'insuro-és furent pris les armes à la main. Le lendemain une nouvelle tentative de sédition éclata dans les communes voisines; elle fut encore réprimée à son premier pas par un bataillon détaché de Bourges, qui occupa militairement les communes révoltées. De nombreuses arrestations ont été opérées, des armes et des munitions ont été saisies. La cour de Bourges a évoqué l'iuslructioa de cette affaire. A la suite de ces événements un décret du Président de la République a mis en état de siège les départements du Cher et de la Nièvre. Le rapport du ministre de l'intérieur qui l'a provoqué attribue l'initiative et le soulèvement de la sédition à la propagande des sociétés secrètes qui enlacent ces deux départements et pénètrent jusque dans les canipagnes.

Les nouvelles étrangères ne présentent aucun événement capitaL L'Angleterre a passé ce mois tout entier à attendre et à fêter Kossuîh, qui est enfin débarqué à Southampton, où l'attendait une ovation triomphale, organisée et conduite par la municipalité. C'est sur un équipage à quatre chevaux, pavoisé de drapeaux hongrois, qu'il a fait son entrée dans la ville h. travers un concours immense de populations accourues de tous les points des trois royaumes. Ses discours à i'hôtel-de-ville et aux banquets, par souscriptions, qui lui ont été offerts sont remplis d'hommages et de glorifications aux institutions politiques de i" Angleterre. La personnalité du tri-

bim s'y efface derrière la vecoimaissancc de Thôle. Lo même enthousiasme l'a suivi à "Wincliester, il l'a précédé à Londres, où les meetings et les banquets se disputent d'avance le proscrit hongrois.

L'exposition du Palais de cristal s'est fermée le 15 octobre par une cérémonie de clôture présidée par le prince xilbert. L'industrie française a remporté cinquante-six des grandes médailles décernées aux chefs-d'œuvre d'invention ou de perfectionnement.

L'empereur d'Autriche, de retour de ston voyage en Lombardie, poursuit en Gallicie son excursion militaire de l'empire. La diète a iTJeté indirectement la prétention de l'Autriche d'entrer, avec tous ses états, dans la confédération germanique, en décidant ((ue l'ad- -misslon de nouveaux états ne serait accordée que sur la majorité des deux tiers de ses voix ; majorité que le cabinet de Vienne ne pourra vraisemblablement jamais réunir. Aucun incident n'a d'ailleurs agité le calme plat de la politique de l'Allemagne, si ce n'est l'arrestation du comte Adam Potoski, riche gentilhomme polonais, dont la popularité toute de munificence et de largesses n'avait jusqu'ici jamais inquiété le gouvernement autrichien.

La question danoise touche à son dénouement. La Prusse renonce à toutes ses prétentions, reconnaît les droits du roi de- Danemark sur les duchés, et accepte la succession au trône de ce royaume du prince Christian de Ghiksbourg, conjointement avec son épouse la princesse Louise de Hesse-Cassel, qui descend aussi de la famille royale de Danemark.— P. de Saiat-Victor.

L'un des propriétaires, J. MlRÈS.

LE

Li ÏÏ.J -S. ËJ

rcmijcr^ Marîti?.

LE PASSE, LE FUESEMT, L'^¥EMIR

DE LA

laiËip^iBiLusiPiEo

Page 1