‹ Le Conseiller du peuple (volume 2)Chapitre 2 sur 103 · CONSPIRATION · texte numérisé non relu

CONSPIRATION

Jusqu'à présent, et avec une obstination de confiance que les événements n'ont pas démentie en trois ans, je vous ai dit : « Moquez-vous des coups d'état, des complots, des attentats (( prétendus du Pouvoir exécutif, des légitimistes, des orléa- <( nistes, des démagogues même, contre la République. Il n'y « a pas de petite trame possible contre la souveraineté du « peuple bien constituée; il n'y a pas de filet de parti assez (( large pour prendre, par surprise, le suffrage universel. Conc. solidez votre république, modérez les passions populaires {( qui couvent toujours plus ou moins longtemps sous la cen- « dre chaude des révolutions, perfectionnez jour par jour u votre constitution, rétablissez le travail par la confiance a rendue aux capitaux, afin qu'ils se répandent en entreprises u,et en salaires ; fermez la bouche aux murmures des classes^ « souffrantes à force de justice, d'assistance, de bienfaits v

<' maintenez la paix extérieure dont l'humanité n'a pas moins « besoin que le peuple ; attendez patiemment et sans trouble « que l'époque de réviser constitutionnellement quelques K mauvais articles de votre Constitution et de votre loi élec- « torale arrive. Faites alors ce que voudra le pays, s'il veut (f quelque chose ! et en attendant, riez des paniques qu'on vous inspire, et fiez-vous à votre Pouvoir exécutif, ou plutôt <5 fiez-vous à la force des choses qui ne lui interdit pas moins c que sa conscience de trahir ou de confisquer la Répui( blique! » L'Empire est un rêve!

Oui, voilà ce que je vous ai dit jusqu'ici, et vous voyez si ai eu raison de vous redire ce grand mot de co?vTiance1 le mot que je vous ai dit le lendemain du 2li février, le mot sauveur de la France et de la République.

Et maintenant, et pour la première fois, je vous dis avec la même certitude le mot de défiance, le mot de péril de la république, de la patrie, de la société ! le mot redoutable :

Conspiration ! . . .

Oui, conspiration sans conspirateurs si vous voulez ; mais conspiration la plus dangereuse de toutes, conspiration nvolontaire, conspiration sourde, conspiration anonyme contre la République qui vous pèse mais qui vous sauve tous depuis votre soudaine révolution ! Conspiration des orléanistes, conspiration des légitimistes, conspiration des Bonapartistes, conspiration des partis militaires, conspiration des ambitieux de ministères, conspiration des agitateurs parlementaires, conspiration des candidats à la dictature, conspiration des convoiteurs de pouvoir suprême, conspira-

LE COx\SEILLER DC PELTLE. 3.

tion des envies contre les supériorités natarelles , conspiration des ressentiments, des situations perdues, conspiration des rancunes, conspiration des coteries, conspiration des petitesses, conspiration des impuissances, conspiration des ennemis de la République contre son repos; et, pour comble de stupidité et de péril, conspiration des républicains personnels eux- mêmes contre la république !

Oui, conspiration de l'aveuglement et de la sottise, où l'on a vu ce phénomène non encore vu jusqu'ici, cette bouffonnerie, permettez le terme, je n'en trouve pas d'autre qui rende mon impression ; cette boHfj'onncrie des partis soi-disant républicains allant prendre conseil, allant prendre le mot d'ordre et la boule de leur vote|de la main des amis avoués de la monarchie d'Orléans et couvrant de leurs huées et de leur incrédulité les conseils et la voix des amis et des fondateurs, de la République.

Aussi qu'est-il arrivé? Le sol tremble, l'esprit se trouble , les majorités se brisent, les minorités tombent en poussière, les partis modérés, les seuls qui fondent les gouvernements , disparaissent, !a Constitution attaquée des deux côtés à la foiss'ébranle, les ministres s'élèvent et tombent comme des vagues depuis quinze jours , le pouvoir exécutif cherche en vain dans chaque parti praticable ou dans des fusions patriotiques des divers partis, des hommes qui puissent composer ensemble ministères ou majorités. La conspiration rit de son impuissance, et lui dit : « Trouves si lu peux, nous t'en défions main- » tenant! nous nous appelons coalition! Nous nous appelons- )) coalition pour détruire ensemble toute combinaison de pou- » voir exécutif; nous nous appelons coalition pour voter en- » semble l'impossibilité de gouvernement ! nous nous appelons » coalition pour réunir dans un même vote toutes les oppo- » sitions, toutes les haines, toutes les bêtises, toutes les pas-

1j LE CONSEILLES DU PEUPLE.

;) sions contre toi ; mais du moment qu'il faut prêter base et » force à un gouvernement quelconque , nous changeons de .:) nom, et nous nous appelons DIVISION! »

Oui, la conspiration s'appelle aujourd'hui C0AL^rI0^".

Il faut vous expliquer d'abord ce que c'est qu'une coalition et quelle est la différence entre uns alliance loyale et une coalition perverse entre les partis dans un parlement. Je vais vous l'expliquer, non par des explications mais par des exemples. Les faits parlent bien mieux que des mots.

Je me connais en coalitions. Je les ai combattues trois fois sous les monarchies, je les combats sur le même terrain et sur les mêmes principes aujourd'hui. Daignez m' écouter.

En 1829, une coalition parlementaire comme celle d'hier se ibrma entre les ultrà-royalisies-ai les ultrà-libéraux qui voulaient les uns dominer seuls , les autres renverser la Restauration et Charles X le roi de 1829. .

M. de Chateaubriand , M. Royer-Collard , M. Hyde de Keuville, royalistes, donnent la main et prêtent des discours, des passions et des votes à l'opposition la plus envenimée contre les Bourbons. L'opposition rend le même funeste service aux royalistes. C'est le même concert touchant que nous avons vu il y a quelques jours dans les séances qui ont signalé la coalition du 13 janvier. Les élections se font par ce mutuel concours de deux partis qui se détestent mais qui s'entr' aident méchamment pour en renverser un troisième. Les élections ainsi faites donnent la majorité à l'opposition. La chambre fait une adresse menaçante à la Pioyauté. Les royalistes ont la ■F^ltiL-e et la perversité de voter cette adresse avec les ennemis

du rci. Charles X est acculé à l'abîpxie, il répond par un défi absurde au lieu de répondre par une sagesse. Le feu prend à sa faible intelligence et se communique au pays. La révolution de Juillet éclate, le sang coule, la monarchie s'exile, l'usurpation de famille s'empare du trône au lieu'de prendre la tutelle de l'héritier innocent , le pays est en émeutes , le travail en chômage , le crédit en crise , les partis en lutte pendant huit ans. A la fin l'ordre commence à se rétablir tant bien que ma] sur un faux principe, celui de la Royauté illégitime. Mais enfin la royauté constitutionnelle règne, et la -nation s'abrite même sous un gouvernement irrégulier. On arrive à 1838.

Alors une coalition parlementaire acharnée se forme sous prétexte de gouvernement personnel (tout comme hier), mômes mots, mêmes choses, mêmes noms, mêmes hommes. M. Thiers, M. Guizot, M. Dufaure, M. Garnier- Pages, M. Berryer, chacun honorable dans son caractère et dans son opinion , tous adversaires les uns des autres dans leurs tendances. Ils se précipitent ensemble à l'assaut du soi- • -disant gouvernement personnel, ils mettent en pièces le ministère constitutionnel du Roi. Moi seul alors comme aujourd'hui, quoique étranger à la monarchie de Juillet que j'ai toujours refusé de servir; mais ému par le danger du pays et par l'immoralité de ces coalitions où chaque parti séparé dit la vérité, mais où leurs boules réunies disent un mensonge ; moi seul je combats pour M. Mole et pour la prérogative du Roi que je ne connais pas contre ces coalisés; ils triomphent, M. Mole tombe avec la prérogative constitutionnelle du Roi ; le lendemain le gouvernement est impossible. La coalition qui n'a que des pensées contraires se dissout, le pays se divise, les émeutes recommencent, la guerre étrangère est presque allumée par M. Thiers en Orient ; les cabinets sont brisés, la politique prend le vertige, enfin un des coalisés les plus compromis dans l'agression faite à la couronne, M. Guizot, est obligé de se démentir; il rompt avec un grand détrimentjpour l'unité de son caracLèrcv

>6 LE CO-NSEILLEil DU PEUPLE,

le pacte avec ses complices de coalition; il est obligé de prendre un pouvoir difficile qui ne pouvait aboutir qu'à une révokuion. Nous marchons visiblement aux abîmes.

YI.

Maïs les partis coalisés et éconduits par M. Guizot trouvent MUG nous n'y marchons pas as-;ez vite. Ils reforment en 18/i7 'Uie coalition plus âpre et plus oésespérée contre ce ministre et son "-ouvernement. Ils sonnent ensemble dans les journaux qui ,'eur appartiennent, datis les tribunes qu'ils agitent, dans les banquets du Cadran Bien et des départements le tocsin d'une agitation suprême. Moi-même, quoique dans l'opposition alors, -t quoique sans lien et sans goût pour le gouvernement de Juillet, je combats de ma parole et de ma plume cette confii- .iion des partis opposés d'où ne peut sortir que chaos et non "redressements. La coalition court la France; le pays prend la fièvre ; le ministère est assez insensé pour ne pas satisf;tire par îme loi à la réforme et au droit régulier de réunion ; il défie [e parlement; le parlement offensé proteste; la monarchie de Juillet croule sans un seul défenseur en un jour. Sur chaque pierre sous laquelle il est enseveli, bien aveugle est celui qu rie sait pas lire Coalition !

Yoilà donc, je le répète, trois gouvernements minés, sapés, f^xroulés sous trois coalitions !

Et maintenant en voici une quatrième contre un autre gouvernement, contre un gouvernement, plus faible et plus jeune ffannées, la République,

"i vous ne voulez pas qu'en retrouvant les mêmes acteurs

en scène, les mêmes manœuvres en jeu, les mêmes petites passions en colère, les mêmes discours à frais communs et les mêmes mains s' applaudissant en attendant qu'elles se déchirent, vous ne voulez pas que nous soyons émus, avertis, allarmés, tremblants pour la République et pour le peuple conduit une quatrième fois aux abîmes et à des abîmes mille fois plus, sans fond que ceux de 1829, del8/i0, del8/i8...?Vousne voulez pas que nous déchirions Iq rideau mille fois trop transparent d'une conspiration contre la paix publique ! Allez! vous pourrez nous vaincre grâce à l'inexplicable crédulité ou à l'involontaire complicité de certains hommes! Vous pourrez nous vaincre, mais vous n'aurez pas du moins la satisfaction de nous avoir trompé! Nous voyons aussi clair dans votre jeu (^u'on peut voir clair dans les ténébreuses machinations des partis, et qu'on peut discerner la vérité sur des physionomies à tant de faces! Montrons au peuple ce que nous entendons par cette conspiration sans conspirateurs!

Où en étions-nous il y à quelques jours? au calme, au crédit, au travail, au commerce, à l'espérance. Eu deux mots la. Piépublique constituée et représentative se fondait. L'horizon était libre. Kous allions sans inquiétude grave à une révision pacifique de la Constitution par une assemblée constituai! le bi le pajs et l'Assemblée jugeaient cette révision opportune; ou bien à une seconde élection d'un pouvoir exécutif en 1852. Election ou révision que le Président actuel de la République aurait à subir et qu'il subirait, je n'en doute pas, sans révolte et constitutionnellement comme le pays.

Donc la République se fondait, le peuple et les classes aisérs s'y apprivoisaient dans leur intérêt commun. Ce n'était pas l'affaire des ennemis envenimés de la Répubhque. Il leur fallait un orage.

s LE CONSEILLER DU PEUPLE.

Pour un orage il faut un nuage. On le sait à la Chambre comme à l'Opéra. Remontons donc un peu plus haut, et voyons où la conspiration sans conspirateurs amoncelait son nuage.

Et d'abord ne flattons personne et soyons francs même contre les pouvoirs que nous voulons sauver, car leurs premiers dangers ce sont leurs fautes. Ne les déguisons donc pas ces fautes, ni à leurs yeux ni aux yeux du pays.

Le Président de la République s'appelle Napoléon. Noas l'avons dit vingt fois même à la tribune, c'est une gloire, mais c'est un malheur! Si Washington se fut appelé du nom d'un Titdor, d'un Brunsivkk ou d'un Stuart^ l'Amérique aurait eu bien plus de peine à se fier à lui, on eut toujours montré du doigt à ses ennemis le prétendant sous le fondateur de République.

Ce nom recommandait au Président de la République Louis- Napoléon une réserve, une prudence, une abnégation qu'il a certainement dans son cœur d'honnête homme, mais qu'il n'a pas suffisamment affichée dans les premiers temps de sa magistrature républicaine. De là quelques ombrages entre les républicains et lui. Je dis entre les républicains et Lii, car les royalistes avaient au contraire patroné sa candidature. Ils l'avaient présentée au peuple comme une sorte de dictature semi-monarchique destinée à désavouer et à humilier la République.

Ces ombrages tombèrent bientôt et devaient tomber devant le serment prêté par le Président, d'être fidèle au mandat du peuple qui lui imposait le devoir de préserver l'institulion républicaine de tout excès, de tout désordre et de toute

usurpation, même delà sienne. Ces ombrages devaienttombcr bien plus depuis son Message, second serment à la République.

Ainsi marchèrent les choses plus ou moins droit, mais républicainement et paisiblement, jusqu'au moment où l'Assemblée législative s'absenta au mois d'août 1850, et où le Président de la République entreprit ses voyages dans les départements. Dans ces voyages, dans ces revues, dans ces banquets, son attitude (il faut le déplorer) tint un peu plus du prince que du premier magistrat d'une République. Son langage, quelquefois très élevé, comme à Lyon, rappela tropsouvent ailleurs le neveu de l'empereur et l'héritier d'un pouvoir sans transmission.

Les cris de rive l'empereur ne furent pas assez hauteraenf^ sinon punis, du moins réprouvés de la voix et du geste. Enfin les revues de Paris, les banquets de sous-ofuciers à l'Elysée, la célèbre revue de Satory surtout, présentèrent quelque menace indirecte et involontaire aux susceptibilités du pays. Un général fut destitué après avoir recommandé le silence aux. troupes. Ce fut un malheur ; nous ne voulons pas l'exagérer. Nous savons bien que le général Neumayer ne fut pas destitué pour avoir repoussé les cris de vive l'empereur ! mais pour avoir amorti les acclamations de vive le président! vive Napo^ iéon! Ces acclamations non séditieuses, ces manifestations d'affection et de dévouement, le Président croyait peut-être en avoir besoin dans ce moment-là, pour intimider des malveillances, des rivalités et des haines qui commençaient à éclater ailleurs. C'est du moins ainsi que je m'explique ces faits étranges, obscurs, blâmables, des revues de Satory. Nous ne donnons cela que comme hypothèse. Mais l'hypothèse, s: elle était fondée, expliquerait beaucoup d'apparences inexplicables autrement.

Or, pendant ces voyages, ces banquets, ces revues suspectes ou non suspectes, que se passait-il d'un autre côté de Paris? Nous avons parlé plus haut d'un nuage , d'un nuage d'où devait sortir un orage ; le nuage ? C'était la Commission de permanence.

Cette commission, qui remplaçait l'Assemblée, était composée, en y comprenant le bureau et les questeurs, de trentesix représentants, hommes choisis par la majorité de l'Assemblée, parmi les membres les plus accrédités et les plus émiiients du parlement, mais non certes pas parmi les plus notoires par leur républicanisme. Nous ne leur en faisons point un reproche, la République, telle que nous l'entendons, n'est pas faite pour les républicains seuls, mais pour tout le monde. Les opinions y sont libres et les sentiments respectés. C'est juste, c'est grande c'est politique. Il faut que chacun soit maître et lier de sa place sur le terrain commun de la Pxépublique^ et <\nQ le cœur même puisse y être royaliste, pourvu que le vote y soit constitutionnel.

Mais enfin le cœur occupe une grande place dans l'organisation humaine, et quand le cœur déclare franchement qu'il est aux dynasties tombées, on peut sans calomnier personne, soupçonner l'esprit d'être involontairement influencé par le cœur.

Les membres de la commission de permanence, à tort ou à raison, n'étaient pas accusés de trop d'entraînement de cœur vers le gouvernement républicain et vers le président de la .République. C'étaient M. le général Changarnier, M. Jules de [.asteyrie, M. le général Saint-Priest, M. Berryer, M. Netteîuent, M. deMontebelIo, M. de Lamoricière, M. Léo deLaborde, iM. Vésin, M. Casimir Perrler, M. Beugnot, M. Mole, M. de Mornov, M. Benoit d'Azv, y. Baze, .M. le général Bedeau,

M. Dupin, M. de Panât, et quelques autres honorables représentants de nuances plus ou moins caractérisées. Cette commission avaitpour mandat de surveiller les circonstances et de convoquer immédiatement l'Assemblée si quelque danger imprévu ou si quelque symptôme grave lui paraissait de nature à menacer la République. Or écoutez.

Il y eut bien un certain nombre de ces représentants membres de la commission de permanence qui quittèrent leur poste et qui abandonnèrent leur mission de surveillance assidue pour aller où le cœur les poussait.

Mais le symptôme ne parut pas grave à leurs collègues et à leurs amis !...

Il y eut bien quelques-uns de ces membres de la commission qui, laissant la République à tous les hasards, frnuchirent les frontières ou passèrent la Manche pour aller rendre des devoirs personnels et s'associer très honorablement à des deuils et à des obsèques.

Mais le symptôme ne parut pas grave, et en effet il n'était que pieux !...

11 y eut bien quelques-uns de ces membres de la commission de permanence qui allèrent à Wiesbaden républicains, et qui publièrent dans les journaux qu'ils' revenaient royalistes. Mais le symptôme ne parut pas grave !... Il y eut bien de ces membres de la commission de permanence qui allèrent ailleurs pour readre hommage à d'autres droits ou à d'autres affections dynastiques, et qui ne revinrent pas plus républicains sans doute qu'ils n'étaient partis. Mais le symptôme ne parut pas grave !... Il y en eut bien qui allèrent composer une véritable cour de l'exil, — la plus généreuse des cours et la plus désintéressée ; — qui assistèrent à des ovations de l'avenir peu rassurantes pour le prôsent ; qui rrés' n'èren' cjmn:e des chambellans de la Pro-

vidence la France future à son roi éventuel; qui... qui,.. qui...

Mais le symptôme ne parut pas grave. Cette commission avait l'oreille dure et la vue basse ; elle ne s'étonnait de rien 1 ! I

Il y en eut bien qui, avec ou sans autorisation sans doute du général commandant l'armée de Paris, firent une cérémonie funèbre dans le palais même des Tuileries, cérémonie très sainte et très respectable dans son objet, mais très hardie dans son local, cérémonie à laquelle ils convièrent les ministres du roi de la dernière dynastie ; comme si les Tuileries eussent été une maison patrimoniale et non le palais de la nation et le quartier général de la République ! comme s'il n'y avait paseu sur toute la terre de France un autre arpent de sol neutre pour dresser un autel et élever la libre et touchante prière du cœur à la mort ! comme si une cérémonie toute semblable à Saint-Germain-l'Auxerrois^ en 1831, n'avait pas été le piétexte et le prélude d'un soulèvement, d'une profanation et du sac honteux de l'archevêché sous le gouvernement de cette dynastie qu'on venait ainsi compromettre jusque dans son tombeau !.,.

Mais ce symptôme, malgré le caractère' officiel de ceux qui ■ le permettaient et le caractère officiel du lieu oii il était donné, ne parut pas grave!... Cette commission, cette autorité militaire, ces ministres tombés, ces voyageurs de toute religion, semblaient se dire : Ne voyons rien, passez-moi un prince, je vous passerai un roi; passez-moi une lettre, je vous passerai une déclaration ; passez-moi une auberge en Allemagne, je vous passerai un palais à Paris !...

Mais, je vous le répète encore, tout cela n'avait rien de grave, et ces symptômes ne valaient pas la peine d'être regardés!...

Qu'importaient en effet ces allées et ces venues des représentants à Wiesbaden, des représentants àClaremcnt; des

représentants de Claremont à Wiesbaden, des représentants de ^Viesbaden à Claremont? et ces négociations patentes pour opérer la fusion des deux royautés contre la république ? et ces présentations, et ces cérémonies, et ces allocutions, et ces confidences faites en public par des commissaires eux-mêmes, et ce palais livré aux ministres d'un autre gouvernement par des personnages officiels du gouvernement présent? cela faisait ressembler la commission de permanence, à quoi? à un fongrls de prétendants, voilà tout.... Ce n'était rien; il n'y avait point là de sympiôme grave. La commission dormait sur cet oreiller rembourré de songes!...

Elle dormait? Non, vous vous trompez, elle ne dormait pas tant que vous pensez, et pendant que les dynasties récentes et seules dangereuses s'agitaient, voyageaient, écrivaient, proclamaient, se concertaient, négociaient, priaient avec ostentation aux Tuileries! Savez- vous ce qu'elle faisait la commission de permanence?... Elle surveillait l'empire! l'empire tout seul; rien que l'empire; le vieil empire sans empereur 1 le vieil empire sans héritier, sans dynastie, sans titre, sans droit, sans parti, sans ministres, sans racine ; le vieil empire aussi mort, aussi impossible^ aussi posthume que les carlovingiens 1 car qui dit empire dit empereur, dit monde asservi, dit trônes sous ses pieds, dit Europe désarmée et France muette, qui dit empire dit fantôme de gloire sur lequel quarante ans ont soufflé et dont il ne reste qu'un éblouissement dans les yeux de l'histoire et pas un élément dans la main du temps !

N'importe, il lui plaisait à elle, commission de permanence, de surveiller cette ombre pendant que ces réalités qu'elle ne voulait pas voir lui brûlaient les yeux ! 0 vigilante commission de prjrmanence! oh ! qu2 la République était bien gardée!!!

l'i LE CONSEILLER DU l'EUPLE.

Et comment surveillait-elle l'empire?

Ah! vous n'avez qu'à ouvrir les procès-verbaux , c'est un chef-d'œuvre de sagacité et de sollicitude; il en sort à chaque page une odeur de haute police des mains de tels ou tels subalternes d'exploration : ce sont des commérages en rapports, des demi-confidence?, des rondes de nuit; les fantômes d'une soirée d'automne au coin du feu. L'un a entendu dire, l'autre a cru voir, celui-ci s'imagine avoir soupçonné, celui-là s'étonne^de n'avoir pas remarqué, tel éprouve le besoin d'interpeller le ministre delà guerre conspirateur pour lui demander bien franchement s'il conspire? tel, de lui faire promettre qu'on ne donnera rien de plus que la ration sèche aux soldats altérés par la marche; tel, qu'on attendra patiemment la prochaine revue pour savoir si vraiment on y confisquera, oui ou non, ce jour là la République... quitte sans doute à dénoncer la conspiration après qu'on l'aura laissée s'accomplir;... enfin des choses prodigieuses de flair et de tact, de logique et de sagacité ! et tout finit par l'assassinat que vous savez.

^fais le commandant général des troupes, selon ces procèsverbaux, assiste lui-même à quelques-unes de ces séances, il tranquillise nécessairement la Commission ; car il n'aurait qu'à parler et il n'y aurait point de revues; ou bien il n'aurait qu'à se retirer, et sa retraite dénoncerait le péril suprême. On convoquerait à l'instant l'Assemblée; et la conspiration serait écrasée sous le poids d'une nation qui n'en veut pas. Non ; on ne convoque rien ; on ne dit rien, on se borne à ces chuchottements qui sont les dénonciations du silence !

Eh bien, raisonnons ferme et disons la vérité à la Commission de permanence !

Cette vérité la voici.

De deux choses l'une :

Ou la Commission de permanence a vuldes crimes dans les actes du Pouvoir exécutif pendant l'absence de l'Assemblée? et alors elle est inexcusable de n'avoir pas à l'instant sonné le tocsin constitutionnel d'alarmes et rappelé l'Assemblée pour venir devancer, affronter, pulvériser le coup d'Etat;

Ou la Commission de permanence n'a vu que des fantômes? et alors pourquoi fait- elle chorus avec la Coalition rétrospective qui vient dénoncer de soi-disant conspirations du Pouvoir exécutif à l'Assemblée, agiter le peuple, semer la panique dans la République, suspendre les affaires, diviser les deux Pouvoirs dont l'harmonie nécessaire est la condition de tout bien, dont la lutte est la condition de tout mal?

Ou elle a été bien aveugle cette commission il y a deux mois, ou elle est bien muette aujourd'hui?

Qu'elle réponde si elle le peut!

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