‹ Le Conseiller du peuple (volume 2)Chapitre 3 sur 103 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

Elle répond : Je me suis tu par générosité. Et de quel droit une commission de permanence chargée d'être en sentinelle devant la constitution serait-elle généreuse? Est-ce qu'un avant-poste chargé de surveiller le péril serait bien venu de ne pas tirer le canon d'alarme ou de ne pas crier aux armes. par gcncrositè en voyant les manœuvres de l'ennemi?

Est-ce que ce même avant-poste serait bien venu de tirer le canon d'alarme et de crier aux armes en pleine paix et deux •mois après le prétendu danger?

En vérité la logique de la commission de permanence n'appartient qu'à elle; ou plutôt c'est l'inconséquence, la logique des passions ou des préventions !

Poursuivons.

Voilà donc le nuage chargé dans la commission de permanence. Maintenant il faut que l'orage crève. Comment va-t-il crever, et sur qui? Comment va-t-il en sortir la monstruosité d'une coalition entre des royalistes qui avouent leur antipathie contre la République et des républicains pressés de se jeter à tous les pièges que le royalisme leur couvre de fleurs de leur goût, c'est à dire de dénonciations contre tous les pouvoirs?

Huit ou dix hommes actifs, habiles, diserts ou éloquents, parmi les chefs de la majorité orléaniste, se prennent tout à coup à notre insu d'une soudaine colère contre le pouvoir exécutif dont ils ont patroné la candidature, dont ils ont possédé seuls le gouvernement depuis deux ans en le poussant avec nous d'abord à l'ordre, c'est vrai, puis à tous les abîmes de la contre-révolution, et jusqu'à l'amputation ingrate de son principe, le suffrage universel. Ces hommes éloquents et consommés s'entendent avec les visiteurs bien inoffensifs de Wiesbaden ; ils leur disent : « Faisons ensemble une petite « campagne contre l'empire. Cela amusera notre oisiveté, cela « occupera l'attention de l'Assemblée, cela fera plaisir aux (( bons républicains de tiers-parti qui nous croiront bien con- (î vertis et qui nous applaudiront toujours de renverser au a moins quelque chose ! »

Et les légitimistes répondent : « Pourquoi "pas? Un pouvoir a exécutif, c'est toujours la moitié d'une république ! Renver- « sons ; cela ne peut pas nuire à nos espérances ; renversons « toujours, nous verrons après. »

Cela dit, des représentants, anciens ministres de la royauté d'Orléans s'élancent à la tribune un beau soir où l'on ne s'attend à rien. Ils déchirent leurs habits comme Antoine après le meurtre de César. Ils s'écrient : « Le pouvoir exécutif vient « d'avoir Y audace de faire ce qui est dans son droit, c'est à

<( dire de supprimer le commandement de l'armée dictatoriale « de Paris, et d'enlever sa confiance officielle à un général qui « est justement cher à ses amis. Aux armes! c'est à dire rendons- « nous dans nos bureaux, d'urgence, en pleine nuit, et nom- « mons une commission extraordinaire chargée de nous pro- « poser les résolutions subites et extrêmes que les circons- « tances peuvent demander ! »

Et les républicains de tiers-parti ébahis courent au piège comme le bœuf à l'abattoir. Ecrivez le mot d'opposition sur quelque drapeau que ce ^oit, faites-le porter par qui que ce soit, fut-ce par un ministre de toutes les royautés combinées, et ces habitués d'opposition quand mCmc le suivront jusqu'à l'abîme !

Quelques républicains trompés du tiers-parti donnent dune majorité aux ministres de la maison d'Orléans. La comniission propose une résolution de refus de concours du pouvoir législatif au pouvoir exécutif, c'est à dire la rupture nette et radicale entre les deux forces constituées qui composent la République. 1

Je m'y oppose en vain avec deux cent quatre-vingt-six hommes de bon sens, républicains sensés où hommes d'ordre. On me hue républicainement à gauche, monarchiquement à droite; un général que j'écoute avec égards va se promener pendant que je parle. Un de ces hommes tolérants qui montrent le poing aux idées et qui haussent les épaules aux convictions indépendantes, daigne m' adresser une de ces apostrophes qui tranchent les discours. Je desceend assourdi, non convaincu.

Un orateur consommé, l'enfant gâté des coalitions, refait avec les plus légères et les plus charmantes variantes, son discours décennal des quatre coalitions. En changeant le nomde roi contre celui de président, il enlève les républicains de défiance, il les endort, il les caresse, il les séduit, il les intéresse, il les facine, il les entraîne, il les mène au lacet aux sons de cette

llùte qui donnait le ton aux orateurs populaires ciu temps des firacques. L'empire est fait, s'écrie -t-il, et quand les républicains charmés ont le pied dans la coalition, l'habile orateur tire la corde. Et moi je vous dis — LE TOUR EST FAIT !

Le tour est fait, citoyens! Mais quel tour? C'est à dire que la République est perdue par la main réunie des ministres de la maison d'Orléans et des républicains à courte vue , si vous ne venez pas la sauver de ses habiles ennemis et de ses funestes amis en mettant votre opinion et la Patrie dans la balance!

Le tour est fait! c'est à dire que le conflit im politiquement -dénoncé au pouvoir exécutif par les coalisés orléanistes et les coalisés républicains, réduit nécessairement la Républiques une de ces deux extrémités : une dictature du président de la République, que Dieu nous en sauve !

Ou bien une convention de royalistes, sans contrepoids dans le pouvoir exécutif 'asservi ou emporté! Que Dieu nous en sauve et en sauve la République surtout !

Car ces prétendus républicains du tiers-parti ne voient-ils pas à quoi ils réduiseat leur République de coterie! leur République de droit divin, leur République sans phrase, leur République sans discussion, leur République brutale comme un fait, leur République de muets , leur République non d'hommes libres mais de gendarmes!

Ils prétendent la comprendre et l'adorer exclusivement. Nous iV avons pas assez d'intelligence nous autres pour en parler ; et voilà le sort qu'ils lui font en se coalisant avec les ministres de la royauté contre un pouvoir exécutif qui les sert mais qui obstrue je ne sais quelle route à leurs pensées.

Ils la réduisent à ceci :

Un pouvoir exécutif annihilé, détruit, empoi té, démissionnaire,

OU en surveillance sous un général à la discrétion et à la nomination de l'Assemblée. Voilà pour le dehors.

En dedans une petite minorité de républicains en face d'une immense majorité de royalistes !

Le beau sort que ces républicains de la coalition font là à leur République !

Elle durera longtemps votre République, n'est-ce pas, dans cette situation que votre irréflexion lui a faite?

Et vous appelez les républicains des deux pouvoirs, les républicains de la Constitution , les républicains assez intelligents pour voir le piège et assez courageux pour le dénoncer ; vous les appelez des apostats et des traîtres? Ah! la pire des traJiisons c'est la trahison du sens commun ! le vôtre vous a trahi et vous ne tarderez pas à vous en apercevoir !

Puisse-t-il n'être pas trop tard!

Il y a, j'oserai le dire, dans ce pays-ci, depuis vingt-cinq ans, deux partis dont l'existence est également fatale à la Monarchie et à la République, deux partis qui font à eux seuls tout le venin qui ronge à la fois les trônes et les libertés, les Mois et les Peuples !

Ces deux partis sont dans l'opinion royaliste, le parti des coalitions depuis 1829 jusqu'en 1851 ! Le parti des ministériels renversant l'échelle quand ils sont aux affaires et menant le parlement et le journalisme à l'assaut dès qu'ils n'y sont plus. Agitateurs de trônes, briseurs de royautés, dès que ces trônes et ces royautés ne veulent plus être les hochets de leurs mains! Mais ceux-là au moins ils ont l'excuse de leurs ambitions, de leurs fautes, de leurs légèretés, dans leur nature et dans leur mérite, ils ont de l'imagination, du bon sens, de l'éloquence, des talents, presque du génie! Le génie de l'agitation! La fièvre. On les craint, mais on ne peut s'empêcher do les admirer en s,'afr;iG;(\iril.

Dans le parti républicain, c'est la petite fraction qui prend son nom du nom d'un journal. Petite église de dictateurs d'occasion, petit cénacle de sectaires i'de la République personnelle Ces hommes concentrent en eux tout ce qui humilie, tout ce qui blesse, tout ce qui repousse enfin les âmes vraiment grandes, vraiment libres dans la nation, et ils ont tous les jours l'audace de dire au pays : « La République c'est nous! la dé- « mocratie c'est notre horreur de toute supériorité! L'égalité (i c'est le niveau de notre intelligence sur toutes les têtes qui (( nous dépassent. La liberté (ainsi que l'a formellement dit « avant hier un homme digne par son honnêteté d'autres apo- (( légistes) la liberté, c'est le droit de penser comme nous ! » 0 âme de Carrel, âme grande et tolérante où es-tu?...

Et quels sont donc les titres de ces quatre ou cinq républicains du droit divin d'une secte, pour affecter tant de superbe et tant d'intolérance et pour toiser de si haut tout homme qui vaut un autre homme dans ce pays?

Leurs titres ? ah ! je les connais et la France aussi.

Cette république qu'ils revendiquent aujourd'hui comme leur propriété personnelle et exclusive, elle s'est faite sans eux ! Malgré eux, peut-être !... Ils n'avaient pas même assez d'initiative pour l'accepter, quand elle tombait toute faite du hasard sur leurs fronts ! Ils n'avaient pas même assez de politique pour reconnaître l'opportunité et la nécessité de leur république dans cette poussière des trônes écroulés sous leurs coups!...

Cette République, ils n'ont su que lui proposer des programmes de dictature et de tyrannie qui en auraient fait la déri-

sion et le dégoût de la France, si dès les premiers jours on ne l'avait pas arrachée de leurs mains pour la nourrir du lait plus fort delà tolérance et deJa discussion, de l'iiumanité, de la liberté !...

Des hommes circonvenus par leur école, mais meilleurs qu'eux, n'osent-ils pas dire encore aujourd'hui a que tout gou- « vernement qui permet qu'on discute son principe, estungou- (( vernement perdu ?

Omar dans l'Orient, S. Dominique en Espagne et les Lois de Septembre en France parlaient ainsi. Hommes à maximes courtes et tranchantes ! Ils ne comprendront donc jamais que Il beauté et la force d'une république, c'est de pouvoir et de vouloir être discutée, et que tout principe qui ne supporle pas l'examen de la raison humaine^, n'est pas un principe mais une brutalité !

Cette Piépublique ? ils l'ont vue un jour opprimée par une invasion de démagogues. Qu'ont-ils fait de plus républicain que nous, pendant que Paris se levait de lui-même avec nous pour venger la représentation de la France ?

Cette République ? Ils l'ont gouvernée pendant près d'une année d'une manière absolue eux et leur parti. Qu'ont-ils fait de notre politique au dehors? Qu'ont-ils fait de la plus belle situation nationale et diplomatique où jamais République ait été portée en cinq mois de modération et de dignité? Qu'ont-ils fait de notre attitude sur les Alpes? Qu'ont -ils fait de notre médiation nationale en Piémont? Qu'ont-ils fait de l'Italie entière? A qui n'ont-ils pas ouvert la route de Fiome sans le vouloir en la découvrant ?

Cette Piépublique? Ils en ont eu la dictature après les journées de juin ISZiS, journées dont on leur a fait gloire à eux seuls, (le ciel sait avec quelle injustice pour d'autres, car s'ils ont noblement combattu comme tout le monde , avaient-ils mieux prévu et mieux préparé que ceux qui ont porté en silence tout le poids immérité de l'événement?)

Qu'ont-ils fait après du gouvernement de la République? un long état de siège ! Qu'ont-ils fait de la répression nécessaire mais limitée après la victoire? Qu'ont-ils fait de la mesure et de la clémence qui devaient borner les châtiments et les jugements à quelques centaines de chefs coupables, en amnistiant et en reconciliant le reste? Ils ont été bons soldats, mais toujours soldats, quand il fallait être hommes d'état.

Voilà les œuvres de ce parti si superbe, si rogue , si dénigrant et si ingrat aujourd'hui envers les choses , les idées , les hommes qui n'entrent pas dans le cadre étroit et compressif de leurs petites combinaisons et de leur esprit de secte?...

Voilà les hommes qui se jettent dans la première embûche qu'on daigne leur tendre! Voilà les hommes qui fourvoient la République dans une impasse de coaîiLion proposée par leurs adversaires! Voilà les hommes qui sans le voir, sans le vouloir et sans le savoir, répudient les conseils de leurs seuls amis, prennent conseils de leurs mortels ennemis, qui se croient habiles parce qu'ils sont soupçonneux, et qui préparent à leur cause et à leur pays ce qu'il y a de plus funeste pour un peuple: « Une révolution menée par une conirc-révoiution. »

Ah ! le parti doctrinaire a perdu deux monarchies! le parii de ces nouveaux doctrinaires de la République combien perdrat-il de républiques? Combien perdra-t-il de révolutions?

Ah! j'aime mieux mille fois ces hommes qui siègent sur les bancs plus escarpés de la République, et dont nous sommes séparés par plus d'abîmes. L'abîmes au moins est visible! Ces hommes ont plus de passions , mais ces passions sont plus en-

tièresl Ils ont plus d'idées fausses, mais ces idées sont plus impersonnelles et plus dégagées en eux de tout alliage de parti! Ils nous combattent , mais à ciel ouvert! Ils nous combattent avec des foudres ; quelquefois avec le fer et le feu ; mais ils ne nous combattent pas du moins avec des coalitions et des sophismes!! Ils sont ce qu'ils sont; des amis fanatiques de la République extrême, des ennemis des républicains modérés! C'est bien, c'est franc! c'est la guerre! et quand ils demandent uîie révolution , ils disent Révolution ! On se comprend et on se défend. ?.iais que le jour des dangers suprêmes se lève pour la République et on les verra se dévouer sans ambition à la cause qu'ils préfèrent même à leur système et à leurs ambitions !

Uu3 révolution avec ces liommes-là, on sait ce que c'est du moins !

Quand le peuple fait des révolutions , lui , ces révolutions sont terribles; (j'en excepte une seule, celle du SAi'évrier, où pour la première fois depuis que le monde est monde, un peuple révolutionné, débordé, absolu , s'arrêta tout seul et fut pendant quatre mois soulevé^ au-dessus du sol, au-dessus du crime, au-dessus de lui-même par l'enthousiasme de sa propre mod '''ration).

Gai, quand le peuple fait des révolutions, elles sont terrible?. Elles font trembler le sol ; elles bouleversent les sociétés ; elles secouent l-es fondements des empires ; elles engloutissent les vies et les intérêts; elles consternent l'humanité. C'est trop vrai ! cela doit faire frémir les ambitieux ou les dupes qui y poussent ou qui s'y laissent entraîner par des coalitions comme celle que je combats. Mais quand lepeuple fait des révolutions, lui, il a, ou il croit avoir du moins un but, une idée, une p:^-lyn, un besoin, une espérance, une illusion, quelque

Si LE CONSEILLER DU PEUPLE,

chose enfin ; c'est un droit à conquérir, un privilège à abolir' une liberté à saisir, une égalité à constater, une fraternité des classes à fonder, un principe à promulguer sur le monde ! C'est faux, ou c'est vrai, comme voudrez ; ce sera même un songe si vous voulez encore ! Mais enfin le songe est vaste ! Le but est haut ! L'idée est supérieure à de petites considérations ; l'illusion même, si c'est une illusion, est grande, passionnée; grande comme le peuple lui-même, passionnée comme lui ! cela se déplore, mais cela se comprend ; cela s'explique ; cela vaut la peine ! cela paie la sueur et le sang !

Mais une révolution dans une révolution ! mais une révolution par fantaisie ! mais une révolution par caprice ! mais une révolution par vanité de quelques meneurs de groupes parlementaires obéissants dans une assemblée surprise ! mais une révolution par coalition de royalistes tombés et de républicains mécontents! mais une révolution pour un hochet! mais une révolution pour voter la confiance par force d'un président de république dans tel ou tel général à sa nomination ! mais une révolution par une équivoque! mais une révolution pour que les vengeurs delà monarchie tombée et les jaloux de la république excl,usive se donnent la main dans un mensonge de boules confondues dans une urne!

Ah! pitié!...

Oui, pitié pour ce peuple qui veut l'ordre et le travail dans la République, et à qui vous arrachez des dents son morceau , de pain !

xxvn.

Républicains honnêtes et clairvoyants, hâtez-vous de rompre cette fausse apparence de complicité qui perd la République, et de rendre la sécurité au pays. Surveillez, mais aidez votre

pouvoir exécutif! Ne lui demandez plus son nom, mais soa œuvre.

Quant à moi je sais par expérience que les coalitions portent inévitablement dans leurs flancs les révolutions ; et quand tous les républicains du tiers-parti y tremperaient, sinon du cœur, au moins du vote, et quand toutes leurs tribunes et tous leurs journaux m'accuseraient de la bêtise de l'impérialisme, de faiblesse ou de trahison, je dirais encore non. Non, mon devoir n'est pas de plaire à la Pvépublique, mais de la servir! Vous la tuez, vous la menez au piège ; eh bien ! si elle doit périr, que ce ne soit pas du moins par la main d'un de ses fondateurs !

« Et si omncs^ ego non ! »

LAMARTINE

Représentant du Peuple,

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