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CHAPITRE lî

DES DIFFÉRENCES ESSENTIELLES ENTRE LA RÉPUBLIQUE DE 1793 ET LA RÉPUBLIQUE DE 1848.

L'habitude des hommes peu éclairés et peu versés dans l'étude de l'histoire, c'est de confondre dans un même mot des choses totalement différentes. Ainsi^ comme le mot de république est adopté depuis des siècles pour exprimer un gouvernement dans lequel le peuple ou bien une portion du peuple se gouverne lui-même sans roi, alin de rester perpé-

tuellement maître de modifier son gouvernement et ses lois, nous avons adopté, en 1848, comme tout le monde, le mot de république, pour définir notre nouveau gouvernement.

Qu'en est-il résulté ? deux inconvénients qu'il importe de signaler et de corriger dès le début.

Le premier de ces inconvénients, c'est que les anarchistes , et il y en a toujours une certaine quantité dans la masse, dans le fond, dans la lie d'un peuple, se souvenant que la première République avait commis des excès et des crimes, ont cru que l'ère des. excès, des proscriptions et des crimes se rouvrait devant eux. Ils sont sortis, en conséquence, de leurs repaires; ils se sont manifestés dans certains clubs, et ils ont dit : La République, c'est notre règne !

Le second de ces inconvénients, c'est que les bons citoyens, intimidés par les souvenirs des violences ;,. des oppressions, des confiscations, des émigrations, des captivités , des proscriptions et des assassinats, juridiques de 1795, en entendant proclamer le gouvernement républicain , ont cru entendre proclamer le gouvernement de la spoliation, de la terreur et de la guillotine, et voir se lever sur eux et sur leurs enfants le fantôme d'une autre Convention.

I)e là, audace dans les uns, effroi dans les autres, suspension momentanée de mouvement dans la nation. Pour revenir de ces deux préjugés, une minute de réflexion suffit aux hommes d'État , un an à un peuple. Réfléchissez donc.

La république en 1792 et 1795 n'était pas un gouvernement ; c'était une révolution, un écroulement complet d'une société finie, une bataille à mort ^ entre un ordre de choses qui voulait naître et un ordre de choses qui ne voulait pas mourir ; tout le vieux monde féodal , despotique , aristocratique, sacerdotal, qui s'engloutissait devant le nouveau monde national et plébéien dans le sens large de ce mot. Il y avait une royauté qui ne voulait pas céder son titre soi-disant divin à la propriété de la nation, une église temporelle qui ne voulait pas céder sa domination exclusive de la conscience du genre humain, et l'immense apanage de terres, de dîmes, de propriétés retirées de la circulation et du patrimoine commun des familles pour doter à perpétuité une idée immuable dans un clergé propriétaire. Il y avait une cour qui ne voulait pas céder l'administration aux provinces, une noblesse qui ne voulait pas céder l'égahté de droits, de rang, de représentation au tiers état, c'est-à-dire à la bourgeoisie; des castes, des ordres, des corporations, des privilèges, des exemptions d'impôts et de service militaire, des monopoles du commandement de l'armée et de la marine par les seuls gentilshommes, des magistratures qui se vendaient à l'encan, des droits de rendre la justice qui s'achetaient comme un commerce et qui se trans-

meltaieni^comme un héritage. Rien de tout cela ne voulait consentir à s'exproprier au profit de la nation, du trône, des dignités, des abus, des immunités consacrées par le temps, des droits, des monopoles, des iniquités passées en habitude, des féodalités, des abbayes, des dîmes ecclésiastiques, des rangs, des castes, des privilèges. Il y avait à côté, sur le même sol, sous le môme soleil, avec les mêmes lumières et les mêmes droits naturels, un peuple de 21 millions d'hommes expropriés, relégués, bannis de leur souveraineté, de leur liberté, de leur égalité, de leur propriété^ de leur titre de citoyens^ de leurs dignités morales, de leur indépendance de conscience dans le culte, deleur volonté représentée par le gouvernement, voulant reconquérir tout cela, et soulevés par le plus irrésistible des soulèvements, le soulèvement de la justice et des droits dans l'âme contre l'ordre de choses qui leur enlevait leur part d'humanité^ de nationalité, de cité.

De là, vous le comprenez, une lutte inévitable et terrible; les uns voulant trop retenir^ les autres voulant tout arracher. Entre les combattants, un roi bon, honnête, juste, mais tiraillé tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, faible danslesconcessions, faible dans les résistances, arbitre d'abord^ puis bientôt accusé d'être un^ arbitre partial, suspect aux deux partis, compromis par les émigrés et par sa famille, renversé de son trône, conduit au supplice, martyrisé pour sa vertu. Son sang trace un abîme entre les rois de l'Europe et la France; la guerre étrangère se déclare ; elle devient

guerre civile par la présence des émigrés et des princes français, qui reviennent comme Coriolan envahir leur patrie ; la guerre de religion s'y mêle dans la Vendée, quand la révolution devient persécutrice à son tour; la France est en feu, les partis s'accusent de trahison les uns les autres. Dans cette confusion générale de trois ou quatre conflagrations, les hommes de tyrannie et de sang s'emparent tour à tour du gouvernement et installent la République sur un échafaud; elle tombe avec eux dans le sang qu'elle a répandu et dans l'horreur du peuple. Voilà la première République ou plutôt voilà l'horrible boucherie de choses et d'hommes que l'on a appelée de ce nom, et qui a calomnié pour longtemps dans l'imagination de l'Europe le mot de république !

§in.

Qu'y a-t-il de semblable en 1848.^ Rien. La vieille monarchie absolue est tombée depuis soixante ans ; la monarchie despotique de l'Empire s'est écroulée sur sa base de fer; les deux monarchies modérées et constitutionnelles de la Restauration se sont abîmées en deux règnes orageux et courts , dont le dernier s'est achevé dans l'exil ; la monarchie élective de la maison d'Orléans n'a pas pu se soutenir davantage sur le principe d'illégitimité que la monarchie de la branche aînée n'a pu se soutenir par le principe de légitimité. Un vent de quelques heures, venu on ne sait d'où, a emporté cette dernière tentative de

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royauté au-delà de l'Océan. Le peuple, accoutumé à se gouverner lui-même par les assemblées, n'est point effrayé du vide laissé par le trône qui l'embarrasse; il proclame d'un commun accord le gouvernement républicain. Il n'a pour le rendre acceptable et invin^ cible qu'un seul acte véritablement révolutionnaire à faire, c'est de supprimer la seule aristocratie qui reste , l'aristocratie électorale , et de conférer à tout citoyen la part légitime de souveraineté dans le droit de suffrage; il le fait, et tout est dit : tout le monde a monté, personne n'a descendu; tout le monde applaudit , personne ne proteste , personne ne résiste , personne n'émigre. A quel titre persécuter, dépouiller, ou tuer quelqu'un, comme en 1795.^ Le gouvernement le sent si bien, qu'il abolit l'échafaud le surlendemain de la République. Cette société ainsi réformée , affranchie , égalisée de droits , nivelée de rangs, devenue véritablement démocratique, c'est-àdire UNE et Ux\iFORME, dcpuis 89, n'a rien à détr'uire, et elle n'a qu'une chose à défendre, la propriété, base de la famille et lien de la société. Mais cette propriété, égale pour tous, accessible à tous, inviolable dans tous, est le domaine commun de tous; tous ont un intérêt unanime à la préserver, à l'utiliser, à la générahser, à la conserver aux générations à naître.

S IV

A l'instant, la République de 1848, au lieu d'être

révolutionnaire et spoliatrice, comme en 95, devient, par logique et par instinct, conservatrice et progressive. Cela doit être, cela est et cela sera! Vous aurez beau torturer les choses et les mots , vous ne ferez rendre à une institution que ce qu'il y a dans un peuple. Ce peuple n'est pas un peuple de guerre civile aujourd'hui, car il est un! Ce peuple ne pillera pas, car il est propriétaire! Ce peuple ne tuera pas^ car il n'a aucune raison de fureur et de meurtre ! Ce peuple n'aura point de victimes, car il n'a point de bourreaux! Si le mot de république, en 1795, a pu être écrit en lettres de feu et de sang; le mot de républiqiie, en 1848^ ne peut être écrit qu'en lettres d'or et de paix. Les révolutions légitimes, comme les femmes probes, n'enfantent jamais que ce qu'elles ont légitimement conçu. Les terroristes posthumes de 1848 ne changeront pas la Ré})ublique dans son berceau. Dieu et la France sont là. Détruire était le mot de 95 ; amé- Horer est le mot de 1848.

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