‹ Le Conseiller du peuple (volume 2)Chapitre 21 sur 103 · CHAPITRE IIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IIL

POURQUOI LA RÉPUBLIQUE EST-ELLE APPELÉE DÉMOCRATIQUE , ET POURQUOI NE LAPPELLE-T-ON PAS SOCIALE? — OU DU VRAI ET DU FAUX SOCIALISME.

§ler.

Voici pourquoi on appelle, dans la Constitution, la République démocratique :

II y a plusieurs natures de républiques, c'est-à-dire de gouvernements sans rois et sans dynasties, qui ne sont pas néanmoins des gouvernements du peuple tout entier, c'est-à-dire qui ne sont pas des démocraties.

Il y a eu des républiques patriciennes et plébéiennes, comme à Piome autrefois, où un sénat de patriciens héréditaires possédait héréditairement une partie du gouvernement de la république, p.endant que les familles plébéiennes possédaient une autre portion du pouvoir, et que les esclaves, les ilotes, les étrangers à la ville capitale de la république ne possédaient rien.

Il y a eu des républiques oligarchiques, comme à Venise, où quelques centaines de familles souveraines formèrent des conseils de gouvernement secrets, absolus, ombrageux, terribles, et exercèrent sous le nom de répu!)lique une tyrannie ombrageuse, jalouse, pleine de délations et de pièges , républiques sous la forme de l'inquisition.

Il y a eu des républiques aristocratiques, comme jadis en Pologne , où quelques milliers de nobles opprimèrent, dépouillèrent, avilirent des millions de serfs, élirentet déportèrent des chefs qu'ils appelèrent rois, et se disputèrent perpétuellement, les armes à la main, le pouvoir à la fois violent et anarchique dans des diètes ou dans de grands cluhs d'aristocrates à cheval et en plein champ; ces républiques furent tout bonnement des anarchies militaires et chevaleresques; elles saignèrent, elles sucèrent le peuple; elles agi-

tèrent leur pays jusqu'à ce qu'elles l'eussent démembré et livré au joug étranger.

Il y a des républiques municipales , fédérales , comme en Hollande , en Allemagne , en Italie , en Amérique, où différents Etats ayant des législations diverses et des gouvernements particuliers, se liguent en républiques confédérées.

Il y a des républiques théocratiques ou sacerdotales, avec un chef élu par un conclave de dignitaires ecclésiastiques, comme le gouvernement de Rome sous la papauté.

Il faut donc , quand on s'appelle république , définir dans sa constitution de quelle république on veut parler.

La République française de 1848 est une république démocratique, c'est-à-dire une république qui ne reconnaît ni tyrannie héréditaire d'un petit nombre de gouvernants, ni aristocratie investie du privilège de gouverner seule, ni fédération de départements ou de provinces se gouvernant chacun à sa manière, ni castes supérieures ou inférieures en autorité à d'autres castes, ni noblesse, théocratie, sacerdoce ou église possédant, à l'exclusion d'autres classes, le gouvernement; mais cette nature de république ne reconnaît pour souveraineté que la volonté de la démocratie ou du peuple. Or, il a été bien expliqué par tous que par ce mot peuple ou par ce mot démocratie^ on n'entend pas le renversement de la tyrannie et du privilège , mais l'abolition de tout privilège et de toute tyrannie ; on n'entend pas

arracher le monopole du gouvernement à la partie riche, éclairée, aisée, propriétaire, lettrée de la nation, pour le donner, par un autre privilège qui serait encore plus abusif, car il serait plus contre nature , à la partie pauvre , laborieuse, sans loisir, sans indépendance, sans instruction générale et sans responsabilité d'intérêt et de lumière de la multitude; ce serait remplacer une iniquité par une autre iniquité, et, de plus, ce serait tenter l'impossible, car la multitude sans loisir, sans instruction , sans indépendance et sans lumières générales, ne garderait pas trois mois la tyrannie qu'on lui aurait remise. Cette tyrannie, la plus odieuse, la plus immorale et la plus cruelle de toutes , car elle serait la plus ignorante , la plus aveugle et la plus brutale , se dévorerait elle-mêm.e après avoir dévoré le reste de la nation. Elle donnerait promptement la dictature au plus scélérat, selon l'expression de Danton lui-même. Au lieu du gouvernement de la vraie démocratie, vous auriez installé la tyrannie du crime! Dieu et les hommes se retireraient de vous ; vous feriez d'abord peur, puis horreur, puis bientôt pitié au genre humain.

Non ; on entend par démocralie et par peuple la famille française tout entière, la nation dans sa générahté la plus complète dans toutes les classes, dans

tous les modes d'existence, de situalion, de professions qui la composent, riches, pauvres ., anciennes aristocraties , nouvelles bourgeoisies , bourgeoisies tousles jours ascendantes, prolétaires s' élevant par l'industrie et la propriété à l'aisance, au loisir, aux professions libérales, grands propriétaires , moyens propriétaires, petits propriétaires, grands industriels, moyens industriels, petits industriels, grands commerçants, moyens conmierçanîs, petits commerçants, agriculteurs, magistrats, militaires, marins, prêtres, artisans, artistes, lettrés, ouvriers de l'outil, ouvriers <le l'intelligence, ouvriers de la main, les uns vivant et bénéficiant de la terre , les autres de la mer, ceux-ci de leur esprit, ceux-ci de leur fonction dans l'Etat, €eux-ci de leur plume, ceux-ci de leur main, ceux-ci de leur épée, ceux-là de leur atelier ou de leur sillon; ceux-ci montant, ceux-là descendant pour remonter à leur tour la roue de la fortune et de la propriété, tous citoyens néanmoins à titre égal, c'est-àdire à titre de piembre de la famille nationale , de créature de Dieu, de frère de l'homme ; tous honorés au même degré s'ils en sont dignes, quelle que soit la part, grosse ou petite, de l'héritage commun, que la naissance, l'hérédité, le travail, le succès ou le revers, la faveur, la bénédiction ou la rigueur de la Providence leur assignent; tous soumis, sous des conditions d'existence nécessairement diverses, aune loi uniforme et sans partialité pour aucun; mosaïque immense de familles, de professions^ de propriétés, d'aisances, de repos, d'efforts, de loisirs, de travail,

de bien-être, de besoins assistés, dont l'ensemble compose un peuple. Leur volonté interrogée légalement dans cbaque individu raisonnable et moral compose la moyenne sincère de la souveraineté et de la volonté de tous. Voilà la démocratie, voilà la république démocratique, c'est-à-dire l'unité du peuple, au lieu de la séparation privilégiée des classes, l'universalité du gouvernement, au lieu du privilège du gouvernement en haut, qu'on appelle aristocratie , ou du privilège du gouvernement en bas, qu'on appelle démagogie. Nous n'avons voulu ni de l'un ni de l'autre. L'aristocratie humilie les peuples avancés; la démagogie les tue, les démembre et les dévore. La république démocratique ne reconnaît ni aristocratie ni démagogie; elle ne veut pas deux peuples, ni trois peuples, ni dix peuples dans la nation^ elle n'en veut qu'w».

§ in.

Mais si elle est démocratique, n'est-elle pas aussi sociale au fond, c'est-à-dire ne tend-elle pas par son institution même, qui est l'universalisation et la souveraineté entre toutes les classes, à l'amélioration des conditions sociales et de la situation réciproque de toutes les existences dans le cadre de la société générale ?

Expliquons-nous !

Sans aucun doute, toute révolution politique est nécessairement sociale aussi par certains côtés. Car

pourquoi fait-on une révolution politique, si ce n'est pour conquérir au bénéfice général des idées ou des intérêts légitimes de l'humanité certains progrès ou certaines améliorations dans l'âme, dans l'inlelligence, dans la dignité, dans la liberté, dansl'égalité, dans l'ordre, dans la répartition plus équitable et plus avantageuse à la fois à tous, des charges et des profits de la société ? îl n'y a que les tribuns, les ambitieux ou les tyrans qui font des révolutions pour eux-mêmes. Quand Clodius troublait Rome, ameutait le peuple, brûlait la maison de Gicéron, c'était pour être consul; quandCésardétruisait par ses adulations à la populace et par la main des soldats la constitution de la république, c'était pour n'avoir point de rival en puissance et en popularité ; quand Bonaparte, au heu de se dévouer à la liberté, de la soutenir et de la réformer au 18 brumaire, prenait la dictature à Saint-Cloud, à la pointe des baïonnettes d'une poignée de soldats , c'était pour être libre d'exploiter pendant dix ans le nom. For et le sang de trois milhons d'hommes, au profit de sa propre gloire. Mais de ces révolutions-là, nous n'en parlons pas ici; nous parlons de celles qui se font pour une idée, pour un peuple^ pour un progrès, et non pour un homme.

§ IV

Il est très-évident que ces révolutions, et la révolution de 184B est de cette nature, ont pour objet.

en changeant ou en remplaçant une forme de gouvernement par une autre, d'améliorer la civilisation, de perfectionner les rapports civils des classes entre elles, des hommes entre eux, et de rendre la société plus juste, plus bienfaisante, plus divine dans son esprit et dans ses lois. La république, sortie de cette dernière révolution est tout à la fois démocratique et sociale dans le sens philosophique religieux, et par conséquent honnête et conservateur du mot société.

Aussi quand le peuple de Paris, dans le premier accès de son enthousiasme véritablement magnanime, me disait, le fusil à la main, les larmes aux yeux : — « Citoyen, la République que nous saluons et pour j> laquelle nous sommes prêts à mourir, sera-t-elle ■» sociale?» — Je répondais à ce peuple : « Oui, mes » amis! Mais distinguons bien afin de ne pas nous » promettre des choses ambiguës que nous ne pour- 3> rions pas nous tenir. Entendez-vous par social le y> déplacement des bases éternelles de la société, la » réforme radicale de la famille, de la propriété, de » l'industrie, de la concurrence, des salaires, des » terres, des fabriques, des commerces, les subver- 3) sions, les organisations prétendues du travail se » substituant à l'indépendance des capitaux et à la » hberté des travailleurs ? Non ! Dans ce sens la Ilépu- » bhquenevous promet pas l'absurde, l'impossible, » le chaos! Mais entendez-vous comme nous que la » République sera l'avènement du peuple tout entier » au pouvoir, sera la providence vigilante et équi-

T» table des vrais intérêts du peuple; qu'elle fera ins- » truire là où il y a ignorance, qu'elle fera travailler » là où il y aura chômage, qu'elle fera secourir là » où il y aura souffrance, qu'elle créera successive- » ment, d'année en année, à proportion de ses forces y> et de vos besoins, ce système complet d'instiy> tutions d'enseignement, d'adoption des enfants y> des pauvres, les adoucissements possibles aux » rigueurs de la concurrence, de protection aux » faibles, de proportionnalité dans l'impôt (mais non 3> de progressivité, odieux maximum sur la propriété, » et par conséquent anéantissement du capital natio- » nal); qu'elle aura des asiles pour les enfants aban- 3) donnés, des écoles plus multipliées pour les pro- » fessions laborieuses, des taxes communales pour » les indigents , des médecins gratuits pour les ma- » lades, des retraites pour les vieillards sans famille, » des assistances pour tous les dénuements immé- ^) rites qui affligent les peuples industriels plus que » les autres peuples ; en un mot, qu'elle réalisera » progressivement en lois et en institutions de bien- » faisance réciproques, cet esprit divin de solidarité ■)■) des classes et de fraternité des citoyens, qui a » passé de l'inspiration de Dieu dans le christia- » nisme, et qui doit passer avec le temps du chris- » tianisme dans la législation des démocraties et des » républiques? Oui! voilà la seule république 5ocm/e i> que nous vous engageons à vous donner! » — M C'est cela ! c'est cela ! » s'écriait le peuple, à l'exception d'un petit nombre de fanatiques insensés qui

croient apparemment que pour réparer et améliorer un édiiice , il faut commencer par faire éclater un volcan sous les fondations.

Ce cri du peuple vainqueur et sage dans sa victoire en février, est la seule et véritable définition du mot social ai)pliqué à la république, et ce mot y eût été ajouté à l'unanimité par l'Assemblée constituante, si les clubs anarchiques, les soulèvements des démagogues au 15 mai, les insurrections des prolétaires radicaux en juin, et les propagandes des sectaires socialistes^ prenant pour drapeau le drapeau rouge et pour cri de ralliement à bas lesriches y guerre à la terre, à (a propriété, à Vindustrie, au commerce, à la famille, à la liberté et à la société tout entière, n'avaient pas appelé leur croisade contre le genre humain la guerre sociale, et n'avaient pas ainsi donné à la république sociale une signification de radicalisme armé , de démagogie, de terreur, de bouleversement et de chaos qu'aucune nation civilisée n'acceptera jamais^ à moins d'être renversée de fond en comble dans ses foyers saccagés, et d'avoir sur la gorge le glaive de Babeuf et de JMarat 1

§ VL Ainsi, vous le voyez, il y a un socialisino vrai e1

graduellement applicable à la République : c'est celui que le peuple demande et que nous lui promîmes en le définissant en février; c'est celui qui respecte et qui relie plus fortement les membrures de la société, cette arche de la famille humaine ; c'est celui qui corrige, qui améhore, qui élève, qui perfectionne les conditions et les rapports des hommes entre eux, en enrichissant le pauvre sans dépouiller le riche, et en faisant fraterniser dans la concorde, dans le travail et dans l'assistance mutuelle, les conditions, les professions , les existences nécessairement inégales , parce qu'elles sont nécessairement diverses, de ces innombrables fonctions, nécessairement diverses aussi, dont l'ensemble compose une nation en société. 11 y a un socialisme faux et mortel, c'est celui qui consiste à saper les assises fondamentales sur lesquelles reposent la patrie, la nation, la famille, la propriété, la morale, la liberté des industries, la civihsation. C'est celui que la République a eu à combattre, c'est celui dont elle triomphera sans aucun doute, comme la vie triomphe nécessairement de la mort dans un corps que Dieu a destiné à ne jamais périr. C'est le cinquième ou sixième accès de cette maladie de Vutopie, arrivée à l'état de fièvre et de transport au cerveau dans quelques rêveurs, suivis pendant quelques mois par une bande de prolétaires fanatisés. Ce n'est plus la sagesse, c'est la démence du progrès! Ces accès sont courts; ils affligent la raison, ils alarment les imaginations faibles, ils inquiètent par leurs cris et par leurs gesticulations la

LE CONSEILLER DU PEUPLE. n

propriété; ils tarissent le luxe, cette mamelle du travail ; ils font enfouir le numéraire, qui a peur d'être dérobé; ils paralysent les manufactures, qui craignent que leurs produits ne soient plus consommés ; ils endurcissent le riche par les menaces qu'on lui adresse ; ils affament l'ouvrier et le jiauvre sous prétexte de l'enrichir ! Mais ces accès ne se propagent jamais au-delà d'un certain temps et de certaines ten-. tatives, aussitôt réprimées que conçues.

Page 1