‹ Le Conseiller du peuple (volume 2)Chapitre 49 sur 103 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Vous voyez donc qu'à moins de tomber de l'indépendance nationale sous le joug de l'Europe, et de la richesse dans la misère, de la civilisation dans la barbarie , de la moralité dans l'abrutissement, dans l'athéisme, vous ne pouvez pas beaucoup réduire vos quatorze ou quinze cents millions d'impôt.

Maintenant, cet impôt est-il improductif.*^ est-il une perte sèche ? est-il un appauvrissement , comme les ignorants vous le disent, pour l'ensemble de la nation.^ est-ce une fuite dans le bassin de la fortune publique.^ Rendez-vous bien compte de ce phénomène de l'argent que le Trésor pubHc demande chaque année, chaque mois, au contribuable; voyez d'où il vient ; voyez où il va ; voyez où il revient ; suivezle un moment dans tous ses canaux, dans toutes les mains, et prononcez vous-même !

S II

Le percepteur ou le commis du fisc demande à un département son douzième d'impôt le l^*" janvier, un

million, je suppose; chaque contribuable, qui sait d'avance qu'il aura à payer sa cote part de ce millioU;, en sus de l'argent nécessaire à ses besoins ou à ceux de sa famille, s'efforce d'avance, dans cette prévision, de faire produire davantage à son champ, à son industrie, à son commerce, à sa journée de salaire, pour ne pas être pris au dépourvu et privé de son nécessaire par l'impôt. Il cultive, il fabrique, il trafique, il laboure, il défriche, il arrose, il pioche un peu plus qu'il n'aurait fait si on n'avait pas dû lui prélever l'impôt , augmentation obligée de travail et d'activité de tout genre dans un pays où l'impôt excite au travail, premier résultat qui compense déjà un peu l'inconvénient de l'impôt.

Cela est évident et frappant dans tous les pays où il n'y a presque pas d'impôts , comme la Turquie , la Savoie, Naples, Rome, l'Orient. Ces pays languissent dans la paresse, le plus lourd des impôts. Rien ne sollicite le contribuable au travail. Comparez les habitants de ces pays, où l'impôt est nul, avec un habitant de l'Angleterre, qui paye un impôt sept ou huit fois plus élevé que l'Italien, le Savoyard, le Turc, l'Espagnol; l'Anglais, quoique payant sept fois plus, est quatorze fois plus riche à la fin de l'année î L'impôt est le signe de la civilisation. Cela ne cesse d'être vrai qu'au moment où l'impôt dépasse les forces du contribuable, le gêne dans ses moyens d'industrie, d'amélioration de ses champs et de travail. C'est là la limite où l'impôt doit s'arrêter : l'obstacle à la production.

S ni.

Cette remarque faite, reprenons l'observation de notre million. Le percepteur le prend dans la bourse du contribuable ou du propriétaire. Qu'en fait le percepteur.^ Il le porte au receveur général. Qu'en fait le receveur général.^ Il l'envoie au Trésor public. Qu'en fait le Trésor public;' Il le renvoie aux payeurs. Et qu'en font les payeurs ? Ils le payent à l'instant en solde aux soldats ou aux marins, en salaire aux ouvriers des travaux publics , en appointements aux fonctions civiles, militaires, ecclésiastiques, préfets, sous-préfets, employés, administrateurs, officiers, diplomates, ingénieurs, créanciers de l'Etat, instituteurs, curés, desservants, magistrats, juges de paix, commissaires de police, gendarmes, gardes cbampêtres, en un mot à tous les grands ou petits fonctionnaires de tous les services de l'Etat.

Et qu'en font, à leur tour, tous ces agents salariés de la République? Ils en vivent, ils en font vivre leur famille, ils le dépensent immédiatement en loyer, en subsistances, en nécessités, en améliorations, en luxe ou en plaisirs, qu'ils payent de leur part de ce million qu'on vient de leur compter.

Le soldat en acbète son habit, sa chemise, sachaussure, son arme, son pain, sa viande, son vin, son tabac, laine, cuir, fer et acier, blé, vigne, bétail, culture, éleveur de moutons, cultivateur de chanvre, cardeur, tisserand, foulon, tailleur, mineur, mois-

sonneur, boulanger, engraisseur de bœufs, vigneron, ouvriers, à qui retourne ainsi tout de suite, dans le mois, dans la semaine, dans le jour, une part du million qu'on leur a demandé la veille sous forme d'impôt.

Et qu'en font les officiers, les marins, les fonctionnaires grands ou petits, les préfets, sous-préfets, receveurs, percepteurs, desservants, curés, instituteurs, magistrats ? Ils en achètent, en plus large proportion, les mêmes objets de consommation nécessaires à tous, plus des objets de consommation de luxe ou de plaisir relatifs, plus nombreux et plus chers que ceux du soldat, tels que maisons, meubles, argenterie, soierie, draps fins, chapellerie, passementerie, modes, chevaux, voitures, bijouterie, livres, logements dans les hôtelleries, places dans les chemins de fer, loges dans les théâtres, tableaux, gravures, abonnements aux journaux, musique, etc., etc., toutes dépenses qui, bien qu'elles paraissent improductives le jour où ils les font, redeviennent le lendemain productives d'autres consommations, d'autres dépenses, d'autre travail et d'autre salaire de toute nature; car tous ces ouvriers de toute nature de consommation de nécessité, comme de toute nature de consommation de luxe, sont forcés aussi, le lendemain, de racheter pour leur logement, pour leur vêtement, pour leur nourriture, les objets de première ou de seconde nécessité produits par la terre, par l'industne, par le travail, et voitures et détaillés par le commerce.

S IV

Et qu'en résulte-t-il au bout du mois ? Deux choses, et deux choses excellentes :

La première, c'est que le million dormant a changé de main et passé des mains du contribuable riche ou aisé dans les mains du travailleur de toute espèce de travaux, et qu'ainsi ce million a fait remuer, en circulant, des millions de mains qui se dessécheraient sans les alaire.

La seconde , c'est que ces mêmes mains des travailleurs ayant à leur tour dépensé ce million en objets de première nécessité, tels que loyer de maison, bois de chauffage, blé, pain, vin, chanvre, lin, aliments qui \dennent tous du sol ou du travail national, le prix de ces mêmes denrées a monté juste d'autant dans le commerce , et qu'il est rentré sous une autre forme dans la valeur du capital delà propriété et dans le revenu de ce même contribuable qui vient de le payer au percepteur.

Ce milKon, au fond, n'a fait que se déplacer et disparaître un moment, et il est revenu ou il reviendra à la récolte dans la fortune de celui à qui on l'a emprunté !

^lais ce n'est pas tout, il y revient grossi d'un certain intérêt invisible et réel cependant; car l'Etat ayant été bien servi , le pays bien défendu, le travail bien ravivé, la population agricole ou ouvrière s'est enrichie et accrue dans la proportion du million

bien dépensé et bien circulant; et le capital de toutes les propriétés , de toutes les maisons, de toutes les industries, de tous les commerces et de tous les salaires s'est augmenté aussi, pour tout le monde, dans la même proportion d'un million !

Je défie de contester ce résultat pour ce million. Eh bien ! ce qui est vrai pour un million est vrai pour deux , vrai pour quatre , yrai pour cent , vrai pour quinze cents millions ! Mon-seulement l'impôt n'est pas improductif, n'est pas une brèche faite à la fortune publique, mais encore il est une circulation, une excitation, une impulsion, une fructification, une multiplication de la richesse générale du peuple.

Voilà la vérité sur l'impôt. On n'a jamais osé vous la dire pendant que vous étiez monarchie, parce qu'on avait peur d'avoir l'air de flatter les cours avec vos écus ; maintenant que vous êtes république , il faut tout vous dire. Quant à moi, je n'ai jamais vanté les gouvernements à bon marché. Là n'est pas l'avenir. Le progrès, le bon sens est dans les transformations graduelles, prudentes, de l'impôt; là est l'espérance. Les gouvernements à bon marché, savezvous ce que c'est .^ C'est le sol en jachère ! c'est le peuple à l'aumône ! c'est l'ouvrier à la misère ! c'est la civilisation au rabais !

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