‹ Le Conseiller du peuple (volume 2)Chapitre 54 sur 103 · CHAPITRE F · texte numérisé non relu

CHAPITRE F

Ingratitude des riches ? Je le prouve.

Qu'est-ce que l'impôt des quarante-cinq centimes de 1848? C'est le prix de la République, de la souveraineté du peuple, du suffrage universel. Tout cela a coûté à la nation le produit de l'impôt des quarante-cinq centimes perçus seulement sur les propriétaires, c'est-à-dire 140 millions environ. Un peu moins que les fortifications de Paris I

Qu'est-ce qui a motivé cet impôt.^ Le voici : Je Fai signé, je l'ai voté, je l'ai consenti avec tous mes collègues; j'en accepte la responsabilité devant Dieu, devant mon pays, devant la postérité, si elle s'occupe seulement de ces centimes. Nul ne peut mieux vous dire que moi pourquoi, comment, pour quels désastres à prévenir, pour quels ravages à écarter, pour quelles catastrophes à empêcher, pour quels flots de sang peut-être à préserver, l'impôt des quarantecinq centimes a été décrété par la dictature de février. Je me glorifierai devant l'avenir de la France sauvée de l'anarchie, de la guerre étrangère, de la guerre de la faim, de l'exténuation des ouvriers, de leurs

Ul LE COxNSElLLER DU PEUPLE.

femmes , de leurs enfants dans Paris^ et du ravage forcé des propriétés, et des attentats inévitables aux personnes, par un impôt temporaire, modique, par un impôt de salut public; par un impôt de combien? du quinzième de l'impôt ordinaire de la France! Que dis-je? du trentième de l'impôt ordinaire, car il a été perçu en deux ans!

SU

La révolution venait de s'accomplir ; nous ne l'avions pas faite plus que vous, pas autant que vous, peut-être; nous ne la savions pas une heure d'avance.

Le pays était dans le sang et dans la fumée ; l'armée forcée de s'éloigner du théâtre du combat, la République proclamée, tous les pouvoirs anéantis, tous les esprits désorientés, trois cent mille prolétaires sans travail, sans salaire, sans pain dans Paris désarmé ; les étrangers debout et tout armés à nos frontières ; six millions de prolétaires les armes à la main sur toute la surface du sol en face des propriétés qu'ils respectaient, mais à condition de ne pas mourir de faim; deux cent mille créanciers de l'Etat, dont le payement des intérêts de la dette est le pain, tremblants au mot sinistre de banqueroute répandu par la panique et par la haine contre la révolution; les capitalistes fuyant, ou exportant, ou ensevelissant leurs capitaux; les fabricants sans commandes et sans argent pour travailler, les atehers vides et répandus dans la rue en masses disciplinées, mais mobiles, menaçantes.

affamées ; le cri de guerre aux riches pouvait éclater d'un moment à l'autre à la place de cet admirable cri du peuple indigent : respect aux propriétés! gloire éternelle de ce peuple en fermentation.

Les membres du gouvernement avaient à la fois à pourvoir aux frontières, à pacifier l'intérieur, à calmer les factions extrêmes, à secourir les misères, à nourrir la faim, à reconstruire l'armée, àcréer la gardemobile, àpayerles services publics, trois cents millions de bons du trésor ajournés, trois cents millions de caisse d'épargne demandés à la fois, le semestre de mars des intérêts de la dette publique. Le trésor était vide ; il ne fallait pas l'avouer, sous peine de pousser la panique jusqu'à la frénésie. Le dernier gouvernement avait laissé, quoi qu'on en dise, plus de sept cents millions de découvert ! Nous avions neuf cents millions à payer en trois mois, sans compter la guerre, si la guerre, que tous les courriers pouvaient apporter, avait pris feu sur une de nos frontières. Le gouvernement se réunit. Que faire?

La banqueroute ? C'était déshonorer à jamais la République ; plutôt mourir !

Les assignats? Ils sont encore contresignés de sang par 95! ils feraient fuir jusqu'au dernier écu!

L'emprunt forcé? On ne peut l'exiger qu'avec des licteurs, des prisons, des proscriptions , des échafauds derrière soi. Nous savions que la première résistance amènerait de la part du gouvernement la nécessité de la violence au domicile; que de la violence aux choses à la violence contre les personnes; il n'y a

que la main! Une fois une violence contre les personnes commencée,, où s'arrêteraient les sévices? Nous ne voulions pas que la terreur entrât dans la Ré« publique par le budget. Des garnisaires, des séquestres, des amendes, des confiscations, des emprisonnements et des échafauds, sont un mauvais fondement pour la fortune publique.

§ ÏIL

Un impôt de trois milliards sur les riches?

Cela eût ressemblé à une proscription d'une classe de citoyens par une autre classe ; cela eût mis face à face et en guerre civile les fortunes des particuliers ; cela eût créé les catégories de contribuables, les uns frappés, les autres exceptés des charges publiques; cela eût refait à l'envers ce que la révolution de 89 a si justement défaif: des privilèges d'exemption d'impôt! cela eût établi comme précédent un odieux maximum sur l'aisance ou sur la richesse, et par là même inculpé, persécuté, avili la moitié de la valeur de la propriété française I de plus, cela eût fermé à l'instant la bourse des riches, seule source d'où coulent les capitaux pour les ouvriers! Nous ne faisions pas la république des pauvres, ni la république des fortunes moyennes, ni la répubUque des riches; nous faisions la répubhque de tout le monde. Une exception dans l'impôt l'aurait dénaturée et perdue !

§ IV

Il n'y avait donc qu'une chose à faire : porter un impôt temporaire proportionnel et léger sur tout le monde, pour sauver à la fois tout le monde; nourrir ainsi pendant la catastrophe les masses d'ouvriers sans travail et sans pain, qui n'avaient pas les avances que la propriété, quelque petite qu'elle soit, laisse toujours pour quelques mois à son possesseur; solder et recruter l'armée, maintenue ainsi dans sa discipline et dans sa force; former la garde mobile, armer nos places fortes, équiper nos vaisseaux, faire travailler nos arsenaux et nos ports, salarier une vigilante police, une diplomatie active, une administration, une justice non interrompue ; assister largement les misères, pour enlever les prétextes et les occasions au crime; payer les créanciers de l'État aussi religieusement qu'en temps de prospérité, maintenir ainsi Intact le ressort du crédit, afin qu'il se relevât de luimême après la crise et après la reconstitution du gouvernement définitif et légal par l'Assemblée nationale!

C'est ce qui fut fait, et c'est là de quoi se plaignent les propriétaires? L'impôt des 45 centimes une fois payé pour sauver la France, Paris, l'ordre, le sang des citoyens, leurs propriétés, leurs maisons, leur liberté, leur sécurité dans leurs demeures !

Et que diraient-ils donc si, au lieu de porter ce dé-

cret, nous avions permis que l'armée se débandât, que la justice fermât les tribunaux, que l'administration centrale dispanU et laissât les départements se fédéraliser par communes, que l'étranger envahît le sol, que notre pavillon disparût des mers, que les six millions d'ouvriers prolétaires se formassent en guerre servile, comme en Allemagne et en Angleterre pendant leur deux grandes révolutions ? qu'ils parcourussent nos provinces en imposant euxmêmes les propriétés, les maisons, les champs, les personnes? que l'on votât, comme au 15 mai à l'Hôtelde-Ville, trois miUiards ou dix milliards sur les riches? que l'on jetât à Paris et dans toutes nos villes le cri fatal de guerre du prolétariat à la propriété? Tout cela a été évité au moyen d'un impôt exceptionnel, modéré, et ils reprochent aux 45 centimes de les avoir sauvés au rabais! Je le répète, fohedes riches!

Et, je le répète aussi, ingratitude des pauvres î Car c'est avec les 45 centimes que nous les avons occupés, contenus, ahmentés, soldés! Qu'est-ce que sont devenus ces 140 millions? Qu'ont-ils payé? la solde et la ration du soldat et le pain et la vie des pauvres! Le vrai nom de l'impôt des 45 centimes, c'est l'impôt alimentaire du peuple pendant six mois de chômage et d'inanition! Oui, c'est pour sauver le peuple que nous l'avons tous voté.

Page 1