OBJECTIONS CONTRE CE SYSTÈME
Mais si ce système de l'élection à deux degrés est si excellent, si démocratique et si conservateur à la fois, pourquoi donc n'a-t-il pas été adopté jusqu'ici par nos assemblées délibérantes dans les seize lois électorales qui ont été essayées en France depuis 1780? et pourquoi donc ne le représentez-vous pa» vous-même en ce moment à notre pays?
§ II
Je commence^par vous répondre que c'est là une
erreur; que le système du suffrage à deux degrés a été la loi électorale de la France dans les élections qui ont produit les deux premières grandes assemblées de la France, puis pondant toute la période de 1794 à 18î0, où les assemblées primaires nommaient les électeurs, et oii les électeurs nommaient les représentants ou les députés au corps législatif.
Je vais vous dire maintenant ce qui n'a jamais été dit, la vraie raison pour laquelle le libéralisme étroit et jaloux des assemblées nationales et de l'opposition prétendue libérale, de 1814 jusqu'en 1848, a décrcdité le système à deux degrés, et a établi dans le peuple le préjugé de l'élection directe à un seul degré*
Prétez-moi ici une attention sérieuse et impartiale.
Voici pourquoi :
C'est que les libéraux de nos assemblées, de nos oppositions, de nos journaux depuis 18Î4 jusqu'en 1848, ne voulaient pas au fond une démocratie complète et véritable , comme nous la voulons, nous ; mais qu'ils voulaient simplement une ohjgarchie exercée à leur proiit par une seule classe de citoyens composée de deux ou trois cent mille électeurs, ck sse moyenne excluant tout le reste , en haut et en bas.
Vous allez comprendre que dans^cette pensée de régner sur tout le reste, et de régner seuls, ils devaient nécessairementduper par des mots lepeuple, en lui faisant croire que l'élection à deux degrés était sa dépossession ^ et que l'élection directe était son investiture. Voici le raisonnement très-simple
%\ 0 LE COiNSEl LLER DU PEUPLE.'
qu'ils faisaient, par suite de cet instinct qui ne trompe jamais les corps aristocratiques.
lis se disaient : « Nous sommes la classe moyenne » rélîabilitée en 1789 par une révolution que nous 3> avons faite, et qui nous a faits ensuite ce que nous s sommes: les maîtres des gouvernements et du pays. )) Nous avons un gouvernement représentatif, et nous » devons vouloir représenter seuls la France dans ce » gouvernement, autrement elle nous échapperait. » Comment faire pour que le suffrage électoral se » porte toujours exclusivement sur nous et s'arrête » toujours à nous :' Il faut faire une chose bien simple, » il faut le hmiter à un petit nombre d'électeurs ho- » mogènes à nous, c'est-à-dire de même classe, de y> même condition sociale, de même fortune à peu » près que nous, pour conserver notre olygarckie de » gouvernement , c'est-à-dire gouvernement d'un » petit nombre ; il n'y a qu'à faire une oligarchie » électorale , c'est-à-dire une élection par un petit » nombre.
» Mais, poursuivaient-ils , comment obtenir de ce » pays si essentiellement démocratique, que la masse 5> du pays consente d'elle-même à se dépouiller entre » nos mains de sa souveraineté, et qu'elle abdique à » jamais son droit au gouvernement en faveur de y> trois cent mille citoyens, exclusivement souverains » en vertu de leur cens ou de leur impôt?
» Il n'y a qu'un moyen: c'est de persuader à cette y> masse démocratique, mais peu intelligente, du pays, » que l'élection directe est la seule élection qui accom-
» plisse la souveraineté du peuple. Une fois que nous » aurons fait adopter au pays ce préjugé intéressé » pour une vérité populaire, nous serons ses maîtres. » Parlons donc , écrivons donc, imbibons le peuple j> de cette prévention toujours et partout répétée » contre le suffrage à deux degrés.
» Car, ajoutaient-ils encore, si le peuple croit un » jour que le suiTrage à deux degrés est praticable, » il voudra le sufirage universel, et quel prétexte au- » rons-nous pour le lui refuser !
» Et si jamais le suffrage universel s'organise, et » il ne peut s'organiser définitivement que par l'élec- » tion à deux degrés, nous sommes envahis, nous » sommes perdus; la France d'en haut et la France » d'en bas, les restes d'aristocratie^ les forces ascen- 5) dantes de la nouvelle démocratie, la noblesse, l'é- 5> glise, la campagne, la ville, riiomme des professions » intellectuelles, l'homme des professions manuelles, » l'ûgriculteur , l'écrivîiin, Tartisle, l'ouvrier, le » noble, le soldat, le prêtre, le prolétaire, seront re- » présentés comme tout le monde. Ce sera la nation » entière qui fera invasion dans l'élection et dans le » gouvernement ; notre monopole d'influence est à » bas! Dépopularisons donc l'élection à deux degrés; » elle est notre déchéance, car elle est l'intronisation » du peuple ! »
Ainsi ils ont dit en eux-mêmes, et ainsi ils ont fait.
§ IV
Et le peuple s'y est laissé prendre pendant trente-
deux ans! et il y est encore un peu pris; et on voudrait l'y reprendre encore davantage.
Qu'il réfléchisse bien, et il verra que s'il veut conserver la démocratie, il faut qu'il organise le suffrage universel ; car un suffrage universel de hasard, de confusion, de turbulence et de clubs, ne durerait pas deux ans: il tomberait de lui-même devant ses propres scandales. L'anarchie d'un droit n'est pas le droit, c'est sa dépravation. L'anarchie de la souveraineté du peuple non organisée porte en elle-même son remède , remède terrible mais inévitable : le despotisme !