A LA SUPPRESSION DU SCRUTIN DE LISTE. S I
Quel est le but que doit se proposer le législateur dans l'organisation du mode de suffrage universel ?
C'est d'interroger la conscience du pays.
Quel est le moyen d'interroger sincèrement la conscience du pays ?
C'est de lui poser les questions que le pays puisse comprendre, juger, résoudre.
De quelle manière le scrutin de liste pose-t-il les questions devant le pays.^
Il les pose de telle façon qu'il est radicalement impossible au pays de les comprendre, de les juger et de les résoudre.
Allons aux preuves.
Quelle est la question que l'élection par scrutin de liste pose au pays ?
C'est la question de savoir par qui, de celui-ci ou de celui-là, il croit devoir être et il veut être représenté.
Comment le pays peut-il savoir par qui, de celuici ou de celui-là, il peut être représenté?
C'est en étudiant l'intelligence, la moralité, la probité, le désintéressement, la considération, les antécédents, la vie, les mœurs, les opinions de son candidat; c'est en faisant pour ainsi dire l'enquête personnelle de celui qui se présente à son choix ; c'est en le comparant à ceux qu'on lui oppose; c'est en le connaissant, en l'interrogeant, non dans ces interrogations de parade qu'on appelle une réunion électorale ou un club, mais dans sa vie entière; c'est en s' assurant, en un mot, qu'on ne sera trompé ni dans sa confiance ni dans ses opinions.
Or, comment le scrutin donne-t-il au pays le moyen de faire cette enquête sur la personne et sur les opinions des candidats?
Vous le savez, en éteignant toutes les lumières, en éloignant tous les objets, en écartant tous les renseignements, en supprimant toutes les responsabilités, en brisant tous les rapports naturels entre les électeurs et les candidats, en un mot, en créant systématiquement les ténèbres, la confusion, la mêlée de noms, l'ignorance des hommes, la brigue, la cabale, l'escamotage le plus complet de confiance qu'on ait jamais combiné pour duper un peuple.
Et en effet, toutes les conditions d'une bonne élection n'y sont-elles pas trompées.^ prononcez vousmêmes !
La première condition d'une élection , c'est la lumière. On vote à tâtons.
La seconde condition d'une élection, c'est la liberté. On vote par force vingt noms inconnus ou odieux, pour avoir celui qu'on préfère. On est enchaîné, on est serf d'un club rouge ou blanc, on abdique son indépendance.
La troisième condition, c'est la vérité de l'élection. On ne sait pas ce qu'on vote; si on vote bien, c'est par hasard. Vingt fois sur dix on vote ainsi pour un homme qui représente les opinions les plus opposées aux nôtres. On veut dire oui, et le scrutin dit non. On veut dire non, et il dit oui.
La quatrième condition de l'élection, c'est d'être sincère. On risque de mentir sans le vouloir à cha-
que nom inconnu qu'on écrit. On vote sur la foi d'autrui, jamais sur la sienne. Que devient la sincérité ?
La cinquième condition de l'élection et la principale, c'est d'être honnête et consciencieuse. Vous jurez à vous-même de nommer le plus probe et le plus capable, et vous nommez qui.^ Peut-être le plus ignare et le plus intrigant.
La sixième condition de l'élection, c'est l'indépendance. Dans le scrutin de liste, vous obéissez forcément à une coterie, à un club, à une faction; votre jugement isolé et personnel n'y est pour rien. Vous êtes la main tenue par une main plus forte que vous jjqui écrit, non pas votre volonté, mais la volonté d'une cabale !
Si nous énumérions les cent ou les mille conditions d'une bonne élection, vous verriez ainsi de suite qu'il n'y en a pas une sur mille qui ne soit anéantie, déçue, trompée, bafouée par le scrutin de liste.
Celui qui a jeté ce germe de confusion, de déception, d'immoralité et de mort dans ce seul article de la loi électorale et de la Constitution, a détruit, par ce seul mot, toute la vertu de la République, toute la possibilité de vie pour la démocratie. Savez-vous qui a inventé ce piège où l'on prendreiit \'ingt peuples libres ? Ce n'est pas la méchanceté, c'est l'esprit de système.
C'est une réunion de sept à huit journalistes nomades d'opinion, déracinés de leurs villes, de leurs villages, noyés dans une capitale, leur seul élément.
Ces journalistes, la veille des élections, tremblant d'être oubliés par des quartiers de Paris ou par des départements auxquels ils avaient à demander une adoption hasardeuse, se sont dit, sans y réfléchir : enlevons l'élection au peuple! donnonsla aux clubs ! imaginons le scrutin de liste î la représentation ne sera plus au plus digne, mais au plus remuant !
Et c'est ainsi qu'il a été fait.
Et deux ans n'étaient pas encore écoulés, que ces mêmes publicistes imprévoyants, punis de leur erreur et victimes de leur propre combinaison, voyaient la toute-puissance de la brigue qu'ils avaient créée, s'élever au-dessus d'eux et les proscrire du scrutin de liste par des noms qui n'avaient jamais été prononcés. Sont-ils convaincus maintenant qu'il ne faut jamais fausser un principe pour une circonstance, ni sacrifier une vérité fondamentale à l'intérêt de quelques noms ?