‹ Le Conseiller du peuple (volume 2)Chapitre 78 sur 103 · TOUTE-PUISSANCE DE LA MI^'ORÎTÉ PAR LE SCRUTIN DE LISTE · texte numérisé non relu

TOUTE-PUISSANCE DE LA MI^'ORÎTÉ PAR LE SCRUTIN DE LISTE

De toutes les conditions d'une bonne élection que nous avons énumérées plus haut, la dernière et la plus nécessaire sans doute, c'est de faire prévaloir la majorité du pays sur la minorité, sur les partis, sur les coteries, sur les factions.

Le scrutin de liste assure presque infailliblement.

OU du moins souvent, le résultat contraire. Vous allez voir comment.

Voilà un département agricole, peuplé en immense majorité de cultivateurs, de petits propriétaires, de métayers, de commerçants, d'industriels intéressés à l'ordre intérieur, à la paix extérieure, à la solidité de la propriété, à la prospérité des transactions, au travail, à l'échange, à la circulation, à la consommation, au jeu régulier des institutions, à a force légale du gouvernement. Ce département compte cent ou deux cent mille électeurs. Sur ces deux cent mille électeurs, il n'y en a pas mille qui ne fissent choix d'un républicain raisonnable, patriote éclairé, modéré, pacitique, si on leur posait la question sur un nom connu dans leur canton ou dans leur arrondissement.

Mais le scrutin de liste est là. 11 ne s'agit plus pour chacun de ces électeurs, isolés ou disséminés, de dire : Je veux tel candidat que je connais et qui a ma confiance dans mon canton.

11 s'agit de dresser pour le département tout entier, pour six ou sept cent mille âmes éparses sur un sol immense, une hste de vingt ou trente noms liés ensemble sur une même feuille de papier par un hen d3 soHdarité et d'analogie d'opinions présumées, qui les fasse adopter par d'autres zones éloignées de ce département, et qui les fasse prévaloir sur une liste de vingt noms aussi toute contraire.

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A l'instant, les électeurs isolés et disséminés, c'està-dire l'immense majorité de ces deux cent mille électeurs, sont forcés, par la force des choses, de se déclarer incompétents, de se taire, de se résigner et de rentrer dans l'inaction ou dans l'impuissance.

Chacun d'eux se dit : Je connais bien , dans ma ville , dans mon canton , dans mon village , l'homme honnête, sûr, éclairé, moral, désintéressé, par qui je voudrais être représenté j mais je ne connais pas cet homme pour le canton voisin, pour le village, pour la ville éloignée de moi; je risquerais de me tromper, de porter des noms au hasard, qui répugneraient à ces électeurs lointains, ou qui me représenteraient en opposition avec mes propres désirs. Je ne puis rien ; abstenons-nous ! ou soumettons-nous à signer de conliance une des listes que des hommes de la \ille de Paris peut-être, ou des clubs, viendront m' apporter toutes faites. Renonçons à mon candidat, prenons des mains du hasard un candidat inconnu, ou mieux encore n'en prenons point du tout et laissons faire ; car voter pour l'inconnu, autant vaut ne pas voter. Je ne puis pas faire ce que je voudrais, je crains de mal faire, ne faisons rien !

Voilà le raisonnement naturel et désespéré des neuf dixièmes de ces électeurs ainsi dépaysés par la machiavéhque invention du scrutin de Hste. La masse se ferme les veux ou se lie les mains.

Je vous l'avais dit.

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