CHAPITRE XVIII
Or, pendant que cela se passe dans la masse, qu'est-ce qui se passe dans la minorité ? Vous allez voir aussi.
Une douzaine de meneurs, publicistes, journalistes, clubistes, se réunissent dans l' arrière-cabinet d'un restaurateur ou d'un bureau de journal à Paris; ils déploient une carte des départements et une liste de candidats sans emploi sur la table , et ils distribuent entre deux quolibets ses rôles à la France.
Toi, disent-ils à tel département en l'apostrophant par son nom, tu es un département pauvre en bon sens; tu prendras un tel pour une capacité, nous te l'adjugeons; prends et nomme !
Toi, tu es un département éternellement servile; nous allons te faire la grosse voix et t'imposer ce nom qui te fera peur !
Toi , tu es un département vaniteux ; nous allons te flatter par une célébrité de Paris ; tu ne refuseras pas ta gloire !
Toi, tu as des intérêts d'industrie; voilà un mécanicien.
Toi, tu as une population prolétaire; voilà un harangueur de clubs !
Toi, tu as le génie mihtaire; voilà un sergent!
Toi, tu es un pays d'Allemands rêveurs; voilà un utopiste !
iJE COKSEILLÉR DtJ PEUPLE.
Toi, tù es une race béotienne; voilà un idiot!
Et ainsi de suite I
Le courrier part et emporte au comité directeur, mais obéissant, de tous les départements, les listes impératives avec quelques noms en blanc seulement, réservés pour les ambitions locales.
Et voilà la manne distribuée.
Et les clubs se rassemblent au chef-lieu de chaque département; ils ratifient et modifient légèrement les listes; leurs émissaires les portent aux arrondissements, les arrondissements aux communes, les communes aux individus.
Les départements, les arrondissements, les communes, les individus, s'étonnent bien un peu à première lecture de ces noms tombés du ciel, et qu'on leur affirme être les noms de leur cœur et de leur vénération; les vanités, les ambitions locales s'aigrissent bien Un peu secrètement; on échange d'amères confidences sur l'insolence et l'exigence du comité de Paris ou du comité central de département; un murmure sourd s'élève dans la ville et dans la campagne; mais les habiles le font taire d'un geste. «C'est à prendre ou à laisser; tout ou rien; un » nom déplacé déplace le monde , c'est l'intérêt du » parti; c'est le mot d'ordre de la discipline ; c'est » l'arrêt occulte du destin. Celui qui raisonne est un 3> traître ; il faut anéantir son bon sens, ses affections, y> ses estimes , ses reconnaissances de toute Une vie * pour un citoyen connu , estimé , aimé de toute la j> contrée, votre ami, votre parent, votre voisin ! Il
3> n'est pas sur la liste, il n'y faut plus penser, il faut » obéir !»
iîEt on obéit !
-Et les inventeurs du scrutin de liste appellent cela indépendance!...
Et ils appellent cela un choix ! . . .
Et ils appellent cela de la lumière î . . . î Et ils appellent cela de la sincérité ! . . . Et ils appellent cela de la vérité ! . . . Et ils appellent cela de la conscience dans rélection!...
Donnez-lui son vrai nom : Intrigue !...