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transformation qui échappe aux observateurs superficiels ? et quelle est, pour nous Français, l'application à faire de ce phénomène à nos propres circonstances ? Selon moi, voici la cause et voici l'application.
Les institutions préventives des guerres sociales dépendent moins des formes et de l'action des gouvernements, que de l'esprit et des actes de la société elle-même. Le mot le dit : une maladie sociale ne se guérit que par un remède 60cial. Le remède social, il n'appartient guère qu'à la société de le découvrir et de l'appliquer. Les gouvernements ne peuvent qu'encourager en ce sens les sociétés qui leur sont confiées.
Cela dit, c'était donc à la société anglaise, encouragée dans cette voie par son gouvernement presque républicain, de chercher et de trouver elle-même les palliatifs au mal sourd et quelquefois violent dont elle était atteinte en 1822 et en 1830.
C'est ce qui est arrivé. Cette société intéressée,
intelligente et libre, sentant qu'elle allait périr ou languir, s'est dit à elle-même : Sauvons-nous ! et elle s'est sauyée. Elle a examiné les causes de sa langueur et de ses crises ; elle a compris que la principale de ces causes était l'état d'abandon, d'abjection morale, d'ignorance, de misère et d'irritation de ses classes prolétaires ; que l'égoïsme et la dureté de cœur de ses classes supérieures, en se désintéressant du sort des masses, accumulaient sur elle des montagnes de ressentiments, de récriminations et de souffrances, qui, en s'élevant de jour en jour en plaintes et en larmes du peuple, finiraient par se condenser en nuages politiques chargés de menaces et de révolutions. Elle a frappé sa poitrine, mue par un double sentiment, un sentiment d'intérêt personnel et un sentiment religieux, profond, des devoirs de l'homme envers l'homme ; elle a touché, comme de la verge de Moïse, son cœur longtemps pétrifié, et il en est sorti une pluie de salutaires pensées, de bonnes œuvres et de miséricorde évangélique envers ses classes déshéritées. Elle n'a pas attendu l'action toujours lente et difficile du gouvernement dans un pays où la tradition est loi ; elle a agi par voie d'associations privées ou par voie d'ac-
tes individuels ; elle a dit : Corrigeons par cette action individuelle ou collective, libre et spontanée, les défectuosités de ma Constitution politique et les hésitations de mon gouvernement. Elle a pensé, elle a agi, elle a marché sans s'inquiéter si son gouvernement la suivait d'un pas plus ou moins rapide, mais bien sûre d'avance qu'elle l'entraînerait par la puissance de l'exemple et de l'opinion dans cette seule voie du salut. Elle a entraîné, en effet, ainsi, son gouvernement lui-même ; ses hommes d'État véritables ont applaudi du haut des tribunes à ces efforts de l'association pour l'amélioration du sort du peuple ; ils lui sont venus en aide par de grandes mesures de réparation, de religion, de justice, d'équité, de meilleure répartition de la richesse, de plus large assistance aux misères de l'esprit, de l'âme et du corps de ses populations dégradées ; il n'est resté en dehors de ce mouvement général de la société possédant ou gouvernant en faveur du peuple, que quelques coteries surannées d'aristocratie inflexible et quelques publicistes sans entrailles et sans idées à son service, hommes prenant comme chez nous le paradoxe de la résistance pour le génie du gouvernement.
LE CONSEILLER DU PEUPLE. 2m>
Or, pendant ces vingt ans de réflexion, de pensées, d'études et d'action réconciliatrice entre les classes en Angleterre, qu'ont fait l'association et le gouvernement en faveur de ce socialisme conservateur, de ce traité de paix entre les extrêmes richesses et les extrêmes misères, et comment en si peu de temps ont-ils réussi déjà à produire dans l'attitude et dans Je cœur des classes possédantes, industrielles, commerciales ou prolétaires, cet amortissement des craintes et des haines, cette bonne intelligence, cet esprit de concorde et de famille qui frappe aujourd'hui l'observateur? Je l'ignorais moi-même lorsqu'un homme, qui n'est ni aristocrate, ni démocrate, ni patricien, ni prolétaire, ni imbu des orgueils d'en haut, ni vicié par les jalousies d'en bas, un homme moyen et par conséquent neutre, un simple citoyen obscur de Londres, vivant d'une profession modeste assidûment exercée, sans parti pris dans les factions politiques du Parlement
ou de la presse, mais avec le parti pris de chercher, de reconnaître et de poursuivre en vue de Dieu le bien de toutes les classes de son pays, confondues selon lui dans le même intérêt comme il les confond dans le même amour ; lorsque cet homme, dis-je, que je ne nomme pas, car personne ne connaît son nom que les pauvres de son quartier, vint me prendre un matin on livre à la main, et me dit :
« Consacrez-moi votre journée. Vous aivez concouru chez vous à modérer, à pacifier et à moraliser une grande révolution, une révolution honorable au peuple français ; car elle s'est préservée elle-même par sa propre fyrce de la spoliation, du sang et du crime. Je veux vous montrer aujourd'hui, moi, comment on prévient une révolution. » Et, en disant ces mots, il frappait du doigt, en souriant r sur la couverture du petit livre qu'il tenait dans la main.
— Je le veux bien, lui dis-je : je n'aime pas les révolutions plus que vous, bien que je passe ici pour un révolutionnaire, parce que le soir d'une révolution bouillonnante j'ai aidé à instituer très-vite une République, c'est-à-dire une révolution fixée. Mais quel est ce livre que vous pressez ainsi comme un petit trésor entre vos doigts ?
— Ce livre, me dit-il, est un trésor, en effet, un trésor supérieur à des millions pour la Grande-Bretagne, car c'est un trésor de paix et de conservation. Tenez, voyez, » ajouta-t-il.
Il ouvrit le livre et je lus, en effet, sur le titre, en grosses lettres : Les Charités de Londres.
— Ce sera notre guide et notre commentaire, dit-il en sortant.
Je le suivis, et nous commençâmes, tout en marchant sous les arbres de Hyde-Park, la récapitulation de tout ce qui a été fait depuis ce dernier quart de siècle par le gouvernement ou par les associations religieuses, politiques, sociales, privées, sous l'inspiration de Dieu en faveur de l'émancipation, de l'égalité progressive des classes, de la justice, de l'instruction, de la moralité, du soulagement et de l'assistance du peuple à Londres, en Angleterre ou dans les colonies. C'étaient comme autant d'articles de ce traité de paix et d'union entre les classes qui est la seule issue à toutes nos agitations et à tous nos débats. Moi-même je me souvenais de plusieurs de ces grands actes de justice et de prévoyance des gouvernements récents de l'Angleterre, que les entêtés d'aristocratie appellent des concessions, et que
les hommes d'État, comme les hommes de bien, appellent de la haute et sainte politique. Nous marchions à l'ombre de ces lieues de palais indescriptibles que nous passions en revue avec un cri d'admiration à chaque porte. Nous contournâmes depuis l'extrémité d'Oxford-Street parla terrasse de Kingsington, les forêts intérieures de l'ouest de la capitale, pour retrouver les mêmes palais au nord, s'étendant à perte de vue jusqu'à Pall-Mall et à Régent-Street, palais grecs, romains, gothiques, vénitiens, génois, à flèches, à balustrades, à créneaux, à ogives, à balcons de briques, de pierre ou de marbre, ciselés comme des dentelles ou massifs comme des sépulcres, et où la pierre semble avoir obéi magiquement à tous les caprices du crayon de l'àrchitecte ou de l'imagination du possesseur; les uns, réduits, comme des bijoux domestiques, à la proportion de la simple aisance, recueillie dans son repos, les autres démesurés, gigantesques enlargeur et en hauteur comme les demeures féodales des maisons papales de la Rome du moyen-âge, et ne pouvant être habités que par des Borgia, des Borghèse, des Chigi, suivis d'une armée de serviteurs; tous, grands ou petits, festonnés de plantes grim-
pantes, étalant à travers les sculptures de leurs balcons moresques, des corbeilles vivantes de fleurs, comme si les murs mômes et les appartements intérieurs végétaient, tous adossés à quelque pelouse dont les tapis de Smyrne n'égalent pas le vert velours> tous flanqués de quelques grands chênes aux rameaux étendus vers la demeure de l'homme du Nord son ami, tous précédés d'une grille en bronze ou en marbre enceignant un trium de verdure touffue au pied de l'escalier extérieur, et éloignant le bruit et la poussière delà rue de l'habitation silencieuse du riche, tous faisant étinceler aux fenêtres des glaces sans tain au lieu de vitres, encadrées dans d'imperceptibles filets de bronze doré, et reflétant comme des vagues de cristal les lueurs pâles et rares de ce soleil boréal.
J'étais écrasé par la masse de richesses, de capital dormant, de revenus consommés, représentée par ces innombrables palais, et par le mobilier plus incalculable encore, dont les intérieurs sont ornés en étoffes, en marbres, en bronzes, en acajou, en tapis d'Asie, en tableaux, en glaces, en statues. Je croyais faire le rêve du capital infini ; je marchais en silence, cherchant en vain en moi-même à me
rendre compte par des chiffres, des millions de millions ou de milliards représentés au calculateur par les seules constructions de Londres depuis vingt-cinq ans. Mon imagination fléchissait.
Je me tournai enfin vers mon guide et je lui dis :
— C'est une ville de rois ! Mais, quelque volumineux que soit votre livre, quelle masse de bienfaisance ne faut-il pas qu'il énumère pour que l'équilibre soit rétabli entre tant de luxe et tant de besoins, entre tant de splendeurs et tant de misères ?
Il ne me répondit que trois mots en souriant et en mettant Findex sur ses lèvres :
— Attendez, me dit-il : « Ce luxe est du travail. » H ajouta :
— Quand vous aurez parcouru le luxe, je vous conduirai au foyer du travail. Vous verrez la richesse qui le forme après avoir vu la richesse qui jouit.
— Mais pendant qu'elle jouit, répliquai-je, ne passe-t-il pas dans la rue un peuple qui sue et qui souffre, et qui jette sur ces murs et sur cette opulence ce regard de l'envie ou de la haine qui dessèche la prospérité?
— Oui, et notre aristocratie l'a enfin compris :
elîe a voulu innocenter sa richesse et consolider son bonheur.
— Et qu'a-t-elle fait ?
— Elle a abaissé ses regards vers ce peuple, puis elle les a élevés vers Dieu, et elle s'est dit : Sacrifions à la fois à la prudence, à la justice et à Dieu, donnons la dimede nos pensées et la dtme de nos richesses à nos frères dans le besoin pour que leur cœur s'apaise, pour que leurs misères ne se lèvent pas contre nous vers le ciel, pour qu'ils s'enrichis-
sent aussi, s'instruisent et se moralisent pendant que nous jouissons. Donnons à ce peuple ce jubilé que les législateurs hébreux donnaient aux Juifs dans l'ancienne loi; consolons-le de sa déchéance, relevons-le de son abandon, faisons-lui pardonner et aimer nos richesses en les répandant sur sa route pour qu'il les ramasse et ne nous poursuive plus de ses cris! Faisons quelque chose, faisons beaucoup, faisons tout pour Dieu qui a tout fait pour nous!
— Et qu'a fait cette aristocratiesi bien inspirée, lui dis-je, et que vous faites parler avec votre âme ?
— Ce qu'elle a fait, ce que nous avons fait, ce que nous faisons avec elle, nous tous, riches ou aisés, grands ou petits propriétaires, rentiers, négociants,
marchands, fabricants, ouvriers même. Tenez ! le voici, dit-il. Mais, avant de l'avoir ouvert tout à fait, il referma encore le livre. Parlons d'abord de cinq ou six grands actes à la fois religieux, sociaux et politiques, qui ont signalé ce socialisme conserva- * teur, ce socialisme d'en haut dans notre pays depuis que vous l'avez visité.
— Je les connais, lui répondis-je en l'interrompant : ce sont les grandes dates de la justice et des réformes volontaires faites à temps pour prévenir les explosion^ des droits comprimés ou déniés de l'humanité. Vous voulez parler d'abord de l'impôt sur le revenu, qui apprécie les possibilités plus ou moins grandes de concours aux charges publiques et qui soulage le pauvre de quelque portion du fardeau, comme trop lourd pour ses forces, en en faisant peser un peu plus sur ceux qui ont plus d'intérêt que lui dans le sol ou dans le revenu du pays. C'est du socialisme et du bon, surtout dans un pays
où le revenu s'élève comme ici aux dimensions d'un capital annuel!
» Vous voulez parler du recrutement de votre armée, qui ne pèse pas comme le nôtre sur la famille pauvre à laquelle on enlève un fils qu'elle ne peut
ni remplacer ni racheter, mais qui fait, au contraire, chez vous, du métier de soldat, une profession libre et lucrative, utile, non-seulement à la patrie, mais ux familles prolétaires, dont cette solde est le patrimoine. Bien 'encore, c'est là du socialisme, car c'est de la justice entre les situations.
» Vous voulez parler de la réforme électorale partielle qui a enlevé l'élection féodale à la terre et qui l'a rendue aux citoyens en supprimant les Bourgs pourris, où le possesseur d'une masure et d'une forêt nommait un représentant, tandis qu'une ville de cent mille âmes n'en nommait pas ? Bien encore, c'est un commencement de socialisme ; car cela proportionne la représentation nationale, non aux arpents, mais aux âmes et aux instincts du peuple.
» Vous voulez parler de l'émancipation des catholiques en Irlande? Bien encore, c'est du socialisme, car c'est de la liberté et de l'égalité pour les consciences, - c'est un pas vers l'affranchissement des cultes remis par les gouvernements à l'administration et au salaire des individus associés pour leur foi. C'est à cette liberté pratique et croissante des cultes que vous devez l'esprit religieux qui s'accroît
chez vous. C'est aux tendances contraires que nous m. 1 5
devons, nous, le refroidissement des âmes, les griefs contre les corporations du clergé, nos cultes officiels et notre sommeil religieux, troublé tous les vingt ans par des accès d'irréligion.
» Vous voulez parler de l'affranchissement de vos esclaves et des cinq cents millions votés en une nuit par votre Parlement pour racheter l'égalité de la nature humaine devant Dieu ! Ah! mille fois bien, c'est plus que du socialisme, c'est de l'héroïsme de justice et de charité ! Cet acte a fait pleuvoir des bénédictions qui ne tariront pas sur vos îles! Vous avez osé être philosophes quand nous ne voulions être que calculateurs dans la question de l'esclavage des noirs ! Nous l'avons signé enfin, nous, cet acte d'égalité entre les âmes ! Mais il a fallu une révolution et une dictature de Février pour cela en France ! Il n'a fallu chez vous que Wilberforce et un vote de Parlement !
» Vous voulez parler du système pénitentiaire qui transforme chez vous le supplice de l'emprisonnement en isolement ou plutôt en recueillement salutaire, et des trois cents millions votés par votre gouvernement ou par vos comités pour abolir vos cachots et peupler vos cellules de travail, d'instruc-
tion et de prières ! — Bien, c'est du socialisme, car cela épure votre société même dans ses égouts, d'où le prisonnier sortait plus corrompu, et d'où il sort amélioré par une justice tempérée de miséricorde! Il y a seize ans que nous implorons ce progrès social de l'irréflexion de notre pays. Nous avons supprimé l'échafaud dans une révolution; en faudra-
t-il une pour supprimer la promiscuité, des cachots et la corruption mutuelle des coupables repentants par les crimirtels endurcis ?
» Vous voulez parler de vos colonies pénales, où, sans compter les millions qu'elles vous coûtent, vous reléguez dans de vastes continents vos écumes sociales ; vous les purifiez par le travail, vous les régénérez par l'atmosphère nouvelle où elles sont plongées, vous leur donnez l'espace, le sol, le ciel, et vous leur dites : Si vous expiez vos crimes et si vous dépouillez vos vices, vos iils feront de votre nom répudié dans la mère-patrie, un nom honorable sur une nouvelle terre! Voilà du socialisme encore, car vos colonies pénales sont l'éponge de votre société; elle nettoie ici, elle arrose ailleurs un sol vierge. Nous n'avons fait jusqu'ici, nous, qu'une barbare imitation de ce système : un cachot
pour des condamnés politiques, à quatre mille lieues sur les mers, au lieu d'un continent à peupler par des colonies de familles semées sur un sol qui les régénère et les multiplie ! »
* — Non , me diWl en m'arrêtant, ce n'est pas de ces grands actes du gouvernement que je veux principalement vous entretenir aujourd'hui; j'en reconnais et j'en bénis la portée, ils sont aussi des inspirations de Dieu dans la pensée collective d'un peuple et par l'organe de ses pouvoirs publics ; c'est du socialisme gouvernemental à grandes proportions et à grandes puissances! Cela donne à une nation sa signification morale, libérale, religieuse dans l'histoire; cela contre-pèse aux yeux de la postérité les nombreuses iniquités de notre politique trop intéressée et trop personnelle, cela plaît au
ciel et cela fait respirer la terre ; des pardons et des secours divins sont attachés, je n'en doute pas, à ces œuvres en faveur des gouvernements qui les procla-
ment! Mais je ne veux vous parler, en ce moment, que des œuvres obscures, quotidiennes, presque individuelles, que nous faisons par nos propres forces d'associations privées et par nos subventions volontaires, pour prévenir les causes de guerre sociale chez nous. Écoutez-moi tout en marchant, et suivez mes explications pendant que je suivrai moi-même sur ce livre ce catalogue du bien qui se déroule page à page à mes yeux.
— Eh bien, lisez, lui dis-je.
Et il lut.
— De quoi l'homme de travail souffre-t-il le plus dans sa vie de douleur ? C'est de la maladie, qui le prive du travail môme et qui le laisse sans remèdes, sans linge, sans feu, sans médecin, et souvent sans pain au milieu de sa femme et de ses petits enfants criant misère ! C'est donc sur cet état de maladie du Peuple souffrant que nous avons d'abord porté les yeux ; nous avons dans les hôpitaux de Londres,
les uns institués et subventionnés par les fondations royales ; les autres,' plus nombreux, par des fondations individuelles, trois cent trente mille places à donner tour à tour aux malades sans traitement dans leurs familles. L'énumération des infirmités humaines auxquelles des établissements spéciaux sont affectés est aussi infini que ces misères du corps. Fiévreux, blessés, incurables, accidents, secours d'urgence sans justification de nécessité préalable, cancers, cécité, maladies contagieuses qui exposeraient les autres membres de la famille, étisies, changements d'air aux frais de l'hospice, infirmeries temporaires dans divers quartiers et pour diverses professions particulièrement désignées dans l'intention de la fondation, maladies des soldats, maladies des matelots, maladies des ouvriers, maisons pour les femmes en couches, maisons pour les nourrissons, maisons pour les jeunes filles atteintes delà consomption, maisons pour les convalescents ; hospices pour les étrangers, les Français, les Allemands, les Espagnols, les Portugais ; maisons gratuites pour les bains de mer sur nos côtes, maisons de charité, maternité, asiles innombrables d'enfants orphelins, maisons de secours en linge et en mobi-
lier pour les pauvres familles surprises par des maladies, maisons de conseils gratuits de médecins pour toutes les infirmités de notre nature, maisons dans tous les quartiers pour distribution gratuite des remèdes ordonnés par ces médecins aux indigents, maisons pour recueillir pendant la maladie les domestiques et les servantes sans asile à Londres, maisons exclusivement consacrées à la curation des maladies des femmes, d'autres aux maladies des enfants, vaccines, petites véroles, ophthalmies, maisons pour les maladies spéciales de l'œil, de l'oreille, de tous les sens ; maisons pour les fractures de membres, pour les maladies de la peau; maisons à demipaye pour les femmes d'une certaine aisance qui ne peuvent payer que la moitié ou le quart de leur traitement, maisons d'asile pour l'idiotisme ou la démence ; douze pages consacrées seulement à l'énumération des innombrables dispensaires ouverts dans toutes les rues principales, pour fournir au Peuple, à bureau ouvert, les remèdes et les ordonnances pour toutes les nécessités de l'état de maladie. Les Romains donnaient gratuitement au Peuple le pain et le Cirque; nous lui donnons gratuitement ici le conseil, la tisane, le spécifique, la santé, la vie.
a Passons à un autre chapitre. C'est celui des sociétés fondées par principe de religion, d'humanité et de morale, pour prévenir les vices, les indigences et les maladies du Peuple. Je me borne à vous les nommer, vous conclurez par cette seule énumération des titres de ces associations pieuses, à quels détails de sollicitude pratique, à quelle masse de secours physiques et moraux, nos associations volontaires dans Londres ont pour objet de pourvoir. Toutes ces institutions sont de la date de ce siècle, et surtout de ces dernières années, années fécondes en leçons et en prudence. Le montant de leurs contributions volontaires, en argent seulement, sans parler des actes, s'élève à plus de cinquante millions par an.
» Société pour kfpréservation de la vie des hommes contre toute espèce d'accidents , l'eau , le feu, etc.
» Société pour garantir de l'incendie la vie des personnes surprises par ce fléau.
» Société pour recueillir les naufragés.
» Société pour prévenir les mauvais traitements aux animaux, brutalités qui rendent l'homme féroce et qui font aux animaux, nos auxiliaires dans la vie, un supplice des services qu'ils nous rendent.
» Société d'amélioration du sort des laboureurs.
» Société pour propager l'instruction dans les classes industrielles.
» Société pour améliorer l'état sanitaire du Peuple dans la capitale.
» Société pour inspirer le goût salutaire de la propreté au Peuple, en lui ouvrant, dans les quartiers populeux et pauvres, des maisons de bains gratuits, ou presque gratuits, avec des lavoirs et des séchoirs chauffés, où la femme indigente et l'homme sans linge de rechange peuvent, pour deux sous, se baigner, laver à l'eau chaude et sécher leur linge ou celui de leur famille.
» Société pour faciliter aux ouvriers ou aux marchands détaillants les moyens de fermer de bonne heure leurs échoppes ou leurs ateliers, et de passer leur soirée dans de saines lectures et des loisirs domestiques utiles à leurs mœurs et à leur santé.
» Société de tempérance, pour prévenir dans le
Peuple Pabus des liqueurs enivrantes, et supprimer ainsi la misère et les abrutissements, suites de l'ivresse. Les membres de cette Société, pour donner l'exemple au Peuple, s'abstiennent eux-mêmes de vin et de bière, et s'assujettissent à des privations que le dévouement religieux peut seul expliquer.
» Société pour l'extinction du vice, fondée par Wilberforce, l'émancipateur des noirs. Elle dépense des sommes considérables pour la propagation, par l'imprimerie, de la morale et du sens religieux dans les classes pauvres ou riches de la Grande- Bretagne. * '
» Enfin, Sociétés pour la colonisation des familles prolétaires, surabondantes sur le sol, dans nos colonies, et principalement dans l'Australie. Il n'y a pas encore huit jours qu'un de ces convois d'exportation volontaire du superflu de notre population ouvrière, a mis à la voile, sur un grand nombre de bâtiments, aux acclamations de Londres tout entier, ; assistant à leur départ. Ces convois ne portent plus, comme autrefois, des condamnés, des proscrits, des vagabonds, des criminels, allant au hasard semer la lie; le vice et la malédiction de l'Europe sur d'autres plages ; mais ils portent un cadre complet de société,
un morceau de l'Angleterre, pour ajnsi dire, avec ses métiers, ses arts, son culte ou ses cultes, sa législation, sa constitution, ses prêtres, ses hommes de loi, ses industriels, ses aristocraties même; car des fils cadets des familles les plus puissantes de la Grande-Bretagne s'embarquent avec leurs capitaux et leurs clients sur ces cadres flottants de la société anglaise, et vont implanter une seconde patrie où le sol abonde et où l'Angleterre va retrouver sa propre image en débarquant! C'est du socialisme, n'est-ce pas? du socialisme en grand, du socialisme à la mesure du globe, puisque ces colonisations nouvelles vont transplanter des portions de société, à l'étroit sur le sol anglais, dans des sociétés au large sur le sol de la Nouvelle-Zélande ! »
Jamais, depuis les migrations antiques, chassées par la guerre de conquête, on n'avait eu le spectacle de ces migrations sociales, conduites par le génie de l'association !
Je restai confondu.
Mon guide rouvrit son livre.
— Voilà un autre chapitre, me dit-il. Celui-ci concerne les misères de l'âme, les rédemptions mo-
raies, les réformations des coupables, les réhabilitations de ceux qui ont failli.
» Société pour la tutelle morale et religieuse des enfants des condamnés et des femmes perdues.
» Société à immense capital, pour l'éducation, l'entretien et le placement des enfants illégitimes.
d Société pour recueillir les femmes malades ou rejetées des maisons suspectes.
» Société pour la conversion des prostituées.
» Société pour Fasile des femmes qui, ayant commis des fautes, veulent revenir à la vie réglée et aux pratiques religieuses.
» Société pour offrir refuge à des femmes ou filles exposées, par leur âge et leur dénûment, aux tentations du vice.
» Société pour la suppression des maisons infâmes.
» Société pour fournir un foyer et du travail aux femmes vertueuses, aux servantes sans place.
» Société pour apprendre leur religion et un métier aux femmes repenties.
» Société pour la protection gratuite par les lois, des femmes persécutées ou maltraitées par ceux qui ont autorité sur elles, et qui en abusent.
» Société des apprentissages gratuits aux prisonniers jeunes punis pour délits correctionnels.
» Société pour l'extinction du crime par l'instruction et la piété propagées dans les classes le plus habituellement criminelles.
» Société pour la réforme des prisons et la construction par souscription de prisons correctives et de maisons de travail.
» Cinq ou six Sociétés pour la réforme des mœurs des femmes prisonnières.
» Société pour s'emparer à l'expiration de leur peine des personnes punies pour première faute, afin de prévenir les récidives et de les mettre dans la voie des bonnes mœurs et du travail.
* Société pour prévenir la mendicité par des secours immédiats et continus à domicile.
» Société, pour visiter régulièrement les familles nécessiteuses de chaque paroisse et de chaque quartier.
» Société d'enquête pour éclairer la charité privée sur les personnes qui sollicitent l'aumône par lettres.
» Société pour ouvrir des asiles de nuit aux indi-
vidus qui se trouvent dépourvus de logements et de feu l'hiver.
» Société pour établir des dortoirs et des cuisines économiques pour les ouvriers momentanément sans foyers.
» Société pour fournir aux pauvres familles d'ouvriers le pain et le charbon au prix le plus restreint et sans bénéfice prélevé du détaillant dans tous les quartiers de Londres.
» Société de service de soupes grasses pour les exténués de faim.
» Société pour la recherche et la visite de tous les étrangers, de quelque religion et à quelque pays qu'ils appartiennent, pour les secourir dans leur abandon.
» Sociétés pour la lecture de l'Écriture-Sainte au Peuple;
pour assurer la visite à domicile des pauvres;
pour les veuves sans appui et sans ressources ;
pour les prisonniers pour dettes ;
pour les matelots estropiés ou invalides ;
pour créer un intérieur aux marins hors de solde ;
pour assister, nourrir et pensionner les pêcheurs et les marins ;
pour les artisans écossais sans place ;
pour les voyageurs dans le besoin ;
pour les Français protestants ;
pour les Français de toute communion ayant seulement besoin d'assistance ;
pour les Polonais ;
pour la propagation de la bienveillance universelle;
pour le soulagement des juifs ;
pour le travail assuré aux pauvres sans ouvrage ;
pour l'amélioration physique et morale des
classes ouvrières ; pour favoriser les émigrations volontaires des
hommes et des femmes; p our protéger le travail à l'aiguille et à domicile
des femmes ; pour le placement des jeunes servantes à
Londres;
pour informer les personnes qui cherchent des domestiques, de la vérité ou du mensonge des attestations dont ils sont porteurs et pour
les justifier, s'il y a lieu, des calomnies contre leur probité ; pour prêter sans intérêt, aux ouvriers, de petites sommes nécessaires pour passer les saisons de chômage ; pour recueillir leurs économies et les faire valoir avec garantie à leur bénéfice ; » Sociétés pour former des banques à six sous ou à deux sous;
pour instruire les aveugles et les conduire aux offices.
pour les sourds et muets de tout âge ;
» Trois pages d'Associations charitables.
» Association centrale de tous les métiers exercés à Londres, pour subvenir par des cotisations administrées aux aumônes des indigents de toutes les professions.
» Établissements pour la vieillesse, les infirmités, dénûments, afflictions de toute nature, par les paroisses, les fondations, les collèges, le gouvernement. Treize pages de titres seulement et d'énutnération de charité publique.
» Enfin, l'immense budget de la taxe des pauvres, prélevant près de trois cents millions sous toutes les
formes à la richesse des classes aisées, pour l'assistance des classes souffrantes.
» La dîme de la Grande-Bretagne. »
« Ici nous passons à des institutions d'assistance moins directes, mais aussi préventives de nos misères des classes ouvrières, les pensions. Ces Sociétés sont toutes destinées à assurer aux ouvriers ou aux ouvrières une existence suffisante, une rente ou un capital transmissible pour l'époque de leur vie où le travail aura usé leurs forces; leur catalogue est aussi nombreux que celui des sociétés d'assistance. Elles sont toutes entretenues par des suppléments de subventions volontaires par les classes riches.
» Il y en a pour le clergé, pour l'armée, pour la marine, pour les hommes de lettres, pour les artistes, pour les instituteurs, pour les institutrices, pour toutes les professions sociales.
» Puis viennent les associations avec subvention
pour renseignement des classes pauvres. Elles tiennent la moitié du petit volume.
» Puis les sociétés exclusivement religieuses, pour la propagation gratuite des livres pieux ; puis les sociétés pour l'impression et la distribution gratuite des Bibles dans tout l'univers ! On recule devant l'énormité du chiffre que représente une si universelle et si persévérante diffusion de livres au Peuple. Qu'il vous suffise de savoir que par les soins des membres de cette société, chaque chambre d'hôtellerie, chaque cabine de bateau à vapeur, chaque comptoir de taverne est tenu, par le zèle de ces bienfaiteurs infatigables de l'âme, de contenir un exemplaire relié du Nouveau-Testament. Ainsi, en entrant dans sa chambre solitaire, le voyageur est tenté par la distraction d'ouvrir le livre qui lui parle de ses destinées immortelles ; il trouve un ami sous son chevet, qui attend et qui épie ses heures de loisir pour sanctifier sa pensée.
y> Puis les sociétés pour les missions religieuses dans toutes les professions au dedans, dans toutes les contrées au dehors, budget supplémentaire de l'Église, plus actif que celui de l'Église elle-même, car il embrasse les nombreux cultes dissidents qui
se propagent et se recrutent par leurs propres subsides.
» Puis la société pour l'abolition de l'esclavage, qui, déjà victorieuse en Angleterre et en France, poursuit ce crime anti-social dans tout l'univers !
» Puis la société des amis de la paix, qui s'efforce de populariser la philosophie et de faire à l'humanité une politique et une diplomatie nouvelles.
» Puis les associations pour supprimer les logements insalubres et immondes, où la misère engendre la brutalité et le vice, et pour la construction de ces vastes cités çmvrières qui s'élèvent, comme les casernes élégantes du travail, dans tous les carrefours populeux de Londres, pourvues, à un prix dont on ne peut concevoir la modicité, de toutes les nécessités du logement : air, lumière, feu, éclairage au gaz, eau courante dans chaque chambre, égout pour les balayures sous le pied de chaque ménagère, à côté de son foyer. Ces logements ne sont pas gratuits ; mais, bâtis par souscription charitable du riche, ils s'offrent à l'ouvrier avec des conditions de salubrité, de moralité et de loyer qui commencent à transformer ses impressions et ses habitudes, et qui finissent par lui ins-
pirer un sentiment de dignité et de respect de luimême, prédisposition physique à d'autres vertus morales.
» Mais je ne finirais pas, reprit mon guide en fermant enfin le livre avec un juste sentiment de fierté chrétienne, si je vous faisais l'explication de l'immense catalogue des institutions que nous avons à parcourir. Suivez-moi à travers ces divers quartiers, et entrez avec moi dans les principaux monuments nouveaux qui s'élèvent pour nos classes pauvres, avec l'aide de la dîme du riche, dans notre civilisation retrempée aux eaux de la charité : hospices, écoles, prisons, librairies populaires, boulangeries, boucheries, lavoirs, maisons de bains, logements d'ouvriers, bureaux de pensions et de retraites, maisons de prêt sur certificat de moralité, maisons de placement des domestiques, infirmeries, temples, chapelles, asiles des enfants le jour, des hommes sans feu la nuit, maisons de distribution d'aliments au Peuple. Voyez, observez, et réjouissez- vous d'un mouvement de concours et d'assistance au Peuple qu'aucune aristocratie n'a peut-être présenté encore dans le monde. »
Je le suivis, et le jour fit place aux innombrables illuminations du gaz dans les faubourgs et dans les banlieues de Londres, que nous n'avions pas encore achevé la revue de ces monuments neufs du socialisme britannique et conservateur dont nous faisions la consolante statistique.
En remontant en voiture pour regagner ma demeure, je témoignai mon étonnement et mon admiration avec un sincère enthousiasme du bien à mon guide.
— Nous nous sauverons, me dit-il avec une joie pieuse, en me serrant la main; nous nous sauverons, soyez-en sûr, en marchant dans cette voie. L'honnêteté est la meilleure politique ; la vertu publique est la première des forces d'une société. Quand vous voyez qu'une société se corrige et se répand en bienfaits de tout genre au peuple, espérez, dit-il. Quand vous voyez une société bourgeoise ou aristocratique qui s'endurcit et qui s'enferme dans son égoïsme, eût-elle des milliers de gendarmes et des milliers
de geôliers pour se défendre, désespérez d'elle; car Dieu a cessé de l'inspirer.
— Oui, lui répondis-je ; je crois ce que vous me dites, et je ne doute pas que Dieu ne protège une société possédante qui se protège elle-même ainsi. Mais les vices inhérents à votre propriété territoriale trop concentrée dans un petit nombre de mains de grands propriétaires par vos lois aristocratiques, ne sont-ils pas un obstacle invincible à ce que le sort de votre peuple des campagnes s'améliore et à ce que la vie à bon marché multiplie et vivifie vos populations rurales ou manufacturières ? Ces providences de la richesse envers les prolétaires dans vos villes, comment pouvez-vous les étendre au Peuple pauvre de votre Irlande, de votre Écosse, de vos comtés ?
— Je ne dissimule rien, me répondit mon guide. Nos lois de propriété, nées de la féodalité et faites pour perpétuer une aristocratie territoriale, sentent encore la conquête ; ce n'est pas l'esprit chrétien qu'elles respirent, c'est l'esprit de possession de l'homme par l'homme, de servage et de rétrécissement du sol sous les pieds du plûs grand nombre. Nous ne touchons pas encore à ces lois, parce que nous avons une constitution dont elles sont les sup-
ports et que nous ne voulons pas que cette constitution s'écroule ayant de l'avoir étayée. Les pas que vous faites en un jour en France par des révolutions sur lesquelles vous revenez ensuite, nous les faisons en un demi-siècle.
— J'en conviens, dis-je ; mais c'est que vous avez en effet une Constitution, vous, et que nous n'en avons pas : il ne faut donc pas nous reprocher d'en chercher une. Depuis 1789, époque à laquelle la nôtre s'écroula avec l'ancien régime du moyen-àge, nous avons eu dix-sept Constitutions : comment voulezvous que nous tenions religieusement comme vous à des Constitutions qui ne sont que des haltes d'avantgarde dans la route vers l'organisation définitive de la grande démocratie ? Il faut être sévère, mais il faut être juste. Si vous étiez Français, à quelle Constitution vous rattacheriez- vous ? Où sont les
racines à respecter dans ces plantes d'un jour ?
— Revenons, me dit-il, ce mot n'était qu'un épisode, et je reconnais qu'il n'avait ças d'application chez vous. Vous marchez, et nous sommes assis, on ne peut demander la même attitude à deux actes si différents de la vie des nations.
y> Mais quoique nous soyons assis et que notre
aristocratie territoriale s'oppose à la diffusion des bienfaits de la propriété dans nos classes rurales, ici même, cependant, nous faisons depuis quelques années, par les mœurs, autant que les lois permettent pour enlever au Peuple ses griefs contre la grande propriété.
— Et comment ? demandai-je.
— De plusieurs manières, me dit-il.
« Ainsi notre aristocratie territoriale s'absentait continuellement de ses domaines, surtout en Irlande ; elle allait dépenser ailleurs ses revenus prélevés sur des fermiers exténués, au grand détriment de nos provinces qui voyaient ainsi passer leur produit tout entier sur le continent ou dans la capitale. Le cri public a averti les possesseurs de la détresse et des reproches de leurs domaines. On n'a point fait de loi pour les y retenir, mais la justice et la prudence les ont fait réfléchir. Ils ont résidé davantage, ils ont dépensé sur place, ils ont employé en améliorations et en salaires d'ouvriers ce qu'ils répandaient dans les hôtelleries de l'Europe. La présence, un certain temps de Tannée, sur ses terres, ost devenue une loi morale de l'aristocratie propriétaire. Le pays s'en est partout ressenti. Les griefs se
sont apaisés, l'argent a circulé près de sa source et l'a vivifiée de nouveau.
» Ensuite les propriétaires, sentant que l'élévation exagérée des rentes qu'ils demandaient à leurs fermiers ou tenanciers épuisait et ruinait la classe qui exploite les terres, on a réduit partout le taux des fermages.
» Enfin un grand homme d'Etat, sous le point de vue social, M. Peel, est venu : il a osé blesser l'aristocratie propriétaire de son pays pour la guérir et la sauver. Il a bâti ainsi son tombeau dans le cœur du Peuple .
— Qu'a-t-il fait ? lui dis-je.
— Deux choses, répondit mon ami, deux choses maudites aujourd'hui par notre aristocratie territoriale et bénies bientôt par toutes les classes raisonnables du pays. Il a trouvé devant lui une loi de monopole au profit des propriétaires du sol britannique, la loi des céréale$,loi qui imposait le pain à haut prix aux classes pauvres pour maintenir un bénéfice exorbitant de production exclusive du blé entre les mains de la haute propriété. Il a osé toucher à cette féodalité des aliments du peuple, et a fait la loi nouvelle des céréales qui, en permettant l'introduction
du blé étranger, a mis le pain en proportion avec les facultés des classes qui le consomment ; la richesse abusive des uns a baissé, les facultés de vie et les consommations des autres ont monté. L'équilibre s'est rétabli entre les producteurs et les copsommateurs des denrées de première nécessité. » Voilà la loi de vie de M. Peel.
— Et qui l'a votée ? lui dis-je.
— L'aristocratie elle-même, reprit mon guide. Elle a senti le coup, mais elle a senti avant tout la nécessité. Elle s'est fait justice, et le Peuple a été juste à son tour, il s'est apaisé. »
Je quittai mon guide à la nuit close, l'esprit plein de ce que j'avais vu et l'oreille pleine de ce que j'avais entendu. « Ce Peuple se sauvera des guerres sociales, me dis-je à moi-même, tant qu'il aura à sa tête des hommes comme ceux-là, des hommes religieux envers le Peuple pour lui faire droit à temps sur ses griefs légitimes, et religieux envers Dieu, pour s'inspirer de plus en plus des principes de tutelle, de patronage, de justice, de charité envers les classes souffrantes. Une Constitution, même vicieuse, quand elle est corrigée, étayée, réparée, cimentée par la main d'une telle humanité et d'une telle prudence,
peut se perpétuer pendant des années incalculables. Les mœurs rectifient les défectuosités des lois. »
Hommes d'État de la France ! Représentants timides dans le bien ! Aristocraties de notre sol, de notre banque, de notre commerce, bourgeoisie tour à tour tremblante et irritée, pourquoi n'osez-vous pas enfin, au lieu de vous crisper et de vous endurcir par la peur, vous confier à la toute-puissance de la grande vérité politique qui préserve un pays où le sol n'est pas encore nivelé, et qui cependant désarme les révolutions en comblant son peuple de vigilance et de bienfaits ? Le socialisme conservateur qui imbibe depuis quelques années les lois et les mœurs de l'Angleterre est le seul remède, sachez-le bien, aux poisons de ce socialisme expropriâtes et sauvage qui vous fait trembler,au lieu de vous faire réfléchir ! Vous êtes démocrates ! Vous ne pouvez plus être autre chose ! Il y £ un abîme et dix révolutions entre le passé et vous! et vous n'osez pas tenter chez vous, en faveur de ce Peuple roi, ce que l'aristocratie accomplit pour son salut à deux pas de vous pour un Peuple serf! Et vous croyez que vous cacherez longtemps votre plaie derrière l'éclat de tel ou tel nom ou derrière quelques haies de baïon-
nettes ! Non ! Détrompez-vous et instruisez-vous.
Vous êtes société, société légitime, société propriétaire, société morale, société religieuse, société civilisée au suprême degré : défendez avec énergie, comme vous l'avez fait, comme nous l'avons fait pour vous et avec vous, les bases immuables et sacrées de la civilisation et de la nationalité contre toute expropriation par les démolisseurs du capital et du sol ! Défendez le foyer, la maison, le commerce, le capital, le champ, la famille, la moralité, la conscience libre et sainte de tous les Français ! Soyez la société d'assurance mutuelle de tous, pour tous et contre tous ! Maintenez ou rétablissez l'ordre matériel partout, mais, une fois ces expropriations maudites et ces violences des sectes folles anéanties, comme elles le seront dès qu'elles se montreront au soleil, perfectionnez aussi l'ordre moral, c'est-àdire Tordre de justice et d'affection entre vos classes. Défendez-vous surtout par les œuvres d'utilité, de patronage du riche, d'assistance générale, de secours au faible, d'assistance au pauvre, de providence envers les déshérités, dont l'Angleterre vous donne un si étonnant spectacle depuis vingt ans ! Cimentez vos nouvelles lois, non avec des récrimi-
LE CONSEILLER DU PEUPLE. 30o
nations, du sang et des larmes, mais avec cette magnanimité de religion et de charité sociale dont la République, telle que nous l'entendons, ne doit être que la dernière expression, pour sauver la société en la perfectionnant !
On vous dit à vos tribunes et dans vos feuilles ré-
trogrades que ces perfectionnements de justice et ces expansions de bienfaisance envers vos classes inférieures, sont des utopies et des pièges où le socialisme civilisé et conservateur vous attire pour vous livrer au socialisme spoliateur et sauvage des sectaires de l'expropriation ! Je vous dis, moi, que le socialisme civilisé et conservateur, le socialisme de M. Peel et le nôtre, est le seul terrain solide et inexpugnable d'où vous puissiez braver et vaincre l'exécrable socialisme qui a perverti un moment ce beau nom, comme les excès de 1793 avaient perverti le nom de République ! Regardez l'Angleterre telle que je viens de vous la montrer ! Périt-elle ? tombe-t-elle en folie ? en décomposition? en décadence? Non, elle était malade et elle se guérit, elle était agitée et elle s'apaise, elle penchait vers sa ruine et elle se redresse . comme le màt de ses vaisseaux quand l'équilibre se rétablit sur ses flots dans l'atmosphère ! Eh bien,
nous ne demandons pas à la prudence de la société française une seule institution, une seule association de plus que les institutions et les associations que nous voyons adoptées et expérimentées en ce moment sur le sol de la Grande-Bretagne !
Songez-y ! vous êtes République, vous ne pouvez plus être aristocratie à aucun étage ! Faites les œuvres de la République, sans quoi vous ne serez plus ni aristocratie, ni monarchie, ni démocratie, ni république, vous serez quelque chose d'innommé parmi les gouvernements et les sociétés, un peuple qui tremble de tout et qui ne veut se sauver de rien ! un peuple avec un bandeau sur les yeux qui cherche à tâtons sa roule, et qui ne trouve que des abîmes après d'autres abîmes ! un peuple qui demande un conseil à tous les oracles, excepté à Dieu! un peuple qui emprunte un bâton à tous les partis,excepté aubon sens! un peuple qui trébuche à chaque pas, qui tombe et qui se relève sans cesse pour tomber encore, mais qui ne marche pas ! un peuple impossible enfin !