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DU SOCIALISME CONSERVATEUR ET DU SOCIALISME DESTRUCTEUR

Octobre 1850.

Lorsqu'un homme est fortement préoccupé de la crise qui travaille son pays, tout lui est occasion de faire tourner au profit de ses compatriotes les spectacles dont il est frappé et les réflexions que ces spectacles lui inspirent. Appelé par des circonstances toutes privées à revoir pour quelque temps l'Angleterre, après une absence de vingt années, il m'a été impossible de ne pas être ébloui des progrès immenses faits par l'Angleterre pendant ce laps de temps, non-seulement en population, en ri-

chesse, en industrie, en navigation, en chemins de fer, en étendue, en édifices , en embellissements, en assainissement delà capitale, mais encore et sur tout en institutions d'assistance au peuple, et en associations de véritable socialisme religieux, conservateur, fraternel entre les classes, pour prévenir les explosions parl'évaporation des causes qui les produisent, pour étouffer les murmures d'en bas par les bienfaisances incalculables d'en haut, et pour fermer la bouche au peuple, non par des brutalités de police, mais par la main de la vertu publique.

Bien loin de m'affliger et de m'humilier de ce beau spectacle de l'exercice de tant d'œuvres vraiment populaires qui donnent en ce moment à l'Angleterre une prééminence incontestable sous ce rapport sur le reste de l'Europe et sur nous, je m'en suis réjoui. Dénigrer ses rivaux, c'est se rabaisser soi-même. Les rivalités entre les peuples sont mesquines et honteuses, quand elles consistent à nier ou à haïr le bien qui se fait chez nos voisins. Ces rivalités, au contraire, sont nobles et fécondes quand elles consistent à reconnaître, à glorifier et à imiter le bien qui se fait partout : au lieu d'être des jalousies, ces rivalités deviennent des

émulations. Qu'importe que le bien soit anglais ou français, pourvu qu'il soit le bien ? Les vertus n'ont pas de patrie, ou plutôt elles ont toutes la même patrie, Dieu qui les inspire et l'humanité qui en profite. Sachons donc une bonne fois admirer.

Mais, me dit-on, ces vertus pratiques de l'Angleterre envers ses classes pauvres, prolétaires , souffrantes, ne sont que les prudences de l'égoïsme ! Quand ce ne serait que cela, il faudrait encore applaudir, car un égoïsme si habile et si prévoyant, un égoïsme qui se ferait justice à lui-même en imitant si bien la vertu, un égoïsme qui corromprait le peuple par la charité et par le bien-être, un tel égoïsme serait la plus profonde et la plus admirable des politiques, ce serait le machiavélisme de la vertu. Mais il n'est pas donné à l'égoïsme seul de se transfigurer si bien en charité; l'égoïsme se resserre et la charité se répand; sans doute, il y a là de la prudence, mais il y a aussi de la vertu ; sans doute la

vieille Angleterre, véritable république patricienne sous son frontispisce de monarchie, sent que les pierres de son édifice féodal se disjoignent et pourraient s'écrouler aussi sous le coup du vent du siècle, si elle ne les reliait pas tous les jours par le ciment de ses institutions en faveur de son peuple. C'est là du bon sens; mais; sous ce bon sens il y a aussi de la vertu, et la source de cette vertu, il est impossible d'habiter quelque temps l'Angleterre sans la découvrir ; la source de cette vertu publique, c'est le sens religieux dont ce peuple a été doué pluè que beaucoup d'autres : sens divin, que la liberté religieuse pratique a développé et développe en ce moment sous mille formes chez lui. Chacun a un Dieu, quand chacun peut le reconnaître à la lumière de sa raison, et l'adorer et le servir avec ses frères dans la sincérité et dans l'indépendance de sa foi.

Oui, il y a, si vous voulez, tout à> la fois prudence y égoïsme bien entendu et vertu publique dans les actes de l'Angleterre pour prévenir la guerre sociale ; ce sera tout ce que vous voudrez ; maisplût à Dieu que la France plébéienne et propriétaire pût voir et comprendre ainsi son rôle envers le peuple ! Plût à Dieu qu'elle pût prendre leçon de cette aris-

tocratie intelligente ! Plût à Dieu qu'elle pût se dire une bonne fois à elle-même : « Je péris, je tremble, je m'évanouis dans mes paniques, je demande tantôt à la monarchie, tantôt à la République, tantôt à la légitimité, tantôt à l'illégitimité, tantôt à l'empire, tantôt à l'inquisition, tantôt à la police, tantôt au sabre, tantôt à la parole de me sauver, ^t personne ne me sauvera que moi-même! Je ne me sauverai que par ma propre vertu ! »

J'avais vu l'Angleterre deux fois dans ma vie, une première fois en 1822 ; c'était l'époque où la Sainte- Alliance, récemment victorieuse et fière de ses victoires contre l'esprit de conquête de Napoléon, luttait contre le libéralisme naissant, et n'était occupée qu';\ restaurer partout les anciens régimes et les anciennes idées. Le gouvernement de l'Angleterre, tenu alors par les héritiers inintelligents d'un grand homme (M. Pitt), était un véritable contre-sens avec la vraie nature de ce pays de liberté ; il avait pris la

cause des souverains absolus contre les peuples ; il faisait, du citoyen libre et lier de l'Angleterre libérale, un affidé et un soldat delà Sainte-Alliance; il combattait en aveugle la révolution, son esprit, ses institutions, chez lui et partout. L'Angleterre, mal à Taise sous un pareil gouvernement, ne se reconnaissait pas elle-même ; elle sentait par instinct qu'on lui faisait jouer le rôle de séide du despotisme et des Églises, au lieu du rôle de champion des nationalités indépendantes et des libertés réglées de la pensée que M. Pitt avait conçu pour elle. Aussi ses tribunes, ses feuilles publiques, ses réunions populaires, ses rues môme et ses places publiques éclataient d'indignation contre son gouvernement et son aristocratie ; le sol tremblait à Londres sous les pas des multitudes rassemblées au moindre appel de l'occasion; les paroles respiraient la colère, les physionomies la haine de classe à classe, de hideuses misères étalaient leurs haillons devant les portes de ses plus somptueux quartiers; on voyait des femmes exténuées, des enfants étiques, des hommes hâves rôder dans un menaçant abandon autour de ses magasins encombrés de richesses ; les constables et les troupes ne suffisaient pas, depuis le scandaleux procès de la

reine, à refréner cette perpétuelle sédition du mécontentement et de la faim. On sentait dans l'air la pression pénible d'une tempête sur la Grande-Bretagne : un cabinet, auteur et victime de cette situation à contre-sens, succomba à l'effort. Un homme d'État chercha dans le désespoir un refuge contre des difficultés qu'il voyait s'accumuler sur son pays, et qu'il ne pouvait plus dominer que pat 4 la force. » J'avoue que moi-même, jeune et étranger alors, ne connaissant encore ni la solidité ni l'élasticité des institutions et des mœurs de l'Angleterre, je fus trompé, comme tout le monde, à ces sinistres symptômes d'écroulement et je pronostiquai, comme tout le monde aussi, la décadence et la chute prochaine de ce grand et mystérieux pays. Le ministère de M. Canning me donna un heureux démenti.

Je revis l'Angleterre en 4830, peu de mois après notre révolution de juillet. Cette fois le gouvernement politique de l'Angleterre était modéré, raisonnable, sage. Il cherchait, comme lord Palmerston, comme M. Peel, comme lord Wellington l'ont fait après la révolution de février, à prévenir une collision de la révolution et de la contre-révolution sur le continent. Il se refusait, comme il s'est refusé

en 4848, à taire partie d'une coalition anti-française ou anti-républicaine. Il proclamait non-seulement le droit et l'indépendance des nationalités, mais encore le droit et l'indépendance des révolutions. Il évitait humainement ainsi d'irriter ces révolutions. Il épargnait des flots de sang à l'Europe.

Mais, en .1830, c'était la misère des prolétaires anglais et irlandais qui effrayait les regards et qui consternait les pensées de l'observateur. L'Irlande mourait, à la lettre, d'inanition. Les industries manufacturières des Trois-Royaumes, ayant produit plus que le monde ne pouvait consommer pendant quinze années de paix, laissaient regorger des manufactures des masses amaigries, viciées de corps, viciées d'âme, viciées de ressentiments contre la société possédant Les fabriques avaient licencié de véritables armées d'ouvriers sans pain ; on voyait ces noires colonnes, sous leurs vestes couleur de boue, tacher les avenues et les rues de Londres, comme ces colonnes d'insectes dont on a renversé la fourmilière, et qui noircissent le sol sous les pas. Les vices et les abrutissements de ces masses de prolétaires dégradés par l'ignorance et la' faim, leur dénùment et leurs débauches alternatives, leur promis-

cuité d'âges, de sexes, de tanières, de pailles fétides, leurs litières dans des caves ou dans des greniers, leurs cohues hideuses à rencontrer à certaines heures de la matinée, dans certaines ruelles des quartiers immondes de Londres, quand cette vermine humaine sortait au soleil, avec des hurlements, des gémissements ou des rires vraiment sataniques, auraient fait envier à ces masses de créatures libres le sort des esclaves noirs de nos colonies ; masses avilies et fouettées, mais repues du moins ! C'était le recrutement de l'armée de Marius ;* il n'y manquait qu'un chef ou qu'un drapeau. La guerre sociale était là visible avec toutes ses horreurs et ses fureurs. Tout le monde la voyait, et je la pressentais aussi comme tout le monde.

Ces symptômes me frappaient d'une telle évidence de bouleversement prochain pour uae Constitution qui laissait ainsi croupir et écumer ses vices, qu'ayant quelques parties de mon patrimoine en Angleterre, je me hâtai de les déplacer et de les mettre à l'abri d'un écroulement qui aie semblait inévitable. Pendant ce temps-là, la noblesse et la haute propriété de l'Angleterre paraissaient insensibles à ces pronostics de la guerre sociale, scandalisaient les yeux par le

contraste de leur luxe asiatique avec ces calamités, s'absentaient de leurs terres pendant des années entières, et voyageaient de Paris à Naples et à Florence en faisant du libéralisme spéculatif ou incendiaire avec les libéraux du continent.

Qui n'eût tremblé pour un pareil pays ?

Cette fois (septembre 1850), je suis frappé, en visitant l'Angleterre, d'une impression tout opposée aux impressions que je viens de vous peindre. J'arrive à Londres, et je ne reconnais plus cette capitale qu'à l'immense nuage de fumée que ce vaste foyer du travail ou du loisir anglais élève dans le ciel, et au débordement sans limites de maisons, d'usines, de châteaux, de demeures de plaisance, qu'une ville de deux millions six cent mille habitants jette d'année en année hors de ses murs, jusque dans les plus sombres profondeurs de ses forêts, dans ses prairies et sur ses collines. Comme un polype aux mille rameaux, Londres végète et ente, pour ainsi dire, sur

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le tronc commun de la Cité, quartiers sur quartiers, villes sur villes. Ces quartiers, les uns pour le travail, les autres pour la classe moyenne, ceux-ci pour le loisir recueilli des classes littéraires, ceux-là pour les somptuosités de l'aristocratie et pour les représentations de la couronne, n'attestent pas seulement l'accroissement de cette ville s'élargissant à la mesure de son peuple, ils attestent un accroissement de luxe, d'art, de richesse et d'aisance dont on reconnaît les caractères dans la disposition, dans l'architecture, dans les ornements, dans l'espace, dans le luxe tantôt splendide, tantôt modeste de l'habitation des hommes. A l'ouest, deux villes nouvelles, deux villes d'hôtels et de palais, deux villes de rois de la civilisation, comme aurait dit l'ambassadeur de Carthage. Vers les collines vertes et boisées d'Hamstead, ce Saint-Cloud de Londres, un parc nouveau renfermant des pâturages, des bois, des eaux, des jardins dans ses pelouses, et entouré d'une enceinte de maisons d'architecture opulente et variée, dont la plus humble représente un capital de construction qui effraie le calcul. Au delà de cette solitude renfermée dans la capitale, d'autres villes et faubourgs recommencent et gravissent rapide-

ment, degrés par degrés, collines par collines, les hauteurs ; là s'élèvent les chapelles, les églises, les collèges, les hospices, les prisons pénitentiaires, sur des modèles nouveaux qui leur enlèvent leur aspect et leur signification sinistres, et qui veulent dire assainissement et correction morale du coupable, au lieu de supplice et de flétrissure ; là s'étendent des haies de maisons appropriées à. toutes les conditions de la vie ou de la fortune, mais toutes entourées d'une cour ou d'un petit jardin qui donne à la famille le recueillement champêtre, la respiration de la végétation, le sentiment de la nature présent jusque dans le cœur des villes. Ce nouveau Londres, presque champêtre, rampe déjà sur ces larges collines, et se déploie de saison en saison, dans les prairies qui les bordent, pour aller, par des faubourgs plus bas, plus actifs et plus fumante, rejoindre à perte de vue la Tamise, au delà de laquelle le même phénomène se reproduit sur les coteaux et dans les plaines d'un autre comté. L'œil s'y perd comme sur les vagues d'un océan. Partout l'horizon est trop étroit pour embrasser cette ville, et la ville continue après l'horizon; mais partout aussi le ciel, l'air, la campagne, la verdure, les eaux, les cimes

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des chênes sont mêlées à cette végétation de pierres, de marbres ou de briques, et semblent faire du nouveau Londres, non une cité aride et morte, mais une province fertile et vivante, qui germe à la fois des hommes et des arbres, des habitations et des champs; une ville dont on n'a pas chassé la nature, mais où la nature et la civilisation se respectent, se recherchent et s'enlacent au contraire, pour la santé et pour la joie de l'homme, dans un mutuel embrassement.

Entre ces deux rives du fleuve et parmi les clochers et les tours, entre les cimes des chênes respectés par les constructeurs de ces quartiers nouveaux, vous apercevez la forêt mobile de mâts qui remontent ou descendent perpétuellement le cours de la Tamise, et le panache des mille fumées que les bateaux à vapeur, chargés de passagers, font ruisseler comme un fleuve de fumée au-dessus du fleuve d'eau qui les porte.

Mais, ce n'est pas seulement dans ces quartiers nouvellement construits que Londres a changé sa physionomie et présente cette image d'opulence, d'aisance, de travail avec bien-être, la Cité ellemême, cette fournaise à la fois noircie et infecte de

ce bouillonnement humain, a agrandi ses issues, élargi ses mes, ennobli ses monuments, étendu, aligné, assaini ses faubourgs. Les ruelles ignobles, aux tavernes suspectes, où des populations de matelots ivres croupissaient comme des sauvages dans la lio et dans la boue, ont été démolies/ Elles ont fait place à des rues aérées, à des maisons espacées et propres, où les passants revenant des docks, ces entrepôts des quatre continents, circulent à Taise, en voiture ou à pied ; à des boutiques modestes, mais décentes, où la population maritime trouve, en débarquant, les vêtements, la table, le tabac, la bière, tous les objets d'échange nécessaires au petit commerce des ports de mer ; ces rues maintenant sont aussi purgées d'immondices, d'ivrogneries et d'obscénités que les rues des autres faubourgs de la ville. On peut les traverser sans pitié et sans dégoût, on y sent la vigilance d'une modalité publique et la présence d'une police qui, si elle ne peut pas détruire

le vice, peut du moins l'éloigner de l'œil des passants et approprier môme les cloaques.

Dans les campagnes et dans les villes secondaires autour de Londres, même transformation sensible au regard. Les innombrables chemins de fer qui

entre-croisent leurs réseaux sur toutes les zones de . la Grande-Bretagne et qui, rapprochant leurs mailles en convergeant tous vers Londres, ont couvert le sol de stations, de dépôts de charbon, de maisons neuves pour les employés, de bureaux élégants pour l'administration, de viaducs, de ponts sur les lignes pour le service des propriétés traversées, qui donnent à l'Angleterre, de la mer à Londres, l'apparence d'un pays en défrichement et en construction. Tout s'élève, tout se bâtit, tout fume, tout court, tout vit sur ce sol ; on sent un peuple pressé de s'emparer du nouveau sens de circulation dont Dieu vient de douer les hommes.

Voilà l'Angleterre matérielle à grands traits. Quant à l'Angleterre politique, voici les changements dont j'ai été également frappé. Je les rends, comme je les ai reçus, avec étonnement et sincérité.

La physionomie du peuple des rues n'est plus celle qui me consternait il y a vingt ans. Au lieu de ces bandes déguenillées de mendiants, de mendiantes et d'enfants qui pullulaient dans les rues étroites et sombres de la ville manufacturière, vous voyez des ouvriers assez bien vêtus, avec l'apparence de la force et de la santé, allant au travail ou revenant

paisiblement de leur atelier par groupes de deux ou trois, portant leurs outils de travail sur leurs épaules, des jeunes filles bien vêtues sortant sans tumulte des maisons où elles travaillent sous la surveillance de femmes plus âgées, ou du père ou du frère qui les ramène à la maison ; de distance en distance, vous rencontrez de nombreuses colonnes de petits enfants de cinq à huit ans, pauvrement mais décemment vêtus, conduits de porte en porte par un surveillant ou une surveillante qui les prend ou qui les rend à la mère après les avoir gardés le jour ; Us présentent tous l'apparence de l'aisance relative, de la propreté la plus recherchée et de la santé. Peu ou point d'attroupements oisifs, de mendiants ou de vagabonds oisifs sur la voie publique ; bien moins d'hommes ivres qu'autrefois ; les rues semblent purgées de vices ou de misères ou n'en montrent du moins que ce qui en reste toujours sur l'écume d'une immense population .

Si vous causez dans un salon, dans une voiture publique, à une table d'hôte, dans la rue même, avec les hommes des différentes classes de l'Angleterre ; si vous assistez, comme je l'ai fait, à des réunions oratoires des esprits même les plus crili-

ques et les plus avancés en théorie du pays ; si vous lisez les journaux, ces soupapes du volcan de l'opinion libre, vous restez frappé de l'extrême adoucissement des esprits et des cœurs, de la tempérance des idées, de la modération des vœux, de la prudence de l'opposition libérale, de la tendance à la conciliation des classes, de la justice que ces différentes classes de la population anglaise se rendent les unes aux autres, de la bonne volonté de tous pour concourir, chacun selon sa nature et sa mesure, au bien commun, au travail, à l'aisance, à l'instruction, à la moralité, au bien-être du peuple ; en un mot, on respire un air doux et serein, au lieu de ce souffle de tempête qui grondait alors dans toutes les poitrines. L'équilibre est rétabli dans l'atmosphère nationale ; on sent et on se dit à soi-même : « Ce peuple peut s'entendre, enfin, avec lui-même, il peut vivre, durer, prospérer, s'améliorer longtemps ainsi. J'aurais mon toit sur ce sol, que je ne tremblerais plus pour mon foyer. »

J'excepte, bien entendu, de ce caractère d'harmonie et de réconciliation assez unanime, deux classes d'hommes que rien ne tempère et ne satisfait jamais : les démagogues et les aristocrates extrêmes,

deux tyrannies qui ne peuvent s'accommoder d'aucune liberté, parce qu'ils veulent éternellement asservir le peuple, les uns à l'intolérance des multitudes, les autres à l'intolérance du petit nombre. Les journaux de l'aristocratie inexorable et du radicalisme ingouvernable sont les seuls qui contrastent encore, par leur aigreur, avec l'adoucissement général des opinions dans la Grande-Bretagne. Mais quelques clubs de chartisïes fanatisés de sophismes, et quelques clubs de diplomates fanatisés d'orgueil, ne servent qu'à faire mieux ressortir le calme et la raison qui dominent de plus en plus dans le reste de la nation. Les uns pérorent dans le vide des salles populaires, les autres soldent à la ligne les calomnies et les invectives contre la France et contre le siècle l .

x Rien n'égale l'acrimonie des deux ou trois journaux du torysme anglais contre la France, la démocratie, le Gouvernement provisoire, la. République, et tous les hommes qui ont été mêlés de près ou de loin à la crise de 1848 Les feuilles traduisent à l'usage de l'aristocratie anglaise les diatribes des journaux français contre ces hommes. On sent que les colères françaises ont la main dans cette encre. Ce déchaînement, naturel en France, est absurde à Londres. Quand l'Irlande, alors volcanisée, vint le lendemain de février demander son appui à la France contre l'Angleterre. « Nous sommes en paix avec la Graude-Bretagne, répondit le Gouvernement provisoire; mais fussions- nous en guerre, nous

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Personne n'écoute et personne ne lit ; le peuple travaille, le torysme intelligent pleure Robert Peel et accepte l'héritage de ses doctrines conservatrices par le progrès.

11 semble qu'une main surhumaine ait enlevé, pendant ce sommeil de vingt ans, tout le venin qui travaillait le corps social dans ce pays. Si on annonce, comme au 10 avril 1848, une procession de chartistes radicaux dans les rues de Londres, deux cent cinquante mille citoyens, de toute profession et de toute opinion, s'inscrivent pour constables spéciaux, préservateurs de Tordre, et protestent, le bâton blanc à la main, contre ces fantômes évoqués d'une autre époque et dissipés par le bon sens public.

Voilà l'apparence actuelle de l'esprit public en Angleterre, aux yeux et aux oreilles d'un étranger. Mais quelle est la cause de cet apaisement et de cette

n'allumerions pas la guerre civile, môme chez nos ennemis. » L'Angleterre applaudit alors, elle hue aujourd'hui. Cela n'est ni anglais ni français, cela est sauvage.

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