HISTOIRE D'UNE SERVANTE
Préface*
L Avant d*ouvrir par Thittoire de Geneviévie cette série de récits el de dialogues è l*u$ag€ da peuple des villes et des earapagnes, nous devons dire dans quel esprit ils ont été conçus, à quelle occasion ils ont été composés, et pourquoi nous dédions ce premier récit à Mlle Reine Garde, couturière et servante à Aia en Provence. Le voici.
II. J^étais allé passer une partie de 4846 dans cette Smyrne de la France qu'on appelle Marseille, ville digne par son activité commerciale de servir d^ieheOs prineipale à la navigation marehande et de rendez -vous aux caravanes de feu de l'^iccident, nos chemios de fer ; ville digne par son goût attique pour toutes les eultures de l'esprit de s*honorer, comme la Smyrne d*Asie, des souvenirs des grands poètes. J'étais logé hors de Ja ville, trop bruyante pour des malades, dans une de ces villcu, autrefois 6as- ^dUf sorties de terre dans toute la circonférence de son sol pour donner, avec le loisir du dimanche, la vue de ses voiles et les. brises de sa mer à cette popuLation avide de plaisifs naturels, et qui boit la poésie de son beau climat par tous les sens.
JjO jardin de la petite eîlte que j'habitais ouvrait par une petite porte sur la grève sablonneuse de la mer, à rcxtrcmitc d*une longue avenue de platanes, derrière la montagne de Notre-Damede-la-Garde, et tout près de la petite rivière voilée de lentisques qui sert de ceinture au beau parc et à la villa toscane ou génoise de la Camille Borelli. On entendait de nos fenêtres les moindres / mouvements de la vague sur les bords de son lit et sur son oreil- i 1er de sable, et quand on ouvrait la porte du jardin, on voyait les franges d'éeume s'avaneer presque jusqu'au mur, et se retirer alternativement comme pour tenter et pour tromper dans un jeu éternel la main qui aurait voulu se tremper dans l'onde. Je passais des heures assis sur une grosse pierre, sous un figuier, à côté de eette porte, à comtemplereette lumière et ce mouvement qu'on . appelle la mer. De temps en temps, une voile de pêcheur, ou la \ fnmée rahatlne comme un panadw sur la cheminée d'un bateau i
vapeur, glissait sur la corde de Tare qu9 formait le golf e, et interrompait la monolonic du l'horizon.
III. Les jours ouvriers, celte grève était à peu près déserte ; mais les dimanches, elle s'animait de groupes de marins, de portefaix riches et oisifs, et de familles des négociants de la ville qui venaient se baigner ou s^asseoir entre Tombre du rivage et le flot. Un murmure d'hommes, de femme et d*eiifants, heureux du soleil du repos, se mêlait aux babilli^eft des vagues légères et minces comme des lames d*acier poli sur le sable. De nombreux petits bateaux doublaient à la voile on à là rame la pointe du cap <le Notre-Dame-de-la -Garde, ombragée de pins maritimes. Ils tra- ▼ërsoient le golfe en rasant la terré pour aller aborder sur la oÔte opposée. On entendait les palpitations de la voile, la cadence des buit rames, les conversations, les ehants, les rires des belles bouquetières bu de ces marcliandesd^oranges de Marseille, fillesde Pho^ cée, amoureuses des golfes, et qui aiment à jouer avec les écumes de leur élément natal.
IV. A Texception de là famille patriamle des RoHand, ces grands armateurs qni unissent Smyrne, Athènes, la Syrie, i*£gypte k la France par leurs entreprises, el à qui j^arais dû tons les agréments de mon premier voyage en Orient; à l*éxceptien de M. lllége, agent général de toute notre diplomatie mari-' lime sur la Méditerranée; à ^exception de Josepb Autran, ce poSte nrtatal qui ne veut pas quitter son horison parce quMl préfère son soleil k la gloire, je oonnalssaîs peu de monde a Mar« sdlle. Je ne cherohais pasà- connattre, je eherehais risvdemenl pour le loisir et le loisir pour Pétude ; j*écrlvils Uliisloire d*une révolution sans me douter qu'une autre ré? olution regardaH d^i par-desstts- mon épaule pour mVrasber les pages à peine termi* nées, et pour me remettra un autre drame delà France, non sous la plume, mais dans la main.
V. Mais Marseille est hospitalière comme sa mer, son port et son dimat. Les belles natures ovmnt les cœurs. Là oh sourit la eiel, Phonraie est tenté de sourhre tfussi. A peine étais-je installé dans eo feuboorg, que les hommes lettrés, les hommes politiques, les négoeiants à grandes vues, les jeunes gens qui avaient un écho de mes aneiennes poésies dans Poreille, les ouvriers même dont un grand nombre Ut. écrit, étudie, chante, versifie et travaille è la fois des mains, affluèrent dans ma retraite, mais avoe eettt lé^ serve déifeate qui est la pudeur et la griee de rhospitali^. J'avais les plaisirs sans les gènes de eet çmpressement et de cet accueil; mes matinées à Tétude-, mes journées à la solitude el i la mer, «es soirées à un petit nombre d*amis inconnus, venus de la villo pour s*entretenir de voyages, de lillérature ou de commerce.
VI. Ces questions de commerce, Marseille ne les rétrécit pas en
LB comtUBa Dv m»Lt»
questions de petit trafic, de mesquine éptqpie et de pardmonie de eapitûl; Marseille les voit en grand eomme une dilitatioii et une expansion du travail français, et des matières premières de ee travail importées et exportées de l'Europe à TAsic. Le commerce, pour les Marseillais, est uae diplomatie lucrative, loctie et nationale k la fols. Il y a du patriotisme dans leurs entreprises, de rhonnenr sur leurs pavillons, de la politique dans leurs cargaisons* Leur eommerce est une bataille éternelle quMls livrent à leurs risques et périls sur les flots, pour disputer TAfrique et TAsie aux rivaux de la France, et étendre la patrie et le nom français sur les continents opposés de la Méditerranée*
VIL Unerencontrc inattendue donnait en ce moment une fermentation morale de plus à ces entretiens sur le commerce à Marseille* Un grand économiste, dont le nom venait de surgir nouvellement en France, et qui promettait ce qu'il tient aujourd'hui, bon sens, courage et conscience, M. Frédéric fiastiat, était à Marseille. Il yavait été appelé pour y traiter, dnns des réunions pobUqnes, la question du libre échange, cette révolution du commerce, cette liberté des dix doigts de la main contre Tarbitraire du travail. M. Basliat, que je connaissais de nom etdVnovre, vint me voir* Il m'engagea à assister à ces réunions. Je connaissais ces questions* Je partageais en grande partie ses opinions sur le libre échange; je ne différais que sur l'application plus ou moins rapide et pins ou moins révolutionnaire de ses théories. Je les voulais lentes, graduées et transformatrices, pour donner au travail prot^^ée lui-même le temps de se transformer sans périr. J'assistai h de magnifiques séances où M. Bastiat, M. Reybaud, les députés, les académiciens, les grands négociants de Marseille, luttèrent de bon sens et d^cloquenees* Je fus amené à y prendre la parole. On me traita en hote du pays ; Marseille me nationalisa par son ac* eueil* Celle belle ville devint une patrie de reconnaissance pour mol, comme elle était déjà une patrie de mes yeax* Ces séances accompl ies , je repris ma solitude et mon travail dans mon faubourg* • VIII. Un dimanche, an retour d'une longue course en mer avec M"»« de Lamartine, on nous dit qu'une femme, d'un extérieur modeste et embarrassé, était arrivée par la diligence d'Aix à Mar* sellle, et qa^elle nous attendait depuis quatre ou cinq heures dans une petite serre d'orangers qui faisait suite au salon de la vlUa sur le jardin. Je laissai M*»* de Lamartine entrer dans la maison, et j'entrai dans l'orangerie pour recevoir cette pauvre étrangère. Je ne connaissais personne à Aix, et j'ignorais complètement le motif qui pouvait avoir amené cette voyageuse d'une patience si obstinée h nous attendre toute une demi-journée.
En entrani sous l'orangerie^ je vis une femme, jeune encore,
tu
il COMSEILLEA DW PfiUFLI*
d*enTiron trcntc-six ou quarante ans« Elle était vétne en journalière fie peu d*aisance ou de peu de luxe ; une robe d'indienne* rayée, déteinte et fanée; un fichu de colon blanc sur le cou ; ses cheveux noirs proprement lisses, mais un peu poudrés, comme ses souliers, de la poussière de la route en été. Ses traits étaient beaux, gracieux, de cette molle et suave configuration asiatique qui exclut toute tention des muscles du visage, qui n*exprimc que candeur et qui nMnspire qu'attrait; de grands yeux d'un bleu noirâtre, une bouche un peu affaissée aux coins par la longueur ; un front pur de tout pli comme celui d'un enfant j les joues pleines vers le menton et se poignant par des ondulations toutes féminines à un cou large et un peu renflé au milieu comme le cou des statues grecques ; un regard de clair de lune réfléchi dans une vague plutôt qne du soleil de son pays, une expression de timidité mêlée de confiance dans l'indulgence d'autrui, émanant de l'abandon de .«a propre nature. En tout l'image de la bonté qui la porte dans son attitude comme dans son cœur, et qui espère la trouver dans les autres. On voyait que cette femme, encore agréable, avait dû être attrayante dans sa jeunesse. Elle avait encore ce que le peuple, qui définit tout sans phrase, appelle le ffrain de beauté, ce près lige, ce rayon, cette étoile, cet aimant, car je ne sais quoi qui fait qu'on attire, qu'on charme et qu'on retient. Son embarras et sa rougeur devant moi me donnèrent le temps de la bien regarder et de me sentir moi-même à Taise, en paix et en bicn-éirc avec cette inconnue. Je la priai de s'asseoir sur une des caisses d'orangers recouvertes d'une natte d'Egypte, et pour l'y encourager, je m'assis moi-même sur une caisse en face. Elle rougissait de plus en plus, die balbutiait, elle passait sa belle main potelée et un peu massive sur ses yeux. Elle ne savait évidemment quelle attitude prendre ni par où commencer. Je la rassurai, et je l'aidai par quelques questions pour lui ouvrir la voie de reotreUea qu'elle paraissait à la fois désirer et craindre. . IX. — Madame... lui dis-je. — Elle rougit davantage encore.
— Je ne suis pas mariée, Monsieur, me dit-elle j je suis fille.
— Eh bien, Mademoiselle, voulez-vous me dire pourquoi vous êtes venue de si loin, et pourquoi vous avez attendu si longtemps notre retour pour m'entretenir ? Est-ce que je puis vous cire utile à quelque chose ? Est-ce que vous avez une lettre à me remettre de la part de quelqu'un de votre pays ?
— Oh? mon Dieu non, Monsieur, je n'ai rien à vous demander, et je me serais bien gardée de me procurer une lettre des messieurs démon pays pour vous, ou delaisserconnaitre seulement que je venais à Marseille que pour vous voir, on m'aurait prise pour une vaniteuse qui voulait se rendre plus grande qu'elle n'est en allant s'approcher des hommes qui font du bruit. Oh ? ce n'est pas cela.
tM CONSEILLE» Dt* PBUPLË.
w Eh bien ! alors, que venez*vous me dire !
— Mais rien, Blonsieur!
— Comment, rien? Mais rien, cela ne vaut pas la peine deperdrO deux jours pour venir d'Aix à Marseille, de m'atlendre ici jusqu^aucoucher du soleil, et de retourner demain d'où vous veneE !
— C'est pourtant vrai. Monsieur! vous devez me trouver bien simple. Eh bien, je n'ai rien à vous dire, et je ne voudrais pas pour un trésor que Ton sût à Aix que je suis venue ici !
• — Mais enOn, quelque chose vous a poussée à venir ; vous n*^es pas comme ces vagues que vous voyez, qui vont et viennent sans savoir pourquoi. Vous avez une pensée \ vous paraisses spirituelle et vive; voyons, cherchez bien, qu'elle a été votre idée en prenant une place dans la diligence d*Aix, et en vous faisant conduire à ma porte ici ?
— Eh bien, Monsieur, dit-elle en passant ses deux mains svr ses joaes eomme pour en faire disparaître la rougeur et Tcrobarfas, et en rejetant ses belles boucles de cheveux noirs, humides 4e sueur, derrière son cou, c'est vrai, j'avais une idée, une idée qui ne me laissait pas dormir depuis huit jours. Je me suis dit : Reine! il faut te contenter! Tu ne diras rien à personne, tu fermeras ta boutique le samedi soit de bonne heure, tu prendras la diligence de nuit, tu passeras le dimanche à Marseille, tu iras voir ce monsieur, tu repartiras pour Aix le dimanehe soir, ta seras le lundi matin à ton ouvrage, et tout sera fini ; tu te seras eonlentée une fois dans ta vie, sans que les voisins ou voidnes se doutent seulement que ta es sortie de It me ou da eoors.
— X« Hais pourquoi tcnieE-vous tant à me voir, el comment sayles-vous seulement que j'étais iei ?
— Oh! Monsieur, répondit-ellc, voilà : 11 y a an monsieur à Aix qui est bien bon pour moi, parce que je sais eoainrière de ses filles et que j'ai été autrefois servante à la campagne dans la maison de sa mère* La famille a toujours conservé de Tamitié et des égards pour moi, parce qu'en Provence les nobles et le pauvre peuple, ça ne se méprise pas, au contraire, les ans en haut, les antres ien bas, mais tous de bon eœar sur le même pavé* Donc, ce monsieur et ses demoiselles qui savent mon inclination pour la leetorc, et que je n'ai pas les moyens de me procurer des livres et les papiers, me prêtent quelquefois la gasette quant il y a quelque ehoie qaVUs pensent pouvoir m^intéresser, eomme des gravures de modes, des modèles de chapeaux de femmes, des romans bien intéressants ou de vers eomme ceux de Rdioul, le bonhmger de Nîmes, oa de. Jasmin, le eoiffear d^Agen, ou des vôtres, Monsieur i car Ils savent que e^esl fout mon plaisir de lire des vers, surtout des vers qoi chantent bien dans Toreille ou qui pleurent bien dans les yeux !
u coifsitiii.li vo Murar»
— Ah ! j*y suis, dis«Je on Mariant ; Yooa éles poète èomtee to9 brises qui chantent dans vos oHvîerfl(, .oo oomnenn rosées q» ptonrent dans vos figues?
— Non, Monsieur, je sais oonturière, une ptnrre couturière de la rue***, à Aix, el mène je ne rougis pas de vous le dire ; je ne nie fais pas plos dame que ma mère ne m'a fait; j*ai eommeneé par être domestique, et fai été dixrlivil ans servante et bonne d*enfanfB cbes M« de**\ Ah { les braves gens * Demandei*-leiir. lis me r^rdent toujours ooœme étant de la famille, et moi de même. Ce n^cst que ma sanlé qui m*a obligée d*en sortir et de fNTondrc Pctat de eou'u Hère en gros, seule dans ma chambre avee •mon chardonneret. Mais ce n^esl pta ée cela qu^il s'agit. Vous me demandiez pourquoi j*étais Venue, et eomment j^evais su que TOUS étiez ici. Voilà, Monsieur :
XI» U y a huit jours que je lus dans le journal de Marseille des yem superbes de M* Joseph Auti«n adressés è M. de Lamar* fine» Ces vers m^inspircrent le désir paMsionné de voir la personne •qui avait inspiré de si belles choses au poëte de notre province, le lîeniandai s*il était bien vrai qile vous fussies en ce moment à Marseille ; on me dit que vous y étieli en effet* ie n'eus plus de cesse ni de repos que je a'*cttS8e accompli mon désir. Je suis venue sans penser seulement que je nVais ni une robe neuve, ni une eoiffure décente, ni rieiadtt eostimie qu'il m'aurait fallu pour me présenter chez des personnes d'une eondition au-dessus de la miènne ; et maintenant que me veîlà, je ne sais plus que dire, et je reste là devant vous comme une aventurière qui vient pour dtH per d^bonnétcs gens. Je ne suis pas eela, cependant, Monsieur, soyez*en bien sûr, et la preuve, c^cst qu'à présent que je vous ai vu et que vous m*avez reçue AVeo tant de politesse et de préve- Aanee, je m*cn veis contente sans rien vouloir de plus de vous • que votre réception.
— Obi sbyeii bien tranquille, Mademoiselie, lui dis-jc, je ne vous ai pas pirise une seule minute pour ce que vous n'êtes pas ; votre physionomie est la meilleure des reeommandations« Les oreilles se laissent duper quelquefois, c*est vraiy mais les yeuK ne trompent jamais { votre visage est trop transparent de candeur et de bonté pour servir de masque à une intrigante. La nature ne fait pas de si gros mensonges sur les traits. Je me sens aussi confiant avec vous, que si je vous eonflaissais depuis votre ber* ceau. Mais je ne permettrai pas que vous vous On alliez ainsi sans avoir causé un peu plus amicalement avec vouS; et méknesans vous avoir donné un petit moment d^bospitalité à notre tai>le de campagne. Ma femme qui s'habille pour dîner seraeussi enoban^
^ tée que moi de vous accueillir» Restes la soirée avec nous, et en
endant l'heure du diner, racontci-mol un |iea comment ett nè
en vous ce goût pour la lecture, ce sentiment de la poésie et celle cette passion de connaître les hommes dont vous avez entrelu les ouvrages.
— Je le veux bien, Monsieur, dit-elle, mais ça ne sera pas long. Ma vie se compose de deux mots : Travailler et sentir.
— Je m'apppUe Reine Garde; je suis née dans un village des environs d'Aix en Provence. Je suis entrée toute jeune en condition chez Madame de***, qui avait des jeunes demoiselles. J'ai été bonne d'enfanls dans le château; j'ai grandi avec les jeunes personnes et je les ai vues grandir. Elles me traitaient plutôt comme leur sœur que comme leur servante ; le père et la mère me traitaient presque aussi, à cause d'elles, comme un de leurs enfants. Je n'ai jamais voulu nie marier pour ne pas quitter la famille. Pendant que les demoiselles faisaient leur éducation, en allant et venant dans la salle, j'attrapais un bout de leurs leçons. Je lisais dans leurs livres, enfin j'élais comme la nniraillc qui entend tout et qui ne dit rien. Cela fit que j'appris de moi-même à lire, à tîcrire, à coudre, à broder, h blanchir, à couper des robes, enfin tout ce qu'une fille apprend dans «n cher apprentissage. Je leur taillais moi-même leurs habits, je les coiffais à Aix pour les soirées ou pour les bals ; elles ne trouvaient rien de bien fait que ce que j'avais fait, et, en récompense, quand elles sortaient bien belles et bien parées pour le bal, et que j'étais obligée de les attendre «mvent juspa*à des deux ou trois heures du matin dans leurs ebambres \mLT les déshabiller à leur retour, elles me disaient : « Reine, tiens, voilà un de nos livres qui t'amusera pendant que nous danserons. » Je le prenais, je m^asseyais toute seule au coin 4e leur feu et je lisais le livre toute la nuit, et puis quand j'avais ^ni, je le relisais encore jusqu'à ce que je Teussefoicn compris; et quand je n'avais pas bien compris tout, à cause de ma simpHdtéelde mon état, je leur demandais de ro'expliquer la chose, et elles se faisaient «n plaisir de me satisfaire* Cest comme cela, ifoiMieur, q\xe j'ai la l'histolte de la pauvre Laurence dans votre poème de Jifûétyn. M^a-t-il fait plearer Une wnll que ces demoiselles rivaient laissé tout ouvert ser leur t«Me I Ati T j« dirais en moi-même t Je voudvali bien eonnattre eelni qui Vk écrit ! Vous savez, Monsieur, comme dit la eomplainte s
Qui est-ce qui a fait cette chanson ?
Un marin sous sa toile.
Pendant qu'il eaifuait la voile En revoyant sa maison. Etc., ete«
-*Odi, Kl! dis je, je connais cette cemplainte du matelot qui
lAgneen action sa poésie, et qui met son nom dans son dernier vers, comme Phidias récrivait sous la plante du pied de sa statue,
on conne VaBfDiek réerit an piaMan sur le eoUier du chioii de teus ses taUeem, afin ^e le nom de TartUte vive autant que Vœayre, n*est-ee juts? Mais, eontinues; eominent éles-TOOS sortie de cette bonne maison et que foites-rons maintenant?
XIIL Elle reprit : .
— Quand les demoiselles se marièrent et que leur mère vint à mourir, il fallut bien me déplacer faute de plaee. Je ne touIus pas rentrer en eondition | jVaîs été trop beureuse dans eelle-lè, toutes les autres m*auraient paru dures : mon eœur n*f était plus. Le monsieur me fit une petite pension de einquante écus en mémoire de sa femme; les jeunes dames me dirent : « Sois tran- .quille» nous ne te laisserons pas mendier ton pain. » J^avals du eourage, j'étais connue et je puis bien dire estimée dans toutes les bonnes maisons d'Aix; je louai une chambre avec une petite boutique au-dessous dans une peUle rue écartée ou les loyers ne sont pas ehers, et je me fis couturière. Je gagne ma vie avec mon aiguille I on m*aime bien dans l'endroit | on me donne autant d'ourrage que j*en peux faire | je n*ai pas d*ambition $ je vis petitement; je ne demande que ma nourriture et à épargner quelque petite chose pour le temps où mes yeux s'affaibliront et où je na ■pourrai plus coudre aussi vite. Je vends aussi quelque petite mercerie à bon compte aux gens du quartier. J'ai mon oiseau qui me tient compagnie, ou plutèt, reprit-elle, je l'avais, car II est mort ; asais on m'en a donné un autre que j'aimerai peut-être aussi, pas tant que l'autre pourtant. Le dimanche et les jours de féte, je Us; enfin. Monsieur, le temps ne me dure pas. Et puis on est trèsbon pour moi à Aix. Groiriex-vous que des messieurs comme vous, des messieurs du quartier d'en haut, des hommes instruits, des personnes de TAcadémie mémo, qui. savent que j'aime la lecture et que j'ai même écrit dans Toccasion quelques bêtises, quelques vers pour des fêtes, pour celle-ci, ou celui-là, croiriez-vous qu*iis ne rougissent pas de s'arrêter quelquefois en passant de?ant ma porte, d'entrer dans ma boutique, de m'apporter tantôt un livrft qu'ils me prêtent^ tantôt un journal, et de causer familièrement avec moi comme si j'étais quelqu*un ! Ah ! c'est un bon pays pour le monde que notre pays d'Aix 1 Je ne erob pas qu'il y en ait deux comme celui-là.
XIV. — Ah ! vous écrivez des vers, mademoiselle Reine, lui dis-je en souriant ; je m'en serais douté rien qu*à vos beaux yeux rêveurs. 11 n'y a jamais de ciel sans nuages; les rêves et les vers sont les nuages colorés de ces beaux yeux. Eh bien ! voyons ; je n'en écris plus, moi, mais je les aime toujours, les vers, c^est le bon temps de la pensiée ; on aime toujours à y revenir. Vous sou* vîcndres-vous par hasard de quelques-uns de ceux que vous avez composés, et seriex-vous asses complaisante pour me les réciter
LB CONSfiiLLSR DU FEL'PLB.
en attendant le dîner? Voyez, la place est belle pour cela : le soleil qui se couche, la raer qui résonne dans Toreille en roulant et en rcmporlarit à chaque vague ses coquillages bruissant comme une jeune fille qui chante en s'accompagnant de ses castagnettes, ces orangers qui laissent tomber sous la brise leurs gouttes de fleurs blanches sur vos cheveux noirs et un étranger qui fut autrefois poète , seul avec vous et assis devant vous pour vous écouter et qui aime d'avance voire voixj cela ne vaut-il pas tout un auditoire d'académie à Aix ou à Marseille ou même à Paris ?
— Je n'oserai jamais, dit Reine en levant le globe de ses yeux vers les feuilles sombres de l'oranger, comme si elle eût cherché son oisi^au dans les branches. Ah ! non, jamais je n'oserai î Mais, tenez, Monsieur, j'en ai apporté là quelques-uns que j'ai écrits dans différents temps à mon loisir, pour les montrer à M. Autran, s'il m'en demande. .l'aime mieux que vous les lisiez vous-même que si je les disais de vive voix^ cela me fera moins honte : le papier ne rougit pas.
Et elle lira de sa poche trois ou quatre petites pièces de vers alignés sur du gros papier et froissés par son étui, son dé et ses ciseaux dans le voyage. Pendant que je les lisais tout bas, elle s'essuyait le front avec son tablier et détournait la tétc en regardant le fond de roran<;eric, de crainte de lire quelque impression défavorable sur ma figure.
XV, J'étais étonné et touché de ce que je lisais. C'était naïf, c^étaît gracieux, c'él^tit senti , c'était la palpitation tranquille du cœur, devenue harmonie dans l'oreille j cela ressemblait à son visage modeste, pieux, tendre et doux ; vraie poésie de femme, dont l'âme cherche à tâtons, sur les cordes les plus suaves d'un instrument qu'elle ignore, l'expression de ses sentiments. Cela n'était ni déchirant, ni métallique, comme les vers de Ucboul ; ni épique, ni étineelant tour-à-lour de paillettes et de larmes, comme Jasmin; ni mignardé comme les strophes de quelques jeunes filles, prodiges gâtés en germe par l'imitation, ce Méphistophéiès du génie naissant et avorté. Celait elle ; c'était l'air monotone et plaintif qu'une pauvre ouvrière se chante à demi-voix à elle-même en travaillant des doigts auprès de sa fenêtre pour s'encourager à l'aiguille et au fil. 11 y avait des notes qui pinçaient le cœur et d'autres qui ne disaient que des airs vagues et inarticulés. L'haleine s'arrêtait h la moitié de l'aspiration , mais l'aspiration était forte, juste et pénétrante jusque dans Tâme et jusqu'au ciel. On était plus ému encore qu*étonné. C'était la poésie à l'état de premier instinct, la poésie populaire telle qu'elle est partout où elle commence dans le peuple, même quand on ne lui prête pas encore la voix de l'art. Une monotonie triste, une romance à trois notes, sept ou huit images pour exprimer Tinfini.
IB CONSEILLER DU PBUPLfi.
XVI. Je remis les papiers à Reine en lai disant la simple vcrîlc |K>ur toute flatterie^ c'est-à-dire qu'il y avait des choses charmantes dans ses vers, et qu'elle avait reçu véritablement de Dieu deux dons excellents : le don de sentir juste et d'exprimer gracieusement, et puis le don des dons, le don des larmes dans la voix; mais que j'étais bien loin de lui conseiller d'imprimer encore un recueil de ses poésies , qui n'étaient, comme certaines eaux, bonnes à boire qu'à la source.
— Ahî Monsieur, s'é'cria-t-elle, que me dites-vous là ? Je n'y I 4X1 jamais pensé. Moi, faire des livres ! Mon bon ange lui-même
se moquerait de moi. Je n'ai écrit cela que le dimanche pour me desennuyer, au lieu d'aller h la promenade. Ces messieurs d'Aix ne le savent seulement pas. Quand on vit toute seule comme moi dans sa chambre, on a quelquefois besoin de se parler tout haut pour se convaincre qu'on vit. Eh bien! Monsieur, ces vers, c'est mon parler tout haut à moi seule. Lorsque je suis trop triste, je me reconsole un nioment ainsi.
XVII. — Vous êtes donc quelquefois triste? lui demandai>je arec un véritable intérêt.
• — Pas souvent, Monsieur grâce à Dieu ; je suis de bonne humeur, mais enfin tout le monde a ses peines , surtout quand on n'a ni parents, ni famille, ni mari, ni enfants, ni nièce autour de « soi, et qu'on remonte le soir toute seule dans sa chambre pour se réveiller toute seule le malin, et n'entendre que les pattes de son oiseau sur les bâtons de sa cage !
Encore s'ils ne mouraient pas, Monsieur, s'ils claient comme les perruches et les perroquets qu'on voit sur le quai du port à Marseille, et qui vivent, à ce qu'on dit, cent et un ans ! on serait sûr de ne pas manquer de compagnie jusqu'à la fin de ses jours ! Mais t vous vous y attachez, et puis cela meurt; un beau matin delà fenêtre ; vous l'appelez de lèvres , il ne répond pas ; vous sortez du lit, vous courez pieds nus vers la cage , et qu'est-ce que vous voyez? Une pativrc petite bête, la tète couchée sur la planche, le bec ouvert, les yeux fermés, les pattes raides, et les ailes étendues dans sa pauvre prison ! Adieu, tout est fini! Plus de joie, plus de chanson, plus d'amitié dans la chambre j plus personne ^ vous fête quand vous rentrez!
Ah ! c'est bien triste. Monsieur, croyez-moi! — Et elle refoula deux larmes qui se formaient sous sa paupière.
— Vous pensez à votre chardonneret. M*»"® Reine? lui dis-jc. llclas ! oui. Monsieur, dit-elle avec honte, j'y pense toujours depuis que je l'ai perdu comme cela. Quand on n'a pas bt&ucoup d'amis, voyez-vous, on tient au peu que le bon Dieu nous en laisse ! Celui-là m'aimait tant! Nous nous parlions tant,
noat nous fêtians tant tous les deux! Ah! on dit que les bétes j
n'ont pas d'âme ! Je ne yeux pas oiTenser le bon Dieu, mais si mon pauvre oiseau n'a?ait pas d'âme, avec quoi donc qu'il m'aurait tant aimée? Avec les plumes ou avec les pattes peut-être? Bah! bah! laissons les savants j j'espère bien qu'il y aura des arbres et des oiseaux en paradis, et je ne croîs pas faire mal pour cela encore. Est-ce que le bon Dieu est un trompeur? £st-ce qu'il nous ferait aimer ce qui ne serait que mort et illusion !
— Est-ce que vous n'avez rien écrit, Eeinei sur ce ehagrîD qui parait tant vous serrer le cœur?
— Si, Monsieur, pas plus lard que dimanche dernier en regardant sa cage vide et le mourron séché qui y pendait encore, et en me sentant pleurer, je me suis mise à lui écrire des vers, à mon pauvre chardonneret, comme s'il avait été là pour les enleodre. Mais je n'ai pas pu les finir, cela me faisait trop de mal.
— Dites-moi ces vers, ou du moins ceux dont vous vous souvenez ; ici, là, peu importe^ c'est le sentiment que j'en veux, ce ne sont pas les rimes.
Elle chercha un moment dans sa mémoire, puis elle dit d'une voix, éuuie et carressante comme si elle avait parlé à l'oiseau lui-même ;