JUILLET
î. LWssefnblcc nationale a vote ce mois-ci la loi sur la presse. Le minisicrc en avait présente le projet au mois de mars, après les clcclîons de Paris, et avait réclamé \c bénéfice de Turgence. Mais malgré ce premier mouvement d^impatience, la loi avait sommeillé depuis lors dans les bureaux de la commission.
On la croyait oubliée, lorsque, dans les premiers jours de juillet, M. Prospcr Chasscloup-Laubat, rapporteur du projet, est venu déposer son rapport à la tribune.
Le rapport concluait à frapper d'un timbre les journaux au-dessous de dix feuilles d'impression. Comme le projet ministériel demandait Turgcnce, Turgence est votée.
W. Madier de Monljau ouvre la discussion générale, et, dans une improvisation chaleureuse, revendique les droits delà pensée. M. Rouber, ministre delà justice, luisuccède àla tribune, et dans rcntraînement oratoire, se trompant sans doute d'expression, il appelle la Révolution de février une catastrophe.
Cette parole soulève une tempête sur les bancs de la gauche. L^opposition demande le rappel à l'ordre du ministre. M. Dupin se croise les bras et garde le silence. M. de Girardin s'élance a la tribune et déclare que si l'expression de catastrophe n'est pas solennellement désavouée, l'opposition doit s'abstenir de siéger dans une enecinte^ où l'origine de la République est flétrie par un ministre de la République.
L'Assemblée prononce la clôture de la discussion généi'ale et sa sépare au milieu d'un inexprimable tumulte.
IL Le lendemain M. Victor Hugo relève le débat à sa véritable hauteur : * Ce projet, dit-il éloquemment, lait tout ce qu'il peut pour diminuer la gloire de la France; il ajoute des impossibilités matérielles, des impossibilités d'argent aux dilTicultés innombrables déjà qui gênent en France la production et l'avenir des talents. Si Pascal, si La Fontaine, si Voltaire, si Montesquieu, si Diderot, si Jean-Jacques sont vivants, ce projet les assujetti au timbre. U n'est pas une page illustre qu'il ne fasse salir par le timbre.
I» Messieurs, ce projet, quelle honte ! pose le stigmate du fisc sur la littérature, sur les chefs-d'œuvre, sur les beaux livres. Ah! CCS beaux livres, au siècle dernier le bourreau les brûlait, mais ne les tachait pas.
» Gc n'était plus que de la cendre^ mais cette cendre immortelle
le vent Pemporlait, la jetait dans les èmes, comme une semence de
vie et de liberté. »
L'Assemblée parait vouloir échapper aux discussions de principes, elle procède rapidement au vote des articles , et dans la rapidité du vote, un amendement inattendu de M. do Tinguy, obtient les bonneurs d'un renvoi à la commission. Cet amendement imposait aux rédacteurs de journaux l'obligation de signer les articles. C'était ajouter la responsabilité morale devant l'opinion à la responsabilité légale devant les IribuFiaux. La commission n'accepte pas la pensée de M. de Tinguy, elle substitue à ia signature publique, la simple signature sur manuscrit.
M. de Laboulio repousse énergiquement celte modification : Ce que nous voulons, dit-il, ce n'est pas une signature honteuse qui se cache au bas d'un manuscrit et qui craint de paraître au grand jour de la publicité sur les exemplaires des journaux répandus par toute la France ; ce que nous voulons, c'est que celui qui nous accuse fasse connaître son nom, comme lorsque aous accusons ici quelqu'un, à visage découvert. »
L'éloquente parole de M. Laboulic entraîne l'Assemblée , qui vote, à une majorité de 123 voix, i'ameodemenl de M, de Tinguy-
La signature des articles est une révolution dans le journa^ lismc.
III. M. d'Adelsward propose h l'Assemblée de graduer le timbre d'après le format, mais M. de Girardin démontre que l'étendue du foi'mat est niatérielleraent une garantie d'impartialité. Il omet le désir que l'Assemblée fasse rédiger elle-même, par des sténographes à son service, un compte-rendu de ses séances, et impose ce compte-rendu authentique à tous les journaux, ^ans distinction de parti. L'Assemblée adopte les raisons de M. de Girardin et repousse l'amendenient de M, d'Adelsward. £lle réserve la question du compte-rendu.
JM. de Riancey, rédacteur de VAmi de la rclifjion, propose à son tour, au nom des principes religieux, de taxer les roinans-fcuilletons. Le pasteur Coquerel appuie celte proposition, et la majorité désireuse de mettre la morale sous la sauvegarde du fi^c, frappe un impôt d'un centime sur toutes les fantaisies romanesques insérées dans les feuilletons.
La loi marchait ainsi d'incidents en incidents, de surprises en surprises, tiraillée en sens contraire par la commission qui opinait comme ceci, et la majorité qui votait comme cela , lorsque tout à coup l'article fondamental , l'article décisif dans la pensée du ministère, l'impôt sur les brochures au-dessous de dii feuilles d'impression, faillit tomber dans une bourrasque*
LE CONSBlttlII DO PJMIPUU
M. Baroehe avait déclaré que tontes les puMieatloiis, sant ezoeption même des livraisons d*anciens ouvrages^ seraient impitoyablement soiimtees à IHnpôt : c'était Uier la librairie. L'Assemblée n'osa Yottf ce que M. Goquerei appela justement la confiseatioD générale de tous les ouvrages 9 eUe repoussa Tartlde, mais aprèi un jour de réflexion elle revint sur ses pas, et décida qu'au-delà de trois feuilles contre les pubHeatioBs nowelles seraient frappées d'un timbre de dnq centimes.
Cette ainsi «mendée, sous-ainendée, corrigée, révisée, atténuée dans certaines dispositions , aggravée dans d'autres dispositions, fut définitivement volée h une forte majorité.
IV. Un épisode inattendu interrompit un instant le dénouement de cette discussion. Un journal qui s'est donné la mission spéciale de défendre et même d'étendre au besoin les prérogatives du pouvoir exécutif avait publié centre l'Assemblée l'article suivant :
L'Assemblée nationale devrait mettre en aoeusalien , comme son plus implacable ennemi , celui qui lui fenait le quart du mal qu'elle se fait à eUe-méme.
» Jamais pareille instabIKté ne fut étalée aux regards des bommes. La disposition du matin n'y est plus la disposition du soir« et le caprice y enfante les lois, comme devraient les produire la maturité et la sagesse.
• Voila déjà trois fois que cette malencontreuse loi sur la pressent radicalement cbangée. La commission cbaoge la loi du ministère; Mil. de Tinguy et de Laboulie cbangent la ki de la commisdon ; enfin, M. de La Rocbcjaquelein i&ange la loi de MM. de Tinguy et de Laboulie. il ny a qu'une dbése qui ne change pas et qui augnimite^ é'cst la profonde atupéfiiction du pays en présenoede cette versalité.
• On se demande si, dans l'élat de profonde désorganisation où se trouve la France, l'ordre n'est pas beaucoup plus eompn>mis que défendu par une AsBcmbléc complètement étrangère à 4'esprit politique comme à l'eaprlt des ifiBires, et si eHe n'est pas bien plus un obstacle qu'une garantie.
• dn se demande même si la France, tant qu'elie d^»endra des assemblées, n'est pas .condanraéefolalement aux luttes, auxdè* cbirements et aux révolutions.
• Certainement «fast un fait poiblic «t éclatant qu'il y a beaucoup plus d'ardre«t de- calme dans le pays que dans rAssemblée, et que, si ragitalîoni, la lutte, les ambitions eontentrelennes quelque part,c'cst dans le sanctnairelégislafif.QQelle est la province, quelle est la vHlo où Von s^allaqie, où l'on s'Insulte où l'on se menace avec autant de vivadié etde fureur qùVu Falais-Bouitoo?
LB COiNSElLLER DU PEUPLE
Il n'y en a pas; et s'il pouvait y en avoir , on les mettrait pour beaucoup moins, en état de siège.
9 Croit-on qu'une nation puisse impunément avoir et entretenir longtemps un foyer de discordes civiles? Nous ne le pensons pas; et rhistoirc de ces soixante dernières années est là; sous nos yeux, pour nous enseigner que le feu a toujours été mis au pays par les assemblées délibérantes.
• Ce long et douloureux enseignement commence à porter ses fruits. La France, fatiguée de révolutions et de misères gratuites, demande un peu de repos et de sécurité. Malheur désormais aux assemblées qui méconnaîtront cette nécessité , et qui entretiendront le feu, au lieu de Téteindre !
• On avait cru que TAssemblée constituante avait atteint , en tombant, la dernière limite du discrédit où un corps délibérant puisse arriver. L'Assemblée actuelle semble destinée à franchir cette limite. C'est une grave et solennelle épreuve que subit en elle le régime représentatif livré à lui-même et dépourvu d'une haute et ferme pensée, en état de le diriger, de le contenir et de lui résister. Tout semble annoncer sa fin prochaine, car ses actes sont presqne tous autant de démissions. »
M. Baze y lent lire cet article h la tribune, et propose de pour* suivre le gérant du Pomoir pour délit d'attaque à l'Assemblée.
L'Assemblée adopté cette proposition; elle cite à sa barre M. de Lamartinière; gérant du journal incriminé et le condamne, sur la plaidoierie de M. Chaix-d'Est-Ange, à cinq mille francs d'amende.
Après avoir prononcé ce verdict, elle passe sur le rapport de M. de Hontalembert au congé de trois mois à partir du vote du budget, et pour gérer l'intérim de la souveraineté nationale elle nomme une commission composée de MM. Odilon-Barrot, Jules de Lasteyrie, Monet, général de St-Priest, général Changarnier, dH)livier, Berrcycr, Nettement, Molé. général Lauriston, général de Lamoridére, Beugnot, de Mornay, de Montebdlo, colonel Lespi nasse, Creton, goiéral RuUière, Vésin, Léo de Laborde, Casimir Périer, de Gronsdlhes, Druet-Desvauz, Combarel de
Les tn^ derniers noms ne sont nommés qu'après plusieurs tours de scrutin. L*esprit de cette commission est le respect rigoureux de réqnilibre constitutionnel des pouvoirs.
VL Pendant que FAssemblée essaye péniblement de restreins dre la liberté de la pensée et met en lois ses repentira de la révolutlont TAnglcterra retentit de gbrieuses paroles de liberté. Lord Palmerston renouvelle, à un banquet cfui lui est offert par le parti wigh, le manifeste de liberté, de progrès, d*aide et cTassistance
LB COHSfilLiSa OU fKUPLE.
aux idées libérales quMl avait prononcé à la tribune du Parlement, dans la mémorable discussion du mois dernier.
La reine d'Espagne est accouchée, dans le courant de ce mois, d*un enfant qui est mort une heure après ja naissance. Cette mort est un événement poh'tique. Elle remet en question la grave éventualité de Thérédilé du Irùnc espagnol, dont la grossesse de la reine avait fait espérer l'heureuse et pacifique solution.
Les derniers paquebots des Elals-Unis ont apporté une triste nouvelle. Le général Taylor, président de la république américaine, a succombé, en trois jours, à une attaque de choléra. Il est mort comme meurent les hommes publics sur cette terre de liberté et de religion. Lorsque ses amis vinrent lui annoncer quMl n'avait plus (]ue quelques minutes à vivre : Je suis prêt, dit-il, j'ai fait mon devoir.