‹ Le conseiller du peuple, journalChapitre 33 sur 40 · FIN DE LA PAÉFACB · texte numérisé non relu

FIN DE LA PAÉFACB

ElllïlilE.

I. LUmagîratioQ est le miroir de la nature, miroir qae nous portons en nous, et dans lequelle elle m p*int« La plus belle ima» gi nation est le miroir le jjI us clair et le plus vrai, celui que noos ternissons le moins parle souffle de nos inventions, celui que nous colorons le moins par les leinîcs arîiflcîelles et trop souvent fausses de notre prapre fantaisie que nous appelons noire génie* Le génie ne erée jias; il retrace ; IMeu s^est réservé en tout la création» Hmfièiv, la plus vaste et la plus pathétique Imagination qui ait jamais décrit la nature et fait pipiter le cœur humain, n*eàt qu^un copiste par-falt. Ces couleurs qu'il délaie avec nos larmes sur sa palette ne sont que les couleurs que nous voyons tous et les larmes que nous versons tous. Il les a mieux vues et mieux senties, voilà son génie. Les poètes qu'on accuse d'être des assembleurs de fictions et des récllateurs de mensonges, sont les plus vrais de tous les hommes. Ils observent, ils sentent et ils écrivent; ils changent les noms de leurs personnages : voilà toute leur invention ; mais si ces personnages n'étaient pas réels dans la nature, ils ne les auraient pas conçus, et s^'ls ne les avaient pas conçus réellement dans leur imnginalion, ils ne les enfanteraienlpas, ou ils n'enfanteraientquedes monstres et des fantômes. Tout poème est donc une vérilé.

J'ai raconté, dans les Conh'dences, quelle était l'aventure vraie que j'avais réciice ou chantée à demi- voix dans ce poème domestique de Jocelyn. Les leitteurs des Confiitcnccs connaissent le pauvre et intéressant vicaire de village à qui j'ai donne, dans mes vers, le noni de Joce lyn; ils connaissent la belle et touchante enfant du cliâlcau de***, à qui j'ai donrîé le notn de Laurence. Je ne me suis guère permis d'autre alléralion de la vérité dans ce petit drame, tableau do cheminée, qu'on suspend à un clou de laiton dans sa chambre ou dans sa mansanlo, et qu'on regarde par distraction, quand on a envie de se rappeler sa jeunesse, de rêver, de pleurer ou <le prier.

Beaucoup d'oisifs, déjeunes hommes, de jeunes filles, m'ont écrit, de tous les coins du monde, à Poccasion de ce poème qui a eu le seul succès qu'il pouvait avoir, un succès de cœurs malades, une gloire d'intimité, une immortaliic de coin de feu, mum peâBstm î Tous ces cœurs toucliéS| toutes ces voix émues, toutes

LE COASEILLBR On P£UPLI

tes plumes tremblantes, me demandaient si ce drame était rraî, si Jooelyn avoit véea, si Laurence avait aimé et était morte ainsi^ si j(^ les avais connus, sî j'avais eu CD moi ou autour de moi les tristes et saintes confidences de leursamours et de leurs mallicurs^ s*il /allait s'y intéresser seulement comme a des personnifications imaginaires de sentiments nés de mes rêves, ou s'il fallait véritablement pleurer et prier sur leurs deux tombeaux, et s'y attacher comme à deux êtres qui avaient réellement vécu parmi nous, et qu^on pouvait espérer retrouver un jouraimants^ainiCN, heureux, dans une autre vie. 0 sainte naïveté des cœurs sensibles \ Ils ne TCttlcnt pas perdre leur sensibilité sur une fiction, et ils ont raison. Les larmes sont trop précieuses pour qu'on les répande ainsi sur des chimères, et sans qu'une otnbre réelle ao moins les CD* tende tomber et les recueille là-haut. Tromper ces cœurs-là, c^est le péché contrôle Saint-Esprit, le crime sans rémission des poètes, car c^est le crime contre la nature ; c'est tendre un piège à la mélancolie pour lui rire au visage ensuite ; quand elle pleure, c*cst faire pleuvoir des larmes sur le sable pour arroser une illusion* C'est mal ; et cela fait souvent, souvent, un mal réel aux imaginations tendres que vous trompez ainsi. Car les imes neuves et simples, et ce sont les plus belles, prennent souvent à cœur et aa sérieux les sentiments avec lesquels le poète joue ainsi. On connaît les sept ou huit suicides que Werther, cette ironie de Goëthe, fit accomplir en Allemagne, après Tapparilion de ee beau livre*

On sait que Bernardin de Saint-Pierre fut obsédé toute sa vie par des interrogations épistolairessor Paul et sur Virginie, et que les pèlerinages ont tracé un sentier au tombeau imaginaire sous les lataniers. Moi-même, dont les écrits sont bien loin d*avoir sur l'Imagination de TEuropc cette contagion. i*ai eu cependant ma part de cette correspondance avec les Ames désœuvrées de mon temps. J*ai reconnu à des signes certains que f avais touché quel* quefois juste et fort. Le contre-coup a été souvent jusqu^à la pas* sion et la colère, CVst ainsi qu^après avoir publié Tannée dernière l*épisodede Graziella, histoire vérilable où je me peins avec Tlmpartiale sévérité de la distance et du temps, j^ai reçu une fouledo lettres signées ou anonymes, pleines de reproches sanglants, de malédictions et d'imprécations contre la dureté, la sécheresse et la légèreté do cœur doni je nraccuse moi-même dans ce récit envers cette belle et malheureuse enfant.

Après que les Confidences ont répondu sur Laurence et sur Jooelyn, on m*a interrogé sur les détails accessoires du drame, sur. les paysages, sur les personnages secondaires, sur le tisserand, .sur révèque, sur Tami, sur la servante, sur le chien enfin, et sur les oiseaux j on a voulu savoir d*oa venait cette pauvre Marthe, et

OÙ elle était allée après la mort du curé; et si Marthe était son vrai nom; ot si sa bonté cl son dévoucmcnl pour son maître n'étaient pas une inv<Milion aus^i du poète, une couleur grise cL douce à Poeil dans le tableau, une Iiarmofu'c calculée avec cette nature alpestre et cette vie sans espoir. J'ai l époudu vingt fois encausantj voici l'occasion de répondre piusexi)licitement, et h un jUus grand nombre de curieux de sentiments. Non, Marthe n'était pas le vrai nom de la servante de Jocelyn, pas plus que Jocelyn n'était le vrai nom du curé de B..., pas j)lus que V^alncii^e n'est le nom du village. Elle s'appelait et s'appelle encore Geneviève, car elle n'a pas suivi son jeune maître au tombeau, et je la vois encore de temps en temps dans la cour, sous les Idieuls, les jours d'été, quand je passe devant la grille de C... Voici son histoire uniforme, courte et pâle comme une journée dUiivcr qui n'a qu'une heure de soleil entre deux longs crépuscules.

Je me souviens de l'entretien dans lequel elle me la raconta, comme si c'était hier. J'ai reçu du ciel une mémoire des lieux, des visages, des accents de voix, pour laquelle le temps n'existe pas. Vingt ans pour moi c'est une nuit. Cette mémoire est celle des choses extérieures. Mais, pour lesattachemenls, les sentiments, les coups ou les contre coups reçus une fois au cœur, je n'ai pas besoin de mémoire. Cela ne cesse pas de retentir en moi. Cela n'a j)as été, cela est; cela n'est pas un temps de la langue pour mu nature, tout y est piésent. Une secousse donnée à ma faculté de sentir se perpétue et se renouvelle à tout jamais sans s'affaiblir. Le balancier de mon souvenir, sans axoir besoin d'être remonté, a toujours la n)éme oscillation. J'ai véritablement dans ma fibre intérieure ce mystère de mouvement perpétuel que les mécaniciens cherchent vainement hors Dieu. C'est ce qui m'a donne de bonne heure la conviction et comme la sensation de l'immatérialité de l'âme et de l'infini. Je suis sûr que je ne me tromperai pas d'unecirconstance, pas d'un détail, pas d'un mot, pas d'un son de voix, en me rappelant aujourd'hui pour vous ma conversation avec Geneviève. Mais, d'abord, faisons son portrait. Cela est plus difficile, car les mots disent, mais le pinceau seul peint. Je n*ai qu*ane langue et point de pinceau*

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