‹ Le conseiller du peuple, journalChapitre 34 sur 40 · CONVERSATION AVEC GENEVIÈVE · texte numérisé non relu

CONVERSATION AVEC GENEVIÈVE

lï. Je passai quelques jours au presbytère de B..., après la mort et la sépulture de Fabbé I)..., que j'ai nommé Jocelyn dans mes vers. J'avais à y remplir les devoirs bien tristes, mais bien faciles, d'exécuteur testamentaire, et même d'héritier, car le mourant m'avait chargé de payer ses petites dettes sur la terre pendant ^u*iÀ irait en recevoir Tinlcrét au Gici. Elles avaient toutes été

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Kl C0M3E1LLU DU KUPLV*

eontradées pendanl Tannce de rëpîdcmîe et de la disette, pour aiheter des médicaments chos les pharmaciens, et du riz et da ancre chez les épiciers de la peliie ville voisine de G..., pour les nuh> Jades. Mais il y avait un învenlairo a dresser, des livres à trier, des papiers à par«»)urîr, quelques pauvres meubles et un peu de linge à vendre ou à distribuer, la servanle, le cbien, INviseao à recueillir, la maison enfin, cl lo jardin à mcllrc m onlrc cl eu culture, afin que lout pic-^enià! un aird«î «léccncc, de «^oin et de propreté aux yeux du vicaire qui viendrail oceu|>cr sa place, et qu'aucune uiauvaisc herbe, aucun brin «le paille ou aucune plume oubliés p;jr la nc?li;j;encc ne souillassent le nid d'où le cygne des neiges s'était envolé.

Pen<]anl ces journées employées h ces soins pieux pour îa mémoire de mon amî, je n'avais d'nuire c()n»|y;iguie que Geneviève, Elle allait cl venait tout le jour, de la eour au jardin, du puits nia bûcher, de la caveau «^reriier, de l.i cuisine à la salle, de la niche du chien au pî<j;eonnier, à la caj»e «les poules, des C(>Iou>l>es et des oiseaux. Elle prenait la l>ccl>e et le râteau dans les carres du jardin, pour saicler quehjues clhuix et les laihies, ou pour niveler un peu les allées dont le sable s'claiî incrusîé<le n)ousse vcrdâtre pendant la maladie de JuCi lyn ; elle jeiait bicnu*! ee«< outils de jardinage pour prendre le balai et pour netloyer l'c la inotMcIrc f>oussicre les recoins les plus reculés «le IV^calier ou des corri<Iorsj puis clic dé[K)sait le balai pour prei\«li «•Tépousseloiret pouréjKiusscter et frotter les nwubles cl les jaud> ij;es de fueri'e des cliemînces, jusqu'à ce que le noyer «les arruoires el rc()i(lern<e ciré des tables de sapin dcvinss«'nt des miroirs où sou bras se réllé/^hi^^sait; puis elle laissait encore les meubles el repi'enail le fil el rai;:;uillc pour faire d(\s reprises aux chasubles, aux nappes d'aulcl, aux petites scrvielles fines avec les«|ucll<\s le prclre essuie les bords du calice après qu'il a bu le vin niystique; puis clic se relevait comme en sursaut «le sa ( hai e, j«'tait sur lo bras le linî;e do la sacristie et allait rallumer le feu, éeumer la marmite de terre du foyer, ouvrit la porle delà (our el re;^arderdu eôlé delà sacristie pour voir si so!i maître ne revenait pas comme à l'ordinaire pour l'heure du re[)as. Le chien, qui soitaii avec elle, allait en llairant jusqu'à la fosse fraîchen>ent recouverte de terre. Il jetait deux ou trois hurlements au bor<l de la fosse pour éveiller son maître. Il revenait lentement, en s'arrctanl cl en se retoiirnant souvent, la tête basse, l'œil consterné, les oreilles dre^^sées, l'une en avant, l'aulre en arrière, conmie étonné de ne pas ramener derrière lui quelqu'un qu'on atlendail toujours. Geneviève alors appelait le cbien, d'un accent de triste impatience, le faisait rentrer dans la cour, et remontait eUc-méme, les yeux nmgcs, rcacalier rieur.

u eoRsiiLiBR rnr pbvpli.

Pendant quelques minutes on nVntendait plus son pas dans la maison. Elle pleurait seule dans la cuisine, puis elle ressortait pour aller faucher de Pherbc à la chèvre. On eût dit qu'un esprit inquiet la chassait d'une place à Taulrc comme pour chercher malj^rc elle quelque chose qu'elle ne trouvait plus nulle part. Oh ! Dieu seul connaît le vide que la disparation d'un solitaire creuse dans le cœur d'une pauvre ft'mmo, d'un seul an>i, d'un chien, d'une cage d'oiseau, d'un jardin o.l de la nature même, vivants ou morts dans le petit cercle immédiat autour de lui ! Pendant que personne ne «e doute qu'il manque un souffle ;iu monde, il manque l'air et la vie à deux ou trois êires qui vivaient de Pctrc évanoui! Tout se tient dans ce ciment de vieilles et chères habitudes; ôtez un grain de sable, le mur s'écroule, le mur écroulé, que devient la mousse qui le drapait; la mousse séchée? que deviennent le nid de l'insecte et la fente du lézard? Autour du cœur de Thommc le plus isolé, ?1 y a un monde invisible qui vivait de lui. Quand ce cœur est froid, que devient-il?.-. Ce que devenait la servante, une âme en peine, un regard sans voir, un pas éternel sans but, une activité sans repos, une vie machinale, une mort qui vit. Telle était Geneviève.

Ilf. J'ai toujours contemplé avec un pieux respect et avec un sourire d'attendrissement ce qu'on appelait l'esclave ou l'aiïranchi dans l'antiquité, la nourrice en Grèce, ou dans le moyen âge le domestique, c'est-à-dire la partie vivante de la maison, dnmus en France,Ia famUlem Italieelen Espagne,véritable nomdela domesticité, car le domestique n'est, au fond que le complément, l'extension de cette chère et tendre unité de l'association humaine qu'on appelle la famdie; c'est la famille moins le sang, c'est la famille d'adoption, c'est la famille viagère, temporaire, annuelle, la famille à gages, si vous voulez ; mais c'est la famille souvent aussi incorporée, aussi aimante, aussi désintéressée, aussi payée par un salaire de sentiments, aussi dévouée à la considération, à l'honneur, à l'intérêt, à la perpétuité de la maison, que la maison même; que dis-je ? souvent bien plus. J'ai été frappé de bonne heure de cette phrase de l'historien des proscriptions sanglantes <iu triumvirat romain d'Oc/arc, ^'Anloihc et de Lépide, Il raconte les spoliations, les massacres, les fuites nocturnes, les refuges cherchés dans les antres, dans les forcis, chez les amis; les ingratitudes, les lâchetés, les perfidies, les ventes des proscrits parceux chez qui ils cherchaient l'hospitalité, le secret, le salut ; les victimes attirées aux pièges, marchandées, vendues, livrées par les délateurs au glaive des bourreaux (rOctave, et il termine cette énuinération de ces trois ou quatre mille assasinats par ce résumé, qu'on n'a pas assez lu quand on apprécie la nature humaine^ noa au cœur^ mais à la coodilion sociale :

f.2 COi\S£ILl«£I!L DU PEUPLE

« Chose ctorncllomcnt nolnblc, dit Vellcius Paterculus, pendant ces pi oscriplions, la fidélilédes nicroset des femmes futcomplèle el stihlime; cille des niïrîinchis, douteuse el médiocre; celle des fils, nulle : beaurouj) Iraliirenl pnr cupidité Icuis pères j celle des esclaves dotncsliipK s, a(lmir al)le et presque générale.

Ainsi ful-il j)(Midanl Ic^ pnisoripiioiLs fi'ançaises de 4793et 1794 ; sur dix proscrits, nriifs luient cachés par les dévouements domestiques. La famille fut sauvée par les serviteurs. L'humanité devrailun monumenlélerucl à la domesticilc. Et lecœurdes familles; des enfants, des vicillaids, qu(^ ne lui doit-il pas ? El la politique elle-même, que ne lui devrait elle pas, si elle savait considérer le domestique à sa vraie plaec d.ius la civilisation ?

Aussi, pendant le peu de jours que j'ai passés au pouvoir, quand il a été question, dans les conseils de gouverncmenl, de donner oude reliior le doit électoral aux domestiques, j'ai été bien loin d'imiter à leur é^ard le slupide rii^arisme de la convention, qui excluait du droit «leciîoyeu el de sullVa'^e les individus en état de domesticité: législation brutale el a\eu<:Ie, qui refusait des esclaves là où la nature a fait plus que des honimes libres : des enfants, des fils, des frères, des amis d'adoption. J'ai dit : Honorez le domestique , vous fortifierez la famille, ce pivot de toute démocratie morale; car le dome.stitjue est h la fannile ce que la cour intérieure est à la maison. Voulez-vous donner des millions de voix à la sainte inlluence de la famille? voulez-vous que vos élections soient inspirées par l'esprit de famille ? voulez-vous contrebalancer par un suffrage FTfléehi, relij^ieux, coïnlcressé au sol et aux murs, les sutîrages ii réfléchis, turbulents, tumultueux de ces masses flottantes i]ui fermentent ou disai^ueul sur la surface de vos populations ? voulez vous faire plus ? voulez vous mettre du cœur dans vos institutions éleclor.des, el donner au sentiment le rôle qu'il doit avoir dans une législation populaire? Donnez le sulTrage aux domestiques ; vous tlounerezainsi dix voix pour une au |)ère de la famille ; vous donnerez une voix aux femmes, aux vieillards, aux enfants, à la propriété, aux mœurs, auxhabitudesj une voix à la maison l C'est le suffrage électorale donné aux habitués du foyer qui sera le salutaire correctif des abus et des églt» remcnls du suffrage universel ilépaysé. Si l'aristocratie antique ne l'avait pas compris, c'est qu'elle n'avait que des serfs, el qoe nous, nous avons un domeslicité libre, c'est à dire des scrviteors, des hommes et des l'ennnes greffés sur le tronc de la famille par la cohabitation, par l'attachement mutuel, par la fidélité, égales souvent à celle des filles ou des (ils. Car, s'il y a des liens dans le

sang, il y en a de presque aussi forts daos la ilamme da méant foyer.

La donicsliciU" dans lo moyen à.^o donna les mcm(-s preuves de pnrciilé et de dcvoncnimt à la latnillc que lo vnviK servitcnr Eumécen donne, dans Hoinèn', au fils de la maison. Ulysse, visitant ses foyers usurj)r's. il y a dans la btdie et palliéli(|iie histoire de iMarie Stuarl, par M. Dargami, œuvre inéilite et qui paraîtra bientôt, un récit d'une servante ou nourrice, comme on les appelait alors, que je n*ai jamais lu sans bénir cl sans glorifier dans mon cœur la domesticité. Le voici :

« Le duc de Norfolk, parent et liérilier du trône de la reine Elisabeth, se prend d'amour pour la Cléopâtre moderne, pour la caplive d'Holyrood, pour la belle cl in orlunéc Marie Sluart, reine d'Ecosse. Il conspire avec ses vassaux |)f)ur tVnlever de son cachot et pour lui rendre un Irôuo avec sor) cœur. Elisabeth découvre le mystère de ses amours, rompt la Irafue. ai reîe Norfolk et le fait condamner à avoir la lèie tranciiée sur tiii ('cîiafaud dressé dans la Tour de Londres. Le <liic, accompag' é de ses amis, à qui il était permis alors de faire coi'téij;e au nmurant, s'avance fièrement vers le lieu du supplice. Arrivé au pied de l'échafaud, il a soif et demande à ])oire. » Une femme âgée et voilée, qui Pavait suivi tout en pleurs, dit riiistorien, lui présente une coupe (juc le duc reconnut aussitôt. C'était sa propre coupe, celle de <es ancêtres, et cette femme, prévoyante et attentive jusqu'à la moi tétait sa nourrice, Ja servante de ses cliàleaux. Elle versa de l'aie dans la coupe, le mourant y trempa ses lèvres. Loi'squ'il n-ndit la coupe vide à lu pauvre fenjme, elle saisit et baisa en pleurant la main «le son maître. Que Dieu te bénisse! lui dit le due, et que nos enfants le vénè. rent h cause de ce que tu as fait î Puis conmie il sentit qu*il s*atcndrissait à l'heure où l'homme a besoin de sa force, il monta rapidement les degrés de TécUafaud, appuyé sur le bras du doyen de Saint Paule. n

L'antiquité n'a rien de plus naïf et rien de plus touchant que celle coupe reconnue à l'heure où on laisse tout sur la terre, et cette maia de servante tendant au Seigneur la coupe do Téchafaud.

IV. Geneviève^ paraissait avoir trente-cinq ou quarante ans h celte époque. I/âge n'était pas lisible sur ses traits uses par la fatigue. On sentait que la misère avait souillé là de bonne heure, comme la bise qui gèle une plante au printemps, cl qui la laisse plutôt languir qae vivre le reste de sa saison. Elle était grande, mais un peu voûtée, et la poitrine Ires enfoncée et très creuse par Tattilude habituelle d'une fille qui coud du matin au soir. Ses bras étaient maigres, ses doigts longs etcifiiésf bien que ses mains tussent d'une blancheur et d'une propreté parfaite, Tongie du troisième doigt de la main droite était cerné à l'extrémité par na»

LE CONSEILLER DU FBUPLB

tâche bleuâtre : c'était la trace du dé de cuîvre qu'elle portait presque toujours, et qui avait délciut sur sa poau. Elle porlaille costume des puyannesdc ces montagnes : une robcdc grosse laine bleue galonnée sur les coulures d'un passe-poil de velours amarante. Unccoiffe hlanehc, bordée de dentelles très larges qui battaient ses joues, laissait à peine apercevoir les racines de ses cheveux, relevés sur les tempes et cachés sous sa roiffe. Ses traits délicats et maladifs n*avaîenlaucune carnation. Sous sa peau fine et transparente, on ne voyait ni rooj^ir ni circuler aucun vSang; les petites veines bleues qui se ramifiaient sur ses tenipes étaient aplaties comme des canaux que la sève, un peu tarie, n'a pas la force de gonfler. Ses joues claient à peinte revcluos d'une épiderme impercepliblement ridée par le frison habituel de la peau dans cet air des neiges. Ses yeux, franchcN de ti ès loiigs cils noirs, étaient largement Imulus, quoique profondément encaisses sous les paupières. Us étaient boidés au dessous d*uu ourlet noir, comme des yeux qui oui beaucoup veille et beaucoup pleuré. Leur couleur était un bleu pâle sans aucun é('lat ; ils se lais«^aicnt regarder sans m<»uvemenl, coîume <le Peau à Poinbre; on voyait jusqu'au fond, et Ton F»'y voyait qiic sîmpiieiié, sensibilité et langueur. Ces beaux jeunes yeux de fenmje de houle et fine race avaientl'air dépaysé^ dans le cadre d'un visjjgc déjà vieilli et fané. Ses lèvres un peu grosses et déprimées vers les coins élaicnt légèrement plissées (|uaFid elle les fermait. Mais, aussilèt qu'elles s'ouvraient, soit pour parler à ses oiseaux, soil pour saluer les pauvres femmes du village qui |iassaîent en l'appelant sous sa fenêtre, ses lèvres détendues laissaient voir des dents blanches comme les cailloux de la fonlaiue, cl un sourire uù la mélancolie refondait dans la bonté.

Toute l'expression de ce visage était dans cette bouche par où fion cœur semblait s'ouvrir et se répandre sur tous les traits. Le timbre de sa voix révélait ce treinhli-ment intérieur d'une fibre Jbriséepar une perpétuelle émolion du cceiir. C'était une complainte d'accents qui semblait toujours chanter on ]iarlant. , Cette voix reposaitet touchait à la fois. Je n'en ai jamais entendu dépareille que dans les chàlels du Valais en demandant autrefois mon chemin ou du lait aux vieilles femmes des montagnes. JLes passions et les continuels commérages des villes donnent quelque chose de dur et de rauque à la voix des femmes; la solitude et la sérénité des montagnes la rendent douce eomme m soupir, accentuée cotrimc un sentiment, sonore et timbrée comme une cloche dans le lointain à travers les bois. Telle était la voix de Geneviève. Pendant que je lisais dans le jardin, sans qa'elie ma vUy je ne me laissais pas de l'enteadre parler à ses pooles, oa

M CONSBiLLBIl DU PBCPLS

.chanter k demi-voix en tricotant près de la fenêtre, pour distraire les oiseaux, qui lui rcpoiidnieut*

V. Au bout de huit ou dis jours, elle .c'était tellement accoatumce à ma présenee dans la maison que je ne lui inspirais plus aueun embarras. £||e sa\ ait que j*avais clé i*aml le plus cher de son maître. £llc reportait tout naturellement sur moi Tattacbe» ment respectueux qu'elle avait pour lui. IVoillcurs clic avait liesoin de servir quelqu^l^ el d*aimcr ei'lui quVllc servait. Tool son service n*élai^qirinclînaiîon naturelle et salisfaitc à obliger. Elle se rendait bcurcuse cllc«méi*ic en prévenant les moindres désirs de ocnx auxquels 8on clal da !>crvan(e la liévonait moins encore que son cœur. Ma jcune^e aussi i*intéres.<aît j elle était fier de remplacer autant qu^clle pouvait snn maître mort dans 1*accnell qu'il aurait fait vivant â ce jeune homme ponr qui elle connaissait sa tendresse. Elle tenait à Thonneur de la maison et à la grâce de rbospîtalîtc, mémo après que la maison était vide el que Théle était parti pour un antre séjour* £lle s^empressait h fout. Elle savait pur son maître la simplicité de mcsj^oûts. Jamais, chez ma propre mère, ils n^ivatcnt été si compléteroent et si gracieusement prcvcnu** par les bonnes femmes dn ménage ou da jardin. Jamais les livres et les papiers n'avaient été plus rell* gleusement retrouvés à leur pl! ou à leur page marquées sur ma table de bois, jamais les tiscms dormant le jour sous la cendre iTavaient élé plus soigneusement rapprochés le soir, pour donner une douce tiédeur à la veillé ; jamais mes chiens n'avaient eu une natte de paille plus épaisse pour se coucher au pied de son lit, ni une eau plus limpide |>our boire dans une jatte de terre vernie; jamais je n'avais trouvé plus exaclf*ment, au retour de mes Ion* gues chasses dans les bois, la farine de mats bouillant à petit feu dans la roarmiîc sous sa croûte dorée, la pomme de terre sous la centre, le choux, la rave, la courge du jardin cuits au four, et le pain de seigle plus savoureux et plus frais sous la serviette de chanvre écru dans la huche ^ jamais le beurre ou le miel de la plaine n*avaîent étéi^î jaunes, et onctueux, si altenlivcment battus dans l'étable ou si proprement servis dans le rayon de cire* C'é* tait le régime auquel j'avais été habitué à la campagne, pendant mon enfance, ches nqe môrn sobre et tenfire, le régime des Char* treux assaisonné par la tendresse et pur la grâec de la femme*

VI. Selon l'habitude de ces montagnes, nons prenions nos re* pas dn soir dans la cuisine, sur la seule table de noyer massif 'longue et étroite qu'il y eut dans la maison. A l'extrémité de cette fable. Geneviève, comme du temps de son maître, étendait la iiappc, mettait mon assiette, mon couvert d*étain, et posait les jilats, le pain cl le Tin. Je m^asseyals sur un des bancs de h^

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tB' C0NS£1LL£R OU P80PLI.

qui rognent de deux côtés de la tnblc. A Tautrc bout il nV avait point de nappe, il n*y avait qu^ine écuelle et une assiette de terre dans lesquelles la servante prenait sa soupe et sa portion de lard, de courge, de salndc ou de choux en môme temps que moi ; mais, selon les rites du pays, elle mangeait debout, son éeuelle à la main, continuant à me servir, allant et venant, comme le reste du jour, dans la cuisine, attisant le foyer, battant le beurre, gril* tant les châtaignes, jetant des morceaux de son pain au chien qui Tcpiait, assis devant son lahlier« et qui ne perdait pas sa main de Tœil. Je ne cherchais nullement à la contraindre dans ses habitudes respcctueu>es «*t raniilières à la fois de ménagère, je rauraîs plutôt embrassée et humiliée en la forçant de s*asscoir vis-à-vb de moi. Seulement je causai< avec elle tout en sonpant lentement, les coudes sur table h la façon des montagnards ddsœuvrés.

Après le souper, je me rapprochais du foyer oiî elle jetait de moments en moments des équarrissures pétillantes de sapin. Je faisais sécher h la flamme le canon et les bassinets huilés de mon fusil entre mes jambes; je détachais mes guêtres de cuir. Je les ramolissais au feu pour le. lendemain. Geneviève levait le couvert, distribuait le fond des plats à ses chiens ou à ses poo« les, repliait le nappe, remettait, soigneusement enveloppé, le pain dans la huche, allumait la lampe au bec de fer suspendue k . côté de râlre, au manteau de pierre noire de la haute cheminée, • puis' elle s'asseyait un peu en arrière de moi pour tricoter des t)as de grosse laine blanche qu'elle avait filée dans Tautrc saison.

Nous causions alors plus longuement et plus fanu'Iîèrcnient que le reste de la journée, au seul bruit de la cascade dehors et du fea qui pétillait dedans ; nous parlioni? du mort, de ses vertus, de ses eharités, de sa pauvreté, de sa résignation dans ce désert oû on IV vait relégué comme pour cacher son état naturel et ses talents enfouis à tout autre œil qu*à l*œil de Dieu et des pauvres, de ses habitudes, de ses m«*ditalions, de ses prières, du mystère de sa jeunesse a demi révélé par les pélerinagesqu*ils faisaient de temps en- temps au tombeau ou à la grotte des aigles; de sa dernière, maladie, de ses suprêmes paroles, de sa joie quand il avait senti que Dieu consentait ciiiin à abréger sa pénitence et à le rappeler à lui; puis, de la douleur inconsolable de ses paroissiens, des femmes etdes vieillards qui venaient déjà de loin s'agonoiiiller sur sa fosse, comme sur celle d*un saint ; de la nudité de son pres« bytère^ de ce qu*altalent devenir les colombes, le chien, les oiseaux, les arbres quMI taillait, la source qu'il dirigt ait, les pots de fleurs qu'il soij^nait Télé au jardin et qu'il abritait l'hiver dans sa chambre ; des hirondelles même dont il respectait les nids sous ^i4e8 corniches du chœur, et qui ne les trouveront plus au printemps prochain.

LB GONSBIUBl OU PErPLB»

Dans ces conversations, la pauvre fille ne me parlait jamais d*elle. Elle paraissait s*inquiétcr bien plus de ce que deviendraient le chien, les oiseaux, les meubles, les pianles, que de ce qu'elle deviendraient elle-même. Peut-être pcnsail-elle que le nouveau curé Ja prendrait à son service, comme le sonneur ou Penfant de chœur de Jocelyn, ou que quclqu*une des familles du village la recueillerait pour élre carcleuse, et lui donnerait le pain et Pasile gratuits dans Tétable des vaches ou des moutons. Elle avait un petit mobilier à elle, consistant dans un coffre h tiroirs en bois de noyer, que je la vo3'aîs ouvrir quelquefois, et qui contenait un peu de lin^^c, ce trésor des servantes : sa robe des dimanches, et une petite écuellc de porcelaine casace, pleine de petite monnaie d'argent, de gros sous, d'un ocllier de grains de jais enfiles par un fil de cuivre, de deux ou trois bagues d'or qui lui venaient de sa mère, et d'un beau chapelet de noyaux de cerises, sculpté k jour par un chartreux, que l'évéquc lui avait donné en passant quelques jours dans la cure pendant sa visite pastorale. Le tout pouvait bien valoir six ccus. C elait là toute sa richesse. Elle la regardait souvent avec une complaisance visible dans la physionomie. Alais depuis que Jocelyn était mort, et qu'elle n'avait plus la bourse et le pain du pi cire h donner en son nom, elle puissait assez souvent dans sa coupe, et les gros sous diminuaient sensiblement.

Le sort de celle pauvre fille m'înquiclaît, car j enrôlais pas riche alors, et je voyais bien qu'une fois le mobilier vendu pour payer les dettes, la maladie, la sépulture, riiérilagc se réduirait h deux charges : son chien et ses oiseaux. Mais Geneviève n'y pensait pas, elle était, au contraire, sans cesse occupée à l'echereher bien loin dans sa mémoire si M. le curé no devait pas une mesure d'orge à celui-là, un char de fagots à celui-ci, une poignée de foin pour la chèvre à Ton, un dis(|uc de pain de seigle cniprunlé le dernier liiver et non rcniiu h Tautrc. Elle ne voulait pas laisser un brin de paille ou un graia do sel sur lu conscience ou sur la mémoire de son mai re.

— Biais moi, j'y pensais. Je Tavaîs toujours vue depuis mon enfance au presbytère j je ne m'étais jamais informé comment elle y élait venue, encore moins comment elle en sortirait ! le curé, la servante cl la maison se confondaient à mes yeux en un seul être et en un seul tout indivisible qui me paraissait avoir cxistéainsi toujours, et devoir toujours de même exibier. La mort venait de me poser un poblèine auquel je n'avais jamais réfléchi : d'où vient la servante, et que devic:idra-l-elle?

A la fin, il fallut bien lui en parler. C'était un soir après souper, à la clarté de la lampe, au pétillement du foyer j j'avais le coude

Lft CORâlILLEE DU PSUPtl*

éneorc appuyé sur la table, la téle sur sa maîn; clic avait fini de ranger le pain et la n;>ppc, clic clail assise à Tonibrc daus Pangle que forme le juinbngc imir de la clicrninée avec le mur de la cuisine, placr* où \cs pny^îins mclicol le coiïre a sel. Elle rcnmait, en tricotant avec un Icj^cr cli()uclis de \'ct\ Tuu cioitre l'autre, en rc- Icvunî la maille, les dciix bunls loisanls de ses aijçnilles de bas. Ce bi'iiit viv;u)l, pal>ible cl moiîjtone comme celui du balancier d'une pendule au coiu <lo feu, me lira de ruu rêverie cl m'enhardit à lier une c«»»ive»"?alinfi séi ieuse avec elle.

— « VII. Gcucvicvc, lui dis-je, vous ne vous reposez donc jamais?

— « Oh! Monsieur n)c d't-elle, je n';:î pas c;é faite par le bon Dieu pour nie reposer. J'ai c».oMneocé à fravailler le jour où j'ai pu me lenîr sur mes ja«nbcs ci je iravaiUrrai jusqi.'jiu jour de ma morl. Nous avons Lien le temps «le m)us reposer là-bas, ojoufat-ellc, en me faisant un ;j;esle de la tète cl du cou vers le eimeiicre, pour ne pas perdre une des mutiles de son iricot en dérangeant sa maîn.

— » Co!Uioenl! eeprî-je, vous avez travaillé si jeune? Vous n'avez donl jamais élécf'fauî, jamais Jim. c avec les .Milres, jamais perdu le tecujjs dan-; In rue, à la fcnèli'e, le Ion;» tics buissons? Votre nïère élaii <lonl bien dureovi bïro avare de badî'ia^e ou de désœuvrcmcnl avec ses ei fa^is? .Mai> alors comment avez-vous, vous-même, l'air -«i doux ei si e 'j(«iié avec les enfants du village, que vous laissez jouer ioui le joui* djiis la cour, arracher vos fleurs cl lirer vos ai^^f'lles sans les ^n »».|cr?

— » Ah ! Mun^ienr, ccuv-là c'est différenl, voyez-vous ; ils ont leur père cl leur mère tpd leur cuîsenl leur painj ma**? moi je n'étais pas comme eux. Je n'ai eu un peu de bon lenips dans raa vie qu'ici, cl depuis '|ue M. le curé a conscnli à me prendre à son service. Jusque là je ne -av.ii^ pas ce que c'était que de s'asseoir et de regarder le soleil, le leu (»u les passains.

— v> Comment, rcpliquui-jc, avcz-vous mené si jeune une vie ai rude ?

— » Oh! Monsieur, elle n'était pas rude; elle était pénible et toujours debout, c'est vrai, mais elle était bien douce au contraire, et si Dieu voulait ressusciter ma mère, je la rccomfncnccrais bien cette vie, et je serais bien heureuse encore de la recommencer.

— » Contez-moi donc cela, puiscpie vous n'avez rien à faire, que j'ai fini de lire mon livre et f«ous avons une longue veillée devant nous. Je voudrais savoir l'histoire de tout le monde, lui dis-je, en souriant, car voyez-voiis, Geneviève, l'esprit n'est qu'une grande curiosité comiTie la science. Il y a un ensd^emeot pour celui qui comprend^ dans la vie de chacun*

— » Mais je ne suis qu'une pauvre servante et je n'ai jamais été autre chose, que voulez-vous que je vous dise ? Cela vous ennuierait comiue le bruit de mes aiguilles de lias enouie les enfants.

— » Vous seriez la foiirmi «lu plancher, ]e grillon fîe la cheminée, rarraij^FH'e de la poulrt;, que cela in'if)léresscrait, rcpondis-je, et que j'aimerais à connaiire leur histoire, d'où ils sortent, ce qu'ils font, ce qu'ils pensent, ce qu'ils veulent, ce qu'ils deviendront. Ilya un coinineiuîement, une fin, un sens à toute chose vivante. Si Ton eonuaissaij tout, ou ne serait indifférent k rien.

— » Oui, on serait comme Dieu, me dîl-eîle, en éclairant son sourire d'un rayon de claire et tendre intellij^'ence. Monsieur le cure le disait bien, quand il reconHuandnil de ne pas maltraiter les animaux et de ne pas s'im(>alieTiler contre les mouches. « Vous n'avez pas le <iroii de rien inépriser et dédire ; ce n^est rien, pan* que Dieu l'a fait « , qu'il disait.

— » Précisément, ma pauvre Geneviève, repris-je en retroovant dans ces paroles totile l'âme de Jocclyn ; lonl est intéressant,' tout est respeclablc dans les mnindres deslinccs du jdus ohscur et du plus i/Ksignifïant de tous les cires. Les or*;uej|leux sont des sots, le dédain n'est qu'une i;;norance; voilà pourquoi je serais reconnaissant si vous vouliez bien me raconter ce que je ne sais pas de voire pauvre vie, où vous èîes née, ce que vous avez fait, eommenl vous êtes venue ici, et où vous comptez aller après.

— » Je vous olxMral, Monsieur, dîi-elle en rouf;issant, si cela tous amuse. Vous vous Pioqi»erez ])eni'Cif'C de moi !

— » Ail l Geneviève, rcpondîs-ji» d*un accent fâché, est-ce que iocelyn se moquait jamaîs de la pins naïve confidence «Fune vieille femme ou d'un enfant ? Est-ce que je ne suis pas son ami ?

— » Oui, c*ei>t vrai, dit-elle en se repentant, j'ai tort, je vais tout vous dire. *

Je me rapprochai du feu, elle ne relevait pas ses yeux de ses aiguilles, elle ne perdit pas une maille, et elle me dit en continuant de travailler :

VIII. — » Je suis de Voiron en Dauphinc. C*cst une Le! le bourgade au pied d *s monlagncs; les eaux y sont douées pour blanchir les loiles j le pain y est bon ; les châtaignes n*y sont pas obères pour les pauvres g^ns; le peuple y est gai, remnnni. entendu au eommcrcc etun peu rienr comme enDauphiné; le^ filh^s et garçons ont de belles couleurs sur les joues, eomme si le froid des neiges voisines les pinçait. On ne dirait pas que j*en suis, moi, quand on voit comme je suis pâle; mais cVst que, voyea^vous, je n'aija» mais étéài*alr; j'ai toujours vécu i la maison; cela enlève Icr

344 tg GONSBILLBB DU PEUPLB.

couleurs : é*est eommc oes plantes que M. lo curé tenait à Torobre sur rescalicr.*.

» Ses hortenda ? ache?Ai-jc*

— » Oui, dît-elle, e*esl comme les horUnna; cela reste Tiolel comme une lune sur la neige; cela ne devient jamais rouge comme le soleil, parce que ci*la ne le voit pas*

— • Mais pourquoi ne voyies-vous pas le soleil comme les autres enfants de Voirou?

— » Vous allez voir, Monsieur. »

Et elle continua :

— » Mon père était menuisier-vitrier; il allait en journée Ici et là pour raccommoder les tables. Us croisées, les vitraux d*é* glîse. Il n^était pas riche; il avait cinq enfants, un gaioon de douze ans, qui travaillait déjà à l'établi avec lui, qui raccompagnait en ville et dans les villages de la montagne, portant les outils légers, lus vitres, le mastic, le petit couteau pour Télendre. Il avait quatre filles : deux d'une première femme, plus âj^ces que moi de quelques années, moi qui avait^ buit ans à l'épuquc dont je me souviens, et une petite sœur de trois ans qu*on appelait Josette* Ma mère était blanchisseuse en gros, c%*st-h-fnrc qu'elle blanchissait des toiles éerues pour U*s tisserands du pays avant de les mener aux foires. Nous avions pour cela derrière la maison, le long de la rivière, un grand morceau de |tc qu'on ne fauchait pas. mais qui était toujours couvert de pièces de toiles qu'on trempait l'Our que le soleil les séchât et que la rosée amollit le fil. Cétaitst joli au milieu du jour de voir de notre fcnclre toutes les jeunes filles, les pieds nus, dérouler ces longs rubtin« gris et blancs sur rherbe humide, cl y jeter des gouttes dVau qui reluisaient au soleil, qui leur retombaient sur les cheveux cl qui leur trempaient l('s pieds. Ah! j'avais taul désire de courir comme elles sur les toiles !

— • El qui est ce qui vous en enipècliait ? lui dis-je.

— » Ah ! vous allez savoir, Monsii nr, niais laissez-moi dire.

— » Ma pauvre mère, (|Uoi(jif elU* n'cùi eru'oi i* que trente-deux yns, ne quiltail pas le lil depuis la iinisMuiic de mu petite sœur. HIlc n'avait point de maladie ircnh\ poiiii de toux, point de fièvre, point de m;d d'estomac ou tio mal do tcle ; elle avait le vi- 5agc aussi frais, Ptril aussi vil, la pcua aussi blanche qu'iiin' jeune fille, mais elle ne pouvait plus se servir de ses jambes, même pour 5e retourner dans son lil. On di>ail que son lait s'était tourné par ijuclque pi'ur en nourrissant Joselle, ou bien qu'elle était sortie trop tôt après son aeooin hemenl pour aller mouiller ses toiîes. et «jue c'était riiumidité du pré qui a\ail fait cela. Si vous l'aviez vue âséisc sur son lit, au ;>oicil, appuyco sur sou oreiller, travaillaul

LK COASF.ILLgA OU PIUPLB

de SCS muins librement tout le jour à ourler, à plier, à raccommodcr les toiles ou à épiiiehcr les herbes pour la soupe du pèrect des enfants, vous auriez cru que e'rinil nne jeune aerouclM'c qui allait se lever dans deux j0Ui>. (»u une nnne |iares>euse «pii restait au lit jus(|u'à midi. Ah! .Monsieur, te n'élait pas celaj elle n'était jamais sans un ouvrage à la main, elle pensait à tout, elle \cillait sur lout, tlle travaillait encoreentre ses rideaux à lalueur du crésieu suspendu à la colonne du lit quand tout le monde dormail déjà dans la maison j elle essayait chaque niatin de se lever qujnd tout le monde dormait encore, espérant toujours que les forces lui seraient pcul-clre revenues dans les jambes pendant la nuit ; et puis, quand elle sentait que c'était comme la veille, elle pleurait un peu; mais elle se consolait vile et faisait semblant d*cire gaie pour ne pas attrister laoa père et mon frère sortant pour Pouvrage*

» l\les deux grandes foeurs fortaîrnt aussi pour aller aux toiles le malin et a la fabrique après. On ne les revoyait qu*à midi pour dincr et le soir pour souper. Elles étaient mises comme des demolselles; elles aimaient bien ma mère, qui nxaiteu soin dVlIescomme de ses trois enfants; mars elles avaient du bien du côte de leur mère,, et elles nous méprisaient un peu parce que nous étions petits et que notre mère, h nous, n'avait rien eu que sa beauté, sa bonté et ses dix doigts. Je les entendais quelquefois, le dimanche matin, dire dans le cabinet où elles s'habillaient pour aller à Tcglise : « Je neveux plus de ce fichu; cette robe est trop usée; donnons cela pour la petite, c'est bien bon pour elle.» £Ues n'étaient pas méchantes poortani, mais elles étaient un peu €ères pour les filles d'un vilrier.

IX. Notre père était trop pauvre pour donner une servante à ma mère, et j'étais trop petite pour faire toute seule le ménage. Les voisines venaient bien de bon cœur, quand je les priais, tirer pour nous le sceau du puits, mettre la grosse Lèche au feu et pendre la marmile à la crémallière; mais ma mère et moi nous faisions tout le reste. Aussitôt que j'avais pu marcher seule dans la chambre^ j^avats élé la servante née de la maison, les pieds de ma mère, qut nVn avait plus d'autres que les miens. Ayant sans cesse besoin de quelque chose quVIle ne pouvait aller chercher au jardin, dans la cour, dans la chambre, au feu, sur Févicr, sur la table, sur un meuble, clic s*était accoutumée à se servir de moi avant râge, comme elle se serait servie d'une troisième main, et moi, J*élals fière, toute petite que j^élaîs, de me sentir nécessaire, utile, serviable comme une grande personne à la maison. Cela m*avall rendue attentive, mâre, sérieuse, raisonnable avant Tâge de huit ans. Elle mo disait : t Geneviève, il me faut cela. Il me faut eedj; .

se

apporte-moi Josette sur mon lit, que je lui donne à téler, remportela dans son berceau et berce-la du bout de ton pied jusqu'à ce qu'elle dormej va me chercher mon bas, ramasse mon peloton, va couper une salade au jardin, va au poulailler lâtcr s'il y a des œufs chauds dans le nid des poules, hache des choux pour faire la soupe à ton père, bats le beurre, mets du bois au feuj écume la marmite qui bout, jettes y Icsd, étends la nappe, rince les verres, descends à la cave, ouvre le robinet, remplis au tonneau la bouteille de vin. » Et puis quand j'avais fini, qu*on avait (line et que tout allait bien, elle me disait : « Apporte-moi ta robe que je le pare, et tes beaux cheveux que je les peignent. » Elle m'habillait, elle me parait, elle me peignait, elle m'embrassait, elle me disait i « Va l'amuser maintcnanl sur la porte arec les enfants des voisines, qu'ils voient que Id es aussi propre, aussi bien mise cl aussi peignée qu*eux. » Et j'y allais un moment pour lui faire plaisir, mais je n'allais jamais plus loin que le seuil de la cour, pour pouvoir entendre si ma mère me rappplait. et je n'y restais pas longtemps, parce que les enfants se moquaient de moi et disaient entre eux : Tiens, la sérieuse, elle ne sait jouer à rien, laissons-la J'aimais mieux rentrer et me tenir debuut auprès cfu lit de ma mère, épiant dans ses yeux ce qu'elle pouvait avoir à demander. Tou» les jours se passaient ainsi ; je me levais la première, je me couchais la dernière. Je ne respirais l'air que par la fenêtre, je ne voyais le soleil que sur le seuil de la porte, et voilà pourquoi, Monsieur, j'avais le visage blanc. On disait à ma mère : Votre petite a donc les pâles couleurs?" Oh î non, rcpondait-ellc , maiai c'est qu'elle a la pâle vie î Je n'allais pas même à récolc.

X. Celte longue infirmitédema mère, en la retenant tant d'années ainsi immobile et désœuvrée du corps dans son lit, Tavail rendue instruite comme une dame et dévoie comme une sainte; les fils de nos voisines qui allaient en classe ou qui revenaient en vacances chez leurs parents prêtaient leurs vieux livres par charité à 1» pauvre vitrièrc infirme, par TeatreiDise de m^n jeune frère, pour iui abréger le temps.

|#e soir, à la veillée, quand mon père, mon frère, mes deus grandes sœurs étaient rentrés à la maison de leur ouvrage, elle nous rassemblait tous autour de son lit, pour nous lire à haute les belles hislQiires qu*e)le avajl lues tout bas dans la journée, cl qni étaient propres I Instruire mon petit frère, h amuser mes sœurs et à consoler mon père. C'était des chapitres de la Bible où i\ était parlé de pauvres gcms exerçant honnêtement des états péni* bles, comme nous, et cependant aimés et visites du Seigneur; des* paroles de l'Evangile, avec des. réflexions par des savants, pour fH Mft comprendre 1« beauté i^uaç sii9ples \ les histoires de Tcii-

Lt COKSBtttlft OU flVtUI*

kùi Jésus étonnant sa mèrç, deyani les docteurs, jpar sa scienee j ki obéissant ensuite humblement à la maison, et maniant les outils et le bols autour de rétabli d*un charpentier; puis ses conversations et ses amitiés avec les jardiniers et les pauvres femmes des faubourgs de Jérusalem ; c'était, d'autres fob, des livres en mots qui faisaient voir les choses comme des Images ou des tableaux devant les yeux, et qui chantaient dans rûreilie comme une musique.

Ces livres racontaient les histoires d*un fils, nommé Téléma- ^qe, qui cherchait son père d'Ile en tic, et qui était toujours arrêté par des naufrages, des aventures, des tentations et des malheurs qui faisaient pleurer et qui pourtant, faisaient plaisir ; qu hieo encore, c'était l'histoire d'un malheuf^x, appelé Rohinson, qui était jeté par la tempête dans un désert, au milieu de hi mer, seul avec un chien et un oiseau, et qui troiivait dans son esprit et dans la grâce de Dieu, les moyens de se bâtir une maison, de se faire un jardin, de s'attacher des troupeaux apprivoisés, et de bénir la ^^rovidence dans sa solitude.

Ces histoires nous divertissaient, pendant que mon père aiguisait ses varloppcs sur une pierre imbibée d'huile, cl que mon frère oaupait ses vitres, comme nous déchirions de la toile, avee son poinfon de diamant. Quand l'angélus sonnait dans le clocher, . on fermait le livre et on allait se coucher pour se lever de grand matin, et ou regrettait toujours que l'histoire ne fut pas finie.

Voilà comment nous passions les soirées dliiver. Mais dans le jour, quand tout le monde était sorii, que la chambre et l'escalier étaient Lainyés et que la marmite bouillait à petit feu dans les ccndrcs chaudes, ma mère me lisait, à inoi toute seule, des passnges plus sérieux et plus saints, qui lui plaidaient bien davantage puisqu'ils ne parlaient rien que dcDîeu et rien qu'à Dieu. CélaitPImilation de Jésus-Christ, des Méditations sur les maladies, sur les afflictions, sur la mort, sur le ciel, et des livres de prières dont la pages clfu'cnt tachées de ses larmes et usées sous ses doigts. Ccst dans ces pages qu'elle nrapprenail à lire el à prier. Toute petite que j'étais, j'aimais mieux ces livres que les autres, parce que ma mère prenait un visage bien plus recueilli et Lien plus consolé quand elle les recevail de ma main, el que, des que je la voyais s'altrisler ou [ilcurcr tout bas sur son état, un de ces livres ouvert séchait ses Jarnies et lui rendait son sourire. Cela me faisait faire mes j)rières avec bien plus de componclion et bien plus de plaisir au pied de son lit. Je m'imaginais toujours que Dieu était là, qui nous entendait, et qu'en relevant mon front appuyé sur ses couvertures, j'aFlais voir ma mère, soulagée et guérie, me demander sa robe, et iiiârclicr comme moi à trcvcrs la maison. Mais lu volonté de Dieu

Ll CONStrLLBh DB FBUPLK*

n*ëtail pas ma volonté d^eofant. Ma mère continuait à langir, et je

grandissais.

£ile priait pourtant avec une ferveur qui aurait fait envie aux anges. Elle jouissait surtout quand elle me royait prier du bout des lèvres avec elle. Quelquefois elle me disait : Geneviève, Dieu aime les enfants parce qu^ils n*ont pas encore péché. Je ne puis aller à Tcglisc; je suis sûre que si je pouvais y aller^ je le loucherais et reviendrais guéris ; vas-y pour moi ; demain tu te lèveras de grand matin, lu iras entendre à ma place la première messe que le vieux prêtre dit avant le jour pour les pauvres gens qui n*ont pas une demi-heure à perdre au pied des autels, celle qu^oa appelle la meç6e des ser^antes^tu réciteras mon chapelet que voilà comme éî c^élait moi, Le hon Dieu prendra peut-être la présence et la f>rière de Tenfant pour la présence et la prière de la mère. Va, mon enfant !

Et j*allais, Monsieur ; ie me levais sans faire de bruit ; je prenais mes sabpts à la main, pour qu'on ne m'entendît pas, jusqu'au bas des escaliers ; j'entrais dans l'Eglise où il fai.sait encore imit. Les servantes et les vieilles dames disaient : « Voyez donc, que celte petite est sage ! — C'est la fille de la vitrière malade, disaient les autres ; elle vient pour sa mère, pauvre enfant! Elle apprend de bonne heure la misère, elle a bien besoin de la grftce de Dieu !» Moi, je ne m'arrêtais pas pour les éeouter, j'allais à la place que ma mère m'avait indiquée, vers un pilier au coin de la grille du chœur, où il y avait une chapelle qu^on appelait ia chapelle des guérisons j j'entendais la messe dans l'église froide et sombre, celai rcie seulement par les deux petits cierges de l'autel, je récitais sept ou huit fois le chapelet de ma mère, espérant toujours que ce serait le dernier grain qui serait le bon! Je pleurais dessus d'impatience et d'ardeur, comme un enfant! Puis je reprenais mes sabots, et je rentrais encourant à la maison. —•Merci, Geneviève, me disait ma mère, je ne suis pas gucrie, mais je me sens mieux; l'heure de Dieu n'est pas notre heurCnVoi5-lu;niais toutes les heures que nous lui consacrons nous sont comptées, ou pour ceci ou par cela, Atlendons patiemment son moment. Celui qui nous donne les jours ne nous les compte pas. Peut-être qu'il m'en garde un qui on vaudra mille, comme celui qu'il n'a pas voulu me donner aujourd'hui. Et nous reprenions toutes deux plus contentes, le pciil trafic de la journée. C'est cela, je pense. Monteur, qui m'a donné, tout enfant et plus lard, un grand goût pour 1<^ églises, une grande envie de servir les ministres de Dieu« et qui m'a fait faire mon vœu eonime je vais vous le raconter. Mais je vous ennuie, n'est-ce pas, Monsieur, Ditcs-Ic-moi naturellement, et je vains tout vous dire en un seul mot.

Ll CONSlILtBt »« PlUKI.

Ut

-> Nom. non, lui di8-je« rien ne m^ennoie de ee qui sori tret rénté •I simplicité du cœarjraeontcz-moi tout» comme cela ypus revient «n mémoire à voas-même; les détails ma pauvre Geneviève, ne sont que les morceaux dont Dieu fait Tensemble et Qu^est-ce quefait votre vie si vous en retranchiez les jours?

— Ahl c^est vrai, dit-elle, monsieur le curé le disait bien* Un million de brins d^herbe, ça fait un pré; des millions et des millions de grains de sable ça fait une montagne. L*océan est fait de gouttes d*eau; la vie est faite de minutes* Je vais tâcher de me souvenir. Et en réfléchissant un moment, en suspendant le mouvement de ses aiguilles de bas et en fermant les yeux. Puis elle les rouvrit, et reprit à la fois la conversation et le tricot; mais son visage avait pris tout h coup une expression plus grave et plus mélancolique* On voyait qu*elle allait rouvrir quelque coin fermé, et Pcut«%trt sanglant de sa mémoire.

XI. Nous vécûmes ainsi Monsieur, environ dix ans sans qu*il survint aucun grand changement dans la maison de mon père. Mes deux demi-sœurs s^étaient mariées avec des employés de la fabrique elles avaient emporté toute Taisance et une partie des meubles de la maison, qui leur appartenaient par leur mère. Elles ne venaient quasi plus nous voir; elles étaient honteuses de notre pauvreté; elles nous méprisaient. Mon frère avait atteint Tège du service militaire. C*étail le seul ouvrier de mon père: un bon et gentil ouvrier qui travaillait comme deux, qui ne se dérangeait jamais, et qui servait sans gages. Nous avions bien aceumuié toutes nos économies, vendu nos chaînes et nos croix d*or, depuis cinq ou six ans, pour lui acheter un remplaçant à Tarmée, s*il venait â tomber au sort; nous avions bien fait dire des messes àVoiron et à la chapelle de la Grande- Chartreuse, pour qu^il tirât un bon numéro et que notre seul soutient ne nous fût pas enlevé, mais il avait tiré un numéro partant; Dieu voulait nous affliger; il est le maître, et il est plus sage que le sort. Les hommes, cette année là coûtaient seize cents francs; nous ne pûmes jamais en réunir que quatorze cents; faute de ces deux cents francs le pauvre garçon partit. Ce fut une désolation dans la maison; mon père en perdit le courage, ma mère en maigrit et on pâlit de tristesse, ma pauvre petite sœur Josette, qui n^avaitque onze ans et demi, était sa seule consolation; mais c*ctait aussi son mortel souci.

Celte petite, Monsieur que ma mère avait un peu plus gâtée que nous, comme les mères gâtent toujours davantage leur dernier enfant, méritait bien cette prcfcrcnce. Elle était jolie comme un ange, vive comme uu oiseau, gaie et capricieuse comme un cabri.

LA SUITE AU PROCHAIN NUMERO. . j.^T

JOURNAL

«. A. PC LAMAIIT4MC.

NOVEMBRE ISM.

BRUXELLES

IL1£SSLINGET COMPAGNIE, Uêf Montagne d« la Gour«

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