‹ Le conseiller du peuple, journalChapitre 38 sur 40 · SOI · texte numérisé non relu

SOI

gardien sur la route j il é^il pins ronge de honte que moi j il ne me toQcha pas du bout de» lèms jusqa^à ce qu^il lit devant tont le monde, à4able« dans la maison de sa mère, et que son père lui dit : « Allons, Gyprien, embrasse donc ta fiancée! •

XXXII* Nous nous arrêtâmes bien quelquefois pour faire souffler le mulet à Tombre, dans le creux d*un rocher, au bord des eaux qui écumaient. Il cassait de branches de jeunes sapins qn*il me donnait pour m^éventer ou pour chasser les mouches de buss joues i même une fois que j'arais soif, il alla me chercher de Teau au torrent dans le creux de ses deux larges mains, qu^il arrondit comme une coupe j il les éleva vers moi, et j V bus en me penchant comme è la souroe.Je ne pouyais pas me rassasier ày boire ainsi il me semblait que ça me familiariserait avec celui qui devait être mon mari, et que je buvais véritablement sa sueur et sa vie. Je prolongeais le jeu au-delà de ma soif, et lui riait et me disait : « Bien, mademoiselle Geneviève, ne vous pressez pas, c'est comme oeiaqoe nous buvons à la montagne,quand nous fanons lefoin.» Puis, quand j'avais fini, il buvait après moi, ouvrait les mains et me je* tait quelques gouttes au visage pour me rairaicbîr le front* Voilà tout ce qui nous arriva en ehemin*

Mon Dieu ! que je trouvais donc tout cela beau les gorges dans lesquelles il semblait que le mulet ne pourrait jamais passer, tant les rochers et les sapins se rapprochaient, comme pour murer la route ; les neiges fondues qui bondissaient, comme des agneaux qui se noient, de rocher en rocher, jetant des cris, en hurlant, en sifflant comoie des personnes ; les bras des sapins qui sMtendaient sur le chemin et qui me forçaient à baisser la tète sur le cou de la . héte, de peur d'y laisser ma coiffure et mon peigne j les précipices tout garnis de fleurs rouges, bleues, jaunes, que je n'avais jamais vues dans les jardins de Voiron j l'écume blanche qu'on voyait au fond, comme des écluses de lait qui auraient coulé du ciel; les arcs-en-ciel qui formaient des ponts d'un des côtés du précipice à l'autre, et (ju'on voyait en bas au lieu de les voir en haut; par moments, de petits brouillards qui sortaient en fumée des sapins, qui devenaient nuages, qui éclataient en éclairs, en tonnerres, en ondées, d'un quart d'heure, et puis qui se dissipaient, comme les bulles d'air de Josette, en soufflant dessus, et qui laissaient revoir, après, un ciel sans tache, aussi bleu que l'eau du lavoir quand les blanchisseuses y ont délaya de la céruse ; je ne pouvais nie lasser de regarder; je me disais : « Que le monde est grand ! • J'aurais voulu ne jîtmais arriver et toujours attendre. Cyprien avait vu cela toute sa vie. Monsieur, lui; eh bien ! il n'avait pas Tair plus pressé que moi ! il me disait : « Geneviève, vous allc2 croire que je mens| eh bien ! le pays ne m'a jamais paru aussi beau que cette

LS CORSBI LISE MI PBVFtS*

fois avee vùùs* Je ne sais pas pourquoi ; mais c'est comme ^ » Et Il trouvait toujours que la monture allait trop vitOt paroequ'èlle sentait le pré« disait-il, et il trouirail toujours une raison pour Tarréter, tantôt pour resserrer les sangles, tantôt pour lui ertlever un taon sur le cou^ tantôt pour lui ôter un caillou du pied, Âhj il aimait bien son mulet, allez 1

XXXIII* Voil^ que quand BOUS fûmes arrivés à un long pont de bois peint en rouge, sur le gave qui sépare les bats de Monfagnol des bois Valndge, nous entendîmes des coups de fusil qui roulaient dans le ravin comme des tonnerres. • Ne bongei pas, me dit Gypricn : ce sont les parents qui viennent an devant avec les girfons et les filles du pays pour vous faire fête* •

Nous les rencontrftmes au milieu du pont.lbétalentb{en trente, tant garçons que des filles, tant hommes d'âge que petits enfints. Le pèrè Cyprien était en avant. Son fils lui donna la bride du mulet. Les enfants jetaient des grains de blé et des coquelicots sous les pieds de la bête, que les planches du pont en étaient toutes rouges i mais j*étais plus rouge que les coquelicots, moi-même, de honte de me voir ainsi honorée comme une reine qui ferait son entrée dans Jérusalem ! moi pauvre servante, qui n'avais pas vingt ans, voyez-vous; n*éta{t-ce pas pour m^humilîer?

Oh me conduisit ainsi de porte en porte j^usqu'à l'élise, où le curé, avec l*enfant de chœur, nous attendait pour bénir les fian* çailles, et de là au ebftiet du père Cyprien, pour saluer la mère et goûter le pain. Devant toutes les maisons disséminées que nous rencontrions, il y avait auprès de la porte une petite table couverte d*nne nappe de dianvre, avec des beignets, des crêpes suerées, des gâteaux, du vin blanc et des bouquets dans un pot â Teau, dessus. Les mères et les filles étaient sur le pas de leur porte; il fallait goûter de tout en passant : c'était la eouttilne. Après cela, on était du pays*

I^a m^ de Cyprien me présenta le banc de sapin à trois pieds . pour descendre du mulet. Elle me prit par la main, toute boiteuse qu'elle était, et me mena gravement d'abord à Tétablc, puis à la grange, au grenier à blé, à la lilterie, à la fontaine, au lavoir, au ^ four, enfin dans la maison. Il y avait nne longue table couverte * de pain de brioche, de plats cuits au four et de brocs de vin. Elle me conduisit près du foyer ; on y voyait une quai|tité de marmites fumantes ; elle me fit toucher la crémaillère et les éhenets., puis elle m'embrassa et elle me dit deux ou trois mots du pays que je ne compris pas.

Je n'osais lui répondre, et, si je n'avais pas vu Cyprien, qui était avec ses parents, toujours derrière moi, je me serais sauvée* Les hommes se mirent à table ; la mère, les femmes et moi nous

les servions; seulement, de temps en temps le père me faisait asseoir sur le banc, manger un morceau sur le pouce, et boire une tasse de vin blanc avec lui; le reste du temps, je relevais ma robe de soieàVagrafedema ceinture, je retoussais mes manches, j*ôtais ma coiffe et j*allais dans le levier à côté, avec les femmes, pétrir les galettes, récurer les plats et remplir les bouteilles pour les invités. « Elle n'est pas fîère et elle est ouvrière, disaient les vieilles à la ^ère Cyprien ; vous avez du booheur, ça fera une bonne servante à la maison. «

XXXIV. Quand le dîner fut fini, et qu'il ne resta que les pères a table, dévidant de choses et d'autres en buvant, Cyprien me mena Promener dans le domaine, dans les sapins et dans le pré de son père; les vaches paissaient dans Phcrbe, qui leur montrait jusqu'aux genoux. Il me les nommait l'une après Tautre, en me disant leurs qualités et leurs défauts : « Celle-là, c'est la rousse, me disait-il, elle vint d'elle-même tendre son pis deux fois par jour pour qu'on la soulage de son lait; celle-là donne deux pintes par soleil ; celle-là laboure comme un bœuf, mais elle est toujours maigre et ne broute guère au râtelier ; nous l'appelons la servante : oelle-là est bariolée de noir et de blond ; c'est la plus belle, mais elle est fière et capn^icieuse comme une chèvre : celle-là a la corne de travers ; il faudra prendre garde, Geneviève ; jusqu'à ce qu'elle vous connaisse, elle vous regardera de mauvais œil. » Il m'avertis* sait de tout, Monsieur, et me disait comme il faillait faire pour étte agréable à sa mère et pour me faire* aimer à la maison. Je le remerciais, et je lui disais : « Soyez tranquille, Cyprien; n'ai-je pas servi toute ma vie? • Puis j'admirais les sapins, les orges, les arbres fruitiers, les mehes couvertes de leur toits pointus de paille grise po\irque la netge glissât dessus, les canards dans la mare, les poules dans le verger, enfin tout, quoi! et je pensais : Je n'aurais pas besoin de tant avec Cyprien! Il me ramena tonte eontente à la maison, où les vieillards buvaient encore, quoique le soleil fût déjà haut dans le milieu du ciel, etne fit voir la chambre que j'au- ' rais avec lui au dessus de l'étable ; on y montait pâr une échelle de sapin, et il y avait une petite galerie devant toute tapissée de maïs luisant, comme si la muraille eût été de l'or* La ehambre était basse el petite, tout en bois de sapin poli comme un coffre. ' « Ahl que noos serons bien là ! que je me dis; e'esl bien assez grand pour deux. » Je pensais laisser la petite en apprentissage à Voiron, parceque Cyprien m'avait dit en route que sa mère ne voulait absolument que moi. « Et pois, me disais-je, cette pauvre enfant-là a toujours été dorlotée; ça ne connaît pas la peine; ea souffrirait trop d'être paysanne dans sa vie, aprîs avoir été quasi denoiielie étant enfant. »

LB CONSEILLER DU PELPLB

Nous redescendîmes l'échelle sans en avoir plus dit. Le mulet tout harnaché nous attendait en bas. Le père Cyprien me remit dessus. Tout le pays me fit la conduitejusqu^au pont rouge, et nous redescendîmes, Cyprien et moi» fiaacés «t coateots» par oà DOU» étions montés le matin.

XXXV. Nous étions plus gais, Monsieur^ et plus accoutumes ensemble, parce que maintenant nous ne pouvions plus nous dédire, et que nous avions bu et mangé ensemble et mis notre main dans notre main. Le temps nous durait, en idée, jusqu^au grand jour ; mais Cyprien me promettait devenir tous les dimanches nie conduire à la messe à Voiroo« et me promener dans les prés s ça nous ferait patienter.

Ah! mon Dieu! que j*étais heureuse! et lui aussi, qu'il était content ! Ce n'était plus le même garçon que le matin, voycz-voos; i! me regardait, il me regardait, nous nous regardions ! Il cassait dos branches à tous les buissons en fleurs pour en ombrager la tcle de son mulet ; il parlait à tous les passants d'un air de joie et de bonne grâce, comme un homme qui aurait voulu ouvrir sou cœur, où il y aurait trop de contentement, pour en donner une part à tout le monde. £t quand, on lui demandait : a Qu>stpce que tu mènes donc là si joyeux à la ville» Cyprien? veux-tu vendre la charge de ton mulet? — Oh ! que qu'il disait ; c'est mon cœur : je ne le vend pas, mfcis je le laisse prendre. » £t pnis on rîaît ensemble en buvant un coup à sa gourde, et les paasanU disaient en s'en allant : « Voyez donc Cyprien, il ramène sa fiancée, la Geneviève, la fille du vitrier. Un beau et un bon brin de fille, ma foi ! » C'est ainsi qu'on disait. Monsieur. Pardonimsi je me vnntc ; mais il y a si loin, si loin de cela*

XXXVI. Nous nous amns&mes si longtemps ea route, qu'il était nuit dose depuis deux grandes heureSf qui ne nous avaient pourtant pas duré, quand nous arrivâmes au bas des montagnes, sur le pont des prés de Voiron. Cyprien, que la nuit rendait plus hardi, s'arrêta sur le pont, tout près de la prem'ère maison de la ville: « Nous voilà arrivés, Geneviève, me dit^ii tristement} il faut nous dire adieu avant d'entrer dans la roe« oit tout le monde vous écoute. — Ch bieni oui, Cyprien, disons-nous adieu là^ loi répondls-je, et quand vous m*aurez descendue du mulet aar ma porte, où vous nravez prise, vous n^entreres seulement pas; vous repartirez sans me dire plus haut que mon nom» pour qne les mauvaises langues niaient rien à dire.

Alors, Monsieur, il mit ses deux bras sur le cou du ■inl^ arrêté, comme un homme qui prie Dieu les deux coudes sur son banc à Tégllseï il tourna la téte de mon côté, j'approchai mon visage du sien, il me dit : « Adieu dono, MademoiscUe Gene*.

LE CO.NSEILLER Dli PE( FLB.

viève ! » Je lui dis : « Adieu donc, Monsieur Cyprien ! » El puis il soupira bien fort, je soupirai bien fort aussi, et puis il répéta :

• Adieu, Mademoiselle Geneviève ; » et je répétai : « Adieu, Monsieur Cyprien, • et nous répétâmes bien cinquante fois chacun :

• Adieu, Geneviève! adieu, Cyprien! » et autant de fois nous soupirâmes sans en dire ni plus ni moins; et à la fin il releva le bras gauche pour le passer autour de mon corps et m'atlirer un peu vers lui, et il m'embrassa en me serrant un peu sur son cœur, et ça fut dit. Il reprit la bête par la bride, marcha sans plus se retourner et sans souffler jusque devant ma porte, me descendit sur le banc de pierre, retourma la téte de son mulet et partit sans s'arrêter ni se retourner. Mais j'avais bien vu qu'il pleurait en dedans, et moi je restai un moment toute seule assise sur le banc de pierre daos l'ombre près de la porte, à pleurer aussi tout bas.

XXXVII. Quand je n'entendis plus le bruit des fers du mulet sur le pavé, je pris la clef de la maison que j'avais dans la poche de mon tablier, et j'entrai en refermant la porte derrière moi. J'allumai du feu et j'entrai, ma lampe à la main, dans l'arrièrebouti(|ue, où étaient mon armoire et mon lit, pour me déshabiller. Je ne faisais point de bruit en mxkrchant, parce que je croyais que la petite, que la voisine avait dû venir coucher, était déjà endormie, et que je ne voulais plus bavarder ce soir-là ayant le cœur trop gros.

XXXVIII. J'entrai donc à pas de loup, sans faire craquer mes souliers j mais en m'avançant vers le lit, Monsieur, je vis dnn beaux yeux bien ouverts, qui me regardaient en s'ouvranl toujours davantage par Tétonnement, à mesure que la lampe m'éclairuit mieux. C'était Josette, qui était sur son séant, appuyée centre la têtière du bois de lit, en chemise, mais qui ne donnait pas et qui me regardait sans rien dire, tout effrayée, la pauvre enfant, Monsieur, comme si elle avait rvL on fontôme au une Tîsion ! Mais elte me reconnut à ma voix.

— Tiens ! c'est toi, Geneviève? qu'elle s'écria en ouvrant ses petits hm et en déplissant son front et ses lèvres, qui passèrent toal à coup de l'effroi au sourire»

— £t oui, que c'est moi, loi dis-je, qn^às^u done a me regarder comme ça? Est-ce que je ne suis pas la même qu*hier? J'avais oublié, Monsieur, d'èter mes beaux habits, qui me changeaient toute.

— £t non, que tu n^es pas la même, dit-elle en boudant un peu des lèvres ; est-ce que tu veux te moquer de moi ? Est-ce que tu avais hier cette belle robo de soie qui brille, qui luit et qui change ^mme les iporges des pigeons sur un toit au soleil, «es souliers

tl CONSIILLIK W nVPLI*

qoi craquent eomme oeox ta dames à Nglîse, ce fichu de den-" telles, celte ceinture de ruban, cette coiffisdont les ailes tekittent sur les joues, ces boudes d*oreilles qui pendent comme deux poires d*or, ce b«iu collier avec cette croix sur la poUrîne ? est^ qu*il est Tenu une fée stcc sa baguette, comme dans le Hvre où tu m*apprends à lire, qui t*a changée, dans ton voyage, en demoiselle, et qui t*a donné de si belles nippes que je n*oserais pas seulement ^embrasser?

— Tiens! c*est vrai, que je pensai en moi-même; cette pauvre enfant, die ne m*a jamais vue comme ça ; ça doit rétonner tout de même. ïe n^avaîs pas songé que j^avais ma robe de noces!

— Pourquoi donc, continua-l^ie, as«ta liit lliire de si beaux habillements ?

rétais embarrassée.

— Cest que je viens de me fiancer, lui dis-je, et que je vas me marier. Et jiB me mis à me déshabiller tout en parlant, à èter les agrafes de mes souliers fins, à dénouer les ncsuds de ma ceinture, à désépiogler ma coifl'e de dentdle, à détacher mes boudes dV reilles et mon collier; k dénouer mon fichu de mes épaules, à dépouiller ma robe de soie, à replier toutcda avec soin et à le ranger dans l^armoire pour la noce. La petite me regardait faire, en s*émerveillant de tant de bellos choses, quand j*eus fini et fait ma prière et que je fus en chemise, les pieds nus pour me coucher :

— Oh ! à présent, dit-elle, je V&ime bien mieux, et j'oserai ^embrasser !

Elle rae fît place, je soufflai la lampe et je me couchai k côté de

Tenfant.

« Oh ! bien, a présent, c'est bon ! » dit-elle en me passant ses deux bras autour du cou, comme elle avait Phabltude de ùkt quand elle allait s'endormir. Mais elle était si agitée par la vue de mes beaux habits, par mon absence de toute la journée, et mei jH-tais si éveillée par l'impression de tout ce que j'avais va et frit dans la journée et par l'image de Cyprien, que nous nous empêchions de dormir Tune l'autre.

— Eh bien ! me dit la petite malacieuse, je ne m'endormirn pas, et je ne te laisserai pas dormir que lu ne m'aies tout dit. Tu vas donc te marier, Geneviève?

— Oui.

— Et avec qui ?

—Avec M. Cyprien, que tu connais bien, et qui te tient, quand il vient, sur ses genoux.

— Oh! tant mieux! dit-elle 5 mais M. Cyprien, il est de la montagne. Est-ce qu'il va demeurer avec nous ?

Je me sentis toute honteuse devant l'enfant, et je mVmbar-

rassai pour répondre. A la fin je pensai : bah ! il vaut autant lui dire tout de suite.

— Non, que je lui dis, il reste à la montagne.

— Mais toi, reprit-elle, tu ne resteras donc pas avec lui ?

— Si ! lui dis-je.

— Tu resteras h la montagne ?

— Eh ! OUI, puisque j'y serai mariée.

— Et moi,ajoua-t-elle en desserrant ses mains d'autour de mon cou, en les battant Tune contre l'autre, j'irai donc rester à la montagne? Oh î que je suis aise ! J'aime tant M. Cyprien, son chien et son mulet, le lait, les pommes, les oiseaux, les papillons ! On dit qu'il y en a tant là-haut ! Quand est-ce que nous y allons?

— Mais toi, répondis-je, de plus en plus embarrassée de répondre, loi, lu n'y viendras pas, mon enfant, tu resteras à Voiron, chez ta maîtresse, qui t'apprend la dentelle. Elle l'élevera avec ses enfants ; elle aura bien soin de toi, je viendrai te voir souvent^ tu seras bien heureuse l

Méchante! s'écria Penfant, tu me laisserais? lu aurais bien le cœur de t'en aller sans moi, sans moi, qui ne t'ai pas plus quittce que ta chemise depuis que je suis venue au monde j sans moi^ qui ai toujours vécu, mangé, couché avec toi, comme si j'étais ta ^ile 'j sans moi, qui n'ai pas seulement pu m'endormir une heure aujourd'hui, parce que je n^étais pas couchée là avec toi ? Méchante ! répéta-t-elle avec un accent de colère et en me frappant le sein avec sa petite main, si tu avais bien le cœur de faire cela, tu n'aurais pas besoin de revenir ni soavent, ni une fois à Voiron, va ! tu ne me retrouverais pas; je serais bientôt au cimetière, à coté de ma mère, et je lui dirais que tu m'as laissée, comme une menteusct toi qai disais toujours que tu lui avals promis, quand elle est partie pour l'église, de tenir sa place aaprés de moi 1 « £l puis elle se mit a pleurer.

XXXIX. Vous sentez, Monsieur, que je n'étais pas è mon aise en écoutant cette simple petite parler ainsi; je commençais à me douter que j*avais agi légèrement et par emportement d'amour avec Cyprien; car enfin Tenfant avait raison. Je lui avais servi de mère, je ne l'avais jamais quittée que ce jour-là dans toute sa vie; je lui avais dit cent fois ce que j'avais dit à notre mère : que je mourrais plutôt que de l'abandonner, et voilà que j'aUais me marier et la laisser comme une orpheline aux soins d*une étrangère ! Oh ! le remords me serrait la gorge, que je ne pouvais ni parler, si respirer, ni sanglotter. Je commençais k me repentir de ce que j^avaîs promis à Cyprien ;et puis, cependant, je l'aimais tant que je ne pouvais me repentir de l*aimer. D*un côté la petite, dé Tautre mon fiancé, puis mes promesses à réglise le matin.

Diyilizûù by GoOglc

LB COASfilLLEE DU PECPLg.

en face de tout le village, et puis raa promesse à ma mère là-haut en face de la mort et de Dieu !... Je me retournais en moi-même et je me retournaîi dans le lit sans pouvoir trouver une bonne place, ni échapper à Tenfant, ni échapper à Timage de Cyprien, ni échapper à Tombre de ma mère, ni échapper à mon propre coeur!.... Ah! Monsieur, la terrible nuit! 11 n'y en a pas de pire, j*en suis sûre, dans l'enfer. Je roiigtssaîs, je (pâlissais, j'avais la sueur froide sur les membres, je brûlaîs, j^étais transie, j*avais la fièvre, et la petite se retournait chaque fois que je me retournais pour réviter, et continuait à me reprocher toujours. — Mais, que je lui disais en Tembrassant et en lui prenant les mains dans les miennes, tu seras si bien chez la dentellière : bien coacbée, bien nourrie, bien parée, bien instruite, comme àeSB propres enlantâ. Elle est à son aise ; ce n*est pas comme chez nous : il y a des meubles, il y a des chambres, il y a une servante qui fait tout le gros ouvrage* Que vcux-tn de mieux? Est-ce qne je peux te nourrir avec du pain blanc moi?

— « Qu'est-ce que ça me fait ton paîn noir ou bkoc, répondit Tenfant, la robe vieille ou neuve, la chambre, les meubles, la servante? Ne me nourris qu'avec du pain de paille, si tu veux ; mais emmène-moi partout avec toi. Loin de toi, je serai si malheureuse, âl malheureuse! Tu parles de dentellière^ elle les nourrit bien oui, mais si tu savais comme elle les bat, ses enfants ! Ah ! je ne resterais pas seulement trois jours chez elle qu'elle m'aurait battue et que je me serais sauvée dans les prés et jetée, comme la petite de la Bohémienne, dans la rivière, ou on Ta retrouvée hier ! Qu'est-ce que tu dirais quand lu apprendrais ça ? Serais-tu bien contente là-haut, aveeton Cyprien ! Ah ! je le déteste maintenant ! £t qu*iest-ee que ma mère penserait de toi dans son lit de terre.

Je me mis è pleurer plus fort à ces mots; alora elle redoubla de parler de ma m^. Les enfants, voyes-vous, cCest plus fin qoe ça n*eR a l'air. Elle s*apereevail de Timprcssion qOe faisait sur mol ee npnékt au nom de notra mèra, elle y levenatt toujours. Ça m^ittendrissalt, el, quand elle vit que je pleurab bien et que j'étais ébranlée, alon, Monsieur, elle s*entori!lla autour de moi comme un serpent, les bras à mon cou, la bouche sur ma poitrine, les membres contre mon corps, en m*émbra5sant avec fureur, eu se eonant à moi comme ma peau el en criant tout bas : • Non ! non ! non ! tu n^uras pas le ccsur de me dédiirer les membres, pour m^rraefaer de toi et pour me jeter là comme une vieille robe en morceaux, pour qu'on marche dessus! Non, Geneviève, ma sœur ! ma nourrice ! mon autra mèra! deux fois ma mère! puisque tu 1^ été Bprès la mort de la première, comme avant f Je serai si sage, si bonne, si obéissante ! Je Vukaanis tant,

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je rcmbrcssmi, tant, le jour ci la nuit! Oh ! dis mei, que tu ne me quitteras pas ? •

J^allais le dire, Monsieur, tant ccito enfant me remuait jusqu*au fond du cœur, en m'éloulTant dans ses pelils bras, quand je vins à penser à Cyprien, qui venait de me quilier si joyeux et qui n'était pas encore peut être au pied des montagnes. « O Dieu î n\c dis-je, il m'a clé fiancé ce matin, il m'a euibrassée il n'y a pas une heure, il a encore, l'odeur de la rose de mon front sur les lèvres et déjà sa maîtresse et traîtresse î Xon, non, Josette, que je lui dis en lui dépliant les bras de mou cou cl en me dégageant le corps de son corps pour me retourner de l'îiulrc côté du lit et pour réfléc hir ; non, une honnête fille doit tenir sa parole, et j'ai fait serment à Cyprien. Laisse-moi!

— Un serment î qu'elle me dit en se levant toute droite sur le lit j tu n'en as donc point fait à sa mère ? Eh bien! oui, laissemoi tout de suite : je ne veux plus coucher avec loi ; je veux aller coucher sur sa pierre et lui demander si c'est Cyprien ou ujoi quelle t^a mis dans les bras ca ajourant ! Kous verrons ce qu'elle répondra !...

En disant ces mois, Monsieur, ceKc pelilc, folle de tendresse et de colère, fit un pas pour me pas. er par-dessus le corps h travers le lit, et pour sauter sur le plancher; mais s'élant embarrassé les pieds dans les plis du drap, qui était déjà tout tordu par ses convulsions, elle tomba la tête la première sur le carreau, jeta un cri et resta sans mouvement au pied du lit !

Ah ! j'entendrai toute ma vie ce cri et le coup sourd de sa chute sur le plancher. Je m'élançai, je la pris dans mes bras, je l'appelai : Josette! Josette ! Je la portai vers la fenêtre pour lui faire respirer l'air de la nuit; rien n'y fît; elle était comme morle dans mes bras ! Je l'etendis sur le lit, je lui jetai do l'eau snr les tempes, je pris ses mains dans les miennes, je mis ma bouche contre sa bouche; elle ne respirait toujours pas ; elle devenait froide comme j'avais senti ma mère en l'ensevelissant.

— Malheureuse que tu es! m'écriai-je en me parlant à moimême, tu as tué ta sœur! et je tombai un moment sans connaissance sur le plancher.

Je ne sais pas conjbien de temps j'y restai ; mais, quand je repris mes sens, ma sœur était encore immobile et sans souiHesur le lit ! Je me remis à genoux devant, la téle sur son corps, priant Dieu, priant tout ses anges et tous ses saints, priant ma mère surtout, de la ressusciter et de me prendre à sa plaec / J'étais comn.e dans un rcve, Monsieuri cl cependant j'étais éveillé 1 C*C9t alors que j'en tendis là, comme je m'entends, la voix de ma mère dan» mon oreille, maïs la vois plus sérère que je ne Tavais jamais cn-

400 L£ COKSEILLfift DU VEltTLE,

Ccndue pendant sa vie, qui me dit : « Caîn î Cain ! qu'as-tu faii de ton frère ? *> comme elle m'avait lu ces mots dans la Bible?

On m'a bien dit depuis que c'était une illusion, un écho de ses paroles que j'avais entendues d'elle autrefois, et qui sonnait dtî lioin dans ma tête troublée par le désespoir; mais j'entendis pourtant si bien ces paroles, que j'y répondis tout de suite, comme je réponds quand on m'appelle.

» — Ma mère f ma mère ï rcporulis-jc, ne me condamnez pas T Je jure que, si vous rendez le souffle et fa parole à In petite, je no me raarierar pas, et que je m« sacrifierai entièrement à votre enfant ? »

Et je Us ujor YCBU, Monsieur, un vœu, irrévocable, en dedau» de moi f

La preuve que ma mère m'avait bien parFé, Monsieur, et qu'elle avait bfen entendu ma réponse, c'est qu'a peine mon vœu étail fait dans mon eOBur, que ta petite commença à respirer, à étendre les bras, à ouvrir les yeux aussi doucement que si elle sorlaîl d*un sommeil, et qu'elle me dit, sans pins de colère :

« — Geneviève tu ne te mariera» plus, tu ne me laisseras jamais, n'est-ce pas ?

« «Non, jamais! jamais! jamais! dis-jc en la couvrant de baisers, en me recouebant à côté d'elle, et en la récbauffaut sur men corps. Maïs comment le sais-tu? lui d1s-je.

« — Quelque chose me l'a dit dan» fc cœur, • dit-elle.

Alors elle m'embrassa de nouveau, et nous nous embrassâmes fSonC le reste de la nuit, elle en riant, et moi en pleurant.

Le malheureux Cyprien, il n'était pas encore au pont rouge, et n n*avaît plus de mahrcsse ! et il chantait peut-être, avee son mulet, sans se douter de rien !...

Ce que c^estque de nous pourtant, Monsieur! Ah! ne m%ii parlcf pas f Le monde est une n. arche les yeux bandés ; on croit aller à droite, on va i gauche. C'est Dieu seul^ qui ?oit cfaîr pour nous!

XL. Josette finit par dormir aussi tranquîUemenl que Ains son berceau quand elle éuit petite et que je la berçais du piedf en chantant de la voix $ mot, non ; le jour commençait a glisser sur le lit i j*éraîs contente en l'a regardant sî jolie, si jolie, avec ses beaux cbereux, on fl y avait un peu de sang, tout déroulés et tout mêlés sur fe trayersin, par Tagilation de la nuit, et puis quand je revenais à penser k Cyprien, le cœur me fendait, et je devenais tout eau dans mes yeux.

Je n^aurai jamais le courage de lui dire : « Cyprien, voire Ge^ neviève est une maltresse î Les paroles m*étouffcraicnt de chagrin et de honte ! Non ; il faut Tavertir, le pauvre garçon ! ^c vais M écrire, le papier ne rougit pus 3 allons l

Ll CONSEIMiKa DO PKIÎFLI

Je me icvai doucement, doucement, pour ne pas réveiller Joselte, qui avait besoin de se refaire, et je me mis à écrire ù Cyprien vers la fenêtre d'oij Ton voit Fa montagne. Ali f j'usai bien des feuilles de papier ce jour-là, Monsieur ; car je pleurais tant, je pleurais tant, que chaque fois qu'une ligne était faile, il fallait en faire une autre, parceque le papier était tout mouillé» et que j'aurais mis à la poste mes larmes au ficu d'encre! Cela arriva bien dix fois, tant que j*eus de l'eau dans les yeux. £0(10, à la fin des fins, j'en fis une qui était assez îèche.

— Comment, sèche! lui dis-je en l'interrompant, Geneviève, et pourquoi ? Etait-ce donc la faute du pauvre Cypi icn ?

— Quand je dis sèche, Monsieur, répondit Geneviève, je veux dire que le papier n'était pas si mouillé que les autres. Cependant il y avait bien encore trois 00 qpiatre grosses triches d*eaa.

— Ah bien î répliquai-je, je vous comprends. Mais qu'est-ce que TOUS poavies lui dire poor tous justifier dans cette lettre ? Je

. voudrais bien le savoir. Vous en soavenez-vous ?

— Ah î Monsieur, si je m'en souviens ! Je n'ai jamais écrit qiw celle-là dans toute ma vie, et même je Tai conservée, ajouta-t-ellc en me montrant du coin de Tœil son armoire, c'est à-d ire le brouillon, car la lettre, c'est la mère Cyprien qui l'a avec leseifcls de son fils.

— Je voudrais bien la lire alors, si ça ne vous fait pas de peine, Geneviève; car cette lettre est une partie principale de votre histoire, et puis elle n'était pas facile à écrire, et moi qui en écrit tant, comme vous dites, j'aurais été bien embarrassé à votre place pour écrire celle là.

— La voila, Monsieur, me dit*cllc après avoir fouillé un moment dans son armoire et tiré un papier eacbé entre deux chemises de femme. Elle me remit la lettre et reprit sa chaise et son tricot.

XLI* C'était du gros papier, un peu gris, avec lequel les détaillants et les merciers enveloppent les boites de dragées ou les joujoux des enfants qu'ils vous vendent. On voyait qu'il avait été trempé d'eau à sept ou huit plaees, car l'eau avait délayé et élargi les lignes de la plume. L'écriture était ronde, à grands traits, k Agnes tfès-espaoées, mais peu boHsontales. Elle élait plice d'une . trentaine de plis compliqués, bizarres, inextricables^ comme les lettres des pauvres gens qui ne savent pas comment fermer une lettre simplement quand elle est écrite, et qui se torturent l'esprit pour inventer un pliage inusité. Elle n'avait jamais été cachetée. Je la lus tout bas pour ne pas faire de la peine inutile à la pauvre iillo. La voici :

LE COKSEILLIR UL PEUPLI.

u Monsieur Cyprien,

« Ctolle-ci eil pour tous dîre quo vous oe pensiez pas à oioî pour TOlre femme... Pourtant, si vous y pensez comme j'y pense, ça me fera toujours plaisir, atlendu que nous n*avons rien à nous reprocher, du moins vous, ni moi non plus; tout est dit. Le bon Dieu ne veut pas que je me marie avec vous. Je n*en épouserai pas d^autre. Je vais vous dire pourquoi. Âllcs, je vous plains bien, mais ce n*est pas ma faute*

« Cette nuit, la petite est tombée du lit par terre. Elle a été morte pendant je ne sais combien de temps, pour lors, je Tai ramassée et j*ai été morte aussi. Ma mère est revenue i elle m*a dit comme ça : Cain, qu'as-tu fait de la soeur ?

• Pour lors, la petite m*a dit : N*e8t-oe pas que tu ne te marieras pas avec M. Cyprien. J*ai dit : Non, ma mère, et j*ai fait le vcDU ; c*esl dit, c*esi fini, il nV a plus à y revenir. Ah ! mon Dieu, Monsieur Cyprîen, qa*allez-vous penser de moi Moi qui aimais tant vos vaches et le mulet! Parlez-leur de moi. Ren* voyez-moi le bouquet et la bague ; voici votre ganse de ehapeau, en fil de tresse, que vous avoi oubliée sur le comptoir. Mon Dieu! que j*ai de chagrin !.«• Non, je n'y survivrai pas... Mais vous,ne vous faites pas d'ennui pour cela, ça n*en vaut pas la peine*

« Je suis bien aise de vous dire que tout va bien à la maison. Dites-en de même chez vous. Votre père et votre mère ont été bien honnêtes vis-à-vis d^une pauvre fille, comme moi* Cest dommage qu*îl n*y eût pas deux chambres au-dessus de Técurie. La petite n*auraît pas coûté beaucoup à votre mère. Ça se nourrit de rien. Tout le malheur vient de là. Faites-leur bien mes eompli' menfs. Je suis fâchée de la dépense. Ezcuses-moi.

« Adieu, Monsieur Cyprien, n^ pensez plus et portez- vous bien!

Genkvièvb.

9 Quand vous viendrez à Voiron, ne passez plus jamais par notre rue, ça me ferait peine rien que d*entcndre les pas de votre mulet.

« Adieu, Monsieur Cyprien... (Une pluie de larmes ctd*enerc délayés. On Ht encore, à travers ce brouillard, deux ou trots fob : « Adieu, Monsieur Cyprien... • )

XLII. Je lui rendis la lettre sans rien dîre, et elle la serra de nouveau dans son armoire, entre les deux chemises.

Pauvre fille ! voilà pourtant le résumé écrit d*un monde d*impressions d*amour, de souvenirs, d^espéranees vivantes etancantics dans un cœur ! Le sentiment existe, mab il est sourd et muet dans r&me illettrée du peuple.

Diyiiizea by GoOglCi

(jL'ncvièvi' conlimia :

Après avoir écrit la letlro à Cypricn, je la remis à un tics petits raiiioueiirs dt; la inoiilagnc qui logoaiot chez le pnys de mon iiaiicé,et je le eliar;^rai de la |)(U'ter à Valnei;j;e. Je lui donnai pour cela une paire de sabols j^arjiis. Quand je lui remis la lettre dans sa poche, le pauvre enlaiit, je sentis bien que tout était dit, et ii me sembla que mon cœurme tombait des mains avec la lettre.

XLIV* Puis je rentrai sans savoir ce que je faisais ; la i)etite dormait encore, j'allai droit à Tarmoirc. Je pris mes souliers fins, mes boucles, ma ceintureà nœuds deruban, ma coiffe de dentelles, mes boucles d'oreilles, mon collier de grains de jais, ma belle robe de soie gorge-de-pigeon, j'en fis un paquet bien plié dans uneserviclleblancbe qui n'était pas marquée, j'emportai tout cela à l'église de Voiron pendant qu'il n'y avait personne, et je le déposai, sans avoir été aperçue par le sacristain sur l'autel de la sainte Vierge. J'avais attaché sur la serviette, avec une épingle, un petit morceau de papier où j'avais écrit : vœu. On savait que cela voulajt dire, dans le pays, uneotîrandepour habiller la sainte ou la madone. Je me disais j - Il ne faut rien garder à toi de ces habits trompeurs de fêle et de fiançailles ; ça te rappellerait ta traîtrise avec M. Cyprienel ton malhenr jea te ferait penser à revenir au mariage, peut-être à abandonner ta sœur, h rompre ton vœu. Jamais tu ne .sera tranquille avec nippes à toi dans la maison. Donnons-les à Dieu, à qui on ne reprend rien, et que ça soit fini. *>

Quand la petite, à mon retour, me demanda à les voir, je lui dis ce que j'en avais fail. Elle ne pleura pas, Monsieur, ces beaux habits; elle me saula au cou et elle me dit : « Eh bien ! tu as bien fait, Geneviève, j'aime mieux toi toute nue, que tout ton cocon de soie dans lequel je te reconnaissais quasi pas cette nuit. Tant que j*aurai« su tes habits de noce là, dans l'armoire, j'aurais toujours cru que tu allais te marier une fois ou Tautre. A présent, je t'en défie bien ; qui est-ce donc qui te prendrait dans la robe de bou* racari cl dans tes sabots de noyer? *

Celte enfant s'attacha à moi comme ma chemise, depuis ce jout'-In. Monsieur* £ile n'avait que douze ans et demi, mais elle avait de l'esprit comme les autres de quinze ans; elle me faisait souvent pleurer et rire teot à la fois. Elle devint sage comme un ange et jolie, jolie comme une sainte vierge de cire ! Seulement, die avait de la vanité, ça c'est vrai ; quand je ne trouvais pas mon miroir à la fenêtre, jen*avais pas besoin de le chercher je savais liieo où il était ; et puij, il faut cire juste aussi, tout le monde dans la me et dans Voiron lui répétait sans cesse qu'elle était la plus fine du pays, et on rappelait déjà la belle denleliicre* Ccsi mauvnis pour les jeunes filles, ça. Monsieur, voye^B-vous, surtout quand elles n*ont ni père ni mère.

XLV. Voilà donc comment ça se passa Monsieur. La famille <le Cyprien me fit dire parle ramoneur quee^étail boo, et que k 4;arçon ne reviendrait plus à Voiron. • Et <qa*est^ qu*il faisait Jui ? deniandai-joiia ramoneur* — Oh Mam^selle, qu*il me dit, U faisait rien U dti illait son mulet contre le mur 4e fctable, et il lombait de grosses larmes de sesysm^ sur Je poil de la liête. « Voilà tout ce que j^en ai su pour le momenU

XLVi.Nous restâmes deux ans et demi commieela sans entendre plus parier Tun de Tautre que si nous étions morts tous les deux S*il mavait revue il ne m'aurait pas reconnue, car ma beauté d'un printemps n*avait pas tenu à mon chagrin, mes couleurs avaient passe comme une teinture de mauvais teint sur une étoffe ; je travaillais tard, je me levais matin, je pleurais la nuit, je me nourrissais pauvrement pour gagner le trousseau de Josette et pour payer ses apprentissages Je n*allais plus dans les prés, je ne voyais plus le soleil que contre le mur de la eliambre un moment le soir, j*avais maigri que mes robes me tombaient des épaules et que ma ba^ttc me glissait du doigt^ je m'étais voûtée, comme vous le voyec^ à force de coudre ; jc pensais toujours à Cyprien en causant, et je me disais malgré moi : « Qu'est-ce qu'il ùiit à présent Hélas ! s^ll me rencontrait, que dirait-il ? croirait41 bien qu'il a jamais pu être amoureux de cette pauvre fille qui tiendrait tout entière dans réeorce d'un sapin de douxe ans ? •

Les voisines médisaient \ « Tu leffoods Geneviève, comme ua cicjgc qui brûle la nuit; ne travaille donc pas tant, mon enfant! > Maîs'ee n'était pas tant le travail, c*est que la joie n*y était pas.

Je croyais bien pourtant que je n'aimais plus H. Cyprien, parecque je n'entendais plus personne dire son nom. Mon petit commerce de mercerie; auquel j'avais ajouté Tctat detailleusccn gros, n'allait pas mal pourtant Les jours de foire et de marché, il y avait bien des paysannes de la montagne qui se servaient chez nous. Je leur vendais des rubans de fil, des dentelles pour les coiffes, jc leur coupais des robes à la modo de leur pa\s, je leur détaillais^ des rubans, des collereltes, des bouch a d'uiTillcsde pierres fausses, des bagues de laiton, des chaînes d'acierluisant pour pendre leurs ciseaux sur leur tablier, un peu de mille choses, quoi î Elles disaient:

«Allons chez Geneviève; elle n'est pas chère et elle a de tout. Et puis on n'a j^as honte chez elle comme chez ces riches marchande^ de la Grandc-Uuc} clic n'est pas ficrc; elle accommode le pauvre monde. »

Voilà ce qu'on disait, et c'était vrai.

XLVll. Un snnicdi. un samedi malin, do la dernière semaine du mois de novembre, que j'étais seule à la maison à finir une robe pour Josette, qui devait danser le lendemain aux noces d'une de

LA SUITE AU PROCHAIN NUMERO, y fi

CONSEILLER Dl PËIPLE

JOURNAL nu

M. A. DE LAMARTIMC.

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