NOVEMBRE
La rentrée derÂssemblée légisiati?ea été précédée de quelques légères brouilleries de pouToirs. Ces brouilleries sont aujourd'hui apaissées ; nous les mentionnons nniquement par scrupule pour rexactîtude de cette chronique.
Le général Ghangdmier répond au déplacement du général Newmayer par Tordre du jour suivant :
« Aux termes de la loi, Tarmée ne délibère point ; aux termes des régléments militaires, elle doit s*abstenir de toute démonstration et ne proférer aucun cri sous les armes. «
« Legéocral en chef rappelle ces dispositions aux troupes placées sous son commandement. »
Cet ordre du jour était un blâme indirect des cris que les troupes avaient poussé sous les armes à la revue du camp de Satory. H semblait relever un défi, aggraver le desaccord que Topinion publique prétendait exister entre le ministre de la guerre et le gêné* ral en chef de Tarmée de Paris.
C'est au milieu des pi éoccupations de ce conflit que le Journal des Débats publie celte grave nouvelle :
w La commission de permanence de rassemblée s'est réunie aujourd'hui. Elle a consacré presque toute sa séance à délibérer sur un incident fort singulier. L'un de ses membres a déclaré de Ja manière la plus formelle qu*il était à sa connaissance que dans la soirée du 29 octobre, vingt-sept individus parmi les membres les plus exaltés de la Société du Dix-Décembre ont tenu une séance f'xlraordinaire où ils ont agité hautement le projet d'assassiner le président de l'Assemblée Nationale, M. Dupin, et le commandant «•n chef de l'armée de Paris, M. le général Changarnier, comme étant tous les deux le grand obstacle à raccomplissemcut des desseins de la Société.
« Ce projet aurait été adopté à l'unanimité) et on aurait pro-
LB COMSBIIiLEa DU PEUPLE*
cédé au tirage au sort pour désigner ceux qui devaient mettre k exécution oe double allcnlat. En conséquence, on aurait rois dans un chapeau vingt-quatre bulletins blancs et deux portant Tun la ; lettre C. et Tautre la lettre D. »
« Chacun des vingt-six membres aurait été appelé à tirer suecessivement un bulletin. Celui qui aurait amené le bulletin avec la lettre C aurait aussitôt déclaré en termes énergiques qu*il était prêt à exécuter la décision de la réunion. Celui auquel serait éclia le bulletin avec la lettre D aurait gardé le silence. »
« Le président delà réunion ayant annoncé que le jourdeTeié* eutlon serait ultérieurement fixé, les vingt-six membres se seraient alors séparés. Les délibérations subséquentes donnerafent lieu de croire qu*on aurait été disposé de faire quelque tentative de ce genre le jour de la réouverture de TAssemblée. •
« Telles sont, diaprés ce que nous croirons savoir, les étraages révélationa dont s^est occupée aujourd'hui la commission de permanence* Avant de se séparer^ la commission, qui depuis un mois avait demandé la dissolution de la SoeUié éu Di^-Oécmbn, quia toulonrs présenté à ses yeux le caractère d*une société politique défendue par les lois, a cbargé trois de ses membres, BIM. Base, Léon Fauâier et Monel, se roidre auprès du DÛnistre de Tin* térieur pour lui exprimer son profond étonaemant de ce que Taatorité n*ait pas cru devoir prévénir le président de rAs^mUée Nationale et le général en chef de Parmée de Paris des projets qu^>n tramait contre eux, et de ce qu'aucune mesure n*ait encore été prise pour fermer cette dangereuse Société. »
« La commission s'est ajournée à après-demain samedi* ^
Le lendemain un déarct inséré dans la partie officielle du Jfoaîfettf semblait confirmer la révélation du JqiwpwA dit» ûébai»* Ce décret étant ainsi conçu :
« Un décret rendu le 7 deee mois, par le Président de la Bépoblique, sur le rapport du ministre de Tînlérieur, le conseil d'Etat entendu , prononce la dissolution de la Société de secours mutuels établie i Paria sous la dénomination de Sodéfi duDm^Déetmin*»
Mais en même temps que le gouvernement prononçait la dissolution de la SœiM du Dis^Oêcmbre, le préfet do police démentait en ces termes le mystérieux complot dénoncé à la France par k Jaumud de» ûébaU s
• Les laits indiqués dans Tartide qui précède, disait le préfet de police, sont complètement dénués de fondement. Le prâenda complot n'est qu^une mystiGcation, dont un agent, qui n'est pas sous mes ordres, parait avoir été la dupe,
« Je regrette de n'avoir pas été mis en demeure de contrôler ces allégations avant qu'elles aient été livrées à la publicité. »
IB C0N8BILLBA DU PBUPtB*
M; Garlier De se bornait pas à ce démenti public ; pour loi donner en quelque sorte une sanction il prenait l'arrêté suivant :
» Attendu que, dans une récente occasion. M. Yon a cru devoir adresser des rapports inexacts à des membres de PAssemblée Nationale sur une prétendue conspiration contre le général Changarnier et le président de la Gbambre, sans avoir aussitôt transmis ses rapports à la préfecture de police» qui n*a pu, en conséquence les contrôler et les rectifier, et, au besoin, preii^ les mesures nécessaires. »
« Qu^ll est résulté de celte Infraction aux ordres qn*ll avait reçus, des conséquences lâcheuses pour Tordre public; et qu*en agissant ainsi, il a, non seulement manqué aux règles de la hiérarchie mais a encore compromis la responsabilité de M* le préfet de police; •
« Arrêtons ce qui suit : •
« Le traitement de M. Yon, commissaired^police près TAssemblée Nationale, est suspendu jusqu*à nouvel ordre. »
De son côté le général Piat adressait au Journal de$ IHbaU une lettre pour dégager la SoMi du iHX'Diembn de toute responsabilité dans les agitations politiques du moment. Nous citons les propre3 paroles du général :
« Je suis Tun des fondateurs de la SùMé du Dix-Déembre, et depuis son origine je n*ai cessé de la présider ; je déclare donc, sur mon honneur militaire : »
« Que jamais la SodéU du Dk^^Déemhn ne 8*est occupée de politique;*
« Que son seul but a été de réunir, par Passociation, des hommes honnêtes devant se prêter mutuellement assistance et les soustraire par là à des passions désorganisatrices. *
« Il est laux qn*il y ait eu réunion le 29 octobre. »
« Les seules séances rapprochées de cette date ont eu lieu le 28 octobre et le 1** novembre, et dans ces réunions, que j'ai présidées, je le répète, il n*a pas été question de politique. »
« Quant au complot dont tous parlez, je croirai dégrader ma vie entière si je descendais à démentir Texistence d*une délibération dont Tassassinal aurait été Tobjet. •
« Ces explications, je Tespère, engageront le membre de la commission de permanence, auquel vous deves ces étranges détails, à nous fournir le moyen de remonter à la source d*nne pareille calomnie, afin d*cn poursuivre les auteurs. •
« Nous avons trop de conGance dans la loyauté de votre caractère pour ne pas compter que vous vous empresserex d*accueillir celte réclamation. «
Au moment où M. Carlier frappait M« Yon dans ses appointées
incnts, des questeurs de rAsscmblce rédigeaient sous forme de propositiou lu prolcstaliou suivante contre la mesure du préfet de police :
« Art. Il est élabli, pour la police de sûreté de rAsseniblée nationale, un commissaire spécial de police placé exclusivement sous les ordres du président et des questeurs. »
« Art. 2. Il exerce, comme commissaire de police et oflicier auxiliaire de police judiciaire, des fonctions déterminées par le chapitre V, livre l*^"", du Code d^instruction criminelle. »
a Art. 5. 11 est nommé et peut être révoqué par le bureau de l*AsseuibIée, sur la proposition des questeurs. »
i Art. 4. Le traitement du commissaire de police et les dépenses de la police de sûreté de rAsserablée Nationale sont incrits au budget de la dotation de l'Assemblée Nationale. »
La rentrée de TAssemblée et la lecture du Message clcigiient toutes les velléités de discorde entre les pouvoirs. La France est prospère; elle répugne à Tagilation. Jamais, de l'aveu même des princes du commerce, les transactions industriels n'ont élé plus nombreuses que cette année. La paix publique est la passion de tous les bons esprits. C'est cela que rAsscmblce paraît comprendre dès la première séance. Un membre de l'opposition ayant demandé communication des procès-verbaux de la commission de permanence, TAssemblée refuse cette communication pour ne pas provoquer des débats irritants et déchaloer sur le pays des tempêtes de tribune*
L^Vssemblée procède ensuite à la nomination de son bnrean.
Elle choisit de nouveau pour président M. Dupin, pour viceprésidents MM. Bedeau, Dura, Benoist d'Azy et Léon Faucher, et pour secrétaires, AIM. Arnaud de TArriége, Lacaze, Pcupin, Heckeren, Chapot et Bérard.
Elle valide, malgré une protestation de M. Michel de Bourges, rélectîon de M. deLabitte, nommé représentant dans le départe ment du Nord, en vertu de la nouvelle loi électorale.
£lle repousse ensuite, à une forte majorité, rautorîsation de poursuites contre M • Chavoii^ pour délit de duel.
Des députés semblent avoir apporté de leurs départements des tendances plus libérales qui se manifestent dans leurs premières délibérations, ainsi ils adoptent la mesure éminemment démocratique qui permet aux conducteurs des ponts et chasusées d*arriver, par la voie du concours, au grade d'ingénieur, et ils votent deux projets de loi, de M. de Melun, destinés à améliorer les conditions de propreté et de salubrité pour les ouvriers de nos villes.
L^oppositîon demande à interpeller le ministère sur le régime des détenus politiques renfermés dans les forts de Belle-Isie. Une sen-
L£ COPiSfiILLER DU PEUPLE* 3Gi)
lincllc aurait fait feu, à ce qu'il paraît, sur un prisonnier qui se montrait à la fenêtre. L'opposition proteste contre la sévérité d'une pareille consigne. M. Baroche répond que la sentinelle ne s'est décidée à exécuter la consigne qu'après avoir sommé quatre fois le détenu de se retirer. L'assemblée passe à l'ordre du jour.
Elle discute à une séance suivante la proposition de M. le général Grammont, qui demande à transférer liors Paris le siège du gouvernement. Le général prononce, à ce sujet, un discours dont nous extrayons ce remarquable })assage :
" Disons, à la gloire de la Uépiibliijue, qu'elle a donné à tous b; droit de défendre l'ordre social j elle a fait ses preuves eu juiu, grâces lui en soient rendues. »>
« Et qti'on ne vienne pas dire que ma proposition est dirigée coudre la République j car, pendant que d'un cûté on m'a demandé si je voulais détruire la République, ou m'a demandé d'un autre si je voulais la rendre éternelle. »
v« Que l'on me demande maintenant si je désire le maintien de Ja République, et je réponds : Oui, si elle veut être noble, grande et généreuse; oui, si elle vcul renier les excès de 95 et les infamies de 1848. 1^
« Mais je dis : Non, si elle doit être synonyme d'amoindrissement de l'autorité) non, si elle doit être syaonyme d'allaiblissc' ment du pouvoir et des lois. «>
« Non, encore, si elle est là comme une mine toute prête à faire explositîon sur le pa3's. «>
« Les provinces sont anti-révoluUoDnaires par dessus tout; elles appellent de toutes leurs forces la paix et la sécurité intérieure ; elles appellent par ma proposition les partis à déposer aux pieds de la France, les haines, les rancunes, les petites passions, les discussions de principes qui peurent perdre la nation. »
« La République n^auraitpasétéle gouvernement de mon cboix, mais je n'ai jamais méconnu sa raison d'être, a
« En février 1848, la terre a manqué à la fois sous les pieds de tout le monde. Honte éternelle sur les pouvoirs qui se sont cvanouis au même instant, sans faire entendre une seule protestation, arrachant même les armes de ceux qui voulaient les défendre. Disons-le francheraent, le gouvernement de tous Jâ*a.pris la place de personne I il l'a trouvée vacante. »
« Ces sentiments pour la République n^eussent-ils pas été les miens, qu'ils le deviendraient en présence de Tégoisme qui afflige le pays. U n'appartient pas plus aux hommes qui se vantent de conspirer depuis trente ans, qu'à ceux qui, dans une espèce d'immobilité et de fatalisme turc, attendent que le triomphe de leurs idées sorte de Texcès même du mal.
370 iB CONSEILLER OU FfiUFLK»
<« Au lieu de nous occuper du nom et de la forme politique da gouvernement, occupons-nous des moyens qui garantissent son ex* istence et sa solidité. »
Nous enregistrons avec bonheur ces paroles. Elles sont les premières paroles de justice que nous entendons sortir des rangs de ta majorité pour les hommes de dévoûment qui ont fondé la République, £n lévrier, dit le général de Grammont, la terre a manqué à la fois sons les pieds de tout le monde. Disons-le franchement, le Gouvernement de tous n'a pris la place de personne. 11 Ta trouvée vacante. Un pareil aveu glorifie le générai de Grammont. Il a donné le premier dans son parti le signal de la vérité. Sa proposition ne pouvait pas être prise en oonsidération. Son discours le sera*
Au milieu des symptômes d'apaisement général des esprits, des troubles ont éclaté à Bourg Saint-Ândcol, dans le département de TArdèche. I«a population a voulu s'opposer de vive force à Tarrestation d'un adjoint impliqué dans le complot de Lyon. Cette én^eule, qui a produit dans l'opinion publique l'impression d*un Ibneste anachronisme, a été rapidement comprimée. Malheureusement le sang a coulé. Une personne a été tuée et une autre personne blessée.
Mal» en ce moment tous les r^rds sont tournés du côté de rAUeipagne. Après avoir longtemps hésité en face de l'Autriche, après avoir accepté l'invasion du duché de Hesse-Cassel et avoir éloigné du ministère le ministre le plus hostile k la politique autrichienne de Radowitz, le roi de Prusse se déeide enfin à repousser les prétentions de TAutriehe ; il appelle aux armes la landwer et convoque la chambre des députés. Voici le discours qu*il a prononcé.
« Messieurs les députés,
« Vous verrez par les budgets finaneieis pour l'exercice 1881 «|ue non-seulement les recettes de PEtat se sont en général accrues, mais qn^on s^est également efforcé, autant que raire se pouvait, d^introdulre des râuctions dans les déphasés. Cependant il sem impossible de couvrir avec les recettes ordiiutlres les besoins de rétat que les suites de Tébranlement de l^nnée 4848 ont accrus; II sera parconséquent inévitable de faire extraordinairement appel aux ressources du pays. Je recommande à votre plus grande sollicitude Texamen des propositions qui vous seront soumises par mon gouvernement.
« il vous sera rendu compte complètement de remploi du crédit de 48 millions de thalers pour le département de la guerre. •
« Les dangers qui vous ont engagés à accorder ce crédit ne sont cependant pas encore écartés. Mes relations pacifiques avec les
U C0.\S£1LLER 0UP8UPLE.
grandes puissances ne sont pas interrompues, à la vérité; mais malheureusement mon intention de procurer aux Etats allemands une harmonie avec leurs besoins n*a pu malheureusement être réalisée jusqu^à présent. Je persiste, confiant dans Tavenir, dans ridée qui jusqu'ici a diclé tous mes efforts : mais je n'en reprendrai la réalisation sur de nouvelles bases que lorsque Torganisalion future de toute la Confédération germanique sera décidée.
« J'ai Tespoir que les négociations qui s'y rapportent amèocront promptcment un heureux résultat.
a La paix avec le Danemarck est conclue et ratifiée, mais elle n'a pas encore pu être mise à exécution dans toutes ses clauses.
(t Des complications de la nature la plus fâcheuse se sont protluites dans un pays allemand, situé dans notre voisinage. Une tentative d'intervention, faite isolément, mcna^il de porter atteinte aux droits delà Prusse cl a donaé lieu à des mésintelligences dans lesquelles nous sommes directement mêlés. Nos objections fondées sur notre position géographique et militaire n'ont point obtenu, auprès du souverain de ce pays ni auprès de ses alliés, l'attention qu*elles méritaient.
« En outre, il y a eu dans des contrées éloignées du théâtre de ces dissensions et voisines de nos frontières, des concentrations de troupes qui menaçaient la sûreté de k monardiie. C'est alors que moi aussi je n'ai pu diiférer davantage ce que j'aVais si longtemps hésité à faire. J'ai appelé toute la force guerrière du pays ; je vois avec orgueil et avec joie que toute la partie de Dion peuple apte à porter les armes se lève comme un seul homme, et se jolntà mon armée dont la bravoure et la fidélité sont éprouvées.
« En très peu de temps, nous nous trouverons armés et plus forts qu*à aucune autre époque des temps anciens ou récents. Nous ne cherchons pas la guerre, nous ne voulons porter atteinte aux droits de personne, nous ne voulons imposer nos proj)osîtîons k qui que ce soit; mais nous exigeons une organisation de la pa* trie commune qui soii conforme à notre position actuelle en Allemagne el en Europe, et réponde à rensemble des droits que Dieu a remis en nos mains* Nous avons pour nous le bon droit $ nous le défendrons, et resterons forts et préparés sous les armes jusqu*à ce que nous soyons sûrs que ce droit a été reconnu.
« Nous le devons à la Prusse, nous le devons à rAilemagne.
« Pai la confiance que notre attitude suffira pour sauv^rder nos droits i elle est, si nous parvenons i ce but, sans danger pour le repos de ITurope, car mon peuple est sage autant que fort*
« C'est à vous, Messieurs, de m'accorder les moyens qui per-
LB CO?($ElLL£â DC PBCPLB
mettent (Karriver h ce but. Je regrette les sacrifices qui, pour cet objet, doivent être impo<;és à la nation; mais je sais que votre zèle, Messieurs les députés, ne restera pas en arrière de toutes les classes de la population. Vous donnerez la preuve que notre Constitution, à laquelle Je suis inviolablement attaché, loin de paralyser Faction énergique de la Prusse, sert à la faciliter.
" Et de même que dans Tentralnement du moment, Xmts les partis se sont confondus dans le peuple^ de même qoe le peuple et Tarmée sont unis avec moi et entre eux, de même tous aussi, les représentants de cet admirable peuple, Toas vous joindrez à moi, unanimes et fermes dans les dangers du présent.
« Donc, que notre deviie soit : « Union et fidélité, confiance en Dieu, et dans un même esprit, Tan tique et véritable esprit prussien. » ,
« C*est ainsi que Dieu nous a souvent et puissamment aidés el qu'il nous aidera encore.
« Telle est ma ferme confiance ! »
Ce discours a été aeeoeilli par de vifs applaudissements. La Chambre des députés parait disposée à la guerre. Partout la land* wer se lève avee enthousiasme à Tappet du gouvernement.
Dans celte eirconstanee, le gouvernement français croît devoir placer sur le Rhin une armée d'observation. Le Moniteur publie le rapport suivant du ministre de la guerre au Président. « Monsieur le Président.
a En présence des événements politiques qui agitent TAUe» magne, et quoique le gouvernement soit décidé, comme Texplique votre Message, à rester dans la plus stricte neutralité tant que les intérêts français et Téquilibre de PEurope ne seront pas compro* mis, il est d^une sage prévoyance de réunir, dans les divisions territoriales du nord et de Test, un nombre de troupes suffisant pour faire face à toutes les éventualités.
tt J*aidonc l*honneur de soumettre à votre approbation un projet de décret qui appelle à Taetivité 40,000 des 78,800 jeunes soldats encore disponibles sur le contingent de la classe 1849. »
• Ces jeunes soldats seraient affectés principalement aux régi» menls d^infanterie placés dans les divisions indiquées cIhIcssus pour élever leur effectif k S,800 hommes, et subsidiairemeàt, se« ion les besoins, aux autres corps de même arme. »
« Quand è la cavalerie, son effectif étant en général suffisant, et surtout dans les divisions du nord et de Test, on le nombre des régiments est asseï considérable, elle ne recevra, par exception, qu*un très-petit nombre des hommes appelés. »
« Lns dépenses résultant de cet accroissement d*effeetif donneront lieu à la présentation d^un projet de loi qui sera prochaine-
LE COifSBItLia DO KVMLI.
ment soumis à votre approbation, et ensuite porté à TAssembléc Nationale. »
Au moment où le roi de Prusse ouvrait son parlement par des dédaratîoDS belliqueuses contre rAutrichc, un autre souverain ouvrait son parlement par des déclai allons pacifiques en faveur de la liberté.
Après avoir échoue dans sa tentative d'affranchir la nationalité italienne, le Piémont ne semble plus s'altaclicr qu'à fonder des institutions représentatives sur les ruines du despotisme.
Le roi de Piémont à prononcé devant les deux chambres le discours suivant, que la population tout entière a accueilli des plus vifs applaudissements.
« Messieurs les sénateurs, messieurs les députés.
« A FouvcMlure de la dernière session, je vous ai fait entendre des paroles de confiance et d'espoir.
« Vos actes les ont pleinement justifiées, et j'éprouve une satisfaction profonde h vous en rendre ici un solennel témoignage.»
« Déjà, grâce à la sage prudence du parlement et à la confiance paisible de notre peuple, Pédifice de nos institutions s'élève et s'afFerniit sur les bases posées par mon auguste père. »
« En tout temps, la plus belle entreprise de la vertu humaine a été de faire jouir un Etat de cette liberté qui ne repose que sur des lois justes, impartialement appliquées et universellement obéies. »
« Poursuivons celte grande œuvre, et que ritalic donne le noble exemple d'un peuple qui, au milieu de tant d'actes de destruction, a su avoir le courage et le bon sens de construire!
« C'est dans ce but qu'il importe avant tout de régler les finances. La prospérité croissante du pays, la soumission éprouvée des peuples du Piémont aux sacrifices nécessaires, en facilitent également les moyens. «
« J'appelle votre plus grande atlention sur les lois que mes ministres vous proposeront dans ce but, ainsi que sur celles intéressant le perfectionnement des diverses administrations civiles ou militaires.
a J'ai Tcspoir que les conventions commerciales récemment couelucs ou en voie de se conclure avec quelques gouvernements, et que les changements a introduire dans les lois économiques procureront à notre commerce une extension utile.
« Les relations pacifiques entre mon gouvernement et les Etats étrangers n'ont éprouvé aucune altération, n
« Les efforts de mon gouvernement n'ont pu, jusqu'à présent, surmonter les difficultés qui se sont élevées entre nous et la cour de Borne à la suite de lois qu'il n'était pas permis au pouvoir de
LE COff$UI.LBK DU PBOFLI.
refuser aux nouvelles conditions politiques et légales de TEtal. La règle de nos actes et de notre conduite a été constamment le respect que nous professons tous pour le Salnt*Siégc ^ uni k une ferme résolution de maintenir intacte Tindépendance de notre légblation. »
« Fidèles à nos devoirs, persévérants danà rezercice de nos droits, nous espérons que le temps et Theureuse influence de Tesprît religieux et de la civilisation nous feront obtenir cette har« monie. Ton des premiers besoins de Pétat social.
« Les princes de ma famille ne se sont appliqués à recueillir d^iutre richesse que celle de Testime et de Tamour des peuple». Vous avez voulu prouver que leur conduite était moins une noble abn^tion qu'une confiance juste et bien placée. »
« Cette nouvelle preuve de votre affection, jointe au dévouement entier et unanime qui vous a fait supporter le poids d*nne longue session, est à mes yeux le gage certain d*on parfait accord entre les pouvoirs de TEtat. Forts, pareeque nous sommes unis, nous traverseront sans encombre les graves circonstances de notre époque, et nous atteindrons à cette tutélaire et honorable stabilité qui ne peut résulter que de la eonfiance des peuples, fondée sur la bonne foi des princes et la probité du gouvernement, •
Nous ne pouvons que souhaiter au gouvernement piémonlaîsde persévérer dans dépareilles idées de modération et de libéralisme.
E. PELLETÂN.
Iil COXSBILLBR DUPBUPUé
^C'était bien la plus fine enfant de tout Voiron. Nous rhabillions, ma mére et moi, avec complaisance, comme une vraie demoiselle, du peu que nous avions; coifie, robe, dentelles, souliers à boucles, bas blancs, Quand je la menais ainsi, le dimanche à Téglise, les dames 8*àrrétaient et disaient* Voyez donc qnellebclle cnfanl! dirait-on que c^est la fille de la pauvre vitrière malade?* La petite entendait tout cela ; elle en prenait un peu de vanité, elle le répétait en rentrant à sa mére; elle aimait à sortir et h se faire belle, pour être ainsi admirée^ c*était naturel. G^est comme le petit paon qui regarde traîner et briller ses plumes sur Therbe, au soleil; mais dleavaltsiboncœur, qu^elle nenous méprisait pas pour celaj an contraire, elle nous embrassait, ma mère et moi, pendant des beures entières elle disait qn*elle était bien beureuse, bien beureuse, paroe^ue les autres petites filles, nos voisines, n'avaient qu'une mere et qu'elle en avait deuxl Ab! je Taimais bien! Je l'aiinais tant. Monsieur! c'était comme ma fille; elle couchait avec moi depuis qu'elle était sévrée. J'étais comme notre père, je lui passais tout. Ici, s'attendrie Geneviève visiblement sa VOIX se brisa dans sa gorge, ses yeux brillèrent d'une légère bumi* dité oii ie rayon de la bimpe se trempa un peu comme l'étoile dans l'eau. Moi-même je soupirai involontairement, car je pressentais quelque malheur*
Xil* Mêlas ! Monsieur, continua Geneviève, notre pauvre mère avait bien raison d'avoir du souci pour Josette, car elle se sentait dépérir tous les jours. Son infirmité n'était pas douloureuse ; mais l'ennui la tuait; et puis, elle voyait vieillir mon père, et venir la misère depuis que mon frère ne gagnait plus que sa paie de soldat. Quelquefois èll&m'appelait la nuit, pendant que le père et la petite dormaient, sous prétexte de me demander à boire, ou de rallumer la lampe, ou de retourner son oreiller sous sa tête, ou de lui lire une prière dans son livre d'Heures ; mais je voyais bien que ce n'était pas pour cela, c'était pour parler avec moi et ne pas pleurer seule. Monsieur. Elle me disait : « Pardonne- moi, ma pauvre Geneviève, de troubler ton sommeil, que la misère fait déjà si court j je n'ai que toi à qui ouvrir mon cœur, je le sens éclater comme cela dans la nuit. Est-ce qu'il ne fait pas bientôt jour?... Et puis elle me parlait comme quelqu'un qui a la fièvre, les yeux brillants, les joues rouges, les lèvres sèches, la parole précipitée; elle me parlait de mon frère, des inquiétudes qu'elle avait de mourir avant qu'il eût son congé et qu'il pût sulTiire à noire existence par son état; de mon père, qui devenait moins actif, moins adroit à son ouvrage, dont la vue baissait, qui tailladait et perdait des vitres, et que ses pratiques de la campagne abandonnaient ; mais surtout, surtout de la petite, qui était plus de la moitéc de sa peu-
SUITE A LA PAGfi 349 DU 10.
IB CONSEILLSft BU PSmS»
sée. Jeeberelmis à la reooDSolcr en loi disant que jVtais jeune, que j^étais forle, bien que je n^en eusse pas Pair, que j^étais accoutumée à la peine, que je me mettrais en condition où à la journée chez les blanehisseurs de toiles, que peut-être je me marierais avec on honnête garçon du pays, que nous prendrions la petitecfaeznous, et que nous en aurions soin comme de notre propre enfant.
Ohl oui, me disait^lle, Geneviève, promets-moi bien, juremoi, par la croix de ton chapdet, que tu lui serviras de mère, et que tu feras pour elle tous les sacrifices qu*une mère ferait à sa fille!
£t je n*avais pas de peine à le lui juirer, llonsieur, car fe ne mentais pas ^ c*etait mon idée, o*élait mon eœur ! Cette petite, voyez-vous, e^était notre folie à toutes deux.
Ensuite ma mère m^embrassait, et f allais me recoucher plus contente auprès de ma soeur, qui ne se doutait seulement pas que nous venions de parler d'elle et de pleurer.
XIIL Quand Tautomne fut venu, à la chute des feuilles, aux premières neiges qui tombèrent sur les toiles dans les prés, ma mère m'appela d'une voix que je ne reconnaissais pas, et qui me fil toute tressaillir. Je courus les pieds nus vers son lit. — Geneviève, me dit-elle, va chercher le vicaire quand il fera jour ; éloigne ton père et Josette sous un prétexte quelconque ; je ne veux pas qu'ils voient mon agonie j je sens là, ajouta-t-cllc en prenant ma main et on l'approchant de son cœur, que je vais mourir dans la journée! Ne crie pas, ne pUnirc pas, mon enfant ; tu les réveillerais j ferme mes rideaux, et dis-leur, quand ils se lèveront, que je vais dormir.
Je descendis dans la cour pour sangloter contre le mur sans qu'on m'entendît. Je fis ensuite comme elle avait dit. J'emmenai Josette chez une voisine qui lui enseignait k faire la dentelle sur un coussinet de soie verte ; je dis à mon père que ses pratiques de là-haut l'avaient fait demander, parceque la dernière grêle devait avoir cassé bien des croisées; il prit son étui de vitres derrière son dos, et il s'achemina vers les montagnes. Le vicaire vint, il confessa et communia ma mère ; elle n'eut point d'agonie, sa vie en était une depuis si longtemps ! elle s'éteignit tranquillement, seule avec moi dans la chambre, en me recommandant encore Josette. — J'aurais bien voulu la voir, me dit-cllc, mais lu l'embrasseras pour moi. Puis, je lui mis le crucilix sur les lèvres; m l'embrassant, elle m'embrassa les doigts. Quand je ne sentis plus de souffle sur ma main, je tombai à terre au pied du lit : elle était morte! Je veillai et l'ensevelis seule aussi dans la maison.
XIV. Les voisins retinrent Josette et mon père jusqu'après l'enterrement. Je remis tout en ordre dans la maison, comme nous
LB CONSBIL&IE DtJ PBUPIiB*
faisons à présent. Puis, ils rentrèrent. Ah ! que ee fut triste de voir toujours là ee lit de sorge verte, «vee ces rideaux fermés, el de n*en plus entendre sortir cette douée voix qui disait à tout moment : Geneviève! Je ne Taorais pas dit à d^aulres, M<MiBienr ; mais je vous le dis ; en vérité, bien des fois, pendant les premiers mois, quand j*étaî8 seule dans la ehambre, j'allais entr^ouvrir ces rideaux, et crier tout bas : « Me voilà, ma mère^ que désireB-» vous ? •
La pauvre Geneviève, à ces mots, n*y put plus tenir, et elle sanglota un moment ; puis elle s^ssuya les yeux avec le bas de laine qu'elle tricotait. Je sentis moi-même nne larme rouler de mes yeux sur le canon de mon fusil, que j'essuyais au feu, entre mes jambes.
XV. Mon père, reprit la servante, ne résista pas è cet isolement. Ma mère était sa conscience, son intelligence et sa volonté. Quand elle ne fut plus là, ce ne fut plus qu'un oorps sans âme. Il ne se tint plus à la maison, le soir, pour veiller auprès de ce lit vide. Il sortait après son travail pour aller se distraire ailleurs. Il fit de mauvaises connaissances; il fut entraîné, le pauvre homme, dans les cafés et chex les marchands de vin j il s'adonna au jeu et se \U vra à la boisson ; il rentrait tard ; il n'avait plus de ccnir au métier; il mangea ou perdit les quatorze cents francs que nous avions épargnés dans le temps, pour racheter mon frère, ou pour marier plus tard moi et Josette; il ne tarda pas à s'àbnltir par l'eau-de-vie; quand je lui faisais quelque représentation respectueusement à son réveil : « Bah ! me disaît-il, tu as raison ; mais c'est plus fort que moi. Depuis que je n'ai plustonfrère aveemoi à l'établi et ta mère à la chambre, l'atelier et la maison me pèsent jje ne me sens plus ; j'ai mon âme dans le verre ! Allons laisse-moi boire la lie, ça ne sera pas long ; va , le tonneau baisse et tant mieux ! la vie est amère! » Quelquefois, il nous embrassait cependant, ma sœur et moi, avant de partir, et il nous disait : u Soyez bien sages, je vais ' prier aujourd'hui au cimetière, à la croix de votre mère; je re*viendrai de bonne heure, el je travaillerai demain ; « et il sortait.
Il était souvent trois ou quatre jours sans rentrer. Une fois il resta huit jours sans reparaître. Nous apprîmes qu'il avait été trouvé mort sous la neige, dans le ravin de Saint-Laurent qui mène au couvent, son étui de vitre encore sur le dos, et ses sous dans sa poche. On ne savait pas s'il était tombé endormi sur la route, eu sortant de Tauberf^e des colporteurs, à Saint-Laurent, ou s'il avait été surpris par la luiil et enseveli par l'avalanche. Nous restâmes seules , Josette cl moi, Les voisiucs nous appelaient en riant la mère et la fille.
XVI. Ma mère ne m'avait point fait apprendre d'état, et pour-
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tant il fallait yiyre et élever Josette. Je pris une petite boatiqdé de mercerie, je m*y installai avee ma sœnr, qui tenait lecomptoir k coté de moi en apprenant à faire de la dentelle noire pour les paysannes du Haut-Dauphiné <»t du Valais, On m^arança à crédit une petite quantité de marchandises que je vendais aux eolpor* teurs de la montagne; des boutons d^os, des boucles de souliers et des jarretières, des guêtres de grosse laine blanche qui montent jusque par dessus les genoux, comme vous les voyez ici ; du pa« pier, de Pencre, des plumes, de sabots et quelques aunes de gros» ses étoffes rouges, blanches et bleues dont les montagnardes se font leurs robes* Comme j*étais prévenante et que la petite était jolie^ nous ne manquions pas tout à fait de pratiques. Les villageois d*en* haut, qui connaissaient anciennement mon père, venaient s*approvisionner de préférence chez nous pour les neiges. Une fois Fhiver venu , par exemple , nous ne vendions presque plus rien. Noos avions peine à vivre, mais pour gagner quelques petites choses, je faisais les ménages de pauvres voisines absentes, malades ou en couches, pour la nourriture et trois ou quatre sous par jour, ce qu*on voulait me donner. On aimait mon service^ parceque j*avab si bien appris autour du lit de ma mère comment on désennuie une malade et comment on la retourne dans son lit I Je rentrais plusieurs fois par jour pour voir ce que faisait Josette toute seule à la maison, et pour la faire souper et coucher ; puis, je retournais veiller toute la nuit mes malades, assise sur une chaise.
XVII. Cela dura deux ans ainsi, et tout allait bien; mais je commençais à me sentir triste sans savoir pourquoi. C'est que jV vais vingt ans, Monsieur, et que je voyais toutes les filles de mon âge courlisées par des jeunes garçons du pays, puis fiancées, puis mariées avec celui qu'elles avait préféré parmi tous les autres. J*étais souvent appelée dans les maisons pour habiller l'épousée ou pour préparer le repas des noces ; pendant que les autres jeunes filles de mon âge allaient à l'église, jasaient à la table avec leurs connaissances, ou dansaient dans les granges, je racomnnodais les robes, je cuisais les galettes, ou j'étendais la nappe, seule avec les vielles femmes à la maison. Cela me faisait rêver pourtant de voir le bonheur sur tous les visages de ces jolies filles toutes rouges du bal, qui s'en allaient chuchoter avec leurs fiancés auprès du puits de la cour ou contre le buisson en fleur du jardin. Je me disais : elles auront bien du mal dans la vie, c'est vrai j mais elles ne seront pas seules à la maison, seules à l'ouvrage; seules dans leur jeunesse, seules sur leurs vieux jours, cumme moi, quand j'aurai élevé et marié Jossellc ; elles auront autour d'elles de jolis enfants comme ma petite sœur, qui chaufferont leurs mains l'hiver h la cendre du foyer, qui se pendront à leurs tabliers, qui les appelle-
ront vers leurs berceaux le soir et le matin poar les embrasser !... Mais moi!... je n'aurai rien quand Jossette sera partie, que les quatre murs blancs de la chambre, le bruit du tison, l'hiver, se consumant dans Tâtre, et le bourdonnement des mouches Tété, contre les vitres ! Cela me faisait respirer quelquefois plus fortque pour avoir mon souffle; la petite, qui me voyait rêver et qui m*entendait soupirer, me disait : « Qu*est-ce que lu as donc, Gene* viève? Est-ce que je t'ai fait du chagrin? — Non, que je lui disais en Pembrassant, ma petite; bien au contraire, lu me fais trop de plaisir, je t'aime trop; mais c'est que je pense au temps ou tu ne seras plus la» — £i pourquoi plus là? me répondait-elle ^ esl^ce qu'il y aura un temps où tu ne m'aimeras plus? — Oh ! non, répondais-je ; mais c'est qu'il viendra un temps où lu en aimeras d'autres* » £lle ne comprenait pas, la pauvre innocente, et nous reprenions notre ouvrage, elle en regardant par la fenêtre et en folâtrant, moi en regardant mon aiguille el mon fil, et en caehani un peu d'eau sous mes cils baissés.
XVlil.Ces tristesses devenaient toujours plus fréquentes et plus longues vers la fin de i'autbmne,Monsieur,au moment où les jeunes colporteurs de la montagne, qui venaient s'approvisionner l'hiver de petites marchandises à la maison, d'aiguilles, d'épingles, d'étuis, de dés, remontaient dans leurs villages, pour ne plus redescendre avant le printemps. Vous me demanderes pourquoi. Je ne le savais pas bien moi-même au commencement ; je l'ai bien su plus tard, pour mon malheur; je vais vous le dire franchement.
Elle fit une (courte pause ; elle respira plus fort qu'à l'ordinaire, comme elle respirait à cêté de Josette, et elle reprit :
XIX. Voici, Monsieur; je vais vous le dire comme à mon confesseur. 11 nV a pas de mal, du reste; mais ça fait toujours de la peine de loucher au cœur, là où il a saigné* Éxeuses-moi ; mais si je ne vous avouais pas cela, vous ne comprendriet pas le reste, ni pourquoi je sois restée fille, et j^ai servi M. le curé.
Eh bien ! Monsieur, poursuivit Geneviève avec un cerlain effort, c'est qu'il y avait un jeune colporteur qui me plaisait*
— El à qui vous plaisiex, lui dis-je en souriant, car toute sage, et toute frileuse, el toute vêtue de noir, que vous êtes aujourd'hui, on voit bien à votre physionomie que vous avez dû avoir votre mois de mai aussi, et votre floraison.
— Eh bien ! oui. Monsieur, je lui plaisais. Depuis la mort de ma mère, que j'avais moins de peine, que je n'étais pas réveillée . vingt fois par nuit, que je voyais le soleil, que j'allais el que je ve» nais au grand air, j'étais devenue eommelcs autres, j'avais repris des couleurs, j'avais un peu engraissé; il y avait des rayons de so-
leil dans mes yeux, qui, jusque la avaient toujours élé à l'ombre. Cela ne dura pas, je le sais bien, mais il y eut deux ou trois ans où je ne fus pas déplaisante. Les garçons de Voiron s'arrêtaient pour me regarder à travers la vitre de la devanture, le dimanche, et j'entendais ([u'ils se (lisaient: « Tiens, regarde donc Geneviève, on dirait qu'elle fleurit coninie son œillet rouge sur sa fenêtre, et qu'elle ose enfin être jolie, n Que voulez-vous que je vous dise, Monsieur, il y a un coup de soleil d'été pour toutes les plantes, même sur les Alpes, où l'été ne fait que passer. C'est ce coup de soleil qui dore les orges pâles au moment de la moisson. J*étais comme ces pailles d'orge, et j'avais eu, comme elles, mon court soleil de beauté. Mats il ne brilla pas plus de deux ou trois saisons sur mon visage; et je ne le regrette pas, ajouta-t-elle bien vite, oh ! non ! je ne le regrette pas : j'ai trop souffert !
XX. 11 y avait donc un jeune colporteur d'ici, Monsieur, de ce village, ou je vous raconte si mal tout cela, parccque tout cela vous désennuie; il y avait un jeune colporteur, fils de Tinstituteurdu pays,de cette vieille femme qui demeure là-lMis,dans le haraeandes Trois-Mélèzes, et que vous voyez venir quelquefois causer avec moi à la porte de Téglisc. Il s'appelait Cyprien ; il devait remplacer son père comme instituteur, pour apprendre à écrire aux enfants, et, en attendant, il était enfant de chœur et chantre à l'église, et il ceurait les montagnes et les chalets pendant la semaine pour vendre des almanachs^ du fil, des aiguilles, des miroirs, et des Uvres d'Heures aux villageois. Mon père l'avait connu tout petit et venant raccommoder les châssis et les vitraux de l'église de Valneige j il se fournissait chez nous de tous les objets de son petit commerce, et, quand il descendait de sa montagne, il s'arrêtait toujours à la maison, comme si nous avions été ses parents. Mes grandes sœurs riaient de lui, parcequ'il était simpk comme un montagnard et qu'il n'était pas vêtu à la mode de Voiron. Mais ma mère l'aimait bien, parcequ'il était rangé et modeste comme une jeune fille, quMI rougissait au moindre mot, et qa^aa lieu d'aller courir aux fêtes ou se déranger aux auberges ayee les autres, il restait tous les soirs au coin de notre feu, à écouter lire n ma mère quelques-unes de ses belles et bonnéles histoires, on à m'aider à tirer de Teau m puits, à pétrir le pain, porter de grosses bûches au feu. Je m^étais accoutumée à le np^réer eomme un frère plus âgé que le mien. Il était de deux ans plus vieux que moi, grand élancé, un peu mince, eomme les sapins de ces montagnes maigres^ il avait les yeux plus noirs que les miens, omis aussi doux que des yeux de femme; un visage plus long et plas délicat que ceux des enfants de la plaine, une boueho qui ne riait pas, des couleurs comme du telour rouge, des cheveux noirB qaî
LE COiNSEILLER DU PEUPLE.
lui tombaient carrément te long des joues et sur le cou ; il était vcta d^une longue veste de gros drap blanc qui descendait jusqu'à ses jarretières de cuir, d'une larges ceinture à petites poches où il mettait sa monnaie, et de longues guêtres boutonnées au dessus du genou. H avait aux pieds de gros souliers dont les clous luisaient devant le feu comme des diamants, et quand il marchait dans la chambre, on entendait sonner les dalles. Il mettait son bâton et son havrcsac derrière la porte, comme s'il eût été chez lui. Il avait une voix douce et forte et un peu traînante, eommc une orgue dans l'Eglise de Grenoble.
A mesure que je grandissais, il venait plus souvent a la maison ; je ne savais pas pourquoi, ni lui non plus, le pauvre garçon, il ne me disait jamais plus haut que mon nom j je ne lui disais jamais plus haut que le sien j seulement ça me faisait plaisir à voir son ombre sur le mur de la chambre, à la lueur de la flamme du fagot, quand j'allumais le feu pour préparer le souper de la famille. Ce jour-là il y avait toujours quelque chose de plus qu'à l'ordinaire sur la table, comme des gaufl'rcs de froment ou des crêpes ou de sarrazin, et quand, le lendemain, je ne voyais plus son sac et son bâton derrière la porte, j'étais fâche sans savoir de quoi, voilà tout.
XXI. La mort de mon père et de sa mère n'avaient pas interrompu ces voyages de Cyprien à Voiron et ses relations avec moi. Au contraire, il y venait un peu plus souvent, et y séjoui nait un peu pins lon^lcuips; seulement, il ne logeait plus à la maison ; il allait demander asile pour la nuit à un de ses pays qui sciait du bois les hivers, aux portes des messieurs, pour les maisons riches, cl qui tenait chez lui des pelitsgarçons de la montagne pour • ramoner les cheminées.
niais les deux ou trois jours que Cyprien passait chaque voyage chez son pays, il ne faisait (juc passer et repasser, sous un prétexte ou sous un autre, tout le jour devant notre échoppe, et il trouvait toujours une raison pour y entrer, pour y revenir, pour y rester un ou deux moments. Tantôt il avait oublié sa provision de boulons de manches, tantôt les épingles, tantôt les écheveaux de fil ; d^autres fois, il avait une commission à me faire de la part de son père ou de sa mère, qui lui avait recommande de me rappeler les ornements d'église ou les almanachs qu'il fallait faire venir de Grenoble pour Noël prochain ; tantôt il était fatigué d'avoir tant marché dans Voiron depuis le matin, pour marchander d II chanvre ou des ctoupcs, et il me demandait la permission de s^asseoir an moment devant le comptoir, pendant que je causais ou qae je pesais aux petits enfants pour deux liards de sel ou de pain d'épice dans mes balances de laiton poli. Ce moment
LB CONSBILLBR DU PBUPLB.
durait des heures, et nous ne nous en apercevions ni lui nî moi.
Les voisins qui passaient et qui le voyaient assis, son coude sur mon ouvrage, ses cheveux luisants comme des ailes de corneille déroulées sur le comptoir, son bàlon ferré entre ses jambes, son sac sur ses genoux, disaient : « Voilà un beau montagnard qui s'apprivoise avec les filles de la plaine. Regardez donc, on dirait toujours qu'il va parler, et il ue £ait rien que regarder le boni do SCS souliers . »
C'est qu'en vérité. Monsieur, il ne me disait quasi rien, ni moi non plus, ou bien il me parlait de choses qui étaient à mille lieues de ses vraies pensées et des miennes ; du temps qu'il faisait, de l'heure, qu'il était, des vaches de sa mère qui avaient vélé, du mulet de son père qui s'était égaré dans les sapins, des fromages qui ne s'épanouissaient pas bien dans les métairies cette année, des orges qui avaient verdi trop vite et qui avaient été mordues h la pointe par les précoces gelées, enfin de tout, excepté de lui et de moi. Et moi, Monsieur, je faisais tout de même : ou je ne disais rien, ou je répondais oui ou non, ou je lui disais des choses ^ui n'avaient aucun intérêt, ni pour moi ni pour lui. Mais c*était égal, il suivait des yeux ma main, quiallait de mes genoux à mou front, en ourlant un moudioir; je regardais ses cheveux roulés là à côté de moi comme un écheveau de fin fil noir sur le comptoir i il avait l'air d*élre content, et moi je me sentais si bien que j'aurais voulu passer des années dans ce silence ou dans ses en* (retiens insignifiants. Quand il se levait pour retourner aux montagnes, qu'il passait ses bras dans les bretelles de cuir de son sac, et qu'il dessinait h terre de zig-sag pensifs avec la pointe de fer de son bâton, nous nous disions : « A revoir, à la saison prochaine ! Il se retoumaitdeuxou trois fois avant de tourner la rue; je le suivais des yeux comme une sœur suit son frère qui part, et je rentrais seule à la maison. Seulement je m'apercevais bien plus que j'étais seule, et jusqu'à ce que la petite fût revenue le soir de chez la voisine, où elle apprenait la dentelle, je ne faisais qu'aller et venir, je ne pouvais pas tenir sur ma chïdse, je n'avais pas de repos, mais je ne savais pas pourquoi.
Je ne pensais pas qu'il m'aimait, je ne pensais pas que je raimais moi-même; senlement, je commençais à prendre un pea de viinité; je m'habillais à l'air de mon visage» je me peignais devant un petit miroir où je ne m'étais jamais regardée auparavant, je portais des bas blancs et des souliers fins, je me voyais passer avec contentement les dimanches devant les devantures en vitres des n^agasins qui faisait glace pour les pauvres filles comme moi, et qui retraçaient depuis les pieds jusqn'è la téte leur taille, leur démarche et leur toilette des jours d^oisiveté. Ah I Monsieur, nous
U COHSfilLLBR W PEVPI.B
«fOns toutes été pèchèrtees, plos ou moins, dans notre jeofie temps. Je m*en suis bien èonfiessé depuis. Pourtant je n*avais aucane enn« de plaire à personbe* Mais j'étais comme le aerîa de mon maître, qui se lisse les plumes^ qui se lave dans son eau, qui se caresse le coa aveo sen èee et qui ae regarde dans le miroir^ bien qu*il soit seul dans sa cage. Que voolec^vout? le péché a rejailli sur toute la création ; les bétes même ont de la vaoité ! Hélas ! oui. Monsieur^ j'en avais dans ce iemps-Ià.
XXII. Le moment approchait où j'avais Thabitude de TOir des* eeudre Gypricn à Voiron. Je m'clais fait à nM>i-mémettne belle robe ; je m*élais acheté une chaîne de jais noir STec une croix d*or que j*ai toujours là, ajouta-t-elle en me laisattt tin geste de la main gauche vers son armoire ^ je ne sais pas pounfuol je tenais plus qtt*à rordioaire à être un peu belle; je les portais tons jonrs de peur que, par le baaard, Cyprien n*arrivAt un jour oà je serais moins bien mise et ou je ne iiatteMs pas lalnl ses yatia. « llasesur, me disait la petite^ e*est dono tous les joonrs dimanche, cette semaine? » Je ne sàTaia pas qMb lèi répondre et fa me Oih sait rougir*
XXIIL Tonte la semaine se passa; les jours m*en parurent plus longs 4ue eeux des autres mois. Le sainedi arriva, la nûtt Tint, et H ne vint pas. Cétait le lendeaaain le saint jour de Pâques fleorles) il n*avïiit jamais laissé passer eetlé semaine, leâ aiftree annésa, sans venir à Veirotf cherolier les cierges d'église, les fleors de papier pour Taulel^ las fichas de printemps pour la saison» Je ne savais pas ce qui se serait passé de Bonveau tt^liaut^ Je trs venir qoelqueSMine de ses pays que je eennràmis au esatume^ Je les arrêtai sous un préieite ou sons un antie, je leur demasidal ; « Cyprien est>il malade? Non, qu'ils me dirent i nous Tavona va dimanche qui relevait so» mur autour de la fontaine du pté^ — Est«ce qu*il neylendra pas à la plaine eette année? — Noos ne aavods pas, qu'ils me répoodirairt. Je me eouciial tvlen trtete, je ne dormis pas de la nuit, exoeplé le maiia un noueut, et, eri me réveillant, je sentis line place mooillée sur mon traversin ; j^avais plenré en rêvant^ sans me dire! moi-même pourquoi.
jLXIV. Je rentrais tonte pAle et tonte lirisée de la messOi- Ib petite jouait dans la me avec d'saitres enfants, je venais de Serrer mon livre dVeuroB dans le tiroir, et je me tenais la tête lourde entre ks mains, aceotidée lur le comptoir en ne peasuAt è rien; Un montagnard que je ne eonnaisshis pas de vue ent#a dans tni booUque et me demgnâa des petits miroirs à acheter. Je les lul •donnai poliment } il me les paya an dessus da prix que je UA avais demandé, et il sortit. En comptant ks tous pmir les mettre au tiroir, je vis qu'il y en avait dou^é de trop; je les pris dans
IB GORSBmiE DU PBtJnt*
mâ-iiiaui et je courus après lui. « Père, lui dis-je, tous vous êtes trompé, TOUS n^a^ei acheté que deux miroirs, et tous m'en avez payé trois; voilà vos douze sous de trop, reprenez-les, ou bien prenez aa miroir de plus. » Il me regarda de la téte aux pieds avec un fin rire que je ne comprenais pas, et qui me fit honte, parce que je crus qn*il se moquait de moi. « Ëh bien ! Mademoi* selle, qu^il me dit, ce n*est pas de cela qu*il s*i|git; vous êtes une jolie flile, ma foi! aussi honnête que bmTei mon fils n'a pas menti, tous ne tromperiez pas un enfant pas encore sevré ; ça me fait plaisir» » Votre fils lui répondis-je en rougissant jnsqu^au blanc des yeux, parce qn*à la ressemblance et au son de voix je me doutai tout de suite de quelque chose ; Tbtre fils, qui est-il donc? Je ne le connais pas* — Oh! qne si que vous le connaissez, lepril-il, et qne lui il tous connaît bien 1 Vous ne connaisses donc pas Cyprien, le beau montagnard, et le bon montagnard qne je dis, moi?£hblenl c'est mon enfant! Ah! vous êtes le père de Cyprien, lui répondis-je en tremblant et les yeux baissés, et je n*en pus dire davantage, tant je me sentais tonte trembhinte, tonte froide, toute de bols, devant ce vieillard* Cétait pourtant ùn vieillard bien comme 11 faut. Monsieur, pour sa condition : le visage gra?e', la voix douce, le bonnet k la main, les cheveux blancs, l'air honnête, les paroles de son âge, me parlant comme il aurait parlé à sa fille ou à nne dame. Oui, c*est mol qui sois son père, continua-t-il en me reeondalsant jusqn*à la porte, un vieil ami de votre père, nne ancienne et fidMe pratique de la maison ; il ne logeait jamais aiUenrs qne chez moi, quand il montait pour travailler. Tété, sur nos hauteurs; nous parlions ensemble de sa pauvre femme malade et de ses trois enfants qu*îl en avait. Le brave homme, il a trop pris le Quigrin à cœur, il s'y est noyé lui-même ; mais ça n'empéehe pas que citait un brave boramCt ailes, et dont le nom ne fera pas honte à porter à ses enfiints.
En parlant ainsl^ Il entra sans façon derrière moi, et 11 sVwii la chaiee oà Cyprien s'était as^ si souvent, tout près de mol.
— Eh bien, Mademoiselle, me dit-Il en me voyant asseoir, toute rouge et toute troublée, devant le comptoir, vous croycx doqc qu'à mon âge je ne sais pas compter jusqu'à trente-six, et je donne mes pauvres liards pour une révérance de jeune ? N'en croyez rien, eontinua-t-ii d*un air bon et fin, mon fils me disait toujours : Il n'y a pas une fille plus honnête dans Voiron, elle ne surferait pas d'un sou ses pratiques, pas même un passant, pas même un inconnu. Ahbah ! que je lui disais, Cyprien, tu ne connais pas le beau monde ; je ne m'y fierais pas, tout de même. — Eh bien! allez-y voir, qu'il me dit. Je ne la préviendrai pasj je ne lui ferai rien dire, et si elle vous trompe... ch
LE CONSEILLER DU PEUPLE. o8U
bien ! je ne m'arrêterai plus jamais devant sa porte. Ça sera fini, quoi ! car toute jolie qu'elle est, si elle n'était pas honnête, je ne l'aimerais plus, voyez-vous.
Il m*aime donc, que je me dis tout bas, dans le cœur, sans oser lever les yeux.
Le viellard continua :
— Alors j'ai dit : allons-y voir nous-roéme j j'ai mis mes guêtres; j'ai laissé Cyprien chanter à ma place au chœur; j'ai demandé la boutique de Genevière ; je suis entré chez vous; j'ai marchandé pour avoir le temps de vous bien regarder ; j'ai fait senjblant de me tromper de douze sous dans le compte, vous m'avez couru après comme si j'avais été le voleur et vous la volée, pour me rapporter mes douze sous, et voilà !
— Je n'ai fait que mon devoir, père Cyprien, lui dis-Je j il n'y a pas de quoi être ficre.
— C'est vrai, dit-il; mais il n'est pas moins vrai que, si vous voulez m'entend re, ces douze sous m'auront acheté une belleiille, et à vous, Geneviève, vous auront acheté un bon mari.
J'étais tellement secouée, Monsieur, par les paroles de ce vieillard, que je n'ouvrais pas la bouche, et que je n'osais pas seulement remuer le pied, il avait l'air embarrassé dans ce moment, lui-même, de ce qu'il allait dire, il retournait sa langue sur ses lèvres, il balbutiait un peu, il se levait, il se ressayait, il toussait* A la fin, comme s'il avait pris son coarage à deux mains :
— Bah ! reprit-il, autant vaut an mot dit que eent mots à dire* Je vous dirai donc tout : Cyprien vous aime depuis sept ans.
Il me sembla qu'on iD*ouvrait le eoBarayec des paroles, et qu'on y faisait couler une ehose douce qui ne tarissait plus* comme la félicité éternelle*
^ Oui, il y a sept ans qu'il vous aime, et nous n*avons jamais pu lui en faire aimer une autre, ni dans la montagne, ni dans la plaine, il Aura du bien : les sapins, la maison et le pré de la fontaine seront à lui après moi: il est doux et hnmble comme une jeune fille; il est aimé des garçons, il plaît aux filles, et il n'est pas plus fier qu'an enfant. Et malgré cela il nous a toajonra dit : je n'épouserais que Geneviève, si j'osais éire son courtisan. — £h bien ! lui disions-nous, sa mère et moi, contente-toi, descends k la plaine, fais la cour à Geneviève, puisque ton bonheur est là f mais enfini il faut que lu te maries, l'ouvrage est large, nous nous falaons vieux. — Alors 11 partait bien résolu à s'e^^pllquer aree TOUS, Mademoiselle; et pois quand 11 remontait et que nous lui demandions : Que lui as-ta dit, et qu'est-ce qu'elle t'a répondu ? — Rien, disait-il ; je n'ai jamais osé j e'est nne fille de la plaine, et mol, je suis an garçon des montagnes; c'est une demoiselle de
11 CONSEILLEE DU VEOMB^
Ja ville, et moi, je suis un paysan da village. J*aica peardVtre méprise, et puis, si elle avait dîl non, je serai to&ibédeeb^n sur la route. Je n'ai pas parlé, mais je serai plas hardi la saison qui vient, laissez-moi faire. — La saison qui ▼ionl s'en allait tou-? joors de même, et le pauvre garçon séchait sur pied, et nous le ▼oyions dépérir de Tété à l'aulome. A lajfin, je Int ai dit : Vcux4u que j'y aille, moi ? Ta mère est boiteuse, elle ne ponmit jamais descendre si bas et remonter si haut. Je suis vieux, mais je suis hardi, va j je chercherai Tune chose ou l'autre à aelieter dans sa boutique, je ferai une ruse de montagnard pour lier laeonvewa* tion avec elle, je m'informerai dans Voiron, je saurai si o^t une brave fille, je verrai si elle est avenante, si elle est jolie, si clic est bonne pour le pauvre monde, et je lui dirai : Cyprien vous aime! J'ai fait comme j'avais dit, Mademoiselle Geneviève, ne m'en voulez pas, et maintenant, vous, dites-moi franehement h notre tour : Aimez-vous notre Cyprien?
XXV. Je ne répondis que par un gros soupir, etil le comprit. — Eh bien ! c'est bii-n dit-ii, puisque vous l'aimez, voulez-vous Tépouser et être notre fille là-haut.
Je ne répondis pas d'avantage ; mais je me rois à pleurer. Eli bien ! c'est bien, dit-il encore, nous ferons la noce à la Saint-Jean. Je vais remonter là-haut et réjouir le cœur de mon fils. Cyprien viendra à présent vous faire la cour librement, jusqu'au jour des fiançailles ; il n'aura pas l'embarras de vous dire que vous lui plaisiez, ni de vous demander si vous en êtes contente. J'ai parlé pour lui, tout est dit. Adieu, Madentioisclle Geneviève; je ne prendrai pas môme un verre devin à V^oiron, de peur de retarder le bonheur de Cyprien. Je suis sur qu'il m'at« tend à moitié chemin, et qu'il compte mes pas dans sa pensée.
Le vieillard partit, aussi leste que s'il avait emporté pour lui-» même le premier aveu de sa fiancée.
XXVI. Le dimanche suivant, Monsieur, je vis revenir Cyprien h fa maison, comme h l'ordinaire, il avait l'air bien heureux et bien honteux tout ensemble, et moi de même. Il me prit la main en tremblant par dessus le comptoir, où je repliais une aune de serge, et il me la serra doucement en regardant sur mon visage si j'étais fâchée. Je ne dis rien, et je n'eus pas l'air en colère ; ça l'encouragea. — Vous n'êtes donc pas fâchée contre moi, qu'il me dit, Geneviève? Je lui répondis seulement : Non, d'une voix très douce, et je ne relirai pas ma main. Alors nous restâmes comme cela tous les deux longtemps, longtemps sans rien dire; mais mon cœur battait si fort, et le sien aussi, contre iecomplojr, qu'on les entendait comme des bnlancicç d'orlogc.
^ Geneviève, dit-ii enfin, mon père vous a donc parle ?
LE C02iSElLLEa DU rfiUPL£»
— Oui, que je lui réponds, et rien de plus.
— Eh bien ! alors, il faut nous fiaaccr le mois qui vient)
— Le mois qtii vient? répondis-je.
— Vraiment ! qu'il me dit en se levaat et en reliraot sa main pour la battre de joie contre Tautre.
— Vrai meut ! répliquai-je avec gravité, comme si j'avais fait un serment.
^ Eh bien ! alors, allons nous promener dans les prés, me ditil, car je ne peux pas tenir en place. Les plantes des pieds me font mal du désir de sortir avec vous, Geneviève, et de direàlous mes pays que nous rencontrerons et qui se demanderons : avec qui donc est Cyprien ? Cest ma promise.
Et nous sortîmes.
Nous nous promenâmes tout le soir, bien loin, bien loin, dans les prés, su ries bords de la rivière. La petite était venue avec nou.«, qui nV comprenait rien et qui jouait devant et derrière, avec les papillions sot Therbe, et les petits poissons sous Peau. Nous ne nous disions guère plus qu*à la maison ; mais nous nous tenions les mains tout le temps, parle boutdes doigts, comaie ces enfants qui vont à récole. Ça lui faisait plaisir et moi aussi, et nous soupirions si fort, que la petite me disait par moments, tous bas : « Tu as donc du chagrin, Geneviève ? Pourquoi donc oe vilain M. Cjr* prîen est-il venu te faire de la peine ? »
Cela faisait rire Cyprien, à qui je le redisais qiiand la petite était loin, je me mettais les bords de mon tablier sur les yeux, comme si j'avais pleuré, maise*éUiit pour sourire, et pour regarder en sou riant Cyprien, qui me serrait le doigt. Puis la petite venait me tirer mon tablier de dessus les yeux, et disait : — Ah I vous rîez ; c'est un badinage !
XXVIL Nons ne restâmes que bien tard à la maison, ce jourîa, après être convenus de tout. Cyprien repartirait la même nuit; il ferait ses foins pendant les deux semaines ; il viendrait me chercher à Voiron pour que les fiançailles se fissent dans le village et dans la maison de son père, à cause de sa mère boiteuse; qui ne pouvait pas descendre; il me ramènerait le m^^me jour à Voiron, et nous nons marierons après les orges rentrées, la semaine d'avant l'Assomption,
n partit content comme si nous eussions été déjà Tun à Tautre. Il croyait à ma parole, le pauvre garçon, comme si c'eût été parole d'évangile. Ah ! Monsieur, que j'ai été ti*altre I dit^elle en se frappant la poitrine avee ses aiguilles de bas, comme si elle eût VQula se les plonger dans le eorar; mais c*était pour un bon motif poortant, reprit-elle avee un accent de conviction qui parut la consoler ellG-méme«
LE GOMSfllLLBl DU PMJFLI*
-* Gomment. Geneviève, lot dis-je avee étonnement^TOOs avec élé traître, TOUS?
Ah! Monsieur, quand je dis traître, je veox dire étourdie ; mais bien malheureusement étourdie, vous allés voir. Mais avant de recommencer à vous eonter tout eela, laissez-moi jeter quelques éclats de sapin sur le feu qui va s^éteindre, et regarder dans la marmite si les pommes de terre que j*aî promis de porter avant le jour aux enfants de la pauvre Mai^uerite euisent bien*
Elle jeta des éclats sur le feu, elle ouvrit le couvercle d^étain, elle remit une poche d*eau sur les pommes de terre,qui bràhiient un peu« et elle vint se rasseoir sous la lampe. Je profitai de rmterruption pour délier le collier de mon chien, qui faisait du bruit avec ses grelots en prenantdes mouches, et pour étendre une goutte d*huile de plus sur les bassinets de mon fusil. Geneviève continua ainsi :
XXVIII. — Lliistoire des douze sous que le père Cyprîen avait racontée aux cabarets et sur la route en s*en* allant, pour se vanter de sa finesse, et, la promenade que j^avats fiiite dans les prés, avec son fils le dimanche diaprés avaient fait du bruit dans Voiron. Les voisines et les jeunes filles mes amies faisaient semblant de se moquer de ce que j*allais épouser un jeune homme de ht montagne; qui portait des guêtres de cuir et des cheveux longs ; mais au fond elles me portaient envie toutes i je le comprenais quand on me disait qu*elles disaient entre elles : « Tiens ! puisque le beau montagnard voulait se marlCr en plaine, II aurait bien pu en trouver d^aussi jolies et de plus riches que Geneviève ; Tha* bit n'y fait rîcn, va^ tu entres dans une bonne famille: le bon Dieu te devait ça pour toutes les peines que tu t*es données avec ta mère. Elle sera bien contente, dans le Paradis, de te savoir établie nvec un si beau, si riche et si honnête garçon, v Moi, j'écoutais tout cela, et je songeais à me faire la plus belle que je pourrais le jour de mes fiançailles, pour faire honneur à Cyprien.
XXIX. J'avais amassé une petite économie en petites pièces, après avoir vécu et payé l'apprentissage de la petite chez la denteltellière ; j'avais mis cela dans le coffre h sel, à côté de notre lit. Je me dis : Il faut l'acheter du linge, une robe neuve, une coifTe, des souliers de peau de chèvre et une bague d'or pour Cyprien, des boîtes de dragées pour les parents et les voisines. Je dépensai tout à me faire un trousseau, puisque ma mère n'avait pas pu m'en faire un avant de mourir. Mais aussi, j'étais aussi bien nippée qu'une fille qui aurait eu mère et père. Tout cela était étalé sur le coffre à sel, à la lêle du lit. J'y allais bien vingt fois par jour pour le regarder et pour me dire : « A quoi rassembleras-tu, Geneviève, quand lu seras là-dedans ? » Yraimeot, Monsieur, je n'osais pas
us GONSBaLBR DO KUPUI*
ressayer, tant j'avais peur de ne pas me reconnaître. J'aurais rougi de me parer ainsi, même devant la petite Josette.
A la fin, ii fallut bien m'endimancher, car c'était le matin du jour où Cyprien devait venir me prendre pour les fiançailles. Je menai Josette de grand matin chez sa maîtresse ; je priai celte femme de la garder deux jours cl de la faire coucher avec ses enfants. Je lui recommandai d'être bien sage, je l'embrassai et je revins m'habiller.
A peine avais-je fini de boucler mes souliers et d'épingler mon fichu rouge devant et derrière ma robe de soie verte, que j'entendis le pas d'un mulet qui s'arrêtait devant la porte. On frappa : j'ouvris; c'était Cyprien en habits neufs, en souliers neufs, en chapeau neuf à grands bords tombant sur les épaules, presque ausS| longs et aussi noirs que ses cheveux. Il ne faisait pas encore bien jour, bien que ce fût trois semaines après Pâques. 11 n'y avait personne encore aux fenêtres ai dans la rue.
Cyprien avait marché de nuit pour m'emraener dès le point du jour, afin d'arriver à Theurede la messe au village. Le mulet mangeait sur la porte, dans une résille de chanvre cordé qui lui passait autour du cou, et qui lui rapprochait son herbe de la bouche. II avait un panache rouge sur le front, un collier de grelots qui sonnaient gaiement a chaque mouvement de son encolure, un poitrail de cuir garni de plaques luisantes comme de l'or, une selle large, rembourrée, couverte d'un beau tapis de laine de couleur sur le dos, avec un gros pommeau de cuir et de cuivre pour s'ap* puyer sur le devant, et deux étriers de fer suspendus à des courroies courtes, an milieu de la selle, pour qu^une femme y pût mettre ses pieds.
« Allons, Geneviève, me dit Cyprien, ne perdons pasuneôup de l'horloge ; la route est longue, le «oleil marche vite une fois qu'il sort des sapins, la famille nous attend. » Je fermai la porte, je lui donnai leselefs eomme s'il eût été déjà mon mari. Il me prit dans ses bras comme si j'avais été une javelle d'orge vert ^ il m'assit sur la selle, il passa mes pieds dans les étriers ; il me mit la bride dans une main, il me dit de me tenir de l'autre main au pommeau de la seile : « N'ayez pas de erainte, Geneviève, qu'il me dit, je raïs marcher à côte, un peu en avant, en tenant le mulet par le licol, et s'il fait un faux pas, ou si vous avez peur, criez librement, et jetez-vous de mon côté, je ne vous laisserai pas tomber à terre, aile? ! »
XXX. J'avais bien peur ; mais je ne dis rien et je me rassurai en regardant les épaules et les cheveux de Cyprien, qui touchaient presque à mon genou et balayaient la poussière de mon soulier. Je me dis : « Je n'ai rien à eraindre si près de lui. » 11 n*étalt pas
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tout4-fait jour encore quand nous traversâmes le petit pont ett milieu des prés, et que nous eommençtoes à gravir le sentier qui mène aux montagnes.
Cyprien, sans me rcganler et sans me rien dire« se mit a etian-^ ter de toute sa forée, et avec une si belle voix que les rochers de la route en sonnaient, la chanson des fiançailles dans la montagne. Vous savez bien. Monsieur, cette chanson qui dit :
Belle, ouTres-moi la porte ▲ rheure de mmait.
Les grelots et les fers du mulet sur les roches luisantes àoeom* pagnaient la chanson de Cyprien, et les rossignols qui s*éveillaient, et les alouettes qui partaient, et la ehute des cascades qui bruis* saient, et les jeunes filles qui sortaient du lit et qui se mettaient sur les portes de leurs diftlets pour nous voir passer, tout cela était si gai, Monsieur,' que je ne me sentais plus le cœur de contentement, et qu*il me semblait qu^on m*enlevait au troisième ciel. Je me souvenais d^ivoir vu dans la Bible, sur le lit de ma mère, la figure d*une sainte Vierge, assise avec Tenfant Jésus sur un mulet, qn*un ange menait par la bride pour voir sa cousine. Je me disais; « Tu es comme une sainte Vierge, mais qu*as-tu feit de Tenfant ? » Et je me sentab un moment le coeur triste en pensant que j*avais laissé Josette en arrière, mais ça ne durait pas. Cyprien tournait un autre rocher, entrait dans un autre bois, traversait un autre torrent à gué, ses jambes nues dans Teau ou bien en croupe derrière moi sur le mulet, et tout redevenait surprise, joie et rire comme avant.
XXXI. J^étais si neuve à la vue des pays,. Monsieur, du ciel, des montagnes, des bois, des eaux, de tontes ces choses qui couvrent la terre ; je n*étaia jamais sortie de Voiron et presque jamais de ma chambre ; tout cela m*entrait dans les yeux comme un feo d*artifioe. J*admiraistout; jUnterrogeais Cyprien sur tout, je criais de tout i et cependant je n*avais peur de rira, parceque j*étais avec lui. Mais, s*il faut vous Tavoner, Monsieur, deux ou trois fois je fis sembhint d*àvoir trop peur, au bord des ravins et an bmit du torrent; je poussai un cri et je me jetai, ma main sur son épaule, autour de son cou, pour qu*il me soutint à demi et qu*il m*entourèt de son bras robuste, sous lequel je ne eraignalii plus rien.
— Et il n*cn profita pas pour vous embrasser une seule fois, Geneviève?
— Oh! non, Monsieur, je vous le jure, dit-elle, il était trop honnête hommepour cela; il ne m*enbrassa pas plus que mon ange
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