‹ Le Conservateur littéraire. Edition critique publiéeChapitre 101 sur 115 · CONTE · texte numérisé non relu

CONTE

Sur son chemin le temps en fait de belles;

Tout meurt ou change au toucher de ses ailes;

Sparte n'est plus, Athènes a péri,

Et d'Aglaé l'incarnat est flétri.

Voilà ses jeux! qu'a-t-il fait d'un usage, [205]

Fameux jadis, lorsqu'on était plus sage ?

(Vous dire quand, ma foi je n'en sais rien !)

On ne voit plus, c'est ce que je sais bien,

De ces amants qui, dignes de la Grèce,

Savent mourir de rage ou de tendresse ;

On n'en voit plus : l'usage est pourtant beau.

Est-il au monde une seule Sapho?

Vous trouverez, dans nos modernes flammes,

Peu de Thisbés, moins encor de Pyrames,

Pas un Orphée, allant aux sombres bords

Ravir sa femme à l'empire des morts !

Il fut un temps, l'heureux temps pour les belles!

Où l'on mourait victime des cruelles ;

Mais aujourd'hui que fait-on dans ce cas?

On pleure, on crie, on jure'... on ne meurt pas.

J'en vais citer un exemple pour preuve.

Le jeune Albin adorait une veuve,

Coquette en diable, et qui, pour cet amant.

Était sévère avec ménagement.

A deux genoux, depuis plus d'une année,

Il courtisait cette belle obstinée.

Qui, parfois tendre et prête à chanceler.

Se redressait et le faisait trembler.

a82 LE CONSERVATEUR LITTÉRAIRE.

Il l'aimait donc en toute conscience 3() Sans désespoir comme sans espérance.

Certaine nuit, Dorval, son compagnon.

Qui partageait sa table et sa maison.

Le rencontra, dans le coin d'une rue,

Les yeux en pleurs, et la mine éperdue, 35 Parlant tout seul, marchant sans le savoir.

A cet aspect, l'ami de s'émouvoir :

tf D'où venez-vous, lui dit-il ? — De chez elle 1

— Hein? de chez qui? — De chez cette infidèle !

Je l'ai trouvée, ah ! quel monstre, Dorval ! 40 Je l'ai trouvée embrassant mon rival!!...

Allons, allons, la vie est trop amère 1

Adieu, Dorval!... Toi, console ma mère! »

Il dit et part, laissant son compagnon [206]

Tout stupéfait. Près de ces lieux, un pont 45 Coupait la Seine, et se courbait en voûte.

Dorval frémit du malheur qu'il redoute :

« Arrête, Albin, au nom de l'amitié !

Conserve-moi ma plus chère moitié ! »

Cris superflus ! Douleur, hélas, trop vaine ! 5(» Tout est muet sur les bords de la Seine.

Il se désole; il remplit l'air de cris :

Les lieux voisins se réveillent surpris.

On vient; on court. Bientôt, à sa prière,

Vingt matelots plongent dans la rivière. 55 Mais point d'Albin 1 les soins sont superflus.

Dorval criait : « C'en est fait! il n'est plus!

Mon cher ami, mon ami n'est qu'une ombre! »

Il s'en revint mélancolique et sombre :

De longs soupirs s'échappaient de son cœur: ^ Ses deux genoux fléchissaient sans vigueur.

« Ciel, disait-il, fais qu'au plus tôt je meure ! »

Tant bien que mal il gagna sa demeure :

II prit sa lampe et s'approcha du lit.

Mais quel objet... (de joie il en pâlit), 65 Quel cher objet à ses yeux se présente I

C'est son ami qui, la tête penchante.

Nonchalamment posé sur le côté, Dormait, ronflait, avec tranquillité :

« Eh! dit Dorval, en réveillant notre homme, 70 Mon cher ami, vous dormez d'un bon somme :

Vous n'êtes pas encor noyé, je crois !

Mais se peut-il? Est-ce vous que je vois?

Vous deviez être au fond de la rivière !

— Ah! lui dit l'autre, en frottant sa paupière, 75 Mon cher Dorval, j'ai remis mon dessein...

Mais j'ai sommeil; bonne nuit... à demain.

J.-J. RtDA. [J.-J. Ader.J

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