C. Chez les morts
240 A. Quelle main l'a frappé, seigneur? —
C. Qu'il vous souvienne De quel coup, sans témoins, vous chargeâtes la mienne. A. Quoi! votre zèle a pu... — G. Vous vous en étonnez I A. Pourquoi tant de pâleur sur vos traits consternés? C. On ne peut, sans horreur, surmonter la nature. 245 A. D'un service si grand quelle preuve assez sûre?... G. Le corps de Sigebert et le poignard fumant
Convaincront vos regards de tout mon dévoûment. La garde qui vous suit, déclarez-le sans feinte, Me venait retenir captif dans cette enceinte. 25o Clovis était bien prompt à soupçonner ma foi. A. Vous étiez prisonnier, vous allez être roi. C. Conduis-nous, Adelmar, dans ces voûtes funèbres :
Ces flambeaux vous pourront éclairer leurs ténèbres. A. Retirez-vous, soldats, allons... Vous frémissez I 255 C. Mes cheveux, sur mon front, seigneur, se sont dressés, Et de mon père mort la dépouille sanglante Va soulever mon cœur déjà plein d'épouvante.
(A part.) Soutiens-moi, Dieu du ciell O Dieu! ne laisse pas Défaillir ma constance en ces affreux combats*!
260 Cet acte est admirable; il soutient la comparaison avec celui de Voltaire : s'il n'est pas aussi bien écrit, et s'il est moins déchirant, il est aussi original; d'ailleurs, ila le mérite de laisser le spectateur dans une attente terrible, tandis que le qua-
265 trième acte de Mahomet épuise l'âme et termine la pièce. Passons au cinquième.
I. Lafon a refusé le rôle de Clodoric, qui ne lui offrait pas d'effet de scène. (C. L.)
Les deux premières scènes, quoique belles, sont un peu longues; nous voyons bien que M. Lemercier, au moment de la catastrophe, a voulu faire
270 ressortir l'hypocrisie du | tyran; mais ce n'est [225] guère dans un cinquième acte, où tout doit être situation, que les scènes de développement sont utiles. Cependant Clodoric paraît; la terreur rentre avec lui sur le théâtre. Il nous semble entendre
275 d'ici le frémissement d'impatience qui se répand parmi les spectateurs.
Nous ferons encore une critique. A peine Edelinde apprend-elle que son amant s'est rendu coupable du meurtre de son père, qu'elle le maudit
280 dans une imprécation de près de quarante vers. Nous'ne pensons pas que ce soit là tout à fait de l'amour. Un regard de Clodoric devrait la rassurer, et en supposant qu'elle le crût coupable, elle devrait tout au plus gémir, pleurer ou tomber éva-
285 nouie. Les extrêmes douleurs n'ont pas une si grande éloquence de paroles. Ce n'est pas là l'innocente Edelinde, c'est Clytemnestre tout entière. Cependant Clovis et Clodoric restent seuls; les gardes entourent le tyran, et se placent aux côtés
290 du jeune homme : quelle scène!
CLOVIS
Eh quoi donc, Clodoric! vous semblez éperdu Du service éminent que vous m'avez rendu?... Après avoir commis ce qu'on nomme un grand crime. Tout repentir est lâche, et n'a rien qu'on estime.
CLODORIC
295 Du repentir amer je ne sens point le fiel.
Qui commanda le meurtre en rendra compte au ciel.
3o8 LE CONSERVATEUR LITTÉRAIRE.
Je me crois innocent, et veux, par mon courage. Racheter ma couronne et mon juste héritage.
CLOVIS
Le désir de régner est donc en vous bien fort, 3oo S'il vous rendit facile un parricide effort?
CLODORIC
J'ai lieu de m'étonner si votre cœur s'étonne Qu'un forfait coûte peu pour s'acquérir un trône.
CLOVIS
Prince I où donc votre père était-il retiré?
CLODORIC
Dans ce palais, au fond d'un réduit ignoré.
CLOVIS
3()5 Pourquoi refusiez-vous d'abord de m'en instruire?
CLODORIC
Je l'ignorais; lui-même est venu m'y conduire.
CLOVIS
II s'est donc, sans frayeur, mis en votre pouvoir?
CLODORIC
Oui, sans frayeur... Et moi, j'ai rempli mon devoir.
CLOVIS
Il fallait de ses jours me rendre encor le maître.
CLODORIC
3io Vos soldats, devant vous, m'empêchaient de paraître.
CLOVIS
Sa mort me garantit votre sincère foi.
CLODORIC
Puissent tous vos sujets vous aimer comme moi !
Ce zèie aura bientôt sa digne récompense.
CLODORIC
Oui, le sang paternel sera payé, je pense.
CLOVIS
3i5 Comptez-y bien : Glovis peut vous en assurer.
CLODORIC
Un mystère important me reste à déclarer.
(A voix basse et s'approchant un peu plus de Clovis.) L'enceinte de ce lieu cache un trésor immense; Et pour me conquérir votre auguste alliance, Je prétends vous livrer le dépôt précieux 320 Des biens que sous la terre ont gardé mes aïeux; Aux avides regards j'ai craint de les commettre. C'est dans vos seules mains que je veux les remettre. Suivez-moi sous la voûte où mes pas ont marché.
CLOVIS
En quel lieu descendrai-je?
CLODORIC
Où mon père est couché.
325 xMalheurà ceux qui ne sentiront point de pareils vers!
Ici nous nous arrêtons, car notre tâche devient plus pénible: il ne nous reste plus qu'à faire autant de critiques que nous avons donné d'éloges.
33o Cette scène terrible est interrompue par l'arrivée des grands qui viennent offrir la couronne à Glovis. Malheur à qui se rend l usurpateur d'un trône! s'écrie le tyran avec une modération hypocrite; Sisfebert est mort :
3lO LE CONSERVATEUR LITTÉRAIRE.
335 Clodoric est son juste héritier;
Mais prendrez-vous un roi qui fut son meutrier. Et dont le front, marqué du sceau de l'anathème, Mérite un coup du glaive et non un diadème?
A ces mots, Clodoric tire son épée et se préci- 340 pite sur Clovis; mais il est arrêté par les gardes qui le désarment et qui le mènent à la mort. Ce moyen mélodramatique termine malheureusement cette belle scène; il a pu réussir dans Hypermnestre, parce qu'il amenait un dénouement heu- 345 reux et désiré du spectateur; mais ici ce | n'est [227] qu'une catastrophe inattendue qui ne satisfait pas et qui ne surprend que par sa facilité. Il semble que, dans cet acte, Mahomet ait porté malheur à Clovis, et que M. Lemercier ait voulu également 35o lutter contre les beautés et les défauts de son modèle.
Le reste de l'ouvrage ne nous paraît guère meilleur. Clodoric est mis à mort; Clovis monte sur le trône en disant :
355 Je jure en cette enceinte,
De régner par les lois de la piété sainte.
Edelinde vient se tuer devant lui, et lui prédit que sa race sera de courte durée; à cette prédiction, le tyran, qui n'est cependant pas supersti- 36o tieux, s'écrie :
Fatal usurpateur me voilà condamné !
Et la toile tombe. M. Lemercier nous dit dans sa préface que Clovis est puni par le sentiment de sa propre honte ; il nous le dit, mais en vérité, nous
6' LIVRAISON. — LITTÉRATURE FRANÇAISE. 3ll
365 ne le voyons pas. L'usurpateur triomphe, et il ne lui est rien arrivé qui doive l'étonner, et à quoi il n'ait dû s'attendre.]
Il est à remarquer que le dénoûment de Mahomet est [aussi] plus manqué qu'on ne le croit gé-
370 néralement. Il suffit, pour s'en convaincre, de le comparer avec celui de Britannicus. La situation est semblable. Dans les deux tragédies, c'est un tyran qui perd sa maîtresse au moment où il croit s'en être assuré la possession. La pièce de Racine
375 laisse dans l'âme une impression triste, mais qui n'est pas sans quelque consolation, parce que l'on sent que Britannicus est vengé, et que Néron n'est pas moins malheureux que ses victimes : il semble qu'il devrait en être de même dans Voltaire ; cepen-
38o dant le cœur qui ne se trompe pas reste abattu; et en effet Mahomet n'est nullement puni. Son amour pour Palmire n'est qu'une petitesse dans son caractère et qu'un | moyen dérisoire dans l'ac- [228] tion. Lorsque le spectateXir voit cet homme songer
385 à sa grandeur au moment où sa maîtresse se poignarde sous ses yeux, il sent bien qu'il ne l'a jamais aimée, et qu'avant deux heures il se sera consolé de sa perte.
[Pour en revenir à Clovis, il nous semble que si
390 M. Lemercier avait eu l'idée de rattacher plus for-