‹ Le Conservateur littéraire. Edition critique publiéeChapitre 111 sur 115 · CORRESPONDANCE · texte numérisé non relu

CORRESPONDANCE

A MM. les Rédacteurs du Conservateur littéraire '.

Massevaux ■. 14 janvier 1820.

Messieurs,

Mon père est un honnête citoyen, qui vit aujourd'hui absolument retiré des affaires dont il s'était mêlé, il y a quelque vingt-cinq ans, d'une manière assez active, s'il faut en croire ses voisins. Depuis le retour d'une certaine dynastie, que, d'après un orateur fort distingué, il appelle | la branche pour- [229] rie, mon père n'ouvre plus la bouche sur la politique, si ce n'est avec une cinquantaine d'amis qui se réunissent chez lui, à peu près tous les soirs, pour causer, en leur qualité de notables de Massevaux, d'une foule d'objets tout à fait relatifs aux intérêts de la commune, tels que la loi des élections, la souscription pour M. le Directeur des Messageries ou l'expulsion de la féodalité dans la personne de notre curé et de nos frères ignoran-

1. Nous croyons devoir insérer la lettre de notre correspondant. Elle pourra nous dispenser de rendre compte du joli poème que M. Berchoux vient de publier sous le titre d\Art politique. (C. L.)

2. On trouvera les titres de •^•■loire de Massevaux, petite bourg-ade du Haut-Rhin, dans le rapport de M. Mestadier sur les pétitions relatives à la loi des élections. (G. L.)

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tins. Du reste, mon père ne lit aucuns journaux, excepté toutefois le Constitutionnel, que lui prête un boucher de ses amis (chaud partisan du droit de pétition et très mécontent d'avoir tout récem-

20 ment sollicité en vain, lui trois centième, la place de bourreau de Versailles); l'Indépendant, que lui envoie directement un de ses cousins, autrefois arracheur de dents à Massevaux, aujourd'hui chargé de rédiger la partie de la feuille militaire consa-

25 crée aux indépendants de l'Amérique; la 'iMinerve, que lui donne un parent éloigné d'un ancien maître des cérémonies de l'Empereur; la Renommée, que notre épicier nous transmet assez régulièrement autour du beurre et de la chandelle; et enfin,

.3o le Journal de ^Paris, que nous recevons gratis. Sans vous faire ici le portrait de mon père, ce qui ne serait point filial, ni vous parler de ses usages domestiques, ce qui pourrait m'attirer de lui pour la millième fois les surnoms de niais Qi de bavard;

35 ni vous instruire de toutes ses démarches, ce qui ne ressemblerait pas mal à de la trahison; je crois pouvoir vous entretenir innocemment de sa bibliothèque qui est assez curieuse, comme vous en jugerez par mes lettres subséquentes, où je me propose

40 de vous la décrire, quoiqu'il m'en ait interdit l'entrée, ce qui fait que je suis fort ignorant, comme vous le verrez encore dans mes lettres, si v^ous me faites la grâce de les ouvrir.

Avant de commencer cet important examen, je

45 vous parlerai, Messieurs, d'un petit livre sur lequel je vous prierai de me | donner votre opinion pour [230] éclaircir mes idées. Je vous dirai donc que l'autre mois, tandis que mon père était ailé faire signer

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par un bon nombre de gens qui n'entendent pas

5o le français, un chiffon de papier qui doit sauver la patrie, je me glissai de mon côté dans sa bibliothèque. Je ne vous décrirai pas, Messieurs, le ravissement dont je fus saisi, tout d'abord, en voyant rangées dans le plus bel ordre toutes les productions

55 merveilleuses écloses avec l'aurore de la liberté, laquelle, éclairant la fin du siècle dernier, servit, pour ainsi dire, de crépuscule au siècle des lumières. Près des discours d'un vertueux régicide pour l'abolition de la peine de mort, brillait le Compte

60 rendu de dame Guillotine^ reine du Carrousel, suzeraine de la Grève, etc., par l'honorable M. Tisset; d'une comédie de M. Gollot d'Herbois, je tombai sur un plaidoyer de M. Tainville, et d'un hymne au divin Marat, sur une imprécation poétique contre

65 Pitt et Cobourg, ennemis du genre humain. Plus loin, quelques livres plus modernes avaient paru dignes d'être accolés à des ouvrages du bon temps; ainsi près de l'apologie des Cordeliers et de l'Eloge des Théophilanthropes, j'ai trouvé le Panégyrique

70 des amis de la presse, et le Correspondant électoral non loin de la Morale élémentaire à l'usage des Ecoles françaises, par M. L.-C.-T. Rousseau.

Je m'aperçois, Messieurs, qu'empressé que je suis de vous donner un avant-goût de tant de

75 richesses, je n'en viens pas très directement à l'ouvrage qui doit faire le sujet de ma lettre. C'était une petite brochure rouge, jetée négligemment sur un bureau, décorée d'une gravure lithographique et intitulée : Art politique. Ce livre paraissait

80 récemment arrivé et portait la date de 1819. Jugez, Messieurs, combien dut être enchanté un pauvre

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jeune homme libéral qui se croyait retombé dans les fanges de la barbarie et replongé dans les fers de la féodalité, de voir dans un poème | nouveau [231J

85 professer des principes et avouer des opinions que les patriotes gardent aujourd'hui au fond de leur cœur, sans oser les communiquer à l'univers, comme ils le faisaient si bien dans le bon temps. L'auteur entre d'abord en matière sans se plier à

90 des routines superstitieuses :

Le rimeur philosophe a-t-il besoin des Dieux?

Puis, dès son premier chant, consacré à l'origine des pouvoirs, il ose proclamer de grandes vérités 'i5 sur les bases et \qs principes, après quoi il ajoute des choses pleines d'une haute raison et qui n'avaient pas encore été dites aussi clairement dans la Minerve :

Moïse, des Hébreux législateur suprême, 100 Recevant ses pouvoirs et la loi de Dieu même, Vaut-il Monsieur Grégoire ayant reçu mandat D'un quartier de Nanci, pour réformer l'État ? Ce roi des Bactriens dont la Perse s'honore. Enseignant la sagesse aux peuples de l'aurore, io5 Zoroastre peut-il égaler un bourgeois

Voué du côté fi-auche à rég-enter les rois T-»

Après quelques considérations tout à fait neuves sur l'arche de Noé et la tour de Babel, le poète en vient à la Monarchie, qui forme le sujet de son second chant. Et ici, Messieurs, je vous le demande, quel ravissement n'ai-je pas dû éprouver en voyant

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proclamer tout haut des maximes que mon père et ses amis n'émettent encore que tout bas.

Amis, voulez-vous voir les grandes monarchies ii5 Exemptes de défauts et d'abus atïranchies? Renversez-les d'abord : c'est le point capital.

Dans l'État monarchique avec art ébranlé. Que tout soit à l'instant aplani, nivelé. En un point seulement que l'égalité cesse, I20 Accordez au vilain le pas sur la noblesse.

Même du meilleur prince entravez la puissance. Il ne doit obtenir que des droits mitigés, [232]

Qu'il lui suffit de lire en Gode rédigés ; Que le sceptre en ses mains ne soit qu'un vain fantôme, 125 Une ombre de pouvoir pour l'ombre d'un royaume.

On modère surtout le pouvoir qu'on dépouille.

Des goujats assemblés en comité primaire, De toute autorité sont la source première.

Et une foule d'autres sentences exprimées avec i3o une certaine âpreté qui les rend neuves pour moi, sinon pour le fond, du moins pour la forme. J'ai également admiré dans ce chant plusieurs passages qui rappellent, les uns, des souvenirs glorieux, tels que la prise de la Bastille où brillèrent par i35 leur audace deux généraux qui savaient mieux faire de la bière que ce Gondé, prétendu grand, ne savait faire une omelette ; les autres, des souvenirs attendrissants, tels que les journées du Manège et du Jeu de Paume, où nos modernes 140 Fabricius déposèrent sur l'autel de la Patrie les

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boucles de leurs souliers. Messieurs, ce second chant étincelle de beautés. Ici, l'aphorisme immortel, Gueri'e aux châteaux! Paix aux chaumières! sert de texte à cette exhortation si touchante :

145 Vertueux laboureurs aux mœurs douces et pures,

Allez de votre sort réparer les injures.

Chassez vos châtelains de ces nobles séjours,

Où vous alliez chercher de perfides secours. [chaînes.

Leurs biens sont des forfaits, leurs bienfaits sont des i5o Allez, pleins d'innocence, attaquer leurs domaines;

Que leur mobilier môme, à bon droit convoité.

Toujours innocemment soit au vôtre ajouté.

Nous avons dans notre salon une pendule qui a appartenu à un ancien oppresseur de mon père. i55 C'est une antiquaille, mais elle est là pour le principe. — Plus loin, une démonstration éclatante de la supériorité du siècle :

... Villars dans Denain servait-il son pays [233]

Comme Monsieur Constant ou Monsieur Azaïs, 160 Comme les nouveaux Grecs de la moderne Athène, Inspirés par Minerve une fois par semaine?

Voilà qui est positif. J'ai regretté, pour faire une critique, qu'à l'éloge de ces ouvrages toujours si classiques contre les ci-devant, dont vos quais

i65 sont décorés, l'auteur n'ait pas joint quelques mots de louange sur ces gravures en l'honneur de nos grands hommes qui tapissent vos boulevards, et qui, accompagnées de notices toutes françaises, vous apprennent que le général R*** entra de très

170 bonheur au service et que le maréchal B*** fut la pâture des oiseaux de proies.

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J'en viens au troisième chant, qui est encore plus remarquable que le second, ce qui ne m'étonne pas ; l'auteur y célèbre la République. Quel 175 début!

O qu'une république a des charmes pour moi I Qu'il est doux de n'avoir pour souverain que soil Heureuse la contrée, aux moeurs républicaines. Où chacun de l'État à son tour tient les rênes : 180 Où de fiers citoyens, bons à tous les métiers. Le matin font des lois et le soir des souliers!...

Cette opposition fait venir les larmes aux yeux : il semble qu'on soit reporté aux jours des patriarches, aux âges de Saturne et de Janus,

i85 Où tout en méprisant les grandeurs de la terre. On est gonflé d'orgueil sous l'écharpe d'un maire !

Espérons tout de la loi sur l organisation municipale que mon père élabore dans ce moment-ci avec ses amis.

190 J'ai connu ces plaisirs trop courts, trop fugitifs...

Brave homme!

J'ai brillé dans les rangs des citoyens actifs... [234]

Heureux patriote!

Je n'ai brillé qu'un jour; c'est assez dans la vie.

195 Ici, Messieurs, je fais une pause. Mentem mortalia tangiint, comme disait le chef de notre école mutuelle, lors de la dissolution de ces infortunés

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amis de la presse, qui n'ont aussi brillé qu'un jour.

200 Dans les vers suivants se trouve exprimée une idée bien noble du citoyen de Genève :

Que le bourreau lui-même obtienne votre fille;

L'égalité se plaît à ces tendres liens,

Dont il doit naître un jour des bourreaux citoyens.

2o5 Voltaire, esprit féodal et monarchique, s'était moqué de Rousseau dans ce vers :

Je marie au Dauphin la fille du bourreau.

Aujourd'hui, heureusement, nous n'avons plus (j'emprunte l'élégante expression d'un illustre dé-

210 puté) de Dauphin qui fasse parmi nous le gros dos. Après un hommage au drapeau tricolore que, grâce à vos artistes, je porte toujours sur mon cœur en forme de gilet, le poète rend justice éclatante à Ihumanité si étendue de nos républicains. Il rap-

21 5 pelle ces motions touchantes en faveur des cidevant noirs, et la sensibilité de ce bon Monsieur Brissotqui trouvait le sucre aussi amer que Rousseau trouvait le gigot mauvais. On sait d'ailleurs que la philanthropie était la vertu principale des

220 régénérateurs du monde. M. Couthon rejeta l'appel au peuple par pitié pour l'agonie de Louis le dernier, et le plus grand tort que l'on puisse reprochera M. de Robespierre, est d'avoir augmenté la famine de l'an II en portant opiniâtrement dans ses che-

225 veux la nourriture du pauvre. La Convention Nationale, soigneuse des plaisirs du peuple, décrétait une foule de fêtes | patriotiques, où il était [235]

tenu de s'amuser, car, comme dit l'auteur de l'Art politique, dans une République,

) Le jour où l'on doit rire empêchez qu'on ne pleure; Le plaisir ou la mort, qu'on s'amuse ou qu'on meure.

maxime rigoureusement pratiquée par M. Lebon, propagateur des principes dans Arras, lequel fit, comme on sait, monter dans le tombereau une

') femme et son enfant, que ne divertissaient pas les jeux du rasoir national.

Après avoir applaudi à l'institution des fillesmères, à rinvention du culte de la Raison, représentée par des beautés sans culottes, et à la trans- 240 formation des bagnes en séminaires de la liberté, le poète arrive à cette colonie infortunée que n'ont pu constituer ni M. J. Juge, ni M. Carrion de Nisas fils, jeunes publicistes égaux en science et en talent, Arcades ambo ! Pour nous servir encore en

■:. passant des expressions du directeur de notre école mutuelle :

Naguère du Texas les plaines solitaires, Ghamp-d'Asile, ont reçu des amis et des frères, Amants de la nature, ennemis des tyrans, 25o Jaloux des droits de l'homme en Europe expirants.

A ce début plein de majesté, l'auteur fait succéder une esquisse rapide des institutions sur lesquelles ces vrais Français se proposaient d'asseoir leur république, des naissances dans le goût du Prus- 5 sien Clootz, des morts à la façon de l'Américain Payne, et des mariages à la manière du Genevois Jean-Jacques. On savait d'ailleurs où trouver des compagnes, Un peuple entreprenant épouse des Sabines.

260 Voilà donc la ville tracée au milieu des bruyères , les remparts décrits au cordeau et le théâtre indiqué par quatre pieux. Mais l'Amérique, épouvantée de ces apprêts, | menace la cité naissante : [236] alors les colons indépendants tiennent conseil!

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