EN MATIÈRE DE RELIGION
Par m. lWbeé F. DE LA MENNAIS.
(Cinquième édition.)
Dans l'ivresse d'une philosophie trompeuse, la société repousse les croyances divines, seules capables de la défendre contre les opinions politiques qui menacent de la dévorer. Les autels
5 n'obtiennent déjà plus nos haines; les prêtres nos proscriptions; la religion et ses ministres ont enfin reçu de nous l'indulgence du dédain et le repos du mépris. La dissolution du corps social, commencée par rindifférence religieuse, s'achèvera par le délire
[o populaire. N'entendez-vous pas déjà rugir cette démocratie furieuse, qui tout à l'heure n'était que sourdement émue? Notre | vieille Europe s'est en- [10] dormie dans les bras de la philosophie, et voilà que le bruit des révolutions qui s'avancent agite
i5 son sommeil. Mais les convulsions qui suivent l'abattement sont celles qui précèdent la mort. Un auteur religieux est venu réveiller la conscience des peuples et la sagesse des rois, par un livre effravant d'avenir : à tant de maux il ne montre
20 qu'un remède; mais c'est la foi, la foi qui a pu déjà, chassant devant elle les dieux des passions humaines, détrôner une religion de voluptés, pour planter avec sa croix une religion de souffrances. Confiant en ses armes, il tient d'une main l'Évan-
25 gile, les livres de Bossuet et de Pascal, ces sublimes interprètes du texte sacré; et de l'autre, les écrits des Diderot, des Helvétius, froids commentateurs du néant. C'est ainsi que s'est présenté devant un siècle orgueilleux de ses crimes, un noble
3o adversaire pour défier ses doctrines et les appeler au combat. Jusqu'ici les doctrines du siècle sont restées muettes de stupeur.
La destinée de ce livre a été singulière; son objet est sacré et les temps sont profanes; il est souvent
35 théologique, et la plupart des esprits ne sont pas même religieux; il parle de foi à des incrédules, de morale à la place de l'immoralité; il venge la mémoire d'un passé qu'on outrage, et nie les bienfaits d'un présent dont on raffole ; et cependant ses pages
40 sévères ont vaincu la frivolité, et le dix-neuvième siècle aura vu un ouvrage religieux et profond, plus acheté, plus lu et plus admiré qu'un roman immoral, ou qu'un pamphlet incendiaire.
L'auteur de ce livre singulier n'était pointconnu;
45 aujourd'hui d'imposants hommages l'entourent, et demain la foule se pressera autour de sa gloire. Un pareil succès peut | calmer un moment les pieuses [11] inquiétudes que l'audace des doctrines antireligieuses éveille chaque jour davantage.
5o L'analyse du bel ouvrage de M. de La Mennais est peu difficile à faire pour qui veut en lire de bonne foi les pages éloquentes. Il prend son en-
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nemi corps à corps pour le terrasser; il attaque l'indifférence sous toutes ses faces, car toutes ses
55 conséquences sont terribles; il la poursuit dans l'ordre moral comme dans l'ordre politique, car elle tue l'homme comme individu et comme société. Déroulant successivement la chaîne de tous les sophismes dont la philosophie nous amuse, sa
60 raison les brise tour à tour, et pour hasarder quelque critique au milieu de tant d'éloges mérités^ j'oserai dire que M. de La Mennais porte dans sa dialectique une rigueur peut-être trop impitoyable. Comme il puise ses opinions à la source la plus
65 pure, il les présente avec tierté et avec chaleur; mais entraîné quelquefois par le mouvement impétueux de sa conviction, il pousse les principes qu'il défend jusqu'à des conséquences extrêmes. Il touche alors à un esprit de prosélytisme qu'on ne doit
70 pas craindre, car il n'est que l'accent de la bonne foi, mais qu'on ne peut approuver entièrement, car il n'est déjà plus l'expression parfaite de la vérité.
Nous n'émettons cette idée qu'en tremblant,
75 parce que nous n'avons pas la prétention d'entrer en lice avec un si rude jouteur. Nous devons même à notre respect pour les suffrages honorables qu'a reçus cette production extraordinaire, de ne pas mêler notre voix mondaine à ce concert d'appro-
80 bâtions imposantes, et surtout de ne point débattre plus longtemps des questions que nous avons abordées, il faut bien l'avouer, avec les préventions de notre siècle et de notre âge.
L'Essai sur r indifférence religieuse est jugé sous [12]
85 le rapport des doctrines, il ne nous appartient plus
que de l'apprécier sous le rapport littéraire. Dans nos jours de discordes on juge tout avec des arrière-pensées politiques, et les arrêts que l'on prononce sur le mérite d'un livre ne sont guère que
90 des formules banales de blâme ou d'éloge diversement appliquées selon l'opinion de l'auteur. M. de La Mennais a eu le bonheur d'échapper au sort commun : ceux-là même qui ont poursuivi le chrétien de leurs sarcasmes, n'ont pu refuser un tribut
95 d'admiration à l'écrivain. Et, en effet, où trouver ailleurs que dans Bossuet et dans Pascal, cette élévation d'idées, cette fermeté de dialectique, cette raison éloquente et passionnée qui caractérise cet Essai sur l'indifféî'ence?
100 Ce qui me paraît dominer dans M. de La Mennais, c'est une franchise hardie dans les idées, et une familiarité énergique dans les expressions ; c'est le cachet des grands maîtres. Pour l'art d'enchaîner les preuves et pour le génie d'ensemble, il
io5 rappelle la manière de Pascal, auquel il ressemble encore par un fond de tristesse et de mélancolie produit peut-être par les mêmes causes. De là ces traits d'une ironie accablante, et d'un mépris quelquefois sublime pour nos misères. M. de La Men-
iio nais attaque souvent ce J.-J. Rousseau qui fut si éloquent, si malheureux et si noblement trompé, et dont les erreurs devraient peut-être exciter moins l'indignation. M. de La Mennais semble, pour le combattre, emprunter ses armes, sa chaleur en-
ii5 traînante et sa dialectique passionnée; et en appliquant à des idées différentes les mêmes formes de langage, M. de La Mennais en acquiert plus d'originalité et d'énergie.
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Ce qui a dû contribuer surtout à faire lire son
120 livre, c'est | qu'il a su revêtir un sujet abstrait et [13] sévère d'images brillantes; quelques-unes semblent échappées au pinceau de l'auteur des Martyrs,
Nous ne ferons qu'une citation, parce que l'ouvrage est depuis longtemps sous les yeux de tout
125 le monde; c'est le tableau des malheurs causés par
l'athéisme, et de la Convention poussant, pour
ainsi dire, le cri de détresse, en proclamant ïexis-
tence de lÉtre suprême.
« Des athées gouvernèrent la France; et, dans
ï3o l'espace de quelques mois, ils y accumulèrent plus de ruines qu'une armée de Tartares n'en aurait pu laisser en Europe pendant dix années d'invasion. Jamais, depuis l'origine du monde, une telle puissance de destruction n'avait été donnée à l'homme.
i35 Dans les révolutions ordinaires, le pouvoir se déplace, mais descend peu. Il n'en fut pas ainsi quand l'athéisme triompha ; la force fuyant les hautes parties du corps social, se précipita entre les mains de ses plus vils membres, et leur orgueil, que tout
140 offensait, n'épargna rien. Ils ne pardonnèrent ni à la naissance, parce qu'ils étaient sortis de la boue; ni aux richesses, parce qu'ils les avaient longtemps enviées; ni aux talents, parce que la nature les leur avait tous refusés; ni à la science parce qu'ils se
145 sentaient profondément ignorants; ni à la vertu, parce qu'ils étaient couverts de crimes; ni enfin au crime même, lorsqu'il annonça quelque espèce de supériorité. Entreprendre de tout ramener à leur niveau, c'était s'engager à tout anéantir. Aussi,
i5o dès lors, gouverner ce fut proscrire, confisquer et proscrire encore. On organisa la mort dans chaque
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bourgade; et, achevant avec des décrets ce qu'on avait commencé avec des poignards, on voua des classes | entières de citoyens à l'extermination; on [14]
i55 ébranla par le divorce le fondement de la famille; on attaqua le principe même de la population, en accordant des encouragements publics au libertinage.
» Cependant la haine de l'ordre, trop à l'étroit
i6o sur ce vaste théâtre de destruction, franchit les frontières, et alla menacer sur leur trône tous les souverains de l'Europe.
» L'athéisme eut ses apôtres, et l'anarchie ses séïdes. La guerre redevenant ce qu'elle est chez les
i65 sauvages, on arrêta de ne faire aucun prisonnier. L'honneur du soldat frémit, et repousse cet ordre barbare; mais, hors des camps, l'enfance même ne peut désarmer la rage ni attendrir les bourreaux. Je me lasse de rappeler tant d'inexpiables horreurs.
170 La France, couverte de débris, offrait l'image d'un immense cimetière, quand, chose étonnante! voilà qu'au milieu de ces ruines, les princes même du désordre, saisis d'une terreur soudaine, reculent épouvantés, comme si le spectre du néant leur eût
175 apparu. Sentantqu'uneforceirrésistible les entraîne eux-mêmes au tombeau, leur orgueil fléchit tout à coup. Vaincus d'effroi^ ils proclament en hâte l'existence de VÊtre suprême et l'immortalité de l'âme; et debout sur le cadavre palpitant de la so-
180 ciété, ils appellent à grands cris le Dieu qui seul peut la ranimer. »
Sans doute le bel ouvrage de M. de La Mennais n'avait pas besoin de nos éloges, mais nous qui voulons défendre les intérêts de la littérature, nous
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i85 avions besoin de rendre ce tardif hommage à celui qui vient de prendre place parmi nos premiers écrivains, et qui va marcher de front avec nos Fontanes, nos Chateaubriand et nos Bonald.