‹ Le Conservateur littéraire. Edition critique publiéeChapitre 47 sur 115 · ŒUVRES COMPLÈTES · texte numérisé non relu

ŒUVRES COMPLÈTES

D'ANDRÉ DE GHÉNIER

[Un jeune homme, élevé au milieu du siècle des idées nouvelles, de ce siècle remarquable par tant d'erreurs brillantes, s'attache servilement sur la trace des maîtres. Égaré par un excès de modestie, comme tant d'autres par un excès d'orgueil, loin de chercher une renommée prématurée, il se livre à des études solitaires; les encouragements de quelques amis lui suffisent : il traverse son siècle également inconnu à la gloire et à la critique. Tout à coup, il tombe avant le temps : je n'ai rien fait pour la postérité, dit-il; du moins a-t-il fait assez pour sa gloire, en montrant ce qu'il aurait pu faire.

Reproduit dans Littérature et Philosophie mêlées (i834) sous la date de 1819 (t. I, p. i3o). Je cite les variantes et mets entre crochets les passa,iT-es supprimés. — Le même article a été réimprimé, sous le nom d'Eugène Hug-o, en tête de l'édition de Chénier (Gosselin, 1840).

1-16 Début remplacé par celui-ci : Un livre de poésie vient de paraître. Et quoique l'auteur soit mort, les critiques pieuvent. Peu d'ouvrages ont été plus rudement traités par les connaisseitrs que ce livre. Il ne s'agit pas cependant de torturer un vivant, de décourager un jeune homme, d'éteindre un talent naissant, de tuer un avenir, de ternir une aurore. Non, cette fois, la critique, chose étrange, s'acharne sur un cercueil! Pourquoi? En voici la raison en deux mots : c'est que c'est bien un poète mort, il est vrai, mais c'est aussi une poésie nouvelle qui vient de naître. Le tombeau du poète n'obtient pas grâce pour le berceau de sa muse. Pour nous, nous laisserons à d'autres...

r' LIVRAISON. — LITTERATURE FRANÇAISE. I9

Tel fut André de Ghénier, jeune homme d'un

i5 véritable talent, auquel peut-être il n'a manqué que des ennemis.]

Nous laisserons à d'autres le triste courage de triompher de ce jeune lion arrêté au milieu du développement de ses forces. Qu'on méprise ce style

20 incorrect et parfois barbare, ces idées vagues et incohérentes, cette effervescence d'imagination, rêves tumultueux du talent qui s'éveille, cette manie de mutiler ses phrases, et, pour ainsi dire, de les tailler à la grecque, les mots dérivés des lan-

25 gués anciennes employés dans toute l'étendue de leur acception maternelle, des coupes bizarres, [aucune connaissance du véritable mécanisme de la poésie française; ces défauts sont grands, mais ils] ne sont point dangereux : il s'agit de rendre

3o justice à un homme qui n'a point joui de sa gloire; qui osera lui reprocher ses imperfections, lorsque la hache révolution] naire repose encore toute san- [16] glante au milieu de ses travaux inachevés? Si d'ailleurs l'on vient à considérer quel fut

35 celui dont nous recueillons aujourd'hui l'héritage, nous ne pensons pas que le sourire effleure facilement les lèvres. On verra un jeune homme d'un caractère noble et modeste, enclin à toutes les douces affections de l'âme, ami de l'étude, enthou-

40 siaste de la nature. En ce même temps, la révolution est imminente^ la renaissance des siècles an-

19 Qu'on invective ce style — 28-24 la phrase ... de la tailler — 26-29 bizarres, etc. Chacun de ces défauts du poète est peut-être le germe d'un perfectionnement pour la poésie. En tout cas, ces défauts ne sont point — 29 et il s'agit — 3o gloire. Qui ~ 37 ce jeune hommcî

tiques est proclamée ; Chénier devait être trompé, il le fut : jeunes gens, qui de nous n'aurait point voulu l'être? Il suit le fantôme, il se mêle à tout ce

45 peuple qui marche avec une ivresse délirante par le chemin des abîmes. Plus tard, on ouvrit les yeux, les hommes égarés tournèrent la tête; il n'était plus temps pour revenir en arrière, il était encore temps pour mourir avec honneur : plus

5o heureux que son frère, Chénier vint désavouer son siècle sur Téchafaud.

Il s'était présenté pour défendre Louis XVI, et quand le martyr fut envoyé au ciel, il rédigea cette lettre par laquelle la dernière ressource de l'appel

55 au peuple fut en vain offerte à la conscience des bourreaux.

Cet homme si intéressant n'eut pas le temps de devenir un poète parfait; mais en parcourant les fragments qu'il nous a laissés, on rencontre des

60 détails qui font oublier tout ce qui lui manque. Nous en allons signaler quelques-uns; voyons d'abord le tableau de Thésée tuant un centaure :

Il va fendre sa tête; Soudain le fils d'Egée, invincible, sanglant, 65 L'aperçoit, à l'autel prend un chêne brûlant, Sur sa croupe indomptée, avec un cri terrible. S'élance, va saisir sa chevelure horrible. L'entraîne, et quand sa bouche ouverte avec effort Crie, il y plonge ensemble et la flamme et la mort.

43 fut. Jeunes gens ~ 49 honneur. Plus heureux — 5? Cet homme si digne de sympathie n'eut pas — 61 Nous allons en — 61 uns. Voyons

70 Ce morceau présente ce qui constitue l'originalité des poètes anciens, la trivialité dans la grandeur; d'ailleurs l'action est vive, toutes les circonstances sont bien saisies et les épithètes sont pittoresques : que leur manque-t-il? Une coupe

75 élégante; nous préférons cependant une pareille barbarie à ces vers qui n'ont d'autre mérite qu'une irréprochable médiocrité. 11 y a dans Ovide :

Nec dicere Rhoetus Plura sinit, rutilasque ferox per aperta loquentis 80 Condidit ora viri, perque os in pectore flammas.

C'est ainsi que Chénier imite, en maître. Il avait dit des serviles imitateurs :

La nuit vient, le corps reste, et son ombre s'enfuit. Voyez encore ces vers de l'apothéose d'Hercule :

85 II monte, sous ses pieds

Étend du vieux lion la dépouille héroïque, Et, l'œil au ciel, la main sur la massue antique, Attend sa récompense, et l'heure d'être un dieu. Le vent souffle et mugit, le bûcher tout en feu

90 Brille autour du héros, et la flamme rapide

Porte aux palais divins l'âme du grand Alcide.

Nous préférons cette image à celle d'Ovide, qui peint Hercule, étendu sur son bûcher, avec un visage aussi calme que s'il était couché sur le lit 95 des festins.

74 pittoresques. Que lui manque-t-il — 75 élégante — 76 « barbarie » — 81 imite. En maître. —95 festins. Remarquons seulement que l'imag-e d'Ovide est païenne, celle d'André Chénier est chrétienne. Veut-on

Veut-on maintenant des vers bien faits, des vers où brille le mérite de la difficulté vaincue, tournons la page, car, pour citer, on n'a guère que l'embarras du choix.

loo Toujours ce souvenir m'attendrit et me touche,

Quand lui-même appliquant la flûte sur ma bouche, Riant et m'asseyant près de lui sur son cœur, M'appelait son rival et déjà son vainqueur. Il façonnait ma lèvre inhabile et peu sûre,

io5 A souffler une haleine harmonieuse et pure,

Et ses savantes mains prenant mes jeunes doigts, Les levaient, les baissaient, recommençait vingt fois. Leur enseignant ainsi, quoique faibles encore, A fermer tour à tour les trous du buis sonore.

no Veut-on des images gracieuses?

J'étais un faible enfant qu'elle était grande et belle. Elle me souriait et m'appelait près d'elle. Debout, sur ses genoux, mon innocente main Parcourait ses cheveux, son visage, son sein;

ii5 Et sa main quelquefois aimable et caressante, Feignait de châtier mon enfance imprudente. C'est devant ses amants, auprès d'elle confus. Que la fière beauté me caressait le plus. Que de fois (mais, hélas, que sent-on à cet âge?)

120 Que de fois ses baisers ont pressé mon visage 1 Et les bergers disaient, me voyant triomphant, O que de biens perdus I ô trop heureux enfant I

Les idylles de Chénier sont la partie la moins travaillée de ses ouvrages, et cependant nous con- 125 naissons peu de poèmes, dans la langue française, dont la lecture soit plus attachante; cela tient à cette vérité de détails, à cette abondance d'images qui caractérisent la poésie antique. On a observé

que telle églogue de Virgile pourrait fournir des

i3o sujets à toute une galerie de tableaux.

Mais c'est surtout dans l'élégie qu'éclate le talent d'André de Chénier. C'est là qu'il est original, c'est là qu'il laisse tous ses rivaux en arrière; peut-être l'habitude de l'antiquité nous égare, peut-

[35 être avons-nous lu avec trop decomplai| sance les [19] premiers essais d'un poète malheureux. Cependant nous osons croire, et nous ne craignons pas de le dire, que malgré tous ses défauts, André Chénier sera regardé parmi nous comme le père et le mo-

140 dèle de la véritable élégie.

C'est ici qu'on est saisi d'un profond regret en voyant combien ce jeune talent marchait déjà de lui-même vers un perfectionnement rapide. En effet, élevé au milieu des muses antiques, il ne lui

145 manquait que la familiarité de sa langue; d'ailleurs, il n'était dépourvu ni de sens, ni de lecture, et encore moins de ce goût qui n'est que l'instinct du vrai beau. Aussi voit-on ses défauts faire rapidement place à des beautés hardies, et s'il se dé-

i5o barrasse encore quelquefois des entraves grammaticales, ce n'est plus guère qu'à la manière de La Fontaine, pour donner à son style plus de mouvement, de grâce ou d'énergie. Nous citerons ces vers :

i55 Et c'est Glycère, amis, chez qui la table est prête? Et la belle Amélie est aussi de la fête? Et Rose qui jamais ne lasse les désirs, Et dont la danse molle aiguillonne aux plaisirs?

i33 en arrière. Peut-être — i38 André de Chénier — i53 et d'énergie

J'y consens, avec vous je suis prêt à m'y rendre.

i6o Allons; mais si Camille, ô dieux I vient à l'apprendre I Quel orage suivra ce banquet tant vanté, S'il faut qu'à son oreille un mot en soit porté I Ohl vous ne savez pas jusqu'où va son empire. Si j'ai loué des yeux, une bouche, un sourire;

i65 Ou si, près d'une belle, assis en un repas, Nos lèvres en riant ont murmuré tout bas. Elle a tout vu. Bientôt, cris, reproches, injure; Un mot, un geste, un rien, tout était un parjure. « Chacun pour cette belle avait vu mes égards.

170 » Je lui parlais des yeux, je cherchais ses regards. »

Et puis des pleurs, des pleurs... Que Memnon sur sa cendre A sa mère immortelle en a moins fait répandre. [20]

Que dis-je? sa colère ose en venir aux coups...

Et ceux-ci, où brille, à un égal degré, la variété 175 des coupes et la vivacité des tournures :

Une amante moins belle aime mieux, et du moins Humble et timide, à plaire elle est pleine de soins; Elle est tendre, elle a peur de pleurer votre absence. Fidèle, peu d'amants attaquent sa constance ;

180 Et son égale humeur, sa facile gaîté.

L'habitude à son front tiennent lieu de beauté. Mais celle qui partout fait conquête nouvelle. Celle qu'on ne voit point sans dire : qu'elle est belle I Insulte en son triomphe aux soupirs de l'amour.

i85 Souveraine au milieu d'une tremblante cour, Dans son léger caprice, inégale et soudaine. Tendre et douce aujourd'hui, demain froide et hautaine. Si quelqu'un se dérobe à ses enchantements, Qu'est-ce enfin qu'un de moins dans un peuple d'amants >

190 On brigue ses regards, elle s'aime et s'admire. Et ne connaît d'amour que celui qu'elle inspire.

174 où éclatent

r' LIVRAISON. — LITTÉRATURE FRANÇAISE. 25

[Contraints de nous renfermer dans les bornes d'un article, nous ne pouvons mettre sous les yeux de nos lecteurs tous les morceaux qui nous ont

q5 frappés dans ce singulier ouvrage; nous nous contenterons de leur recommander les 17% 22" et Sg* élégies dont nous n'avons rien cité.] En général, quelle que soit l'inégalité du style de Ghénier, il est peu de pages dans lesquelles on ne rencontre

'.<>o des images pareilles à celle-ci :

Oh! si tu la voyais cette belle coupable, Rougir et s'accuser et se justifier; Sans implorer sa grâce, et sans s'humilier! Pourtant de l'obtenir doucement inquiète, ^ Et les cheveux épars, immobile, muette.

Les bras, la gorge nus, en un mol abandon, [21]

Tourner sur toi des yeux qui demandent pardon. Crois qu'abjurant soudain le reproche farouche, Tes baisers porteraient le pardon sur sa bouche.

Voici encore un morceau d'un genre différent, aussi énergique que celui-là est gracieux ; on croirait lire des vers de quelqu'un de nos vieux poètes :

Souvent, las d'être esclave et de boire la lie

De ce calice amer que l'on nomme la vie, i5 Las du mépris des sots qui suit la pauvreté.

Je regarde la tombe, asile souhaité;

Je souris à la mort volontaire et prochaine;

Je me prie, en pleurant, d'oser rompre ma chaîne.

Le fer libérateur qui percerait mon sein, - ' Déjà frappe mes yeux et frémit sous ma main.

Et puis mon coeur s'écoute et s'ouvre à la faiblesse;

Mes parents, mes amis, l'avenir, ma jeunesse;

211 gracieux. On croirait

Mes écrits imparfaits; car, à ses propres yeux, L'homme sait se cacher d'un voile spécieux

225 A quelque noir destin qu'elle soit asservie, D'une étreinte invincible il embrasse la vie. Et va chercher bien loin, plutôt que de mourir. Quelque prétexte ami de vivre et de souffrir. Il a souftert, il souffre, aveugle d'espérance,

23o II se traîne au tombeau de souffrance en souffrance, Et la mort, de nos maux ce remède si doux, Lui semble un nouveau mal, le plus cruel de tous.

Il est hors de doute que si Ghénier avait vécu, il se serait placé un jour au rang de nos premiers

235 poètes lyriques. Jusque dans ses essais informes, on trouve déjà tout le mérite du genre, la verve, l'entraînement, et cette fierté d'idées d'un homme qui pense par lui-même ; d'ailleurs, partout la même flexibilité de style; là, des images gracieuses; ici,

240 des détails rendus avec la plus énergique trivialité. Ses odes, à la manière antique, écrites en latin, seraient citées comme des modèles d'élévation et d'énergie; encore toutes latines qu'elles sont, il n'est point rare d'y trouver des strophes dont aucun

245 poète français ne désavouerait la teinte ferme et originale.

Vain espoir! inutile soin!

Ramper est des humains l'ambition commune ; C'est leur plaisir, c'est leur besoin : 25o Voir fatigue leurs yeux, juger Jes importune; Ils laissent juger la fortune,

284 au rang des premiers

Qui fait juste celui qu'elle fait tout-puissant. Ce n'est point la vertu, c'est la seule victoire- Qui donne et l'honneur et la gloire.

Teint du sang des vaincus, tout glaive est innocent.

Et plus loin :

C'est bien. Fais-toi justice, ô peuple souverain 1

Dit cette cour lâche et hardie.

Ils avaient dit : c'est bien, quand, la lyre à la main, L'incestueux chanteur, ivre de sang romain.

Applaudissait à l'incendie.

Il n'y aura point d'opinion mixte sur André Chénier. Il faut jeter le livre ou se résoudre à le relire souvent; ses vers ne veulent pas être jugés, mais sentis. Ils survivront à bien d'autres qui leur paraissent supérieurs; peut-être, comme le disait naïvement La Harpe, peut-être parce qu'ils renferment en effet quelque chose : en général, en lisant Chénier, substituez, aux termes qui vous choquent, leurs synonymes latins, il sera rare que vous ne rencontriez pas de beaux vers. [Cela ne veut point dire qu'il soit un bon auteur, mais cela prouve du moins qu'il avait tout ce qu'il faut pour l'être, les idées; le reste est d'habitude.]

D'ailleurs vous trouverez dans Chénier la ma- [23] nière franche et large des anciens, rarement de vaines antithèses, plus souvent des pensées naturelles, des peintures vivantes, partout l'empreinte

262 André de Chénier — 265 d'autres qui aujourd'hui paraissent meilleurs. Peut-être — 270 leurs équivalents latins — 277 des pensées nouvelles

de cette sensibilité profonde, sans laquelle il n'est 280 point de génie, et qui est peut-être le génie ellemême. Qu'est-ce en effet qu'un poète? Un homme qui sent fortement, exprimant ses sensations dans une langue plus expressive. La poésie, ce n'est presque que sentiment, [dit Voltaire].

E. [V. Hugo.]

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