THEATRE DU VAUDEVILLE LA SOMNAMBULE
Vaudeville en deux actes et en prose, par Mi\l. SCRIBE et ALEXANDRE DELA VIGNE.
Une chaise de poste qui verse^ un domestique poltron, un revenant, un capitaine étourdi, un mariage fait et rompu, etc. ; voilà des choses bien rebattues. Cependant, allez voir la Somnambule, et 5 quoiqu'elle renferme tout cela, dites-nous si le premier mérite de cette charmante pièce ne vous paraît pas la nouveauté. Ce joli vaudeville ressemble à ces décorations fraîches et brillantes que le machiniste monte sur de vieux ressorts, ou plutôt à ces 10 physionomies originales qui n'ont pourtant d'autres éléments que ceux de toutes les figures humaines. Que nos vaudevillistes par métier n'aillent pas demandera MM. Scribe et Alexandre Delavigne
* A la table, la signature H.
leur secret : ce secret-là ne peut se communiquer;
i5 c'est le talent.
Depuis longtemps aucun théâtre n'avait vu (les genres mis à part) un succès aussi éclatant, et. ce qui est plus encore, aussi mérité. Nous n'analyserons pas le vaudeville nouveau; l'ennui qu'inspire
20 une analyse est presque toujours en raison directe du plaisir que cause un ouvrage, et, dans ce cas, nous risquerions d'être mortellement 1 ennuyeux. [731 La Somnambule est un petit chef-d'œuvre où nous aurions honte de relever quelques invraisemblan-
25 ces et peut-être quelques incorrections. Ces défauts sont si légers, que nous ne savons si les auteurs doivent chercher à les effacer : souvent, quand le tissu est délicat, en voulant enlever une tache on le déchire.
oo Parmi la foule de scènes vives et animées que présente cet ouvrage, il serait aussi difficile de trouver une situation froide qu'il est malaisé de trouver une idée dramatique dans la plupart des pièces qui se succèdent journellement sur nos
35 théâtres. Le style rappelle quelquefois la manière de Beaumarchais; et pour la liaison des scènes et le naturel du dialogue, les auteurs ne nous semblent pas inférieurs à Sedaine. L'intérêt ne languit jamais, et l'attention est constamment éveillée,
40 sans être fatiguée. Les plaintes de Cécile vous attendrissent et, le moment d'après, vous riez aux éclats des plaisanteries de Frédéric. Voilà l'art tant vanté par Boileau.
Rendons aussi justice aux acteurs : il est difficile
45 de jouer avec plus d'ensemble et d'aplomb. Le joli rôle de Cécile est encore embelli par une actrice
fort aimable, et, il faut le dire, sans son jeu plein de grâce et de vérité, la scène de la Somnambule, au second acte, paraîtrait un peu hasardée. Nous 5o croyons qu'il est impossible de ne pas applaudir, lorsque Gonthier, présentante son ami les grandsparents de sa future, chante avec cet air d'abandon qu'on lui connaît :
Mais vois un peu quelles tournures 1 55 Ils sont bien généreux, vraiment,
De montrer gratis des figures, Qu'on irait voir pour de l'argent.
Nous dirons en passant quelques mots de la Féerie des Arts, vaudeville récemment représenté
60 sur le même | théâtre et que nous avons revu avec [74] plaisi r après la Somnambule. Cette fiction, destinée à célébrer V Exposition des produits de Vindustrie et le Salon de 1819, est ingénieuse, mais un peu froide. Les couplets sont en général bien tournés; mais
65 les vers que récite le génie de Cachemire doivent tout ce qu'ils ont de gracieux au débit de M"' Minette. On applaudit avec transport l'éloge des beaux tableaux de MM. Gros et Girodet, uniquement à cause du génie de M. Girodet et du noble
70 sujet traité avec tant de talent par M. Gros. Cependant plusieurs scènes pétillantes d'esprit rachètent la faiblesse des autres; et dans tous les cas, si vous avez pour soutien le jeu enchanteur de M°"Perrin,
Non ego multis
75 Offendar maculis.
[Victor Hugo.]*
* A la table, la signature H.