UN MOMENT D'IMPRUDENCE
Comédie en trois actes et en prose, par MM. WAFFLARD et FULGENCE.
Il est difficile de ne point avoir de prévention contre cette manie, aujourd'hui si commune à nos auteurs, de réunir des imaginations toujours diverses et souvent contraires pour concourir au même ouvrage. [On sent aisément les suites de ces alliances forcées :] Cowley, pressé par le marquis de Twickenham de s'adjoindre dans ses travaux je ne sais quel poète obscur, répondit à Sa Seigneurie qu'wn âne et un cheval traîneraient mal un chariot. [Nous ne tirerons pas les conséquences du propos un peu breton de Cowley : nous pensons toutefois que] deux auteurs perdent souvent,
1-23 Le début de cet article a été conservé, sans titre, dans Littérature et philosophie mêlées, I, p. i53
en le mettant en commun, tout le talent qu'ils pourraient avoir chacun séparément. 11 est impos-
i5 sible que deux têtes humaines conçoivent le même sujet absolument de la même manière; et l'absolue uniformité de la conception est la première qualité d'un ouvrage. Autrement, les idées des divers collaborateurs se heurtent sans se lier, et il résulte de
20 l'ensemble une discordance inévitable qui choque sans qu'on s'en rende raison. Les auteurs célèbres, anciens et modernes, ont toujours travaillé seuls, et voilà pourquoi ils sont célèbres. [Nous n'approfondirons pas ce sujet, qui mériterait d'être mé-
25 dite, d'ailleurs nous perdrions nos peines; aujourd'hui tout se perfectionne, la vitesse passe avant la solidité, et il faut plusieurs ouvriers pour construire un vaudeville, tandis qu'un seul suffit pour démolir la chaumière du pauvre.
3o Telles étaient nos réflexions, le jour de la pre- [711 mière représentation d'Un Moment d' Imprudence ^ avant que la toile fût levée. Nous savions que cette comédie était de MM. Wafflard et Fulgence, et, nous l'avouons avec regret, après l'avoir entendue,
35 nous persistons dans notre opinion sur le danger du concours de deux auteurs au même ouvrage. Ce n'est pas que la pièce nouvelle soit mauvaise; mais elle serait meilleure si elle appartenait seulement à celui des deux auteurs qui est supérieur à
40 l'autre. Le mélange de la médiocrité et du talent
17 unité de la conception — 21 auteurs excellents — 23 ils sont excellents
12' LIVRAISON. — SPECTACLES. g3
déplaît toujours; et ce mélange se fait malheureusement sentir dans Un Moment d'Imprudence.
Une femme qui va passer la soirée dans une maison décriée, malgré les défenses d'un mari; un
45 mari qui se rend au même lieu, à Tinsu de sa femme ; un protecteur du mari, épris de la femme, qui fait faire à celui-ci des vers pour sa moitié, sans que le nouvel Arnolphe sache à qui ils sont destinés; voilà en peu de mots le fond de la nouvelle
5o comédie. On sent qu'avec un dialogue souvent plein d'esprit et un style qui, sauf quelques incorrections, présente les qualités nécessaires du genre, les auteurs n'ont pas eu de peine à revêtir ce canevas, peut-être un peu usé, de couleurs brillantes et
^5 même nouvelles. La pièce a obtenu un succès mérité, quoique légèrement contesté. Le parterre a applaudi dans le rôle du valet et de l'intrigante, plusieurs traits pleins de finesse et qui annoncent dans les auteurs un mérite assez rare de nos jours,
60 l'observation. On a encore beaucoup goûté la peinture faite par Fréville à d'Harcourt, de la soirée qu'ils vont passer chez M'"" de Mondésir; nous avons retenu le dernier trait : « Enfin, on rentre chez soi la tête fatiguée, le cœur souvent pris et la
65 bourse vide. »
Mais en rendant justice à quelques scènes dont le jeu des acteurs ne fait pas tout le mérite, le public a signalé | dans le plan et le dialogue plusieurs [72] défauts de vraisemblance et de bienséance théâ-
-'. traie? Ces taches sont faciles à effacer et ont déjà disparu en grande partie. D'ailleurs, grâce à la communauté de travail qui n'entraîne pas la solidarité de talent, M. Fulgence peut, dans son par-
ticulîer, les attribuer à xM. Wafflard, et M. Wat- 75 flard à M. Fulgence; ce qui est bien une petite consolation.
[Les auteurs souffrent moins lorsqu'ils souffrent ensemble.]
[Victor Hugo.]*