DU SEIZIÈME SIÈCLE
Comédie épique, par M. Nepomucène LEMERCIER, de r Académie française.
(Premier article.)
Messire Arioste, où avez-vous pris toutes ces bouj- Jonneries? demandait un cardinal fameux au poète de Ferrare. Telle a été la question que la plupart de nos aristarques modernes ont adressée à M. Le-
5 mercier. Comme le bon cardinal qui ne voyait dans le Roland furieux que certaines peintures cyniques et quelques plaisanteries de mauvais goût, ils n'ont voulu voir dans la Panhypocrisiade que ce qui est trivial et bouffon : la forme était bizarre; ils ont
lo proclamé le poème ridicule.
M. Lemercier a voulu offrir à son siècle, sous une enveloppe extraordinaire, des vérités qu'il juge trop hardies pour les présenter toutes nues. La philosophie et la morale, (traitées méthodiquement^ [87]
i5 ennuient; le poète paraît s'être proposé de les mettre en action, n'importe de quelle manière, pourvu qu'elles ne puissent effrayer les esprits frivoles.
Il8 LE CONSERVATEUR LITTÉRAIRE.
L'auteur de Gargantua avait déjà conçu et achevé le même dessein; nous ne prétendons néanmoins
20 établir aucune comparaison entre M. Lemercier et Rabelais : le premier est aussi différent du second que le dix-neuvième siècle du seizième. Le curé de Meudon, souvent gai et plaisant, est toujours cynique; M. Lemercier, avec moins de gaieté, est
25 plaisant quelquefois, et souvent éloquent.
Celui qui a vu de près l'espèce humaine, qui a su démêler, à travers le faste de l'apparence, les motifs secrets de ses vertus et de ses vices, celui-là peut rarement se défendre d'un mouvement de ré-
3o pugnance et de mépris pour les choses de la société; et si une âme noble, un génie brillant Télévent au-dessus du commun des hommes, il germe dans son cœur une sorte de tristesse et de dégoût qui lui fait sentir combien il est déplacé parmi eux.
35 II est forcé d'y vivre : alors son génie s'éveille, il accueille d'un rire sardonique les sottises des uns et les préjugés des autres; il examine les jugements du vulgaire, et convaincu bientôt que le respect est souvent là où devrait être le mépris, que la jus-
40 tice n'est parfois qu'une injustice déguisée, il néglige de fixer son opinion sur tout ce qui occupe le monde, et enveloppe du même dédain ce qui est flétri comme vice, ce qui est honoré comme vertu. Quelquefois, cependant, détrompé par un exemple
45 particulier, il revient à lui, s'accuse de son injustice, et rend à chaque chose le sentiment qui lui est dû. Telle a été, sans doute, la disposition d'esprit de M. Lemercier en composant son nou|veau [88] poème. L'humeur caustique et chagrine du philo-
5o sophe contempteur des admirations de la société,
s'y tait sentir en quelques passages, comme aussi, dans d'autres, le cœur de l'homme de bien admirateur des vertus obscures et modestes. Enfin (de même qu'il le dit lui-même dans son épître dédi-
55 catoire au Dante) « la haute et mordante raillerie
qui l'anime n'est point celle de la méchanceté, mais
d'une vive indignation de la vertu contre le vice. »
Nous n'examinerons pas d'après les règles un
poème qui les viole toutes. Pourrions-nous cher-
vu cher l'unité d'action dans la vie entière de Charles- Quint.^ l'unité de personnage dans un plan qui présente tour à tour sur la scène, François I", un chêne, l'honneur, l'esprit des conciles, les vents, les heures, etc.? Trouverions-nous unité d'intérêt
65 dans un ouvrage où le poète parle à la fois des infortunes d'une fourmi et de celles des peuples, de Doria et d'un requin?
M. Lemercier s'est mis hors de la littérature classique dans ce poème, dont nous ne balançons
70 point à condamner le genre ; mais, en même temps, nous rendons un juste hommage à l'auteur qui, après avoir conçu le plan le plus bizarre, a trouvé dans son talent assez de ressources pour se faire pardonner cette bizarrerie calculée, et pour allier
7b des traits d'une grande élévation à tout ce qui semblait devoir les exclure.
Il serait inutile d'essayer de donner une idée de cet ouvrage, que l'auteur appelle : Poème sur toute hypocrisie (on voit que le cadre est vaste), et qu'il
80 suppose représenté devant les démons, dont les tourments ont cessé pendant quelques heures. Il faut absolument le lire pour croire jusqu'où peut aller l'imagination humaine.
Après avoir adopté la forme du dialogue pour [89] 85 les actions qu'il veut représenter, M. Lemercier a choisi ses interlocuteurs dans tout ce qui s'est présenté à son esprit : l'espace, la mer, la honte, etc.; et une fois admis, on est forcé de convenir que ces personnages, qu'on n'avait jamais songé à faire 90 parler, disent tout ce qu'ils doivent dire. Leur discours est quelquefois trop vrai, et c'est ce qui a attiré au poème le reproche de descendre jusqu'au trivial.
Ces dialogues sont joints ensemble par des ar- 95 guments en vers où l'auteur montre parfois une originalité bien attachante.
Il est fâcheux que le style de M. Lemercier soit comme le faire de certains peintres fameux dont les tableaux demandent à être vus de loin. Il faut 100 juger plutôt l'effet d'un morceau que la manière dont il est écrit. Ce n'est pas que M. Lemercier manque de poésie, il y en a beaucoup dans ses idées et même dans ses expressions; mais la coupe de ses vers est généralement sans élégance, et sa io5 phrase sans harmonie. Il y a pourtant dans les vers du poème singulierque nous examinons, un certain charme produit par une richesse de détails si heureusement choisis, par une élévation de sentiments si peu commune, et souvent par des pensées nouiio velles ou exprimées d'une manière si neuve et si pittoresque, que la lecture en est plus agréable que celle de tels autres vers harmonieux, élégants et même poétiques. On croit lire une langue étrangère peu différente de la langue française et à lan5 quelle on s'habitue facilement.
Le morceau suivant offre, ce nous semble, le
type original de la manière d'écrire du poète, en môme temps qu'il présente une opposition touchante et habilement tracée. La scène est dans 12') Rome.
Un long pieu qui suspend des toiles déchirées, [90]
Est l'abri d'une vieille, humble et simple d'esprit. Mais qui, des maux du temps, porte un cœur tout contrit. Assise dans un coin, sous des palais superbes,
\-j.b Pour substanter sa vie, elle vend quelques herbes : Fille d'un artisan, qu'a nourri son métier, Cette veuve eut deux fils d'un époux ouvrier : L'un, pour quelques liards, est mort dans les batailles; L'autre, en un hôpital, est mort sans funérailles.
i3«) Seule, âgée, en des murs dévastés par la mort, Sa tranquille vertu confie à Dieu son sort : Ainsi brille un feu pur dans l'argile grossière. Un Manuel des Saints, recueil de la prière, D'un latin non compris fit ses plaisirs pieux;
i35 Mais depuis qu'un long âge a fatigué ses yeux. Sa mémoire retrace à ses pensers fidèles Les psaumes qu'elle chante, et l'éclat des chapelles. L'accent qu'adresse aux cieux sa tremblotante voix, N'y monte pas moins haut que Voremus des rois;
I4U Et dans son rang abject, des hommes oubhée, Aux anges du Seigneur elle se sent liée. Non loin de cet objet triste et religieux, Sous leur tente dressée, en leurs banquets joyeux, Des chevaliers buveurs fêtant leur table ronde,
145 Se vantaient leurs exploits, source des pleurs du monde. Alarçon est entre eux, scélérat sans terreur, N'adorant d'autre dieu que l'or et l'empereur, Et qui, geôlier cruel des captifs de son maître. De Rome en sa prison tient aujourd'hui le prêtre :
i5o Lui seul, dur instrument, mérita qu'autrefois Charles-Quint lui remît la garde de François :
Tel, veillant sur la proie aux chasseurs assurée, Un chien féroce attend sa part de la curée.
On voit que, dans son style bizarre, M. Lemeri55 cier ne néglige aucun détail, et qu'il sait même donner une grâce singulière aux choses les plus difficiles à dire en vers.
D'un latin non compris fit ses plaisirs pieux [91]
est un vers charmant. Nous en dirons autant de i6o cette comparaison aussi juste que bien exprimée :
Ainsi brille un feu pur dans l'argile grossière.
Nous remarquons cependant, dans ce passage, un vers dont l'expression n'est pas juste :
De Rome en sa prison tient aujourd'hui le prêtre.
i65 Le prêtre de Rome ne désigne pas plus le souverain pontife que le prêtre de Paris n'en indiquerait Tarchevêque ; et cette expression est-elle bien convenable pour nommer un prince souverain, le chef de l'Église chrétienne? 11 est pénible de voir un
170 membre de l'Académie française, employer une de ces phrases banales qu'il faut laisser à la tourbe d'écrivains qui a besoin d'attaqaer quelque chose de respecté pour attirer les regards. M. Lemercier acquerra assez de célébrité par son talent, sans
175 qu'il lui soit nécessaire de rechercher le scandale de l'irréligion.
Nous avons d'ailleurs vu avec étonnement qu'il prenait souvent l'Église et les prêtres pour sujet de ses sarcasmes. Spn hardi scepticisme attaque
. même quelquefois les dogmes sacrés, et ses attaques sont d'autant plus dangereuses, que le vulgaire, pour lequel il a cherché à écrire, distingue avec peine le vrai du faux, et pourrait se laisser entraîner par quelques déclamations déjà vieilles
i85 en prose, mais rajeunies en vers passablement tournés.
M. Lemercier, dans son poème de tAtlantiade^ a voulu créer une théogonie nouvelle que jamais poète français n'adoptera. Combien il eût été plus
M» à désirer, pour sa gloire, qu'il eût employé le temps usé à composer cet ouvrage ridi|cule, à faire pas- [92] ser dans la poésie française les beautés de la religion chrétienne.
Au reste, une chose nous a frappés dans notre
195 âge de lumières, c'est que tous nos hommes de talent sont religieux. M'. Lemercier n'est pas, sans doute, destiné à faire une exception; il est jeune encore, et, plus tard, il sentira, avec le temps, les beautés d'une religion que tout le philosophisme
200 du dernier siècle n'a pu parvenir à rendre ridicule. Puisse-t-il conserver alors le talent de les peindre!
A. [Abel Hugo.]