L'ESPRIT DU GRAND CORNEILLE
Par M. le Comte François de NEUFCHATEAU, de TAcadémic française, etc. — De l'imprimerie de P. Didot l'aîné.
[Sans croire qu'une maison acquise compense une réputation perdue, nous pensons qu'il est des cas où le système des compensations offre quelques apparences de vérité. L'on se rappelle peut-être
5 ces éditions compactes qui excitèrent tant de scandale, il y a deux ans, et qui, comme tant d'autres sottises qu'on devrait laisser pour ce qu'elles sont, firent heureusement plus de bruit que de mal. Le premier de nos typographes, M. P. Didot, répare,
lo par sa belle collection des Classiques français, le tort causé à la littérature par les incorrectes compilations de quelques spéculateurs aussi avides qu'il est désintéressé. Tous ces petits libraires philosophes n'eurent pas la consolation d'atteindre le
i5 but qu'ils se proposaient; ils voulaient dépraver la morale publique, ils ne corrompirent que l'art : en fait de morale, nous n'avions plus grand chose à perdre. M. Didot l'aîné, j au contraire, a poussé [93] l'art qu'il honore à sa perfection; sa collection des
20 Classiques rend son triomphe complet : il a posé la borne; nous doutons que ses rivaux, que ses successeurs mêmes puissent la franchir. Grâces à lui, nos vieux auteurs, parés d'un luxe étranger à
Un fragment (320-36o) reproduit sans titre dans Littérature et philosophie mêlées, I, p. 127.
leur siècle, semblent reprendre tout le charme de
25 la nouveauté; nos chefs-d'œuvre de littérature sont devenus des chefs-d'œuvre de typographie; et M. P. Didot, en dressant, pour ainsi dire, un trophée en l'honneur de nos grands hommes, élève un monument à sa propre gloire.
3o Toutefois, M. Didot n'a pas négligé de s'aider, dans cette immense entreprise, des lumières de ces gens de lettres à qui la nature a donné le goût, et l'étude, l'érudition. Sous ce rapport, nous nous plaisons à rendre un tribut d'éloges mérités à
35 M. le comte François de Neufchâteau, l'un de nos académiciens les plus distingués. Depuis longtemps étranger aux dissensions politiques qui nous tourmentent, M. François de Neufchâteau se livre à d'estimables travaux que son âge et ses infirmités
40 ne peuvent lui faire abandonner. Presque tousses ouvrages sont écrits dans l'intérêt de la jeunesse, et l'on voit que son plus grand désir est de rendre sa vieillesse utile à l'enfance. Cependant il ne lui consacre pas exclusivement sa plume, et l'on doit
45 à sa coopération à l'entreprise de M. P. Didot, plusieurs excellents morceaux de littérature et de critique. L'édition de Pascal semblerait aujourd'hui incomplète aux amis des lettres, si elle n'était accompagnée de son judicieux Essai sur la langue
5o et les écrits de cet écrivain célèbre; et le nombre d'observations lumineuses et de faits curieux contenus dans sa dernière Notice sur Gil-'Blas^ la rendent digne de faire suite à l'Essai sur Pascal. Aujourd'hui, pour servir de complément aux [94]
55 chefs-d'œuvre de Corneille et aux commentaires de Voltaire, M. F. de Neufchâteau publie un ou-
vrage que son importance et son utilité placeront peut-être au-dessus de son Essai sur Pascal et de sa police sur Gil-Blas.
60 Bien des gens prétendent connaître le grand Corneille, et savent seulement qu'on lui doit onze chefs-d'œuvre, et beaucoup d'autres productions que l'on croit apprécier suffisamment en les désignant sous le nom banal de mauvaises pièces', en
65 sorte que la multitude relègue vingt et un ouvrages de Corneille parmi la foule de nos nouveautés dramatiques, sous prétexte que ce sont aussi de mauvaises pièces. Voilà de nos jugements : comme si le génie qui, dans ses écarts, peut être monstrueux
70 et ridicule, pouvait jamais être médiocre 1 M. F. de Neufchâteau venge notre grand tragique. Des vingt et une pièces de Corneille qu'on ne lit pas, il a extrait tout ce qui peut être lu, et mis au jour tout ce qui doit être admiré. Les gens à petites vues crie-
75 ront que c'est tirer de Vor dujumier; nous en conviendrons; mais, à coup sûr, ce fumier-là vaut mieux que celui d'Ennius. On pourra en juger par les citations suivantes.
Nous ouvrons le livre au hasard : voici comment
Ho le grand Corneille, dans Andromède, raconte le combat de Phinée et de Persée.
Aussitôt que Persée a pu voir son rival : « Descendons, a-t-il dit, en un combat égal; » Quoique j'aie en ma main un entier avantage, 85 » Je ne veux que mon bras; ne prends que ton courage. » « Prends, prends cet avantage, et j'userai du mien, » Dit Phinée; et soudain, sans plus répondre rien, Les siens donnent en foule, et leur troupe pressée Fait choir Ménale et Clyte aux pieds du grand Persée.
<jo II s'écrie aussitôt : « Amis, fermez les yeux, [SSj
» Et sauvez vos regards de ce présent des cieux :
>> J'atteste qu'on m'y force, et n'en fais plus d'excuse! »
Il découvre, à ces mots, la tête de Méduse.
Soudain, j'entends des cris qu'on ne peut achever; <}b J'entends gémir les uns, les autres se sauver;
J'entends le repentir succéder à l'audace ;
J'entends Phinée enfin qui lui demande grâce.
« Perfide I il n'est plus temps, lui dit Persée. » Il fuit;
J'entends comme à grands pas ce vainqueur le poursuit; oo Gomme il court se venger de qui l'osait surprendre;
Je l'entends s'éloigner, puis je cesse d'entendre.
Alors, ouvrant les yeux, par son ordre fermés,
Je vois tous ces méchants en pierres transformés.
La Veuve nous présente des vers non moins remarquables dans un genre tout opposé ;
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Ne parler point d'amour ! Pour moi, je me défie Des fantasques raisons de ta philosophie. Ce n'est pas là mon jeu. Le joli passe-temps D'être auprès d'une dame et causer du beau temps, Lui jurer que Paris est toujours plein de fange, Qu'un certain parfumeur vend de fort bonne eau d'ange. Qu'un cavalier regarde un autre de travers, Que dans la comédie on dit d'assez bons vers, Qu'Aglante avec Philis dans un mois se marie! ;ii5 Change, pauvre abusé, change de batterie, Conte ce qui te mène, et ne t'amuse pas A perdre innocemment tes discours et tes pas.
Ces deux exemples prouvent la flexibilité du talent de Corneille. Vous admirez dans le premier j2o toute l'énergie de l'ancien langage, avec plus d'harmonie; et dans le second vous retrouvez toute la
grâce du vieux style, avec plus d'élégance. C'est ainsi que Corneille perfectionnait l'idiome de Marot et de Ronsard; voyez aussi comme partout il sait
125 se rendre maître de la langue qu'il a créée. M. F. de Neufchâteau nous indique dans Pulchérie un [96] morceau que tous nos poètes admireront, et où nos versificateurs ne reprendront rien, ce qui est encore plus, aux yeux des critiques du jour.
i3o Je vous aime, dit l'Impératrice à Léon, non de cet amour
. . . Qui ne concevant que d'aveugles désirs. Languit dans les faveurs, et meurt dans les plaisirs. Ma passion pour vous généreuse et solide, i35 A la vertu pour âme, et la raison pour guide, La gloire pour objet, et veut sous votre loi Mettre en ce jour illustre et l'univers et moi.... L'empire est à donner, et le sénat s'assemble Pour choisir une tête à ce grand corps qui tremble.
140 Mes souhaits, mon crédit, mes amis sont pour vous;
Mais, à moins que ce rang, plus d'amour, point d'époux.
Il faut, quelque douceur que cet amour propose,
Le trône ou la retraite au sang de Théodose;
Et si par le succès mes desseins sont trahis, 145 Je m'exile en Judée, auprès d'Athénaïs.
C'est cette même femme qui dit encore :
Mon aïeul, dont partout les hauts faits retentissent, Voudra bien qu'avec moi ses descendants finissent. Que j'en sois la dernière et ferme dignement i5o D'un si grand empereur l'auguste monument. Qu'on ne prétende point que ma gloire s'expose A laisser des Césars du sang de Théodose, Qu'ai-je affaire de race à me déshonorer, etc.
Ne voilà-t-il pas le grand Corneille tout entier?
i55 Quelle reconnaissance ne devons-nous point au littérateur utile et laborieux qui a su nous rendre de pareilles beautés ! Il a remué ce champ, que nous abandonnions comme stérile, et voyez quels trésors y étaient enfouis! Croyez vous que | ces vers de [97]
i6o Sîiréna que vous ignorez, soient bien inférieurs à d'autres vers de Cinna que vous savez par cœur?-
Le parricide a fait la moitié de nos rois ;
Un frère pour régner se baigne au sang d'un frère,
Un fils impatient prévient la mort d'un père, etc.
i65 Dans la Toison d'or, vous trouvez un mot dont la vérité ferait frissonner tous les tyrans. Aète, trahi, va jusqu'à soupçonner ses enfants.
ABSIRTE
Quoi, seigneur! vous croiriez qu'une action si noire...
AÈTE
Je sais ce qu'il faut craindre et non ce qu'il faut croire.
170 Plus loin, dans une pièce dont vous avez ri sans la connaître, le grand homme met devant vos yeux l'effroyable majesté d'Attila :