‹ Le Conservateur littéraire. Edition critique publiéeChapitre 70 sur 115 · EURYDICE · texte numérisé non relu

EURYDICE

Non, je ne pleure point, Madame; mais je meurs.

Enfin, dans Tite et Bérénice, ce pinceau, affadi i85 par de doucereuses amours, reprend ses mâles couleurs pour exprimer la violence des haines fraternelles :

La nature en fureur s'abandonne à tout faire,

Et cinquante ennemis sont moins haïs qu'un frère.

190 Allez maintenant : prenez l'emphase pour du pathétique, alignez des lieux communs bien ou mal rimes, et croyez-vous un auteur tragique! Les grands mots et les grands gestes ne réussiront pas éternellement au théâtre : le goût réprouve tout ce

195 que la nature désavoue; et le mépris de la mort, par exemple, n'est pas toujours ce que nous aimons dans une héroïne. La Théodore vierge et martyre de Corneille noue semble froide; et son Andromède, au contraire, nous intéresse lorsqu'elle

200 s'écrie en parlant des surprenantes horreurs du trépas :

Que l'on vous conçoit mal, lorsqu'on vous envisage Avec un peu d'éloignement î

Qu'on vous méprise alors, qu'on vous brave aisément; 2o5 Mais que la grandeur du courage

Devient d'un difficile usage Lorsqu'on touche au dernier moment I

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C'est ainsi que le vieux Théophile avait dit avant Corneille :

2IO La crainte de la mort ébranle le plus ferme : Il est bien malaisé Qu'à l'instant du trépas, et proche de son terme, L'esprit soit apaisé.

Dussions-nous faire sourire de pitié tous nos 2i5 grands] esprits, nous ne pouvons résister au plaisir [99] de citer des vers où Corneille se montre, comme nous, puérilement attaché à cette légitimité qui n'est plus rien aujourd'hui, comme on sait, que pour les têtes faibles :

220 Un roi, quoique vaincu, garde son caractère; Aux fidèles sujets sa vue est toujours chère : Au moment qu'il paraît, les plus grands conquérants. Pour vertueux qu'ils soient, ne sont que des tyrans ; Et, dans le fond des coeurs, sa présence fait naître

225 Un mouvement secret qui les rend à leur maître.

Nous lisons dans la tragédie d'Ulysse, par M. Lebrun, représentée en 1814 :

Tant que de ses vieux rois il reste un rejeton. Le peuple, au moindre bruit, se rallie à son nom; 23o Et d'un règne plus doux concevant l'espérance. Il érige en vertu son esprit d'inconstance; Lassé d'un même objet, son œil se porte ailleurs, Et les rois qu'il n'a pas sont toujours les meilleurs.

Nous félicitons M. Lebrun de s'être rencontré

235 avec Corneille pour le fond de l'idée. Ses vers sont

beaux; cependant ils sont empreints d'un vernis

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de ce scepticisme laissé dans les jeunes têtes par une révolution qui a ébranlé toutes les croyances, tant politiques que religieuses; notre vieux tra-

240 gique rend sa pensée avec plus de franchise.

Poussons le courage jusqu'au bout; et après avoir montré dans notre poète l'homme monarchique, rendons-le tout à fait ridicule en citant quelque chose de ses poésies religieuses.

245 Écoutez : c'est Jésus-Christ qui parle à l'homme :

Que fais-tu de si grand, toi qui n'es que poussière.

Ou, pour mieux dire, qui n'es rien.

Quand tu soumets pour moi ton âme un peu moins fière A quelque autre vouloir qu'au tien?

25o Moi, qui suis tout-puissant, moi qui, d'une parole, [1001

Ai bâti l'un et l'autre pôle, Et tiré du néant tout ce qui s'offre aux yeux; Moi, dont tout l'univers est l'ouvrage et le temple, Pour me soumettre à l'homme et te donner l'exemple, 255 Je suis bien descendu des cieux.

(Imit. de Jésus -Christ.)

« Rien de plus magnifique et de plus élevé que cette strophe », ajoute avec raison M. F. de Neufchâteau. Que si nos fiers génies spéciaux haussent les épaules, nous nous bornerons à leur répondre 260 par la bouche du même Corneille :

Trouve à t'humilier, même dans la doctrine.

En relisant les premières comédies de ce poète,

nous avons remarqué un portrait (dans l'Illusion

comique) qui a aujourd'hui tout le mérite de l'à-

265 propos; on en trouverait aisément les originaux;

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il est on ne peut mieux placé dans la bouche du vieil Alcandre, qui a le don de lire dans l'avenir :

Votre fils tout à coup ne fut pas grand seigneur.

Il vous prit quelque argent; mais ce petit butin

A peine lui dura du soir jusqu'au matin;

Et pour gagner Paris, il vendit par la plaine

Des brevets à chasser la fièvre et la migraine,

Dit la bonne aventure, et s'y rendit ainsi.

Là, comme on vit d'esprit, il en vécut aussi :

Dedans Saint-Innocent il se fit secrétaire;

Après, montant d'état, il fut clerc de notaire.

iMinuyé de la plume, il la quitta soudain,

Et fit danser un singe au faubourg Saint-Germain ; 28o II se mit sur la rime, et l'es&ai de sa veine

Enrichit les chanteurs de la Samaritaine.

Son style prit après de plus beaux ornements :

Il se hasarda même à faire des romans.

Des chansons pour Gauthier, des pointes pour Guillaume. [101] 285 Depuis, il trafiqua de chapelets, de baume,

Vendit du Mithridate en maître opérateur,

Revint dans le palais, et fut solliciteur.

Enfin, jamais Buscon, Lazarille de Tormes,

Sayavèdre et Gusman ne prirent tant de formes.

290 M. le comte François de Neufchâteau, dans son zèle pour Corneille et notre littérature, ne s'est pas borné à nous rendre toutes les richesses perdues dans les vingt et une pièces oubliées du vieux tragique, il a encore voulu recueillir tout ce que ses

295 Poésies diverses offraient de plus remarquable. C'est un nouveau service pour les lettres françaises et une jouissance de plus pour les lecteurs. Ren-

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dons hommage au littérateur distingué, qui rend lui-même un si bel hommage à Corneille, et cher-

3oo chons, par quelques citations, à donner encore une idée de cette dernière partie de son travail.

Dans une élégie imprimée en 1664, nous retrouvons avec surprise la sévère énergie de l'auteur d'Horace. La France rappelle à Rome les beaux

3o5 temps de la République ;

Dans ce fameux état, où le Ciel t'avait mis, Tu ne demandais plus que de grands ennemis; Et portant ton orgueil sur la terre et sur l'onde, Tu bravais le destin des puissances du monde,

3 10 Et tu faisais marcher, par tes injustes lois. Un simple citoyen sur la tête des rois. Ton destin ne t'offrait que d'illustres conquêtes. Ta foudre ne tombait que sur de grandes têtes, El tu montrais en pompe, aux peuples étonnés,

3i5 Des souverains captifs et des rois enchaînés.

Nous perdons un temps précieux à chercher des formules d'admiration, dont nos lecteurs n'ont pas besoin pour apprécier de pareils vers. Hâtonsnous plutôt d'en transcrire encore quelques-uns,

320 qui ne feront pas regret | ter notre prose.] En 1676, [102 l'homme que les siècles n'oublieront pas était oublié de ses contemporains, lorsque Louis XIV fit représenter, à Versailles, plusieurs de ses tragédies. Ce souvenir du Roi excita la reconnais-

325 sance du grand homme, la verve de Corneille se

32O-360 Littàrature et philosophie mêlées, I, p. 127.

320 En 167b, Corneille, l'homme — 325 la veine de Corneille.

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ranima, et le dernier cri de joie du vieillard fut peut-être un des plus beaux chants du poète :

Est-il vrai, grand monarque, et puis-je me vanter Que tu prennes plaisir à me ressusciter; 33o Qu'au bout de quarante ans, Ginna, Pompée, Horace, Reviennent à la mode et retrouvent leur place. Et que l'heureux brillant de mes jeunes rivaux N'ôte point leur vieux lustre à mes premiers travaux?

Tel Sophocle à cent ans charmait encore Athènes, 33b Tel bouillonnait encor son vieux sang dans ses veines. Diraient-ils à l'envi, lorsque Œdipe aux abois, De ses juges pour lui gagna toutes les voix. Je n'irai pas si loin, et si mes quinze lustres Font encor quelque peine aux modernes illustres, 340 S'il en est de fâcheux jusqu'à s'en chagriner. Je n'aurai pas longtemps à les importuner : Quoique je m'en promette, ils n'en ont rien à craindre; C'est le dernier éclat d'un feu prêt à s'éteindre : Au moment d'expirer il tâche d'éblouir, 345 Et ne frappe les yeux que pour s'évanouir.

Ces vers nous ont profondément émus; Corneille, aigri par l'envie, rebuté par l'indifférence, y laisse entrevoir toute la fière mélancolie de sa grande âme. Il sentait sa force, et il n'en était que

35o plus amer pour lui de se voir méconnu. Ce mâle génie avait reçu à un haut degré de la nature la conscience de lui-même; qu'on juge à quel point les attaques réitérées de ses Zoïles durent influer sur ses idées pour l'amener à dire avec une sorte

355 de conviction :

:-'4G Ces vers in'oni t->iii<iiii-.- — L-^r-i qu'/jH ju^-e cependant

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Sed neque Godoeis accédât musa Iropoeis, Nec Capellanum fas mihi velle sequi*.

De pareils vers, écrits sérieusement par Corneille, sont une bien sanglante épigramme contre

36o son siècle.

[Nous avons cherché, dans cet article, à donner une idée de l'intéressant ouvrage de M. F. de Neufchâteau ; nous avons multiplié les citations, et nous sommes sûrs que personne ne s'en plaindra. Nous

365 n'avons loué ni l'ordre, ni la clarté, ni les savantes recherches, ni les judicieuses critiques qui donnent un nouveau prix à tant de beaux vers, jusqu'ici ignorés. Le talent connu de M. le comte F. de Neufchâteau nous dispensait de tout éloge. Nous

370 espérons que la Philosophie des poètes, que nous promet l'auteur, ne le cédera pas, pour l'importance et l'utilité, à l'ouvrage curieux que nous annonçons. Nous avons été à même d'en entendre lire quelques fragments, qui motivent

375 ce jugement prématuré, peut-être, mais nullement hasardé.

Toutefois, nous croyons devoir dire un mot du projet de faire de notre théâtre une école d'histoire, que M. F. de Neufchâteau avait soumis à la Gomé-

38o die française, dès 1793. « La Comédie française, dit-il, avait reçu nos vues avec enthousiasme. Des

fi. Nous traduirons ainsi, sans chercher à rendre les pompeuses expressions de l'humilité du grand Corneille :

Il ne m'est pas donné, sur le double coteau.

De suivre Chapelain ou d'atteindre Godeau. (G. L.))

359 contre son siècle

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circonstances trop connues vinrent à la traverse. L'auteur de Paméla fut jeté en prison avec tous les comédiens suspects de royalisme. Notre plan fut

385 perdu; il fallut le cacher, de peur qu'on ne le prît pour une conspiration. Le hasard l'a fait retrouver. » Nous I n'osons prendre sur nous de discuter [104] un projet sur lequel M. de Neufchâteau s'est trouvé d'accord avec l'auteur des Templiers. Nous igno-

390 rons si ce plan serait praticable; mais nous pensons que du moins l'intention en est utile; et si ce n'est que le rêve d'un homme de talent, c'est aussi la chimère d'un homme de bien.

M. [Victor Hugo.]

DE L'ÉLOQUENCE POLITIQUE, ET DE SON INFLUENCE DANS LES GOUVERNE- MENTS POPULAIRES ET REPRp:SENTA- TIFS

Par M. P.-S. LAURENTIE, répétiteur à l'École polytechnique. (^Premier article.)

[Et d'abord, en ouvrant le livre de M. Laurentie, étant tombé sur cette définition de Gicéron : l'orateur, cest r homme de bien habile dans l'art de parler, j'avoue que je m'arrêtai, tout effrayé du petit 5 nombre des élus.

J'allai chercher dans ma bibliothèque un vieux Gicéron, que, depuis mes classes, je n'avais jamais ouvert par un reste d'ancienne antipathie; et, prenant la liste de nos députés, je restai debout, complo tant sur mes doigts.

Et voyant qu'il y avait peu d'espoir de ce côté, j'ouvris le livre, afin d'examiner si, dans l'urgence du cas, Gicéron ne pouvait pas transiger avec les principes, comme vous, ^Mesdames, comme les i5 ministres, comme les rois, comme tant de grands personnages, comme moi-même, enfin, qui avais juré de ne jamais remettre le nez dans un livre latin.

Un fragment (48-126) dans Littérature et philosophie mêlées, sous la date Février 1819, I, p. 108.

J' LIVRAISON. — LITTÉRATURE FRANÇAISE. iSq

Et ayant lu le livre, je me levai tout joyeux, di-

^^. sant : Il y a des variantes, c'est comme avec Basile.

Et, en effet, il est bien vrai que Gicéron dit qu'il

faut être homme de bien pour être orateur, vir

bonus] mais (écoutez bien ceci, messieurs du parti

gauche), mais, | dit-il plus loin, je ne défends pas [105]

25 les petits mensonges : Sive habeas vere quod narrare possis, quod tamen est mendatiunculis aspergendum, sivefingas.

Et si Gicéron ne défend pas les petits mensonges, il est évident qu'il permet les grosses calom-

3o nies; il ne s'agit, pour prouver cela, que de donner le passage à traduire à MM. tels et tels, dont le talent est connu, comme, par exemple, M. de Garrion-Nisas qui prétend que les Troyens étaient des peuples pasteurs, parce qu'Horace a dit : Pastor

35 cum traheret.

Et ayant trouvé cela, je m'occupai de MM. les chevaliers du juste milieu, et j'avoue que j'étais bien empêché: car, disais-je, à quoi sert la permission de mentir, quand on a perdu le pouvoir de

40 tromper? On ne croit plus guère aux bals champêtres de Grenoble, et aux conspirations du bord de l'eau.

Et ainsi, disais-je, il faudra que nos hommes à arguments solides, a défaut de sentence de Gicé-

45 ron, se contentent de l'exemple de ces orateurs qui ne méprisaient pas les écus du satrape. — Qu'ils s'en contentent, disais-je, et d'autre chose.]

Or, voici que je trouvai, dans Gicéron, ce pas-

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