Littérature et philosophie mêlées, I, p
48 L'autre jour je trouvai
sage : Et il faut que l'orateur, en toutes circons-
5o tances, sache prouver le pour et le contre, in omni causa duas contrarias orationes explicare; et, dis-je, c'est tout justement ce qu'il faut dans un siècle où l'on a découvert deux sortes de consciences, celle du cœur et celle de l'estomac.
55 Et pour ce qui est des mœurs de l'orateur (ce que j'en écris ici n'est que pour l'instruction de la jeunesse de nos collèges), on connaît la simplicité des mœurs antiques. Après qu'Achille et Patrocle ont tant pleuré Briséis, Achille, dit M"" Dacier,
60 conduit vers sa tente la belle Diomède, fille du sage Phorbas, et Patrocle s'abandonne au doux sommeil entre les bras de | la jeune Iphis, amenée captive de Scyros. C'est comme Pétrarque qui, après avoir perdu Laure, mourut de douleur à soixante-
65 dix ans, en laissant un fils et une fille.
Et à Athènes, où les pères envoyaient leurs fils à l'école chez Aspasie; à Athènes, cette ville de la politesse et de l'éloquence : Qu'as-tu fait des cent écus que t'a valu le soufflet que tu reçus l'autre
70 jour de Midias, en plein théâtre? criait Eschine i Démosthènes. — Eh quoi! Athéniens, vous voulez couronner le front qu'il s'écorche lui-même à dessein d'intenter des accusations lucratives aux citoyens.^ — En vérité, ce n'est pas une tête que porte
75 cet homme sur ses épaules, c'est une ferme.
52 c'est justement — 55 Voilà pour la conscience de l'orateur, selon Cicéron, vir bonus dicendi peritus. Pour ce qui est de ses mœurs — 58 antiques. Nous n'avons aucune raison de croire que les orateurs fissent autrement que les g-uerriers. Après
Que dirai-je du barreau romain? des honnêtetés que se faisaient mutuellement les Scaurus et les Gatulus en présence de toute la canaille de Rome assemblée? On ne m'écoute pas, je suis Cassandre,
80 criait Sextius. Par respect pour les dames, nous ne rapporterons pas la sanglante réplique de Marc- Antoine; et au triomphe de César, qui était aussi un orateur : Citoyens, cachez vos femmes! chantaient ses propres soldats. Urbani claudite uxores,
85 moechum calvum adducimus.
[Et ici, Monsieur, comme je tiens de mon père qu'il n'est jamais trop tôt ni trop tard pour dire une chose que nous inspire notre conscience, lorsque cette chose peut nous être utile;]
90 Je saisis cette occasion pour déclarer que je me repens bien sincèrement de n'être pas né dans les siècles antiques; je compte même écrire contre mon siècle un gros livre dont mon libraire vous prie, en passant. Monsieur, de vouloir bien lui
95 prendre quelques petites souscriptions.
Et en effet, ce devait être un bien beau temps que celui où, quand le peuple avait faim, on l'apaisait avec une fable, et une fable longue et plate, qui pis est! O temporal ô mores! vont, à leur tour,
100 s'écrier nos ministres.
Et où, Monsieur, pourvu que l'on ne fût ni [107] borgne, ni bossu, ni boiteux, ni bancal, ni aveugle;
Pourvu, d'ailleurs, que l'on ne fût ni trop faible,
80-81 Sextius. Je ne suis pas assez sûr de n'être jamais lu que par des hommes pour rapporter la sanglante — 86-89 supprimé — 98-99 avec une fable longue et plate, qui pis est!
142 LE COxNSERVATEUR LITTERAIRE.
io5 ni trop puissant, ni trop méchant homme, ni trop homme de bien ;
Et surtout, ce qui était de rigueur, pourvu que Ton eût la précaution de ne point bâtir sa maison sur une butte;
no Alors, dis-je, en tant que l'on ne fût point emporté par la lèpre ou par la peste, on pouvait raisonnablement espérer de mourir tranquillement dans son lit; ce qui, à la vérité, n'est guère héroïque ;
ii5 Et où, Monsieur, pour peu que l'on se sentît tant soit peu grand homme (comme vous et moi. Monsieur), c'est-à-dire que l'on eût le noble désir d'être utile à la patrie par quelque action vaillante ou quelque invention merveilleuse (désir qui, comme
I20 l'on sait, n'engage à rien), alors. Monsieur, il n'y avait rien aussi à quoi un honnête citoyen ne put raisonnablement prétendre; qui sait, peut-être même à être pendu comme Phocion, ou comme Duilius, l'accrocheur de vaisseaux, à être conduit
125 par la ville avec une flûte et deux lanternes, à peu près comme de nos jours l'âne savant.
[Je demande à M. Laurentie mille pardons de la transition. Et, avant tout, pour être juste, nous reconnaîtrons dans l'ouvrage de M. Laurentie un
i3o véritable talent de style, du feu, de la correction, de l'élégance, une marche périodique et nombreuse. Tout décèle dans ce jeune auteur une étude profonde de Cicéron. D'ailleurs, ce n'est plus un rhéteur qui donne publiquement leçon d'éloquence et
i35 de tromperie, un sophiste qui vend les moyens
120 comme on sait.
3' LIVRAISON. — LITTKRATURE FRANÇAISE, 143
d'égarer la multitude, un écrivain qui écrit pour écrire; c'est un homme probe, instruit, animé de nobles intentions, qui consacre ses veilles au bien commun, à la gloire de la pat| rie : tout se réunit il08J
140 pour recommander son ouvrage à l'attention publique: et en attendant que dans un article plus sérieux nous ayons eu le temps d'examiner si les forces de l'auteur étaient égales à la hardiesse de son entreprise, nous allons transcrire ici un pas-
145 sage de son ouvrage, pris au hasard, pour donner une idée de sa manière d'écrire.
Prenons, par exemple, ces deux paragraphes de la révolte des légions en Germanie ; le morceau est traduit de Tacite, et nous ne pensons pas qu'il
i5o ait encore été aussi bien traduit, pas même par M. Dureau-Delamalle. C'est le moment où Germanicus renvoie du camp Agrippine et son fils.
« On vit donc une troupe de femmes sortir du camp tout éplorées; l'épouse du général portant
i55 son fils dans ses bras, et les épouses des amis du prince entraînées avec elle, et se livrant ensemble aux gémissements et à la douleur. La tristesse n'était pas moindre parmi ceux qui restaient au camp. Un pareil spectacle, peu digne de la fortune
160 de Germanicus, et qui ressemblait plutôt à l'image d'une ville vaincue qu'au camp d'un général victorieux, les cris et les lamentations frappèrent l'oreille et les regards des soldats. Ils sortent de leurs tentes. 'D'où partent ces gémissements et ces
i65 plaintes? Quel est ce spectacle de tristesse? des femmes illustres, sans centurions, sans soldats pour escorte, sans aucune distinction, sans aucune suite digne de l'épouse d'un général, vont chez les Trêves
se livrer à la fidélité d'un peuple étranger!... Les
170 uns se précipitent sur ses pas ; les autres courent auprès de Germanicus... ils tombent à ses pieds en suppliants, et avouant que ses reproches sont justes. Ils le prient de ptmir les coupables, d'épa^'gner ceux qui s étaient laissé égarer, de les mener à
175 f ennemi; surtout que son épouse revînt au camp avec
le nourrisson des \ soldats, et quil ne fût pas livré [109] comme un otage entre les mains des Gaulois... Ils se répandent ainsi changés, se saisissent des plus séditieux et les traînent à Cétronius, chef de la pre-
180 mière légion, qui rendit ses jugements et décerna les peines à chacun de cette manière : Les légions étaient assemblées autour de lui : l'épée à la main, le tribun faisait monter le coupable sur un lieu élevé, et le montrait aux soldats; si leurs acclama-
i85 lions témoignaient qu'il méritait la mort, il était
précipité et livré à leur fureur, etc »
M. Laurentie a enrichi son ouvrage de plusieurs harangues traduites des anciens, qui font voir que s'il voulait essayer l'entreprise, il serait capable de
190 nous en rendre dignement les beautés.]
B. [Victor Hugo.]
SPECTACLES