LE DIX-NEUVIÈME SIECLE
Satire, par M. Ed. CORBIÈRE.
A la manière de nos auteurs célèbres, qui tous
ont pris pour modèle quelque grand écrivain de
l'antiquité, M. Ed. Corbière choisit son guide
parmi ses anciens; il est facile de reconnaître aux
40 moindres traits de son pinceau le peintre dont il
A la table, l'initiale V.
3* LIVRAISON. — REVUE LITTÉRAIRE. l55
se plaît à retracer les tableaux. Pénétré du même esprit, formé à la même école, l'élève décèle à chaque pas le maître : même délicatesse d'expression, même entraînement, même urbanité; enfin, M. Ed.
45 Corbière rappelle le père Duchesne tout entier. Le père Duchesne n'était toutefois qu'un prosateur de mérite; M. Ed. Corbière est quelque chose de mieux ou de pis, il est poète. Le premier de ces deux écrivains est suffisamment connu; le lecteur
5o va juger le second dans la citation suivante :
En vain* ta verve orientale
Fait rouler dans nos cœurs des torrents de morale : Pour prix de la ferveur de tes brûlants écrits, On t'abreuve à la fois de boue et de mépris. 55 11 n'est pas d'écolier qui jouant dans la rue. En courant sur tes pas aussitôt ne te hue, Ou ne fasse jaillir sur ton front éventé L'ordure qu'il arrache à son soulier crotté, etc.
Nous prierons seulement M. Ed. Corbière, d'ob- [117] 60 server qu'un écrivain, doué comme lui de quelque talent, méritait de sa part un peu plus d'indulgence. Les hommes de génie, pas plus que les loups, ne doivent se manger entre eux.
Après ce coup sanglant, le fouet vengeur du sa- 65 tirique ne se repose pas dans sa main, il déchire à la fois, et sans exception, tous les écrivains royalistes, et par contre-coup frappe droit au visage MM. Guizot, Villemain, de Serre, et voire même
I. Ces vers sont vomis contre un illustre pair, dont nous rougirions de mêler le nom à d'aussi dégoûtantes déclamations. (C. L.)
l56 LE CONSERVATEUR LITTÉRAIRE.
M. Pasquier. Enfin, la libérale indignation de 70 M. Ed. Corbière s'exerce impitoyablement sur tout ce que la France possède de plus éminent, j'allais ajouter et de plus respectable, si le souvenir de nos doctrinaires et de nos ministres outragés n'eût arrêté ma plume.
75 L'auteur dit plus bas :
Mais par malheur pour moi, ma rudesse bretonne Môle trop de franchise aux vers qu'elle assaisonne : Aussi me verra-t-on gueux, mais avec fierté, En défiant la faim, mourir de probité.
80 On dit bien mourir de honte \ mais nous doutons qu'on puisse dire mourir de probité. En tout cas, nous conseillons à M. Ed. Corbière de rejeter cette locution, comme aussi ce parti trop extrême. M. Ed. Corbière doit être encore plus ^er qu'il
85 n'est sûr de vivre du beau talent qu'annoncent ces vers si bien assaisonnés par sa rudesse.
M. Ed. Corbière, dans une préface faite tout exprès, pousse le courage de la modestie jusqu'à supplier le bénévole lecteur de ne pas le confondre
90 avec M. le député Corbière. Cette précaution nous paraît au moins inutile; le moyen de penser, en effet, qu'il existe une assez lourde tête pour ne pas distinguer de prime abord deux hommes si essentiellement différents, dont toute la parité ne repose
95 que sur une malheureuse conformité de nom : car du talent | éminent et des saines opinions du poète [118] à l'imperceptible nullité littéraire et politique du député,
La distance est cent fois plus grande à mon avis 100 Que du pôle antarctique au détroit de Davis. . ,
La Satire du dix-neuvième siècle a eu peu de lecteurs à Paris; nous supposons qu'en revanche elle a mérité à son auteur l'approbation bien flatteuse d'une certaine classe des Bas-Bretons de Brest, ses [o5 compatriotes, libéraux-philosophes qui viennent de donner tout récemment une si bonne leçon de tolérantisme aux apôtres du scandale. F.*