LE DIX-NEUVIEME SIÈCLE
Épître à M. le Comte FERRAND, pair de France, par M. ROSSCT (Genève).
Voici du moins un honnête homme qui parle, et dans ce siècle de raison, un honnête homme est
no presque aussi rare qu'un bon auteur. Nous sommes tachés de ne pouvoir donner ce dernier titre à M. Rosset, dont nous partageons les opinions et honorons le caractère. Le style de M. Rosset est faible, son ouvrage est médiocre, et nous n'aurons
11^ pas la cruauté de citer un vers de Boileau qui le condamne. Nous tâcherons, au contraire, d'adoucir la sévère franchise de notre critique, en citant ce que l'Épître de M. Rosset nous a offert de plus remarquable :
120 Hélas, de toutes paris les aveugles mortels
De Terreur et du crime encensent les autels :
* L'initiale figure à la table seulement.
l58 LE CONSERVATEUR LITTÉRAIRE.
L'odieux novateur, d'une main téméraire.
Porte de tous côtés sa torche incendiaire; D'un bras audacieux il déchire à la fois 125 Et le voile du temple et le manteau des rois.
Voici comment l'auteur traite nos jeunes radoteurs qui n'étaient hier que des rhétoriciens, et se donnent aujourd'hui bien de la peine pour paraître des rhéteurs.
i3o Ennemis du travail, amoureux du plaisir, Ils ont tout effleuré, sans rien approfondir. Nous avons aujourd'hui le rare privilège D'être des gens parfaits au sortir du collège; Aisément on se place au rang des beaux esprits,
i35 Bientôt on saura tout sans avoir rien appris.
Il est malheureux que l'Epître de M. Rosset ne soit pas aussi digne sous le rapport littéraire que sous le rapport moral du noble pair à qui elle est adressée. La Satire du dix-neuvième siècle est en-
140 core à faire; M. Rosset est un satirique à l'eau de rose; M. Ed. Corbière n'a trempé ses pinceaux que dans la boue. Qui saisira le fouet sanglant de Gilbert? Il s'agit de tendre l'arc de Nemrod : où est l'athlète ? Espérons qu'il se présentera, quoique ces
145 vers de M. Rosset ne soient que trop vrais :
Si parfois un jeune homme, épris d'un beau délire.
Ose monter Pégase et manier la lyre,
D'un insolent mépris on accueille ses vers.
Et ses nobles transports passent pour un travers.
[Victor Hugo.]*
* A la table, l'initiale V.
REVUE LITTÉRAIRE. I D9
L'ABUS DES xMOTS
Satire, par M. M***.
i5o Un de ces redresseurs de torts, qui voient des abus partout, qui en verraient dans les moulins à vent, comme ils en trouvent dans les chaumières abattues, vient de descendre en lice pour combattre; c'est contre l'abus des mots que M. M*** pré-
i55 tend rompre une lance. M. M*** se présente en champ clos sous la visière de l'anonyme. Ce vaillant champion de la liberté, paré des couleurs de la dame de ses pensées, avant de porter le premier coup, donne le salut d'honneur à M. B. C.
160 Les mots sont complaisants, a dit un orateur, etc.
De l'éloge du célèbre publiciste, M. M*** passe
tout naturellement à la critique de nos hommes
d'état, il les reprend vertement de leur manque
absolu de franchise, de leur mépris pour la religion
i65 du serment, et les avertit, avec une indépendance
d'expression remarquable, que leurs jon|gleries ne [120j font plus de dupes. Le siècle est éclairé, dit-il, et tous les raffinements d'une diplomatie machiavélique,
170 Ne semblent à ses yeux qu'un Code de brigands.
On se doute bien, sans que nous le disions, que M. M*** ne manque pas de tirer sur les royalistes ; il est tout naturel qu'une satire, aussi dénuée de
i6o LE cons?:rvateur littéraire.
poésie qu'abondamment pourvue de calomnies et 175 d'injures, soit particulièrement dirigée contre les
hommes qui joignent à la noblesse du caractère
les distinctions du talent.
Du moins en se prostituant ainsi au mensonge
et à la calomnie, M. M*** devrait bien nous donner 180 quelque chose de neuf; il l'a essayé vainement :
son ouvrage, considéré sous le rapport littéraire,
ne fait qu'ajouter l'ennui au dégoût qu'inspire la
diatribe de l'homme de parti.
Où trouver des vers aussi faibles que ceux-ci ?
i85 Ainsi l'on voit, parfois, sur les bancs des galères L'honnête homme conduit par un injuste arrêt. Obligé de traîner l'humiliant boulet Avec le scélérat qu'un môme fer enchaîne.
En voici d'autres, où la langue n'est pas plus 190 respectée que le goût :
Observant les défauts du romain alphabet.
Soleil
Cache ce pur flambeau qui déchire nos yeux. Où le siècle était prêt d'accomplir dix-sept ans.
195 M. M***, dont la satire n'est qu'un long abus de mots, auquel pourtant il fait une si rude guerre, en voudrait-il aussi aux règles de la grammaire?
Et de peur de l'abus proscrirait-il l'usage?