‹ Le Conservateur littéraire. Edition critique publiéeChapitre 80 sur 115 · DU GENIE · texte numérisé non relu

DU GENIE

Toute passion est éloquente; tout homme persuadé persuade; pour arracher des pleurs, il faut pleurer : l'enthousiasme est contagieux, a-t-on dit. Prenez une femme et arrachez-lui son enfant; 5 rassemblez tous les rhéteurs de la terre, et vous pourrez dire : à la mort, et allotis dîner \ écoutez la mère; d'où vient qu'elle a trouvé des cris, des pleurs qui vous ont attendri, et que la sentence vous est tombée des mains r- On a parlé comme

10 d'une chose étonnante de l'éloquence de Cicéron et de la | clémence de César; si Cicéron eût été le [124] père de Ligarius, qu'en eût-on ditrll n'y avait rien là que de simple.

Et en effet, il est un langage qui ne trompe point,

i5 que tous les hommes entendent, et qui a été donné à tous les hommes : c'est celui des grandes passions comme des grands événements, sunt lacrymœ rerum; il est des moments où toutes les âmes se comprennent, où Israël se lève tout comme un

v> seul homme.

Littératuvxi et Philosophie mêlées, I. p. i86. Presque sans changement.

l68 LE CONSERVATEUR LITTÉRAIRE.

Qu'est-ce que l'éloquence ? dit Démosthènes. L'action, l'action, et puis encore l'action; mais en morale comme en physique, pour imprimer du mouvement, il faut en posséder soi-même.

25 Gomment se communique-t-il? Ceci vient de plus haut; qu'il vous suffise que les choses se passent ainsi : voulez-vous émouvoir, soyez ému, pleurez, vous tirerez des pleurs; c'est un cercle où tout vous ramène et d'où vous ne pouvez sortir. Et en effet,

3o je vous le demande, à quoi nous eût servi le don de nous communiquer nos idées, si, comme à Cassandre, il nous eût été refusé la faculté de nous faire croire. Quel fut le plus beau moment de l'orateur romain } Celui où les tribuns du peuple lui inter-

3î) disaient la parole. Romains, s'écria-t-il, je jure que j'ai sauvé la république; et tout le peuple se leva, criant : Nous jurons qu'il a dit la vérité.

Et ce que nous venons de dire de l'éloquence, nous le dirons de tous les arts, car tous les arts ne

40 sont que la môme langue différemment parlée; et

en effet, qu'est-ce que nos idées .^ Des sensations,

et des sensations comparées. Qu'est-ce que les arts,

sinon les diverses manières d'exprimer nos idées?

Rousseau, s'examinant soi-même et se confron-

45 tant avec ce modèle idéal que tous les hommes portent gravé dans leur | conscience, traça un [125] plan d'éducation par lequel il garantissait son élève de tous ses vices, mais en même temps de toutes ses vertus. Le grand homme ne s'aperçut pas qu'en

5o donnant à son Emile ce qui lui manquait, il lui

ôtait ce qu'il possédait lui-même. Et en effet cet | homme, élevé au milieu du rire et de la joie, serait | comme un athlète élevé loin des combats ; pour être 1

un Hercule, il faut avoir étouffé les serpents dès le

55 berceau. Tu veux lui épargner la lutte des passions, mais est-ce donc vivre que d'avoir évité la vie ? Qu'est-ce qu'exister? dit Locke. C'est sentir. Les grands hommes sont ceux qui ont beaucoup senti, beaucoup vécu, et souvent, en quelques années,

60 on a vécu bien des vies. Qu'on ne s'y trompe pas, les haut sapins ne croissent que dans la région des orages; Athènes, ville du tumulte, eut mille grands hommes; Sparte, ville de l'ordre, n'en eut qu'un, Lycurgue; et Lycurgue était né avant ses lois.

65 Aussi voyons-nous la plupart des grands hommes apparaître au milieu des grandes fermentations populaires : Homère, au milieu des siècles héroïques de la Grèce; Virgile, sous le triumvirat; Ossian, sur les débris de sa patrie et de ses dieux; le

70 Dante, l'Arioste, le Tasse, au milieu des convul sions renaissantes de l'Italie; Corneille et Racine, au siècle de la Fronde; et enfin Milton entonnant la première révolte au pied de l'échafaud sanglant de White-Hall.

75 Et si nous examinons quel fut en particulier le destin de ces grands hommes, nous les voyons tous tourmentés par une vie agitée et misérable; Camoëns fend les mers, son poème à la main; d'Ercilla écrit ses vers sur des peaux de bêtes dans

80 les forêts du Mexique; ceux-là que les souffrances du corps ne distraient pas des souffrances de Tâme, traînent une vie orageuse, dévorés par une irritabilité de ca|ractère qui les rend à charge à eux- [126] mêmes et à ce qui les entoure : heureux ceux qui

84 et à ceux qui les entourent

lyO LE CONSERVATEUR LITTÉRAIRE.

85 ne meurent pas, avant le temps, consumés par l'activité de leur propre génie, comme Pascal; de douleur, comme Molière et Racine; ou vaincus par les terreurs de leur propre imagination, comme ce Tasse infortuné.

90 Admettant donc ce principe reconnu de toute l'antiquité, que les grandes passions font les grands hommes, nous reconnaîtrons en même temps que de même qu'il y a des passions plus ou moins fortes, de même il existe divers degrés de génie. 95 Et examinant maintenant quelles sont les choses les plus capables d'exciter la violence de nos passions, c'est-à-dire de nos désirs, qui ne sont euxmêmes que des volontés plus ou moins prononcées, jusqu'à cette volonté ferme et constante par

100 laquelle on désire une chose de toute sa vie, tout ou rien, comme César, levier terrible par lequel J'homme se brise lui-même;

Nous tomberons d'accord que s'il existe une chose capable d'exciter une volonté pareille dans

io5 une âme noble et ferme, ce doit être sans contredit ce qu'il y a de plus grand parmi les hommes.

Or, jetant maintenant les yeux autour de nous, considérons s'il est une chose à laquelle cette dénomination sublime ait été justement attribuée par

110 le consentement unanime de tous les temps et de tous les peuples.

Et nous voici, jeunes gens, arrivés en peu de paroles à cette vérité ravissante devant laquelle toute la philosophie antique et le grand Platon

ii5 lui-même avaient reculé : que le Génie, c'est la Vertu. E. [Victor Hugo.]

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