LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE
Traduite en vers français par M. BAOUR-LORMIAN, de rAcadémie française.
(Deuxième et dernier article.)
Nous avons fait connaître notre opinion sur le nouvel ouvrage de M. Baour-Lormian, que nous considérons plutôt comme une imitation que comme une traduction.
5 Ce serait peut-être ici le cas d'examiner pourquoi l'on n'exige de fidélité dans les traductions en vers, que pour celles d'un ouvrage de l'antiquité. On ne fait pas grâce au poète, qui traduit une langue morte, d'un mot oublié, d'une expression mal
lo rendue, et le traducteur d'une langue vivante peut non seulement se dispenser de rendre un vers difficile, mais encore omettre un passage entier; il semble que, plus les difficultés augmentent, plus on aime à se montrer rigoureux. C'est une contra-
i5 diction que nous ne savons comment expliquer.
Nous avons prouvé que M. Baour s'était permis,
envers ceux qui ont traduit le Tasse avant lui,
quelques-uns de ces petits emprunts, qu'en des
temps moins polis on nommerait des plagiats. Nous
120 n'avons pas dissimulé les parties faibles du talent de M. Baour. Notre critique a été sévère, et nous avons traité le poète d'autant plus rigoureusement qu'il jouit d'une plus grande réputation. Nous allons continuer l'examen de son travail, et, plus
25 heureux sans doute, | nous n'aurons que des éloges [128] à lui donner. Toutefois, et pour être justes, que M. Baour nous permette de lui signaler les vers suivants :
Les prêtres du Seigneur, qu'un zèle saint enflamme, 3o Chantent pour le repos et la paix de son âme.
T. II, p. 29:
En son appartement, Vamoureuse Herminie entre languissamment.
Ces vers ne sont que prosaïques, en voici de ridicules :
T. II, p. 283 :
35 Et déjà leur vengeance exhausse des collines De morts et de blessés et de vastes ruines. Et sur le mur détruit l'un et l'autre à l'instant De corps amoncelés dresse un mur palpitant.
Ibid.^ p. 325 :
L'enchanteur lui remet une mèche allumée.
Ihid.^ P- 72 :
40 (Tancrède) se redresse effrayant,
Rugit, et de ses yeux le courroux flamboyant Dévore son rival à travers la visière.
.;' LIVRAISON. — LITTÉRATURE FRANÇAISE. lyS
Il y en a beaucoup d'autres de cette force, que nous ne citons pas, persuadés qu'ils ne pourront 45 échapper au goût exercé de M. Baour : nous aimons mieux le féliciter sur ces quatre jolis vers qui terminent la description des îles fortunées, et qui sont bien à lui, puisque l'idée ne s'en trouve pas dans le Tasse :
5o Les zéphirs, amoureux de ces rives fleuries, Folâtrent sur les eaux, caressent les prairies. Et balancent dans l'or des nuages flottants Le char voluptueux où s'assied le Printemps.
M. Baour est quelquefois heureux dans ses des- 55 criptions; il a peint avec beaucoup d'éclat le trône et la cour du calife, et c'est avec poésie qu'il a rendu des détails bien difficiles- :
Par cent degrés d'ivoire, à son trône on arrive;
Le faste oriental sur ses pompeux habits 1129]
60 Éclate, et, sous un dais enflammé de rubis,
Le monarque à ses pieds foule un tapis superbe
Où l'or pur et l'argent s'entrelacent en gerbe.
Un lin, par sa blancheur de la neige rival.
Enveloppe en turban son front impérial.
65 Une barbe à longs flots descend sur sa poitrine.
Son seul aspect révèle une illustre origine ;
Les ans n'ont pas éteint les éclairs de ses yeux.
Digne du rang sacré qu'il tient de ses aïeux,
Sa main porte le sceptre, et dans ses traits respire 70 La double majesté de l'âge et de l'empire.
Ministres du calife et de ses volontés.
Deux satrapes debout s'offrent à ses côtés :
Ils partagent l'éclat de la grandeur royale;
Égaux en dignité, leur puissance est égale.
75 L'un porte dans sa main le glaive de la loi ;
L'autre tient un sceau d'or, marque de son emploi;
L'un, des secrets du trône heureux dépositaire,
Pèse tous les délits dans sa balance austère ;
L'autre règle des camps le nombre et l'appareil, 80 En nomme tous les chefs, préside leur conseil.
Ne rend compte qu'à lui des trésors qu'il dispense.
Et, ministre absolu, punit et récompense.
Mille Circassiens, d'un courage éprouvé,
Veillent autour du trône avec pompe élevé. 85 C'est là que sur un siège et de pourpre et de soie.
Le calife rayonne, et d'un œil plein de joie
Voit en ordre marcher totts les corps principaux
Qui devant lui passaient, inclinant leurs drapeaux.
Ces deux derniers ne terminent pas heureuse- 90 ment ce tableau; nous préférons bien ceux de Clément, dont nous citerons le passage entier, pour faire connaître sa manière d'imiter le Tasse :
Là, sous un dais superbe, élevé (le calife) sur un trône. L'œil à peine soutient l'éclat qui l'environne;
95 Le faste oriental brille en ses vêtements. fl30]
Son front luit, couronné de mille diamants'. Ses pieds foulent la soie et la pourpre éclatante. Le sceptre de la guerre est dans sa main puissante; Tout respire en ses traits l'audace, la fierté,
loo La majesté de l'âge et de l'autorité.
Son regard dominait ses phalanges guerrières
Qui sous ses yeux passaient, abaissant leurs bannières. Etc.
On voit que si Clément l'emporte par la rapidité, M. Baour a vaincu de plus grandes difficultés io5 en restant fidèle à son auteur.