‹ Le Conservateur littéraire. Edition critique publiéeChapitre 84 sur 115 · PHILIPPE · texte numérisé non relu

PHILIPPE

Dieu, vaincu par vos pleurs, s'est déclaré pour nous. 245 A^e pouvant du Soudan désarmer la colère,

J'attendais le trépas aux côtés de mon père;

Des gardes d'Almodan nous étions entourés.

Assiégeant son palais, de son sang altérés,

Chrétiens et musulmans, qu'un même espoir rassemble, 25o Étonnés de combattre et de marcher ensemble,

Demandaient à grands cris qu'on fît tomber nos fers.

Des gardes tout à coup les rangs se sont ouverts;

Almodan nous entraîne, il s'élance, il s'écrie :

« Nouradin, où t'emporte une aveugle furie ? 255 Ne me connais-tu pas? crois-tu m'intimider?

Tombe sur moi le ciel, plutôt que de céder I

Tu demandes Louis? vers lui tourne la vue;

Regarde : sur son front la mort est suspendue.

Peuple, n'avance pas; et vous, chrétiens, fuyez, 260 Ou sa tête à l'instant va tomber à vos pieds. »

Nos vengeurs, à ces mots, frémissent immobiles.

Et maintenant, armés de glaives inutiles,

Ils brûlent d'avancer, ils n'osent faire un pas, etc.

Nous le disons avec peine, ces vers ne présen- 265 tent ni force, ni chaleur, pas même une coupe pittoresque; ils sont harmonieux, et ce n'est pas beaucoup, selon nous, qui préférons encore des vers durs à des vers faibles. Dans ce morceau tout est vague et confus; on est obligé de le relire plu- 270 sieurs fois pour se faire une idée de la scène qu'il représente. Le tableau de M. G. Delavigne est au contraire tracé d'une manière ferme, vive et précise.

ELFRIDE

Du lieu saint, à pas lents, je montais les degrés, 275 Encor jonchés de fleurs et de rameaux sacrés.

Le peuple, prosterné sous ces voûtes antiques, Avait du roi-prophète entonné les cantiques. D'un formidable bruit le temple est ébranlé. Tout à coup sur l'airain ses portes ont roulé. 280 II s'ouvre : des vieillards, des femmes éperdues, Des prêtres, des soldats, assiégeant les issues. Poursuivis, menaçants, l'un par l'autre heurtés. S'élancent loin du seuil à flots précipités.

Ces vers sont pleins d'action et de mouvement; poursuivons :

285 Ces mots : Guerre aux tyrans, volent de bouche en bouche I

Le prêtre les répète avec un œil farouche;

L'enfant même y répond. Je veux fuir, et soudain

Ce torrent qui grossit me ferme le chemin.

Nos vainqueurs, qu'un amour profane et téméraire 290 Rassemblait pour leur perte au pied du sanctuaire.

Calmes, quoique surpris, entendent sans terreur

Les cris tumultueux d'une foule en fureur.

Le fer brille, le nombre accablait leur courage...

Un chevalier s'élance, il se fraie un passage ; 295 II marche, il court : tout cède à l'effort de son bras

Et les rangs dispersés s'ouvrent devant ses pas.

Il affrontait leurs coups, sans casque, sans armure...

Cette scène, animée et intéressante, plonge le spectateur dans l'anxiété. Ce vers :

3oo Et les rangs dispersés s'ouvrent devant ses pas.

est beaucoup plus pittoresque que celui de M. Ancelot :

Des gardes tout à coup les rangs se sont ouverts.

et celui qui suit, il affrontait leurs coups ^ sans cas-

igO LE CONSERVATEUR LITTÉRAIRE.

3o5 que^ I sans armiire^ nomme d'avance le chevalier [143] qui vient défendre les Français.

C'est MontfortI A ce cri succède un long murmure. « Oui, traîtres, ce nom seul est un arrêt pour vous; Fuyez », dit-il, superbe et pâle de courroux. 3io II balance dans l'air sa redoutable épée,

Fumante encor du sang dont il l'avait trempée, etc.

C'est vraiment ainsi que doit être écrite la narration tragique; la courte harangue de Montfort vaut mieux que le discours trop long d'Almodan;

3i5 et Montfort^ superbe et pâle de courroux^ offre une image admirable de grandeur et de vérité. Nous laisserons au lecteur le soin d'achever ce parallèle;] en lisant attentivement les deux tragédies, on reconnaîtra sans peine que les qualités du style

320 de M. Casimir Delavigne sont beaucoup plus éminemment poétiques que celles de la versification de M. Ancelot. [La justice nous force pourtant à dire que des deux narrations que nous venons de rapprocher, celle de Philippe finit mieux que celle

325 d'Elfride. Ces vers sur Raymond :

Il meurt, et devant Dieu, qu'implore son effroi, Il paraîtra, couvert du pardon de son roi.

sont bien meilleurs que cette imprécation hyperbolique et, qui pis est, usée :

33o Puisse le soleil fuir, et cette nuit sanglante

Cacher au monde entier les forfaits qu'elle enfante l

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