‹ Le Conservateur littéraire. Edition critique publiéeChapitre 83 sur 115 · LOUIS IX · texte numérisé non relu

LOUIS IX

Trag-édie par M. ANGELOT.

{Deuxième et dernier article.)

[Quand Sterne a promis à ses lecteurs un chapitre sur les bottes ou les jarretières, fidèle avant tout à sa promesse, il | amène, tant bien que mal, [134^ la dissertation annoncée, sans s'embarrasser de l'à-propos. L'article où nous allons comparer le style des Vêpres Siciliennes et de Louis IX n'a déjà plus ce dernier mérite; mais, comme Sterne, nous remplissons un engagement, et si nous n'avons pas le talent de dire des choses neuves sur un sujet

lo usé, du moins n'aurons-nous pas le ridicule de dire des choses usées sur un sujet neuf.]

Nousremarqueronsd'abordquele style des deux auteurs manque en général de concision et de chaleur. Cependant ce reproche est [beaucoup] moins

i5 mérité par M. Delavigne. Les Vêpres Siciliennes, et surtout le rôle de Procida, renferment des passages écrits avec feu, des détails rendus avec rapidité et des pensées [profondes] exprimées avec

Réimprimé dans Victor Hugo raconté avec de nombreuses suppressions [entre crochets].

17 détails enlevés avec rapidité

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énergie. M. Ancelot n'a eu ces qualités qu'une

20 seule fois (acte IV, scène iv). Sa versification est pure et harmonieuse, celle de M. Delavigne est noble et élégante. Il est fâcheux que l'harmonie du premier dégénère quelquefois en diffusion, et la noblesse du second en sécheresse. Enfin, si le

25 style, dans Louis IX, a toujours de la clarté, dans les Vêpres, il a souvent de l'éclat.

[Pour prouver ce que nous avançons, relativement à M. Delavigne, nous citerons le morceau suivant, qui est peut-être aussi, il faut le dire, ce

3o qu'il y a de plus brillant dans sa tragédie.] Nous ne connaissons dans Louis IX rien de comparable à ces vers où Procida raconte à son fils et à la princesse, la mort de cet infortuné Conradin de Souabe, si lâchement sacrifié par Charles, comte

35 d'Anjou.

[Par un récit fidèle Puissè-je raffermir ta haine qui chancelle ! Puisse une juste horreur te saisir comme moi Au nom du meurtrier que tu nommes ton roi!

40 Ecoutez-moi tous deux ; à son heure dernière Conradin m'adressa cette courte prière : « Parmi des inhumains j'abandonne ma sœur; Vivez, qu'à sa jeunesse il reste un défenseur; Qu'elle soit votre fille, et qu'un jour l'hyménée

45 Aux jours de Lorédan joigne sa desfinée. » Je promis d'obéir; mais j'enviai la mort Du jeune Frédéric qui partagea son sort.

19-20 une seule fois dans une scène du quatrième acte — 20-22 Sa versification a de Tharmonie, celle de M. Delavigne a de la noblesse. — 82 aux vers — 33-34 mort de Conradin de Souabe, lâchement — 36-124 Passage supprimé.

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11 s'exilait, mon fils, d'un illustre héritage.

Pour combattre à seize ans sous un roi de son âge ;

5o L'échafaud l'attendait, il y monte, et soudain Je^vois rouler sa tête aux pieds de Gonradin,

Votre frère Ah ! combien sa douleur fut touchante î

Pressant de son ami la dépouille sanglante. Il lui parlait encor, l'arrosait de ses pleurs :

55 Tu n'es plus, disait-il, c'est pour moi que tu meurs. Nos vainqueurs attendris l'admiraient en silence; Mais Charles d'un regard enchaîna leur clémence. Cet enfant qui pleurait redevint un héros, Et son dernier regard fit pâlir les bourreaux.

6o Dans les Vêpres Siciliennes, si le caractère de Montfort est faiblement tracé, du moins son portrait est-il dessiné d'une manière neuve et brillante. Tout le monde aime d'avance ce chevalier français, qui

65 Pousse la loyauté jusques à l'imprudence,

Et pourrait immoler, sans frein dans ses désirs, Sa vie à son devoir, son devoir aux plaisirs.

Nous le disons avec peine, M. Ancelot n'est

guère plus heureux dans ses portraits que dans

70 ses caractères. Il s'y prend à plusieurs reprises

pour peindre Nouradin; d'abord il nous apprend

que ce prince est

Révéré des émirs, adoré des soldats.

(Act. I, scène m.)

et ensuite si

75 Nouradin a séduit et le peuple et l'armée

(Act. IV, scène ii.)

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c'est que [136]

Le soldat le chérit et le peuple Thonore.

(Act. II, scène l)

D'un autre côté, est-il question de saint Louis ?

Le soldat le respecte et le peuple l'admire.

(Act. II, scène iv.)

80 Voici la conséquence de ce vers :

On respecte Louis, Almodan le redoute.

(Act. II, scène vu.)

Ce qui fait que vous n'êtes aucunement surpris lorsque Almodan vous dit, dans sa fureur contre Nouradin :

85 Pour ce roi qu'il protège et que mon peuple honore Un reste de respect me retenait encore.

(Act. III, scène iv.)

On voit que l'uniformité dans Louis LY n'est pas seulement le défaut des personnages, mais encore le vice du style. Que le roi dise au Soudan :

90 Trahis tous tes serments, je tiendrai ma parole,

Nous applaudirons à un sentiment noble noblement exprimé; mais c'est ressembler à ces gens qui font d'un bon mot une sottise^ que de répéter un peu plus loin :

95 II trahit son serment. — Je respecte le mien.

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La tragédie de M. Ancelot aurait rudement exercé la patience de l'Arislarque dont parle Horace. Croit-on, par exemple, quQ le si gnum atr uni n'aurait pas fait justice d'une phrase traînante et diffuse comme celle que l'auteur place dans la bouche de Marguerite (Acte II, scène iv) :

Dieu [137]

Brisera-t-il nos fers? et ce peuple fidèle Qui gémit loin de vous, dont l'amour vous rappelle ; Et ces infortunés, dont vos généreux soins Adoucissaient les maux, prévenaient les besoins; Reverront-ils pour eux luire ces jours prospères Où, trouvant dans leur roi le plus tendre des pères, Contre leurs oppresseurs ils venaient l'implorer?

lie Et que le véritable anii n'aurait pas marqué transverso calamo les vers qui suivent, où se trouve rappelé si gauchement un des souvenirs les plus attendrissants de notre monarchie :

Vous verront-ils encor, prompt à les rassurer, ii5 Oubliant auprès d'eux la grandeur souveraine, Leur rendre la justice, assis au pied d'un chêne?

Par un hasard assez singulier AL C. Delavigne a dit de même en parlant de Saint Louis (Acte II, scène ii) :

I20 Pour écouter les pleurs du pauvre sans appui. D'un chêne encor fameux l'ombrage tutélaire Semblait à sa justice un digne sanctuaire.

Ces vers, quoique peu dignes du sujet,, nous semblent encore meilleurs que ceux de I\L Ancelot.]

125 Le hasard a [également] voulu que le cinquième acte des deux tragédies commençât par un monologue placé dans la bouche des princesses (Marguerite et Amélie), qui, toutes deux assez insignifiantes par elles-mêmes, se trouvent dans une

i3o situation à peu près pareille de terreur et d'incertitude. Les deux conspirations viennent d'éclater. Marguerite craint pour son fils et son époux; Amélie tremble pour son amant.

[Voici comment M. Ancelot fait parler Margue-

i35 rite, inquiète et désolée :

On m'arrache à Louis!. . . a-t-il cessé de vivre?

A-t-on frappé mon fils? Et je n'ai pu les suivre !

Et je trouve partout de barbares soldats

Qui ferment les chemins, qui redennent mes pas! 140 J'entends autour de moi le bruit affreux des armes;

Et seule en ce palais arrosé de mes larmes,

Et j'espère et je crains. S'ils avaient échappé,

Si le Soudan. . . Non, non; le cruel a frappé.

Ils ont péri. Chassons une vaine chimère. 145 Quoi I tout à l'heure encor j'étais épouse et mère.

Dieu ! que m'as-tu laissé? les larmes, leur cercueil.

Mon fils n'est plus!... Ce fils, il était mon orgueil.

Cher enfant! que de joie au jour de ta naissance !

Par quels chants d'allégresse et de reconnaissance i5o Le Français, ô mon Dieu ! bénissant ta bonté.

Célébra mon bonheur et ma fécondité I

Plus de chants de bonheur. France, mon fils succombe.

Et l'espoir d'un beau règne est perdu dans la tombe.]

Au milieu de ce luxe de points d'exclamation et i55 d'interrogation, d'apostrophes à Dieu, puis au cher

i54 Chez la Marguerite de M. Ancelot, au milieu du luxe

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enfant, puis encore à Dieu, puis enfin à la France, il est difficile de trouver le langage d'une terreur vraie et maternelle. De ce que la douleur éclate en sons entrecoupés, on ne doit pas conclure qu'elle

i6o s'exprime en vers hachés et décousus. Le désordre des sentiments n'entraîne pas le vagabondage des idées; et cette remarque, que j\1. Ancelot nous donne ici l'occasion de développer, nous a été déjà inspirée depuis longtemps par la plupart des au-

i65 teurs dramatiques du siècle, qui prennent l'extravagance du discours pour le délire des passions. [Voyons si] M. Delavigne a su mieux rendre l'anxiété d'Amélie épouvantée :

[Où s'égarent mes pas? quelle horreur m'environne? 170 Seule, en ces murs déserts, Elfride m'abandonne.

Je ne vois point Montfort; errante dans la nuit,

Je ne saurais bannir la terreur qui me suit

Entouré d'ennemis... ô mortelles alarmes 1 [439]

Il s'élance à travers le tumulte et les armes. 175 Dans les sacrés parvis j'entends frémir l'airain.

Non, ta voix, Lorédan, n'éclatait pas en vain 1

Quels sinistres adieux! tes accents prophétiques

Retentissent encor sous ces tristes portiques.

Mon heure approche... Où suis-je? et d'où partent ces cris? 180 Ces murs vont-ils sur moi renverser leurs débris?

Fuyons... La terre tremble et la foudre étincelle;

Montfort, pour nous juger, notre Dieu nous appelle.

D'abord, selon nous,] ce monologue a sur celui

de Marguerite un grand avantage, celui d'être plus

i85 court. Depuis que nous avons lu, dans Théophile,

167 M. Casimir Delavigne — iS3 Son monologue — 184 c'est d'être

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les soliloques de Pyrame et de Thisbé, les longs monologues produisent sur nous l'effet que les longs ouvrages faisaient à Jean La Fontaine. Ensuite, M. Casimir Delavigne a mis au moins quel-

190 que suite dans les idées d'Amélie. Seule, cherchant Montfort, entendant les cloches fatales, ce qu'elle dit, il est naturel qu'elle le sente; les quatre derniers vers seulement nous semblent moins pathétiques que déclamatoires ; c'est l'emphase d'un

ig5 élève de rb.étorique et non la terreur d'une jeune fille.

[D'après les exemples que nous venons de citer, il est facile de voir en quoi] la manière de M. Delavigne l'emporte sur celle de M. Ancelot. La versi-

300 fication soignée de ce dernier décèle du travail ; le style. inégal du premier annonce de la verve. 11 y a, dans les Vêpres siciliennes, de ces vers frappés, sous la forme desquels la pensée qu'ils expriment jaillit sans effort du cerveau du poète, comme

2o5 Minerve toute armée :

Que sont dans leurs succès les peuples conquérants? Des sujets moins heureux sous des rois plus puissants.

Ah I quand on est heureux qu'on pardonne aisément I

On saura tôt ou tard vous créer des forfaits, 210 Et brisant par degrés le nœud qui vous rassemble. Punir séparément ceux qu'on épargne ensemble.

[Tant qu'on est redoutable on n'est point innocent.

L'effroi chez les tyrans se tourne en cruauté, etc.

200 ne décèle que — 212-318 Supprimé.

On aime dans ces vers le mérite du style joint à

ai5 celui de la pensée. En voici d'autres qui, à cette

double qualité, réunissent encore celle de peindre

le caractère de Procida, lorsqu'il dit des guerriers

français :

J'élève jusqu'aux deux ces nombreux chevaliers, 220 Nourris dans les combats, ardents, pleins de vaillance, Que je hais en Sicile, et que j'admire en France.

Il faut en convenir, M. Ancelot n'a pas rendu

avec moins de bonheur une pensée à peu près

semblable, dans les vers qu'il place dans la bouche

225 de Nouradin, parlant de ces mêmes chevaliers

français :

Soudan, je n'ai point prétendu Cacher les sentiments que leur vertu m'inspire. Armés, je les combats, captifs je les admire.

23o Seulement, ces beaux vers feraient éprouver plus de plaisir si Nouradin ne semblait répéter ce qu'il a dit de Saint Louis, quelques scènes plus haut :

Il me retrouverait au milieu des combats; Mais il est opprimé, j'embrasse sa défense.

235 Nous achèverons notre parallèle, que les bornes de ce recueil nous contraignent d'abréger, en comparant les récits qui forment le dénoûment des deux tragédies; c'est ordijnairement dans ces mor- [141J ceaux de luxe que les auteurs déploient toutes leurs

240 forces et font usage de tous leurs moyens. Nous allons donc mettre MM. Ancelot et Casimir Delavigne en présence; le lecteur jugera avec nous. Écoutons d'abord l'auteur de Louis IX :

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