‹ Le Conservateur littéraire. Edition critique publiéeChapitre 86 sur 115 · DE LA MONARCHIE · texte numérisé non relu

DE LA MONARCHIE

Par M"' C. de M*** (Premier article.)

Le Baile Molino demandant un jour au fameux Ahmed-Pacha pourquoi Mahomet défendait le vin à ses disciples : pourquoi il nous le défend, s'écria le vainqueur de Candie? c'est pour que nous trouvions plus de plaisir à le boire. Et en effet, la défense assaisonne : c'est ce qui donne la pointe à la sauce, dit Montaigne; et depuis Martial, qui chantait à sa maîtresse : Galla, nega, satiatur amor, jusqu'à ce grand Caton, qui regretta sa

10 femme quand elle ne fut plus à lui, il n'est aucun point sur lequel les hommes de tous les temps et de tous les lieux se soient montrés aussi souvent les vrais et dignes enfants de la bonne Eve. Je ne voudrais donc pas qu'on défendît au beau

i5 sexe d'écrire; ce serait en effet le vrai moyen de faire prendre la plume à toutes les femmes; bien

Deux fragments reproduits dans Littérature et Philosophie métées, t. I, pp. 44-47 et 107-108. En tête du premier (1-84) le titre : « A propos d'un livre politique écrit par une femme. Décembre 1819. »

14 défendît aux femmes — i5-i6 de leur faire prendre la plume à toutes

au contraire, je voudrais qu'on le leur ordonnât expressément, comme à ces savants des universités d'Allemagne qui remplissaient l'Europe de

20 leurs doctes commentaires, et dont on n'entend plus parler, depuis qu'il leur est ordonné de faire un livre au moins une fois par an.

Et en effet, c'est une chose bien remarquable et bien peu remarquée, que la progression effrayante

25 suivant! laquelle l'esprit féminin s'est depuis quelque temps développé. Sous Louis XIV, on avait des amants et on traduisait Homère; sous Louis XV, on n'avait plus que des amis, et l'on commentait Newton; sous Louis XVI, une femme s'est

3o rencontrée qui corrigeait Montesquieu à un âge où l'on ne sait encore que faire des robes à une poupée. Je le demande, où en sommes-nous? où allons-nous? que nous annoncent ces prodiges? quelles sont ces nouvelles révolutions qui se pré-

35 parent? [Pour moi, à de pareils événements il m'est impossible de me taire; et quelles que puissent être les conséquences de mes paroles, il faut que je parle, et je vais parler.

Je vais donc exposer ici] une idée qui me tour-

40 mente, une idée qui nous a souvent occupés, mes vieux amis et moi, idée si simple, si naturelle, que si une chose m'étonne, c'est qu'on ne s'en soit pas encore avisé dans un siècle où il semble que l'on s'avise de tout, où les récureurs de peuples en sont

45 aux expédients, [où l'on conspire jusque sur les bancs, où l'on pétitionne jusque sur les toits.]

21 il leur est enjoint — 22 au moins par an — • 27 et Ton 39 II y a une idée — 44 et où les récureurs

Je songeais, dis-je, en voyant cette émancipation graduelle du sexe féminin, à ce qu'il pourrait arriver s'il prenait tout à coup fantaisie à quelque

5o forte tête de jeter dans la balance politique cette moitié du genre humain, qui jusqu'ici s'est contentée de régner au coin du feu; d'ailleurs les femmes ne peuvent-elles pas se lasser de suivre sans cesse la destinée des hommes? Gouvernons-nous

55 assez bien pour leur ôter l'espérance de gouverner mieux ? aiment-elles assez peu la domination pour que nous puissions raisonnablement espérer qu'elles n'en aient jamais l'envie? En vérité, plus je médite et plus je vois que nous sommes sur un abîme.

60 II est vrai que nous avons pour nous les canons et les baïonnettes, et que les femmes nous semblent sans grands moyens de révolte. Gela vous rassure, et moi I c'est ce qui m'épouvante. [Je ne saurais [147] dire tous les mauvais rêves que j'ai faits cette nuit, après avoir assisté hier à la représentation des Petites Danaïdes, pièce qui, en vérité, peut être d'un fort mauvais exemple.]

On connaît cette inscription terrible placée par Fonseca sur la route de Torre del Greco : Posteri^

70 posteri vestra res agitur, Torre del Greco n'est plus ; la pierre prophétique est encore debout.

G'est ainsi que je trace ces lignes, dans l'espoir qu'elles seront lues, sinon de mon siècle, du moins de la postérité : il est bon que lorsque les malheurs

75 que je prévois seront arrivés, nos neveux sachent du moins que, dans cette Troie nouvelle, il existait une Gassandre, cachée dans un grenier,

52 au coin du feu et ailleurs. Et puis les femmes

rue Quincampoix, n°4. Et s'il fallait après tout que je dusse voir de mes yeux les hommes devenus 80 esclaves et l'univers tombé en quenouille, je pourrai du moins me faire honneur de ma sagacité; et qui sait? je ne serai peut-être pas le premier honnête homme qui se sera consolé d'un malheur public, en songeant quil l'avait prédit. 85 [Toutefois, que M '" de M... se rassure; elle serait la dernière à qui je voulusse interdire le droit d'écrire. La force de la vérité m'a entraîné, j'ai dû parler pour l'honneur de mon sexe, afin qu'il ne fût pas réduit à subir publiquement un joug dont il 90 s'accommode si bien en particulier. Mais en vérité, dans cette cause, comme dans la plupart de celles où les hommes plaident contre les femmes, c'était encore notre intérêt qui plaidait contre notre plaisir.

-95 On ne lisait déjà plus du temps de Voltaire, et l'on dirait que du nôtre on ne sait plus lire. Cette réfiexion, qui m'est suggérée par l'ouvrage de M"' de M... n'y est nullement applicable. M"* de M... ne marque dans l'ignorance du temps que par 100 une honorable exception; son érudition ferait honneur, je ne dirai pas à un homme du siècle des I lumières, mais a un homme du siècle des [148^ ténèbres; et en effet, aujourd'hui nous ne sommes plus, comme jadis, plus ou moins savants; nous ne io5 sommes que plus ou moins ignorants. Le professeur prend Caton l'Ancien pour Caton d'Utique, le bachelier prend Titus pour Néron; et comme l'on voit, il y a toujours proportion de talent.

78 rue Mézières, n* 10.

Mais si l'érudition de M"' de M... paraît destinée à faire le charme de ses lecteurs, je ne crois pas qu'elle cause moins de tourment à ses critiques. Et en effet, n'est-ce pas un véritable guet-apens que cette malice de ne pas citer les auteurs dont on met en œuvre les idées ? M"" de M . . . pense-t-elle donc que les journalistes aient dans leur tête tous les auteurs dont ils parlent, eux qui ne lisent même pas les ouvrages dont ils rendent compte? Et est-il bien charitable d'exposer ainsi un pauvre homme qui croit pouvoir critiquer en toute conscience, à donner, sur la joue d'un auteur qui se présente comme inconnu, un soufflet à Horace ou à Virgile, comme dit Montaigne; ce qui est très désagréable.

Toutefois, de même que les arguments les plus vrais ont toujours leur côté faux, et les places les mieux défendues leur côté faible, il est arrivé que cette petite ruse que M""" de M... croyait sans doute devoir lui être si utile, et qui devait peut-être réussir auprès des quatre-vingt-dix-neuf centièmes de nos journalistes, par un juste châtiment du ciel, est en quelque sorte avec nous retombée sur elle-même. Et en effet, son ouvrage n'eut pas été plutôt déposé sur le fatal tapis-vert, que le piège fut reconnu tout d'abord, et que c'était à qui, dans le docte aréopage, refuserait de s'en charger; tellement que, nos plus fortes têtes abandonnant la partie, l'ouvrage m'a été adjugé tout d'une voix, à moi pauvre hère, qui ayant passé toute ma vie dans les livres, suis en quelque sorte devenu comme un livre ambulant, et qui n'étais dans le principe chargé que | de la partie mémoire du Conserva- [\A9] teur. Or, si les années viennent souvent sans la

igS LE CONSERVATEUR LITTÉRAIRE.

science et la sagesse, la science et la sagesse viennent rarement sans les années ; cela veut dire que je suis vieux; et comme M"" de M... le sait, plus

145 on est vieux, moins on est galant; moins on est galant, plus on est sincère. 11 est vrai que M""" de M... n'a pas beaucoup à craindre de ma sincérité, et que, s'il faut en croire à ma vieille voisine, la politesse des vieillards de notre temps valait

i5o encore mieux que la galanterie des jeunes gens d'aujourd'hui.

Et ici, comme je m'aperçois que mes pages se sont insensiblement remplies, et que j'ai consacré à exposer des vérités indispensables un espace que

i55 je devais exclusivement à M"" de M..., je dépose la plume, et je déclare que, dans un article long et prochain, je m'occuperai de l'examen approfondi des principes de cette dame. Et, en attendant, comme le mauvais exemple ne m'a pas gâté, je ne

160 ferai pas au lecteur, après l'avoir entraîné jusqu'ici, la méchante plaisanterie de refuser de lui dire ce qu'il attend sans doute avec impatience, ce qui doit servir à fixer son jugement sur le talent de M"" de M..., avant même la lecture de son ouvrage;

i65 en un mot, la première chose que l'on demande d'un homme, et la seconde que l'on demande d'une femme, savoir quelles sont ses opinions politiques, et dans quel parti on doit la ranger, puisque nous en sommes venus au point de n'avoir plus que des

170 partis en France.]

Je vous dirai donc, mon cher lecteur, que

171 et suiv. Conservé avec certaines suppressions dans la section t Fantaisies » p. 107. Daté de février 1819.

ce que veut M""' de M..., c'est ce que tout le monde veut, ce que tout le monde demande, c'est-à-dire du pouvoir pour le Roi et des garanties pour le

175 peuple; [et en cela je ne vous aurais rien dit, si je

ne vous affirmais en même temps que ce que veut

M""* de M..., elle le veut non seulement de bouche,

mais encore de cœur, c'est-à-dire qu'elle est ultra.]

Et en cela M°" de M... est bien différente (je ne [150J

180 fais cette remarque que pour la postérité) de certains honnêtes gens de ma connaissance qui professent hautement la même maxime, et qui, lorsqu'on en vient aux applications, se trouvent n'en vouloir réellement, les uns qu'une moitié, les au-

i85 très qu'une autre, c'est-à-dire les uns qu'un peu de despotisme, et les autres que beaucoup de licence, à peu près comme feu mon père, qui avait sans cesse dans la bouche le fameux précepte de l'école de Salerne : Manger peu, mais souvent; mais

190 qui n'en admettait que la première partie pour l'usage de sa maison.

B. [Victor Hugo.]

172-173 ce que je veux, c'est ce que tout le monde veut — 179-180 Et en cela, je suis bien différent de certains — 187 comme feu mon grand-oncle — 188 sans cesse à la bouche — 191 de la maison.

SPECTACLES

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