DES COMÉDIENS
Comédie en cinq actes et en vers, de M. Casimir DELAVIGNE
Les grands talents du premier théâtre, si peu soigneux des plaisirs du parterre, semblaient vouloir faire passer en proverbe que le zèle ne convient qu'à la médiocrité. Le second théâtre tra-
5 vaille avec succès à démentir cette insolente idée; il a prouvé du talent, ce qui est beaucoup; il montre du zèle, ce qui est encore plus. Aux pièces nouvelles qu'il a déjà représentées avec succès, il vient d'ajouter encore les Comédiens; et si cet
lo exemple pouvait engager M. le semainier de la Comédie française à voir s'il y a moins d'un pouce de poussière sur tant de pauvres manuscrits inhumés dans les vieux cartons, ce serait peut-être la seule fois où une jalousie d'acteurs aurait été bonne
i5 à quelque chose, et ce cas unique offrirait un trait de plus à M. Casimir Delavigne.
Ce n'est pas que ce jeune auteur ait épuisé tous [15i] les traits que les comédiens peuvent fournir au ridicule. Son ouvrage, nous l'avouons avec un
20 véritable regret, a été loin de remplir sous ce rapport l'attente des spectateurs. Nous ne deman-
dions pas, à la vérité (comme l'auteur a paru le soupçonner dans un prologue plein d'esprit), une satire avouée et directe du Voisin. Le but de la
25 comédie est trop noble pour que nous ayions pu supposer un instant que M. Delavigne descendrait jusque-là. Une grande idée, une idée essentiellement morale devait donner la vie à l'ouvrage de ce jeune homme; l'insolente ingratitude des comé-
3o diens envers les auteurs qui les font vivre est une monstruosité assez remarquable pour mériter les honneurs de la scène, et le tableau qui mettrait sous nos yeux l'arrogance de l'histrion devant le poète serait digne de figurer près de V Avare et du
35 ^Misanthrope , s'il était vrai, c'est-à-dire s'il était révoltant de ridicule. Qu'une muse mordante et sévère eût joint comme accessoires quelques traits sur l'ignorance des jurys comiques, la bassesse des intrigues de coulisses, l'égoïsme des comé-
40 diens voyageurs et la vanité des actrices ambulantes, le despotisme des sociétaires sur les pensionnaires, la tyrannie des acteurs envers les auteurs, et même la haute police exercée par certains grands seigneurs sur les uns et les autres; rien de
45 mieux, et tant pis pour les originaux des portraits si le public en avait signalé quelques-uns, car aussi bien de pareils abus mériteraient d'autres châtiments que des allusions de théâtre. En un mot, il fallait nous montrer les rois de la scène absolu-
5o ment tels qu'ils sont dans leur intérieur, domestica Jacta. Il ne s'agissait pas de lever un coin du rideau, il fallait déchirer la toile, et c'est ce que M. Delavigne n'a point fait, seu debilior, seu timidior.
55 Rien n'est comparable à l'ennui de faire une analyse, si ce n'est peut-être l'ennui de la lire. Cependant on ne sau|rait toujours capituler avec [152] les principes; et puisqu'il est de règle de donner un précis des pièces que l'on critique, pour prou- Go ver que du moins on les a vues, nous allons présenter le plus succinctement possible l'esquisse des Comédiens, engageant d'avance le lecteur à ne pas lire ce paragraphe, que nous n'aurons peutêtre pas nous-mêmes la patience d'achever. 65 Victor, jeune poète de haute espérance, aime Lucile, jeune actrice d'un rare talent et d'une vertu plus rare encore.
De la beauté, vingt ans, et pas de cachemire I
Granville, brave marin, légataire universel d'un
70 oncle opulent qui l'a chargé de doter une petite
cousine, qui n'est autre que l'actrice Lucile, arrive
à Bordeaux pour s'éprendre aussi de cette dernière,
Que pourtant il n'a vue Qu'en payant au bureau sa première entrevue.
75 Lord Pembrock, voyageur anglais, possesseur d'une immense fortune, est, de son côté, devenu en route amoureux de l'intrigante Estelle, camarade de Lucile, soubrette de théâtre et baronne de grands chemins, qui, à l'aide de son faux titre, a
80 fait promettre à son mylord de l'épouser.
Car Lisette a la rage De couvrir d'un contrat les péchés du bel âge.
Telle est l'avant-scène ; voici l'action. On doit
jouer le soir même une comédie de Victor, sur le 85 succès de laquelle est fondé tout son espoir d'épouser Lucile, dont il est aimé. Cependant, par caprice, les comédiens refusent de représenter sa pièce. Voilà l'auteur furieux et désespéré. Or, il advient que Lord Pembrock, grâces aux menées d'une 90 M"" Blinval, rivale d'Estelle, rencontre au foyer la prétendue | baronne, qui, pour se tirer d'embarras [153] et dissiper la juste surprise de son noble amant, lui persuade qu'çlle est l'auteur de la pièce nouvelle qui devait être donnée le soir même, mais 95 qu'elle a retirée par modestie. Là-dessus, M"' Blinval imagine de faire jouer la pièce; l'auteur est circonvenu; encore indigné, il refuse de rendre les rôles. Toutefois le dépit cède à l'amour, et Victor non seulement se laisse fléchir, mais encore il 100 consent à faire, pour l'engager à jouer, quelques démarches auprès du prince de la troupe, le grand Floridore, jeune premier de cinquante ans,
Que son asthme trahit du bas de l'escalier. 1
Mais Floridore rebute l'auteur; le moi cheveux io5 gris se trouve dans son rôle :
Cheveux gris déplairait à tous les bons esprits. Et je ne prétends pas dire : mes cheveux gris.
Victor, outré, profite du refus de Floridore pour J
lui dire en beaux vers des vérités qui le perdraient, '\
no si un tiers témoin muet de l'altercation, n'avait i
assez de courage et d'autorité pour crier à l'his- I
trion, d'une voix impérieuse : Monsieur jouera. Ce ' tiers, c'est le marin Granville, qui, ayant pénétré
dans le théâtre afin d'obtenir quelques renseigne-
ii5 ments sur sa cousine et l'épouser, si elle en est digne, a appris son amour pour Victor, éprouve et admire le beau caractère de ce jeune poète, lui sacrifie ses prétentions sur Lucile et profite, pour le servir, du titre qu'il avait déjà imaginé de pren-
120 dre pour s'introduire parmi les acteurs, celui d'inspecteu7' des troupes comiques, charge créée nouvellement, et qui impose à l'homme qui en est revêtu, l'obligation de rester inconnu des acteurs qu'il observe. Floridore, près duquel Granville
125 passe en conséquence pour le riche auteur d'une pièce manuscrite reçue par lui le matin même (manuscrit qui, par parenthèse, | n'est qu'un [154J cahier de papier blanc)'; Floridore, anéanti, devient aussi plat qu'il était arrogant, et promet de
i3o jouer. La représentation commence. Mais lord Pembrock, qu'Estelle croyait a la campagne pour huit jours, a appris que l'on donnait décidément l'ouvrage de sa Sapho bordelaise] il est revenu sur ses pas, il a rassemblé ses amis, ameuté les cla-
]35 queurs. il veut que la pièce aille aux nues. Tout à coup Estelle paraît sur la scène; il la voit, la reconnaît, découvre toute sa perfidie. Furieux, il vole au foyer. Le poète qu'il y trouve, déjà inquiet sur le sort de sa pièce, tremble qu'il n'en détermine la
140 chute en troublant le jeu de la soubrette. Ici, il y a une scène vraiment comique. Pembrock veut du
I. On a obsen'é que M. Delavigne avait emprunté cette idée à l'auteur de la Matinée d'un Comédien, mais l'anecdote étant réellement arrivée à Grandval (et non à Mole), M. Delavigrne a pu la mettre en œuvre aussi bien que qui que ce fût. (G. L.)
moins faire siffler la traîtresse Estelle; il s'élance pour sortir; Victor, encore plus alarmé, l'arrête; le lord insiste, le poète persiste; l'Anglais vindi-
145 catif veut s'échapper; le Français, pour le retenir, lui saute à la gorge. En ce moment critique, les comédiens viennent en foule complimenter Victor; sa pièce a réussi et son bonheur est comblé par son mariage avec Lucile.
i5o Ce plan bizarre et embrouillé exige autant de critiques que le style mérite d'éloges. Un dialogue, animé et piquant, semé de traits heureux et de pensées épigrammatiques, un rôle entier, rempli de beaux vers (celui de Victor, que David récite avec
i55 chaleur, mais trop vite); une correction continuelle, une élégance soutenue placent les Comédiens au premier rang sous le rapport du style, parmi les comédies représentées depuis les Deux Gendres. Nous allons citer pour preuve de ce que
160 nous avançons, un fragment de l'une des plus jolies scènes. On y trouvera ce | style soigné et ce [155] dialogue naturel dont nous venons de parler, et de plus, un mérite d'observation rare surtout chez M. Delavigne. Granville a rencontré au foyer,
i65 dans l'acteur Belrose, son ancien ami Lebrun, qui l'a d'abord reçu assez lestement. Cependant, sur un mot du rusé marin, V artiste devient rêveur.
Belrose. Paris vers nous détache un inspecteur Qui doit porter dans l'ombre un œil observateur; 170 Et pour venger les droits de l'art en décadence, Foudroyer nos talents dans sa correspondance. Serais-tu, par hasard?...
— Granville. Oui, chut! — B. Je le revois, Cet excellent amil Va, je pensais à toi.
En lisant ton billet, j'ai pleuré de tendresse, 175 — G. Je te crois : sois prudent.
— B. J'approuve ton adresse, {Bas) Je puis te découvrir d'effroyables abus, Si tu veux à Paris protéger mes débuts.
— G. Soit : mais tu vas tout dire.
— B. Ah ! qu'à cela ne tienne I
— G. Voyons s'il pousse loin la charité chrétienne. 180 — B. Tous les emplois sont nuls, hors celui des valets.
— G. Que tu tiens?
— B. J'ose dire avec quelque succès, etc.
Belrose continue, et trace le portrait de tous ses camarades; le plus plaisant de tous est celui du bon Bernard, oncle de Lucile :
i85 C'est un homme fort doux,
De tous les chefs d'emplois il est l'auxiliaire; Dans Racine Eurybate, Ergaste dans Molière; De la location il porte le fardeau, Et frappe les trois coups au lever du rideau.
190 Plus loin, lorsque Belrose a trouvé un billet perdu par lord Pembrock, et adressé à sa baronne, il le montre à l'intrigante Blinval, et il s'établit entre eux le dialogue suivant :
Belrose. Découvrez-vous celle de nos sultanes 195 Où peuvent s'adresser ces douceurs anglicanes?
M'"' Blinval. C'est elle 1 — Vraiment? — Du moins, j'en ai [156]
[l'espoir.
— Mais... — Il faut les brouiller à ne plus se revoir.
— Voilà bien le souhait d'une honnête personnel
— Détrompons son mylord ! — Oh ! que vous êtes bonne !
200 ... Que la vengeance est douce aux grandes âmes ! C'est le plaisir des dieux et le bonheur des femmes.
Ces vers sont jolis : nous n'osons affirmer qu'ils
soient vrais. En voici d'autres qui ne le sont que
trop. Belrose veut inviter tous ses camarades à
2o5 dîner chez Granville, qu'il leur doit présenter
comme auteur.
... Nous serons les deux amphytrions, Tu feras les frais; moi, les invitations. Sois dans une heure ici : comme un auteur que j'aime, QIC Je veux au comité te présenter moi-même.
L'auteur chez qui l'on dîne est sûr d'un beau succès; Qui dîne avec son juge a gagné son procès. Tout s'arrange en dînant dans le siècle où nous sommes Et c'est par des dîners qu'on gouverne les hommes.
2i5 A ces vers, qui feront rire tout le monde, excepté peut-être le voisin de M. Colnet, nous ferons succéder ceux-ci qui, récités sur un théâtre où les abus n'ont pas encore eu le temps de s'introduire, ne plairont pas à son voisin delà rue de Richelieu.
220 Oui, par votre indolence.
Le théâtre avili marche à sa décadence. Que de vieux manuscrits, qui sont encor nouveaux. Dans vos cartons poudreux ont trouvé leurs tombeaux I Que d'enfants, inconnus du vivant de leurs pères,
225 En paraissant au jour sont nés sexagénaires,
Et mutilés par vous, quand vous nous les offrez,
Réduits à votre taille, énervés, torturés.
Ne rendent à l'oubli, qui soudain les réclame,
Que des corps en lambeaux, sans vigueur et sans âme 1
23o Contre tant de dégoûts que peuvent les auteurs? Désespérés enfin d'un siècle de lenteurs,
Ils ravalent leur muse aux jeux du vaudeville, [157]
Aux tréteaux de la farce, où votre orgueil l'exile. Ainsi périt en eux, dès leurs premiers essais,
235 Le germe des beaux vers et des nobles succès.
Ces vers sont pleins de fermeté et de chaleur. Les suivants, adressés au poète après son succès, ne sont pas moins remarquables, quoiqu'ils aient moins d'éclat.
240 Toi, retiens bien ceci : Le talent d'un poète Avorte dans le monde et croît dans la retraite. Que d'oisifs du bon ton, ardents à t'inviter, De frivoles devoirs viendront t'inquiéterl Ne va pas, amoureux d'un brillant esclavage,
245 Jouer d'homme amusant le triste personnage, Te travailler sans cesse à saisir l'à-propos. Et consumer ta verve en stériles bons mots, Crains les salons bruyants, c'est l'écueil de ton âge; Nous avons trop d'auteurs qui n'ont fait qu'un ouvrage!
25o On a beaucoup loué l'introduction parmi les Comédiens, d'un certain acteur, nommé Blinval.
Mannequin politique, Prôneur très roturier de la noblesse antique; Les nobles, sous Pépin, lui sont tous très connus; 255 Mais depuis le roi Jean, rien que des parvenus. Quand on reprit Mérope, il sentit quelque honte A prêter son visage au soldat Polyphonie, Et tremblait d'avoir dit d'un ton séditieux : Qui sert bien son pays n'a pas besoin d'aïeux.
260 Ces vers, assez bien tournés, ne méritaient cependant pas les honneurs du bis qu'un troupeau de jeunes sots voulait leur faire obtenir. Nous nous félicitons d'avoir contribué, avec une portion du parterre, bien faible à la vérité, à ce que l'acteur
265 continuât son rôle. Pour ce qui est du personnage en lui-même nous conseillons franchement à M. C.
Delavigne de sacrifier cette pauvre conception. Blinval, froide caricature d'un modèle qui n'existe pas ou ne vaut pas la peine d'être copié, n'est que
270 plat et n'atteint pas au mérite du ridicule. Si ce personnage est destiné à représenter les royalistes, il ne saurait être plus pitoyablement choisi, et la suppression d'un aussi triste rôle ne sera pas une grande perte.
275 La versification des Comédiens, parmi ses brillantes qualités, présente toutefois quelques taches que M. Delavigne effacera sans doute. Voici, par exemple, un vers de mauvais goût qui ne peut lui échapper ; il est placé dans la bouche de lord
280 Pembrock :
A table je m'assieds auprès de ma baronne, Et la Tamise enfin soupe avec la Garonne.
En somme, si le plan des Comédiens est compliqué, l'action est nulle, parce que ce qui se fait
285 sur le théâtre, n'est en quelque sorte qu'un épisode de ce qui se passe derrière la scène. M. Delavigne nous promettait un tableau de caractères, il ne nous a offert qu'une galerie de portraits; il avait à nous montrer les mœurs des comédiens, il ne nous a
290 fait voir que quelques-uns de leurs usages; il devait dévoiler leurs intrigues, il n'a mis à découvert que leurs tracasseries; enfin son pinceau n'esquisse que faiblement les ridicules qu'il eût fallu peindre à grands traits ; peut-être n'est-ce pas sa faute. Du
295 reste, nous terminerons par une observation que ses deux ouvrages nous ont mis à même de faire; nous craignons que M. Delavigne ne soit dépourvu des deux qualités les plus essentielles au théâtre.
Comme auteur tragique, il a du mouvement et manque de sensibilité; comme auteur comique, il a de l'esprit et point de gaieté. // se??ible, ainsi que le disait ce joyeux et infortuné Scarron, il semble que cet hotn7ne-là nait ni entrailles ni rate.
H. [Victor Hugo.]