PHOCION
Tragédie en cinq actes et en vers, par J.-C. ROYOU, représentée pour la première fois, sur le Théâtre Français, par les comédiens ordinaires du Roi, le i6 juillet 1817.
Deux des successeurs d'Alexandre, Gassandre et Alexandre, iils de Polyperchon, se disputent
i l'empire de la Grèce. Le premier est retranché dans la citadelle d'Athènes, le second campe sous ses murailles. Athènes, au milieu de ces deux puissants ennemis, menacée à tout moment de sa ruine, est encore tourmentée par des dissensions intérieures. Le peuple penche pour le parti d'Alexandre, qui promet de rétablir le gouvernement populaire; le sénat tient pour Gassandre, qui a rétabli le gouvernement aristocratique : de là la haine violente du peuple contre Phocion, chef du sénat, et le plus grand ennemi des caprices de la multitude. Phocion, dans cette crise terrible, insensible à tout autre intérêt qu'à celui de ses concitoyens, ne songe qu'au salut de la République; il y travaille avec toute l'imprudence d'une belle âme. Les moyens qu'il emploie pour sauver la patrie sont ceux qu'on emploie pour le perdre 20 lui-même. Il parvient à déterminer les deux chefs
Littératur^ et PhllosophU mêlées sous le titre : Pl.^n de tragédie fait au collège, t. I, p. 198, Quelques lignes sur Campistron ont été publiées à part, p. i5o.
4-5 sous les murailles. Athènes entre les deux— 14-15 dans cette crise où il s'agit de lui autant que de Tétai, insensible
rivaux à s'éloigner de TAttique et à respecter Athènes; et dans le même moment il est accusé de trahison, traduit devant le peuple | et condamné. Voilà en peu de mots toute l'action de cette tragé-
25 die, et, comme l'on voit, elle est noble et simple; c'est le tableau des agitations populaires et de la vertu malheureuse, c'est-à-dire le plus grand exemple qu'on puisse mettre sous les yeux des hommes, et le spectacle digne des dieux.
3o D'un côté, nous voyons la haine du peuple, les ennemis de Phocion, sa vertu imprudente qui leur donne des armes contre lui, enfin Alexandre et son armée; de l'autre, les troupes de Gassandre, le parti des bons citoyens, la vieille autorité
35 du sénat; enfin l'ascendant éternel de la vertu qui fait triompher Phocion toutes les fois qu'il se trouve en présence de la multitude. Ainsi la balance théâtrale est fortement établie; [les moyens sont puissants et d'un noble développement;]
40 l'action se déroule par une suite de révolutions inattendues, [et en effet cette tragédie présente des beautés.]
Ainsi lorsqu'au troisième acte, Phocion n'a pas craint de se rendre au camp d'Alexandre, son
45 ennemi, et qu'il l'a déterminé à accepter une entrevue avec Cassandre, il semble que cette démarche courageuse va désarmer l'ingratitude du peuple et fermer la bouche à ses accusateurs; mais
24-25 l'action de la tragrédie; elle est simple et peut être noble pourtant. C'est — 3o D'un côté, la haine — 38 est établie — 41-42 inattendues; les moyens d'attaque et de résistance, ont entre eax des proportions qui rendent l'anxiété possible.
Phocion s'est exposé à la mort sans mandat ; il a méprisé, pour sauver le peuple, un décret populaire qui le destituait de sa charge, décret que le sénat n'avait pas sanctionné. Ainsi, au moment où le spectateur croit que l'action marche vers un heureux dénoûment, il se trouve que le péril est au comble. Le peuple en pleine révolte, assiège la demeure de Phocion; il ne se présente aucun moyen de salut ; le sénat est sans force, et Cassandre est trop éloigné. Il n'y a plus qu'à mourir. On propose à Phocion d'armer ses esclaves, et de vendre chèrement sa vie; mais le grand homme, [à qui M. Royou met dans la bouche les belles paroles de Mathieu Mole, Ouvre:^^ \ dit-il, [191]
Ouvrez; un magistrat ne se cache jamais.
On ouvre les portes et ici commence une des scènes les plus terribles que nous ayions au théâtre.]
Le peuple se précipite sur la scène, criant la mort! la mort! Phocion n'en est point ému.
[Aveugles instruments de la plus lâche envie. Vous parlez de ma mort, vous me devez la vie. Le fer était levé, j'en détournai les coups. Vous demandez mon sang, il a coulé pour vous. Et s'il vous faut encor de plus grands sacrifices, Vos poignards ne pourront qu'ouvrir des cicatrices.
Cependant] les orateurs agitent la multitude par leurs cris; Phocion la harangue; mais voyant que
52 Ainsi lorsque le spectateur — 6i mais le grand homme refuse — 67 en criant
le tumulte redouble et qu'il ne peut parvenir à la ramener à des sentiments humains, [tout à coup] il monte sur son tribunal :
80 [Vous osez m'accuser, c'est moi qui vous accuse.]
Et à ce beau mouvement la révolution théâtrale est opérée. Ce n'est plus le vieillard disputant sa vie contre une multitude effrénée, c'est un juge suprême qui foudroie des révoltés. Les assassins
85 tombent aux genoux de Phocion. Le vieillard, profondément ému de l'ingratitude de ses concitoyens, . ne leur demande pas vengeance, il ne leur demande pas même la vie, il ne leur demande que de le laisser vivre encore un jour pour les sauver.
90 [Nous citerons ici les vers de M. Royou, qui sont empreints de la plus mâle éloquence :
Citoyens, j'entendrai mon arrêt sans effroi,
Car je le crains pour vous beaucoup plus que pour moi.
Et n'appréhendez pas qu'à votre impatience
95 J'oppose une trop longue et vaine résistance.
Demain, sans plus tarder, je suis prêt; aujourd'hui Laissez-moi vous offrir un salutaire appui ; Laissez-moi vous sauver des flammes, du pillage. Écarter de vos murs l'opprobre, l'esclavage,
100 Et de ma vie ensuite éteignez le flambeau :
Je ne demande plus qu'un jour, et qu'un tombeau.]
Ainsi la face de la scène est changée. Le peuple
est apaisé; les deux rois vont se rendre dans la
ville pour conclure une trêve; il semble que Pho-
io5 cion n'ait plus rien à craindre; [le spectateur res-
81 et à ce mouvement — 83 une populace effrénée
pire :] tout à coup Agnonide se lève, il propose de se saisir des deux rois, et de mettre ainsi fin aux malheurs de la Grèce. A cette proposition pernde, dont il ne développe que trop bien les avantages, la terreur rentre dans l'âme des spectateurs ; on sent de suite quel effet la réponse de Phocion va produire sur un peuple chez qui Aristide n'osa pas une seconde fois préférer le juste à futile. Phocion voit le piège, et il n'en est point étonné.
[Eh quoi î nous disputons au sein d'un Pn^-tanée Pour savoir si l'on doit garder la foi donnée ! Quand il s'agit d'enfreindre un pacte solennel. Celui qui délibère est déjà criminel.
Que la Grèce à jamais, que l'univers ignore Un dessein qui nous perd, et qui nous déshonore. Si d'un profond secret il ne reste voilé. Magistrats, oublions qu'Agnonide a parlé.]
Cependant l'entrevue des deux rois est rompue, et Phocion est cité devant l'assemblée du peuple
125 comme coupable d'avoir laissé échapper l'occasion
de sauver la république. [Nous le répétons, tous
ces moyens sont pleins de grandeur et de vérité.]
Ici l'action redouble de vivacité et d'intérêt.
Phocion est sur le point d'être traîné devant cette
i3o assemblée composée d'un ramassis d'esclaves et d'étrangers ameutés par ses ennemis, lorsqu'on apprend que Gassandre descend de l'Acropolis et marche à son secours. Le vieillard, quoi | que l'on ;193]
106-107 se lève et conseille de se. saisir — 109-110 les avantages, rincerlitiide renaît; on sent tout de suite — i23 II fait ce qu'Aristide n'aurait point osé faire, il reste du parti de la chose juste contre la chose utile. L'entrevue des deux rois — 128 Ici l'action se presse. Phocion
viole les lois pour le faire condamner, ne veut pas i3b être sauvé malgré les lois. Il marche lui-même audevant de ses libérateurs, et les force à rentrer dans la citadelle; il revient ensuite se présenter devant le peuple. Il est au moment d'être absous, lorsque tout à coup l'armée d'Alexandre paraît 140 sur les remparts. Le peuple se révolte, l'autorité du sénat est méconnue, et Phocion est condamné. Il prend la coupe.
[Voilà le prix de mes services.
O mes amis I mon fils ! et vous, femme éplorée,
145 Dont j'emporte au tombeau la mémoire adorée, Loin des bords de l'Attique, en proie à nos tyrans. Que l'on cherche un refuge à mes mânes errants; Que si la probité quelque part est soufferte. D'un peu de terre au moins ma tombe soit couverte.
i5o De ce peuple égaré soyez toujours l'appui.
C'est mon vœu le plus cher. Quoiqu'immolé par lui, L'état où je le laisse, à ma fin douloureuse Vient ajouter encore une amertume affreuse. Il sera trop puni. Je vois couler vos pleurs;
i55 11 faut les réserver pour de plus grands malheurs. Toujours fidèle aux lois que les méchants profanent, Je suis moins malheureux que ceux qui me condamnent.
(Prenant les mains de sa femme et de son fils.) Vous, que j'ai tant aimés, recevez mes adieux. Les voiles du trépas s'étendent sur mes yeux.
160 Le poison vers mon cœur rapidement s'avance. Je meurs.
(A son fils.) Mon dernier mot vous défend la vengeance.]
140 sous les remparts — 142 II prend la coupe et boit gravement le poison
Nous le répétons, cette tragédie est belle. [C'est une des pièces les mieux ordonnées qui aient été présentées depuis longtemps au théâtre, et elle
i65 renferme un grand nombre de vers bien faits :] cependant elle n'a obtenu qu'un succès d'estime. Cela tient à ce qu'elle est froide; [non pas parce qu'elle manque d'action, mais parce qu'elle manque de verve. Il semble qu'après avoir dessiné un
170 si I beau plan, l'auteur n'a plus trouvé assez de [194] forces pour l'exécuter. Une grande partie des scènes ne sont qu'ébauchées; les intentions sont plutôt indiquées que rendues : souvent les idées sont belles et les expressions impropres. Il est
175 malheureux que M. Royou n'ait pas entrepris cette pièce lorsqu'il jouissait encore de toute la vigueur de la jeunesse; cela est malheureux pour nous, voulons-nous dire, car, pour lui, nos regrets ne doivent rien ôter à sa gloire.]
180 Campistron avait déjà mis le sujet de Phocion sur la scène [française]. Sa pièce, comme toutes celles de cet auteur, est assez bien conçue et n'est pas mal conduite. [Son style est plus soutenu que celui de M. Royou : seulement, après avoir lu
i85 M. Royou, il vous sera resté de beaux vers dans la mémoire; et si vous lisez Campistron, il ne vous en restera que quelques-uns de ridicules.]
Campistron, comme Lagrange-Chancel, avait
162-166 Cette tragédie pourrait être belle, cependant elle n'obtiendrait qu'un succès — 167 à ce qu'elle serait froide; au théâtre un conte d'amour vaut mieux que toute l'histoire — 180 Campistron a déjà mis — 181 toutes celles qu'il a faites — 188-207 Ce paragraphe, détaché de l'ensemble, est donné à part, sans titre, p. i5o.
montré de bonne heure des dispositions pour la
190 poésie, et cependant ils ne se sont jamais élevés tous les deux au-dessus du médiocre. Il est rare, en effet, que des talents si précoces parviennent jamais à la maturité du génie. C'est une vérité dont nous pouvons tous les jours nous convaincre
195 davantage. Nous voyons des jeunes gens faire a dix-neut ans ce que Racine n'aurait pas fait à vingt-cinq; mais, à vingt-cinq, ils sont arrivés à l'apogée de leur talent, et à vingt-huit ans ils ont déjà défait la moitié de leur gloire. On nous
200 objectera que Voltaire aussi avait fait des vers dès son enfance; mais il est à remarquer que dès quinzeansCampistron et Lagrange-Chancel étaient connus dans les salons et considérés comme des petits grands hommes, tandis qu'au même âge
2o5 Voltaire était déjà en fuite de chez son père; et en général, ce n'est pas dans des cages, fussent-elles dorées, qu'il faut élever les aigles.
[Mais, pour en revenir à Gampistron, s'Jil y a quelque | invention dans ses caractères, on peut ob-
210 server qu'il n'a point su les soutenir. C'est ce qui
arrive souvent aux gens qui, comme lui, n'ont ni vu
ni observé, et qui s'imaginent qu'on fait de l'amour
avec des épithètes et de la vertu avec des maximes.
Ainsi dans une scène, d'ailleurs assez bien écrite,
2i5 entre le tyran et Phocion, celui-ci, après avoir dit en style de capitan :
2o3 comme de petits — 208 et suiv. Rattacha sans transition à i83 — 209 dans les caractères, mais il n'a — 212 amour avec des exclamations — 214 écrite, si l'on admet que le style des tragédies de Voltaire est un bon style, entre — 216 dit en vrai capitan
Un homme tel que moi loin de s'humilier, Conte ce qu'il a fait pour se justifier; Ose toi-même ici rappeler mon histoire; 220 Elle ne t'offrira que des jours pleins de gloire :
Chaque instant est marqué par quelque exploit fameux.
tout à coup il se reprend, et il ajoute avec une emphase de modestie aussi ridicule que sa jactance :
Mais que dis-je? où m'emporte un mouvement honteux? 225 Est-ce à moi de conter la gloire de ma vie? D'en retracer le cours quand Athènes l'oublie? J'en rougis; je suis prêt à me désavouer. Prononce : j'aime mieux mourir que me louer.
Et plus loin, Campistron ne sachant comment 23o faire revenir Phocion mourant sur la scène, s'avise de lui faire demander une entrevue au tyran. Le tyran, très surpris, accorde par pur motif de curiosité; mais comme ce ne serait pas le compte de l'auteur de mettre en tête à tête deux personnages 235 qui n'ont réellement- rien à se dire, au moment d'entretenir Phocion, on vient chercher le tyran pour une révolte. Celui-ci, comme de raison, oublie de donner contre-ordre pour l'entrevue. Phocion arrive; et ne trouvant pas le tyran, il cherche 240 dans sa tête quelle raison peut lui avoir fait quitter la scène, et il n'en trouve pas de meilleure, sinon que c'est qu'il lui fait peur, et il ajoute avec une bonhomie tout à fait comique :
Sans armes et mourant, je le force à me craindre! [196j
245 Que le sort d'un tyran, justes dieux, est à plaindre!
222 se reprend tout à coup
Et plus loin encore, Phocion mourant, qui se promène durant tout le cinquième acte, au milieu de la sédition, se rencontre avec sa fille Ghrisis, et il s'occupe en bon père à lui chercher un mari. Le 25o passage est réellement curieux. Savez-vous sur qui son choix s'arrête? Sur le fils du tyran. Il semble, comme dit le proverbe, qu'il n'y a qu'aie baisser et en prendre.
Et voulant en mourant vous choisir un époux, 255 Je ne trouve que lui qui soit digne de vous.
La réponse de la fille est peut-être encore plus singulière :
Qu'entends-je?ô ciel! seigneur, m'en croyez-vous capable? Je ne vous cèle point qu'il me paraît aimable.
260 C'est cette même Ghrisis qui, voyant mourir son père et son amant, trop bien élevée pour les suivre, s'écrie avec une naïveté si touchante :
0 fortune contraire, J'ose après de tels coups défier ta colère 1
265 et elle s'en va, et la toile tombe. [Du moins l'Amélie de M. Delavigne a le bon esprit de s'esquiver sans rien dire.]
H. [Victor Hugo.]
265 tombe. En pareil cas, Corneille est sublime; il fait dire à Eurydice :
Non, je ne pleure pas, Madame, mais je meurs.