L'INSTITUTION DU JURY
Poème, par M. E. ALLETZ.
60 La pièce de M. E. Alletz a concouru cette année à l'Académie française, du moins nous le présumons malgré le silence de l'auteur. Ne serait-ce pas le dépit d'un mauvais succès (sort d'ailleurs commun à tous les autres concurrents) qui aurait
65 déterminé M. E. Alletz à se venger par l'impression de la persécution académique. En ce cas la mystification n'a pas eu précisément l'effet qu'il en espérait : son poème n'a mystifié que le libraire et les acheteurs.
70 Cette pièce, d'un style ampoulé et prétentieux, est surchargée de figures incohérentes, de comparaisons et d'expressions métaphoriques dénuées de justesse et de goût.
* Signé à la table seulement.
L'auteur, en parlant du Jury, fait la coraparai- 75 son suivante :
Ce n'est plus une fleur de parfums dépouillée Qui ploie, au gré des vents, sa couronne effeuillée; Non, c'est un arbre-roi qui, dans les airs surpris. Fier, balance son front ceint de fleurs et de fruits, 80 Trompe l'effort des vents, rit des traits de l'orage. Et nous voit tous, en paix, dormir sous son ombrage.
Les vers suivants feront encore connaître la manière de l'auteur :
Bercé {le juge) dans les rigueurs d'une charge terrible, 85 Sa toge sous ses plis voile une âme inflexible... La raison dresse en elle un tribunal secret, y monte, juge et rend son infaillible arrêt... Affamé de spectacle et d'émotions fortes...
Vers dans lesquels il semble que le bon sens et 90 la langue soient sacrifiés à plaisir.
Malheureusement la bizarrerie du plan de cet ouvrage ne le cède pas à la bizarrerie du style. Quoi de plus malheureusement imaginé que ce dialogue d'introduction entre Thémis et la Liberté, 95 si ce n'est peut-être l'épisode de Céphis et Blindor, qui termine le poème?
* Signé à la table seulement.
LE GHAMP-D'ASILE
Dithyrambe, par M. P. J.
Le Texas, Proscripolis, Aiglevilleî que ces noms sont heureux! ils semblent faits tout exprès pour les vers. Ce ne sont pas de ces mots durs et bar-
100 bares qui faisaient reculer d'épouvante la muse de Boileau, forcée de célébrer les tristes exploits de ce Louis. Quel eût été le bonheur de ce poète trop timide si, de son temps comme dans le nôtre, il eût été permis de créer, uniquement pour le
io5 charme de l'oreille, une géographie tout idéale et toute poétique. Bientôt nous eussions vu quelque terre lointaine se peupler, sous sa plume, de noms aussi harmonieux que ces douces et nobles appellations des campagnes de la Grèce et des rives du
no Simoïs.
Plus heureux que Boileau, M. P. J. a pu profiter [200] d'un avantage qu'il doit au siècle où il vit. Bien que ces mots sonores de Ghamp-d'Asile, de Texas, prêtent un charme tout particulier aux vers où ils
ii5 entrent, l'auteur, il faut l'avouer, ne doit pas uniquement tous les endroits passables de sa pièce à la magie du sol poétique de ce pays si cher à Minerve, aima par eus .
Les vers suivants ne sont pas mal tournés :
120 C'est ahisi quemporté sur la plaine liquide, Un vieux guerrier déplorait ses malheurs. Ce cœur si longtemps intrépide, Pour la première fois cédait à ses malheurs.
Ce front qui, menacé des plus cruels orages, 125 Avait vu sans effroi la mort et ses horreurs, Se chargeait de sombres nuages.
Et ses yeux s'étonnaient de se mouiller de pleurs.
Bientôt sur l'Océan immense Il cherche sa patrie et ne voit que des mers; i3o II la cherche, il s'écrie : O France !
France ! répète-t-il ; et sa voix dans les airs Se perd et se mêle au silence.
Il est juste de dire que le dithyrambe de iM. P. J. n'est pas sans mérite. Plusieurs passages de ce i35 petit poème ne manquent pas de facilité ; quelquesuns sont même élégants; mais tous nous ont paru dépourvus de cette chaleur entraînante, de ces mouvements lyriques et passionnés que demande particulièrement ce genre de poésie.