‹ Le Conservatoire national de musique et de declamationChapitre 16 sur 473 · SUIVI DES RÉFLEXIONS DU REDACTEUR DU MERCURE DE FRA\CE · texte numérisé non relu

SUIVI DES RÉFLEXIONS DU REDACTEUR DU MERCURE DE FRA\CE

l.cole royale de chaut, de danse et de déclamation.

-Nous avions promis de rendre compte d'un essai que l'Ecole royale de chant fit, il y a quelques mois, des talents de ses nouveaux sujets : nous attendions qu'une seconde représentation, qui avait été annoncée, nous mit à portée de juger des progrès de tous les élèves; cette représentation n'a point eu lieu, et nous avons gardé le silence. M. Le Prévôt d'Exmes, professeur de langue française, d'histoire et de géographie de cette École de musique, vient de nous faire passer un article concernant cet essai. Nous croyons devoir le publier pour remplir not re promesse et en nous permettant quelques observations.

fSi l'on fait attention que l'acteur qui a le plus d'intelligence, a besoin d'un long exercice avant de parvenir au degré où il puisse mériter de grands applaudissemens , on sentira combien cette étude devient plus difficile pour le comédien qui entreprend d'unir l'art du chant à celui de la déclamation. De cette difficulté provient la rareté des sujets semblables à M. Larrivée qui s'est retiré tout récemment du théâtre de l'Opéra, au grand regret des amateurs de ce spectacle. La province peut-elle fournir à l'Opéra des acteurs aussi formés que la capitale les désire, pour que son théâtre lyrique puisse toujours se soutenir avec l'éclat qui le dislingue des autres spectacles ? On a toujours reconnu l'insuffisance de cette ressource. Ouel moyen peut-on donc employer pour remplacer, avec une juste confiance, les sujets précieux que l'Académie royale de musique peut perdre tous les ans? Cette perte inévitable faisait désirer depuis longtemps l'établissement

d'une Ecole royale de chaut, de danse et de déclamation semblable à celle qui a e't': établie en îyS'i . à Paris dan- la nu- Poissonnière où elle est attachée aux Menus Plaisirs du Roi.

-Il paraîtra sans doute étonnant qu'une Ecole, à peine créée depuis deux ans. ait déjà pu fournir des sujets en état de jouer en entier un grand opéra sans aucun secours étranger. L'essai en a été fait dans l'opéra de Roland , le 5 du mois d'avril dernier. Les élèves de la nouvelle Ecole royale dont il s'agit ont donné une représentation publique de cet opéra, mis en chant par M. Piccinni. La salle était remplie de spectateurs les plus capables d'apprécier les talens naissan- on perfectionnés, et l'applaudissement de leur part a été général. Les chœurs chantés par les jeunes élèves, dont le* plus âgés ont à peine la ans, ont été entendus avec un intérêt si vif. qu'il allait jusqu'à 1 attendrissement. Rien n'a paru faux, ni dans le chant, ni dans le récitatif, qui n'est à proprement parler, qu'une simple déclamation: les danseurs ont très bien secondé les acteurs, et le tout ensemble a été exécuté avec une précision peu commune. La voix de M"* Mulot est sonore, agréable et elle a paru ('tendue, du moins relativement au théâtre sur lequel cette jeune actrice a joué le mie d'Angélique. M. Des Saules, représentant Roland, a montré du feu. de la sensibilité, ou de la fureur, suivant les monvemens que son mie exigeait; son ton est énergique et sa voix de basse taille est mâle, quoique peut-être vu peu voilée. M. Lefévre a l'ait entendre dans le rôle de .Médor une haute-contre très ilatteuse. il a chanté avec goùl ; un peu plus de vivacité dans -on jeu lui aurait attiré îles applandissemens plus marqués. M"' Delilette s'est distinguée parla noblesse de son maintien; on lui a trouvé de la justesse dans la voix, mais un peu moins d'étendue que dans celle de la principale actrice; ce oui pouvait provenir de ce que son rôle de suivante n'exigeait pas qu'elle développât entièrement sa voix.

tr II faut convenir que cet essai, fait aux .Menus Plaisirs du Roi, est d'un très heureux augure, et qu il donne la meilleure opinion de l'établissement dont nous parlons. Quels fruits ne doit-on pas attendre d'une Ecole royale, oii le Ministère a eu soin de ne mettre pour professer, que des sujets dont les talens sont généralement connus et estimés? Les bornes de cette annonce ne nous permettant pas de les nommer tous, nous nous contenterons d'en citer une partie. M. Gossec, directeur général . est un compositeur si distingué, qu'il a peu de rivaux dans le genre de la symphonie; personne n'ignore que son 0 Salutariê hostia , est un chef-d'œuvre dans son genre. On fait l'éloge de M. Piccinni, en disant qu'à a composé ia musique îles opéras de Roland, iVAtys et de Didon. M. Rigel est l'auteur de la musique du Savetier et du Financier, comédie qu'on revoit toujours vec plaisir au Théâtre Italien. On doit la musique de l'Aveugle de Palmyre à M. Rodolphe. M. Molé, l'un des maîtres de déclamation, est trop connu, pour qu'il ait besoin de voir ici ses succès détaillés. M. Deshayes, maître de ballets au Théâtre-français, a fait voir à la Cour et sur différents théâtres le talent qu'il a pour bien composer et pour former d'excellens élèves. Cet heureux choix prouve combien le Ministre sage à qui l'on doit une institution si utile et le commissaire général de la maison du Roi qui seconde supérieurement ses vues, ont donné d'attention pour rendre l'institution de la nouvelle Ecole royale aussi avantageuse qu'elle puisse l'être. Parmi les habiles maîtres qu'elle possède, nous pourrions citer encore MM. Langlé, Guichard, de la Suze, Saint-Amans, Méon, Pillot. Gobert, Guenin, Nochez, Vion et Donadieu, qui ont contribué tous à rendre l'éducation des élevés complète. La France recueillera abondamment les fruits de cette institution, lorsqu'on verra, dans quelques années, sortir de l'Ecole royale de chant . de danse et de déclamation . des sujets instruits, tant en qualité d'artistes que de compositeurs, qui prouveront par leurs productions que le goût de la bonne musique nous est aussi facile et ausssi naturel qu'aux Italiens. Ou reconnaîtra alors que les peuples d'Italie n'ont eu l'avantage sur nous, que parce qu'ils jouissent depuis longtemps d'un établissement de cette nature, sous le titre de Conservatoire. s

Ce morceau est, comme on le voit, un pur éloge, et un éloge qui pourrait paraître suspect, puisqu'il vient d'une personne attachée à cet établissement. Cependant nous devons dire que presque partout d est juste, et que surtout les deux premiers sujets n'y sont pas loués au-dessus de leur mérite. M. le Prévôt d'Exmes a eu probablement l'intention d'encourager ces jeunes élèves, et cette intention est estimable; mais il eût peut-être été plus utile de remarquer leurs défauts à une époque où il est temps encore de les corriger, où le poison de la louange et de l'engouement public ne les a pas encore corrompus, ne lésa pas rendus sourds à la critique et aux conseils. L'indulgence dans les Beaux-Arts, et surtout dans ceux où l'on se montre soi-même au public , n'est pas aussi nécessaire qu'on l'imagine. Presque tous nos grands acteurs ont commencé par être vus sur nos théâtres avec une répugnance marquée. Combien, au contraire, de débuts brillants n'ont-ils laissé après eux que le dédain et l'oubli? L'amour-propre avertit assez ces artistes de leurs bonnes qua-

liu;s: mais dès qu'une fois les adulateurs leur répètent qu'ils son! parfaits, et que quelques applaudissemens décommande, ou qu'excite une fermentation passagère, les confirme dans celte croyance, ils regardent comme îles détracteurs tous ceux qui ne partagent pas l'admiration qu'ils pensent mériter, et deviennent incorrigibles.

Au reste M. le Prévôt d'Exmes était en train de louer; il a cru devoir un tribut semblable à tous les maîtres qui composent cette Ecole. Nous sommes loin d'improuver les éloges qu'il leur a donnés; nous aurions désiré seulement qu'ils eussent été dispensés avec plus de réflexion. 11 fallait, par exemple, louer M. Gossec de sa grande honnêteté, de son intelligence dans la conduite des élèves , de son activité, de sa prudence, toutes qualités essentielles pour sa place de Directeur; mais il est fort indifférent pour cet emploi que son 0 salutaris sans accompagnement soit un chef-d'œuvre , on simplement un morceau bien fait et plein de goût. M. Gossec a un grand nombre de compositions dont on pourrait faire l'éloge avant son 0 salutaris. Il fallait de même louer M. Rigel, maître de solfège, sur sa douceur, sa patience et non sur la musique du Savetier. M. Rodolphe, maître de composition, a fait un ouvrage qui le rend beaucoup plus digne de cette place que la musique àe Y Aveugle de Paîmyre , c'est un traité clair, précis et qui doit être à ses élèves d'un grand secours.

On peut être étonné aussi de ne trouver qu'en masse les noms de MM. Guichard et Langlé, qui, tous deux, partagent avec M. Piccini la tâche dillicile de guider la voix des élèves, de leur apprendre l'art du chant, de former, ou plutôt de réformer leur goût, de détruire peu à peu la mauvaise méthode qu'une longue habitude a laissé enraciner en France, et qui a fait croire longtems que la nature avait décidé que les Français ne seraient jamais chanteurs.

M. le Prévôt d'Exmes ne nous paroit pas plus heureux dans les éloges qu'il donne à l'établissement en lui-même. Ce n'est pas, comme il le dit, pour donner des sujets à l'Opéra, qu'il est essentiellement utile; ce n'est pas pour remplacer les pertes que causent les retraites d'acteurs; car les pertes de talens ne se remplacent point réellement; mais c'est pour créer l'art du chant au milieu d'une nation qui n'en avait presque pas l'idée, ou, ce qui est pis, qui n'en avait qu'une idée fausse. Aussi, loin d'être étonné de ce que cette Ecole, au bout de deux ans, a déjà produit des sujets capables d'excuter un opéra entier, on pourrait l'être que parmi tant d'élèves, dont quelques-uns étaient déjà musiciens, il ne s'en soit pu trouver que deux au bout d'un pareil terme, qui méritassent d'être distingués, quoiqu'on ne les juge pas encore capables de débuter; et l'on se demanderait si l'avantage que procureront ces deux sujets, peut balancer les sommes que cet établissement coûte. Mais il faut considérer encore une fois que l'esprit qui anime les maîtres de cette École, est beaucoup moins de présenter au public des acteurs tous faits, que de répandre, pour ainsi dire, une somme égale de talens sur tous les élèves; de leur donner à tous une bonne manière de chant, pour l'opposer à celle qui est trop suivie. Or, il faut du temps pour que le bon goût se propage , et c'est ce qui parait ralentir les premiers progrès.

Cet établissement commence ; on essaye tout ce qui peut être utile, et c'est peut être le moment où tous ceux qui ont réfléchi sur l'art de la musique, doivent faire part de leurs idées à l'administration. Peut-être la multiplicité des maîtres attachés à l'Ecole de chant est-elle nuisible, en ce qu'elle est dispendieuse, et que les élèves, obligés de répondre à tant de différentes personnes, ne peuvent leur prêter à toutes un égal degré d'attention. C'est un grand inconvénient que le-; jeunes gens ne soient pas logés dans l'Ecole; la nécessité d'aller et. venir, en leur faisant perdre un tems considérable, leur cause une distraction pernicieuse. Un plus grand défaut encore , c'est que chaque maître ayant son but particulier et une manière différente, les études ne concourent pas assez à un même point. Dans les Conservatoires d'Italie (qui sont beaucoup plus nombreux que ne le croit l'auteur) il n'y a qu'un maître pour cent élèves; les écoliers de classe en classe répètent aux sujets inférieurs et sous les yeux du maître, la leçon qu'ils viennent d'en recevoir. Ce moyen serait peut-être difficile à pratiquer dans la forme actuelle; mais au moins que tous les professeurs agissent de concert et sur un même et unique plan. Le moyen d'y parvenir est d'instituer une Académie composée de professeurs, de compositeurs, d'amateurs même, dont les avis recueillis formeront le plan auquel ou doit tenir. Le nom d'Académie de musique existe: mais l'Académie est encore à naître; il manque des académiciens.

On pourrait tirer un plus grand parti des élèves, avant de les exposer au grand théâtre. Pourquoi ne Font-ils essayé qu'une fois? Pourquoi ne pas les employer à faire des répétitions d'essai des opéras que l'Académie désire entendre et juger? Ce serait en même temps former les élèves, et épargner une peine considérable et souvent inutile à nos acteurs. Toutes ces idées sont très praticables; on les trouve développées et plus étendues dans une petite brochure qui parut sur cet objet quelque temps avant l'établissement; mais, nous le répétons, il ne fait que de naître, et nous convenons qu'il faut du temps à tout. Nous croyons au surplus qu'on ne nous saura pas mauvais gré de ces observations, qui n'ont

pu nous êlre inspirées que par le désir d'être utiles et nous espérons que M. le Prévôt d'Exmes. dont nous apprécions

infiniment les intentions et le zèle, nous pardonnera des réflexions et des critiques qui nont que le même but pour

objet.

[Le Mercure de France, a3 sept. 178*1, p. 17.3.J

XXXIV. ARRET DU CONSEIL D'ETAT DU ROI ÉTABLISSANT UN BUREAU DE TIMBRE POUR LA MUSIQUE,

POUR SUBVENIR À L'ENTRETIEN DE L'ÉCOLE ROYALE, l5 SEPTEMBRE 1 786.

Le Roi s'étant fait rendre compte . en son Conseil , des mémoires présentés par les auteurs, compositeurs et marchands de musique, à L'effet d'arrêter îe cours des contrefaçons qui nuisent aux droits des artistes cl aux progrès de l'art, surtout depuis (pie les ouvrages de ce genre sont assez recherchés pour réveiller la cupidité et animer la fraude; Sa Majesté axant reconnu que, par ces abus, les droits de la propriété, sont de jour en jour moins respectés, et que les ta'ents sont dépouillés de leurs productions; à quoi voulant pourvoir, le Roi étant dans son Conseil, de l'avis de M. le Garde des Sceaux, a ordonné et ordonne ce qui suit :

Art. 12. Il y aura à l'École royale de Déclamation et de chant, à Paris, un Bureau établi pour timbrer toute pièce de musique gravée ou imprimée que l'on voudra mettre en vente; à ce Bureau assistera toujours un Professeur de ladite Ecole royale, qui sera tenu d'y faire le service tous les jours ouvrables, depuis dix heures du matin jusqu'à deux heures après midi.

Art. 13. Toute pièce de musique gravée ou imprimée sera, a\ant d'être exposée en vente ni distribuée, portée à ce bureau, pour y être timbrée par celui qui sera préposé à cet effet; et toute musique qui se trouvera exposée en vente, ou qui sera prouvée avoir été vendue ou distribuée après la publication du présent arrest, sans avoir été soumise à cette formalité, sera saisie, et le contrevenant condamné à l'amende de trois mille livres.

Art. 14. H y aura au Bureau deux timbres, l'un portant: Musique, et servant pour timbrer les exemplaires de musique qui seront imprimés ou gravés après la publication du présent arrêt; el l'autre portant ces mots : Ancienne musique, et servant à timbrer toute musique imprimée ou gravée avant ladite publication.

Art. 22. Le produit de toutes les saisies de musique qui seront faites sera attribué, savoir : un quart aux employés des fermes, lorsqu'ils auront eu part à la saisie; un quart à la Chambre syndicale dans laquelle le dépôt aura été fait , ou la moitié si la saisie a été faite par des oiliciers de ladite Chambre et le surplus à l'Ecole royale de Déclamation et de chant, déduction préalablement faite des Irais légitimement faits.

Art. 25. Veut Sa Majesté que le produit du timbre, ainsi que celui des amendes et confiscations ci-dessus ordonnées

au profit du bureau du timbre, soient employés à l'entretien de l'École royale de Déclamation et de chant établie dans la

ville de Paris.

[ Arch. nat., reg. E 26aQ; Journal de Paris du 27 oct. 1786.]

XXXV. LETTRE DE GOSSEC SUR LES DÉBUTS A L'OPÉRA DE TROIS ELEVES DE L'ÉCOLE; PROPOSITION DE FAIRE REPRÉ- SENTER DES OPÉRAS ENTIERS AUX EXERCICES D'ELEVES ET DE CRÉER UNE SECONDE CLASSE DE LANGUE FRANÇAISE; INSU- BORDINATION D'une élève; i5 septembre 178O.

Monsieur,

Après bien des débats, et toutes les représentations que j'ai cru devoir faire à nos messieurs sur la disette de sujets à l'Opéra , ils se sont enfin déterminés a lui en donner trois sous peu de jours. Ces trois sujets sont M" Dessaules, Le Fevre, et M'ie Mulot. M" les professeurs attendent votre retour, Monsieur, pour prendre vos ordres à cet égard , et pour mettre sous vos yeux la marche qu'ils désireroient que l'on donnât à ces trois débuts. Mais comme il est dans l'ordre que sitôt un projet conçu, vous en soies instruit, je nie fais un devoir de vous tracer ici la marche à peu près que nos messieurs voudraient dans ces débuts.

M" les professeurs de l'École désireraient que le sieur Dessaules fil ses deux premiers débuts avant le voiage de Fontainebleau, im" par le rôle d'Agamemnou (Ylphi/fénie en Iviide, qu'il chanterait de ix ou trois fois de suit": ad° par le rôle d'Oreste, d' Iphitfénie en Tauride, de M. Oluck, et qu'ensuite au commencement du voiage l'Académie remit à l'aris l'opéra de Roland pour 3mo début du sieur1 Dessaules, et pour le premier du sieur Le Fèvre et de \l"c Mulot. On observe que la mise de Roland peut se l'aire en deux répétitions et sans déranger celles des spectacles de la Cour. Cette nouveauté du début de trois sujets de l'École dans uu même opéra, dans un opéra que le public aime et qu'il n'a pas vu depuis quatre à cinq ans. pouroil être très piquante, exciter la curiosité au point de procurer de fort bonnes receltes à l'Opéra pendant le voiage de Fontainebleau, dans uu tems ou le service de la Corn- le prive nécessairement de ses premiers sujets, et amène en conséquence un vuide consid :rable dans ses recettes. Ces débutants pouront en outre procurer un double avantage à l'Opéra, celui de ménager quelque repos aux premiers sujets après la fatigue du service de Fontainebleau, et celui de remplir en partie les spectacles du jeudi durant l'hvver.

J'aurois bien d 'siré. Monsieur, que M"'' Lillette ait pu alterner avec M' e Mulot en commençant ses débuts quelques semaines après cette dernière; mais nous lui trouvons encore la poitrine bien délicate, la respiration courte, des sons inégaux dans la voix et d'autres deffauts encore;» corriger. Son âge, à la vérité, lui refuse des choses que M"1 Mulot a acquises par quelques années de plus, telles que la force, le raisonnement et l'expérience. La nature d'ailleurs a moins bien servi M"e Lillette que M1" Mulot du côté de la voix et du moral, en lui donnant cependant l'avantage du côt : du physique.

M. Dauvergne ne vous a pas laissé ignorer sans doute. Monsieur, co ubieo il e*l conl ! il. ainsi que tout l'Opéra, du sieur Adrien l'un de nos élèves chargé du rôle du grand prêtre dans les Horaces, opéra de M. Sdieri, que l'on répète pour Fontainebleau. Nous ne doutons point qu'en continuant de travailler comme il l'a fait jusqu'ici, et que suivi comme il va l'être après le début du sieur Dessaules, il ne fasse l'année prochaine, à pareil temps, un début des plus brillants a l'Opéra. Belle voix, beau physique, bon musicien, joignant à tout cela une bonne conduite, un caractère doux et docile, et beaucoup d'honnêteté. Avec toutes ces qualités il doit aller loin.

Toujours animé de l'esprit du bien, et jaloux de contribuer au succès d'un établissement aussi honorable qu'utile, je propose et j'insisterai même, si vous le trouvés bon. Monsieur, à ce que l'on occupe les jeunes sujets de l'école à l'étude de divers petits opéras, opéras comiques, et comédies. A ce qu'on les leur fasse jouer d'abord sans fraix (sic) , et en habit de ville, les jours marqués pour des exercices, tels qu'aux examens des trimestres. Ce n'est qu'avec cela qu'on leur donnera de l'émulation, qu'on sondera leurs dispositions dans les différents genres, qu'ils apprendront enfin à parler leur langue. Est-il en effet de moïens plus sûre et plus prompts pour se convaincre si un jeune sujet a des dispositions pour le théâtre, s'il annonce de la faedité dans ses gestes, si son visage joue, si son âme sent quelque chose, s'il comprend sa langue, s'il a un goût naturel, de la justesse et de la précision dans son chant et dans son jeu. si sa voix et son physique sont vraiment théâtrales. . . Je pense que sans cela, Monsieur, l'on fera beaucoup plus de besogne infructueuse que d'utile; que bien souvent des sujets auront captivé pendant cinq ou six ans les soins des maîtres sans qu'on en puisse tirer aucun fruit. Ces sujets auront eux-mêmes perdu un teins précieux qu'ils auraient emploie à un autre état qui leur aurait mieux convenu. En adoptant ce projet, ou choisiroit des pièces de différents genres, et à la portée des sujets de divers âges, par exemple, des petits opéras comiques et petites comédies intéressantes tirées du magazin des enfants pour les sujets du premier âge, de 10 à i3 ans; des actes d'opéra, opéras-comiques plus forts, comédies et drames pour ceux du 9" âge de i3 à 16 ans: et des grands opéras, des tragédies pour le 3e âge, de 17 à aa ans. Il \ auroit quelquefois un mélange d'âge suivant les circonstances et la nature des pièces. On a vu combien la mise de Roland et les préparatifs pour celle de Chimene, l'exercice des chœurs de Detrdanus et (YAthalie, avoient enflammé tous nos sujets, les grands comme les petits: combien leur émulation étoit excitée; combien ils se piquoient à qui feroit mieux . comme chacun se disputoit l'avantage d'être en évidence. Comme tout cela les occupait chez eux l'après diner pour paraître savants le lendemain matin à l'Ecole. Je vous avoue, Monsieur, qu'il n'v avoit point allors un moment de oisiveté, et (pie c'est le seul moïen de faire marcher à grands pas les progrès de l'Ecole, et de s'assurer des dispositions de chaque sujet. On va sans doute s'inquiéter sur qui tombera le soin d'exercer ces enfants, d'autant que M. Mole ne peut se dérober pour cet effet aux leçons de la grande scène que pour y mettre le dernier coloris. Je répondrai que lorsque vous

aurës, Monsieur, paru d,:sirpr l'éxecution de ce projet, indépendamment de ce que chacun se fera un devoir et un plaisir d'y mettre du sien, on pourra en charger M. Pillot, qui jusqu'ici n'a tenu classe particulière que le soir pour avancer le talent des premiers sujets qui lui doivent beaucoup, je lui rends cette justice; mais que le matin, au lieu de mêler, deux jours de la semaine, ses conseils avec ceux du sieur Mole, et les quatre autres jours, avec ceux de M. Guichard comme il l'a fait jusqu'ici , ce dont on pouroit le dispenser, il exercerait les enfants sur l'objet proposé ; il développerait leurs dispositions, il auroit enfin une classe à lui. Voilà ce qu'on pouroit apeller assurément un travail bien utile, et même de quelqu'utilité à la Cour dans des petits spectacles où l'on ne voudroit point d'apparat, soit pour les jeunes princes, soit pour Monsieur, Monsieur le Comte d'Artois en leurs maisons de plaisance; soit pour la Cour même lorsqu'elle est déplacée de Versailles, et dans beaucoup d'autres circonstances peut-être, où l'économie ou la variété les feroient appeler.

Il me reste, Monsieur, une autre proposition à vous faire non moins utile que la précédente, et dont l'objet s'v lie intimement ; c'est celle de l'établissement d'un second maître de langue. Cette partie, la plus essentielle à l'éducation de la jeunesse, languit absolument n'étant administrée que par un seul maître. Quoique celui qui en est chargé ait du mérite et de l'exactitude, il ne peut suffire à la quantité. D'ailleurs l'expérience ne nous laisse plus douter qu'il est de nécessité urgente qu'il soit secondé d'un homme de lettre poëte , et qui ait des connaissances en musique, qui commisse bien surtout la prosodie de la langue dans le chant, qui sache la fable, l'histoire, et qui soit enfin dans le cas d'instruire les grands sujets , tandis que le maître actuel développerait les premiers principes aux petits. Nous ne voions que trop <pie nos grands sujets restent dans l'ignorance , en ce qu'ils se sentent une répugnance invincible d'aller s'instruire avec les petits enfants, que d'un autre côté le maître actuel n'a pu encor gagner leur confiauce, comme le ferait un homme de lettres poëte et musicien. Les grands ayant pour cet objet une classe particulière et séparée de celle des enfants, seraient dans le cas, en la suivant sans répugnance, de s'instruire sur bien des choses qu'ils ignorent et dont la connoissance leur est indispensable, mais qu'ils ne pourront jamais acquérir sans ce moïen. Si vous adoptiés cette proposition , Monsieur, et que vous voulussiés honorer les professeurs de l'école de votre confiance pour le choix d'un second maître de langue, il en est un âgé de 28 ans dont les taiens et les mœurs leur sont avantageusement connus; il est fort bon rhétoricien , écrit avec beaucoup d'aisance, poëte ayant fait plusieurs pièces de théâtre et divers poésies estimées, musicien sachant fort bien la composition, et jouant de plusieurs instrumens, tels que du violon et du clavecin, dans lesquels il est d'une certaine force, et lecteur de musique. Des qualités aussi précieuses pour un maître de langue dans une école de musique sembleraient, Monsieur, solliciter la préférence; d'ailleurs l'homme qu'il faudrait à cette place est bien difficile à trouver. Celui-ci semble réunir à peu près les qualités qu'on peut exiger à cet effet.

Le G septembre, M"c Chevalier, que l'on nomme à l'école M'Ie Darmand, est arrivée à 1 1 heures et demie à l'école; s'étanl présentée à celle heure à la classe de M. Rigel, l'un de ses maîtres de musique, elle n'a pu avoir de leçon, attendu que la classe ('toit finie: cette demoiselle s'est retirée avec infiniment d'humeur et en menaçant de s'en plaindre aux supérieurs, et depuis elle n'a plus reparu. Je ne me permets d'autre réflexion sur cette demoiselle, sinon que de dire. Monsieur, que deux personnes comme elle, avec deux comme M. Dessaules, feroient fermer pour toujours l'Ecole Royale.

Je suis avec un très profond respect , Monsieur. Votre très humble et très obéissant serviteur.

Gossec

i5 septembre 1 786.

[Arch. du Conservatoire; autographe]

XXXVI. LETTRE DE GOSSEC A M. DE LV FERTÉ. IUPPORT SLR LES TRAVAUX DE L'ECOLE; REPONSE AUX CRITIQUES; DEBUTS

DES ÉLÈVES \ L'OPÉRA; PARALLELE WEC LES \RTISTES DE L'OPÉRA. RÉPONSE A LEURS ATTAQUES CONTRE L'ÉCOLE; 8 NO- VEMBRE 1786.

Monsieur,

Avant qu'un Etablissement tel que l'Ecole Royale de chant ait pris toute sa consistance, qu'il ait acquis tout le civ'dit qu'il doit avoir, et donné des preuves irrécusables de son utilité, il faut le temps qu'exige l'étude d'un art comme celui

de la musique, comme celui du chant, quand on veut y exceller et réunir encore à cela le talent qui constitue l'acteur pour la scène lyrique. 11 n'y a que deux ans et demi que l'Ecole de chant est établie ; ce terme ne suffît pas assurément pour former des talents, c'est une vérité incontestable.

Cependant, en un terme aussi court, et malgré le nombre excessif de sujets qu'il y a à cette école, les progrès y surpassent toute attente, et les personnes qui tentent de vous persuader le contraire, Monsieur, vous abusent et surprennent votre religion. Un intérêt particulier ou de mauvaises intentions, sans doute, dirigent leur démarche; mais une expérience de quarante ans dans la musique, un talent qui m'a donné quelque réputation en Europe, quoiqu'on en ait négligé l'usage à Paris et à la Cour, une connaissance du théâtre, l'équité et la bonne foi dont je ferai toujours profession, mon respect et mon dévoùment, enfin, pour tout ce qui vous intéresse, Monsieur, semblent m'auloriser à démentir toutes ces assertions, à rompre le lil d'une trame perûde, et à combattre les moyens que la mauvaise foi emploie pour vous faire prendre une idée défavorable du travail , des progrès et des avantages de cette École. Sont-ce des personnes de l'art qui soufflent le poison? Elles ne sont, dans ce cas, que plus dangereuses, étant plus persuasives pour celles qui n'en sont pas.

Mais daignez croire, Monsieur, qu'il est des personnes de l'art qui raisonnent fort maladroitement de leur art même; chez qui un jargon doré et prononcé avec assurance tient lieu de connaissance aux yeux de ceux à qui ils croient pouvoir en imposer. Croyez aussi qu'il en est qui, sous le manteau de l'intérêt, couvrent quelque perfidie.

N'en doutez pas, Monsieur, des moyens artificieux et couverts sont mis en usage pour vous détacher petit à petit d'un établissement à qui l'on voudrait, en affaiblissant votre intérêt pour lui, porter avec plus de sûreté des coups funestes.

Que ces personnes de l'ait soient de bonne foi à leur égard, et qu'elles vous disent, Monsieur, combien de temps elles ont mis elles-mêmes pour apprendre la musique et pour transmettre leurs talents à d'autres, si elles ont été dans ce cas? Ceci est encore un art particulier, surtout l'enseignement du chant, dont le mérite et les difficultés sont inconnus à qui n'en a pas fait usage, et dont le succès dépend des qualités, des défauts, des bonnes ou mauvaises dispositions de ceux à (jui on veut l'inculquer. Beaucoup d'artistes les ignorent, ces difficultés, n'ayant jamais été dans le cas d'enseigner cet art; et c'est ceux-là, surtout, qui s'arrogent le droit de porter des jugements sévères qui, quoique dépouillés de toute justesse et de vérité, n'obtiennent pas moins de crédit, parce qu'ils sont prononcés d'une manière décidée, et qu'ainsi l'on inspire de la confiance. Pardonnez, Monsieur, à une franchise peut-être trop audacieuse; mais ma reconnaissance pour vos bontés, l'amour du bien dont je suis animé, et le désir que j'ai de repousser les traits des méchants, doivent servir d'excuse au plus zélé défenseur d'un établissement qui vous intéresse, qui intéresse le Ministre, les Arts et toute la Nation.

Progrès des Elèves.

Cette Ecole , contre qui l'on s'élève , que l'on se plait à décrier, et dont on veut prouver l'inutilité , n'a-t-elle pas donné des aperçus les plus favorables? La représentation de Roland, qu'elle a donnée au théâtre des Menus, suffirait seule pour sa défense. Cette représentation, donnée au bout de dix-huit mois d'école, avec des élèves tirés du néant et de la plus profonde ignorance, des élèves à qui nous avions déjà donné des talents au bout de ce terme, quoique les ayant commencés tous par l'alphabet de chaque science que l'on professe à l'Ecole ; cette représentation, dis-je, ne tenait-elle pas du miracle? N'y a-t-on pas entendu, indépendamment des premiers sujets qui s'y sont distingués, tous ces enfants rendre les chœurs, j'ose le dire, avec plus de précision et de justesse qu'à l'Opéra? N'ont-ils pas exécuté merveilleusement, l'année dernière, à différents examens, vous présent, Monsieur, des chœurs de Dardanus, à' Echo et Narcisse et (ÏAthalie? Ne les avez-vous pas entendus, Monsieur, rendre avec intelligence différentes scènes d'opéras, entre autres de Panurge? Vous pourrez, quand il vous plaira, Monsieur, leur voir jouer un opéra comique; il en savent deux, et bientôt ils sauront les Troqueurs, ouvrage de M. Dauvergne, auquel succéderont la Bohémienne, la Servante Maîtresse , le Maître de Musique et Ninette à la Cour, anciens opéras comiques du célèbre Pergolèse, sur lesquels nous ne sommes en retard que pour les copies, qu'on ne peut expédier aussi promptement qu'on apprend. Ces enfants, malgré le grand nombre, sont tellement avancés, qu'ils sont requis pour toutes les musiques qui se font dans les églises de Paris, où ils sont très utiles, ainsi qu'au Théâtre-Français, pour les intermèdes, tels que Boyard, aux fêtes particulières où il y a des chœurs, notamment à Brunoy, chez Monsieur , où ils furent demandés lors du dernier voyage que le Roi y fit.

CONSERVtTOIRK. 4

Concernant les débuts.

Mais je laisse ces enfants pour parler de nos débuts à l'Opéra. C'est à ce moment de crise qu'il fallait arriver, et où tendaient nos efforts. C'est ici où l'Ecole présente le flanc aux traits de l'envie et de la méchanceté. Mais n'importe, nous espérons que notre courage nous fera vaincre. La demoiselle Mulot se distinguera ; le sieur Lef evre , que nous ne donnons que comme sujet d'utilité dans ce moment-ci, vu la disette de haute-contre, aura de l'agrément. Quant au sieur Dessaules, qu'on n'a cessé de vous peindre, Monsieur, sous des couleurs dégoûtantes, il n'est pas si noir qu'on vous l'a fait. Il peut réussir, et c'est là toute la crainte de l'Opéra. Le sieur Dessaules n'a-t-il pas montré du talent à la représentation de Roland, aux Menus? Ce talent ne peut que s'être accru, puisque, depuis ce temps, il n'a cessé d'être cultivé. Il faut qu'il débute, Monsieur, et qu'd débute comme sujet que l'Opéra a reçu et qu'il a envoyé à notre Ecole; d faut, enlin , qu'il subisse son sort . et que l'Ecole s'arme de courage à cet égard : voilà notre opinion. On pourrait soupçonner qu'il y a quelque trame couverte sous les récits désavantageux et outrés qu'on ne cesse de vous faire sur le sieur Dessaules. Ne voudrait-on pas faire servir sa conduite de prétexte à son exclusion, et l'éloigner encore par là de nos débuts? Il y a tout lieu de le croire, car on ne cesse à l'Opéra de parler de lui substituer le sieur Adrieu, parce que l'on sait que ce serait un puissant motif de retard. Gardez-vous bien, Monsieur, d'y consentir. Plus le sieur Adrien est fait pour aller loin , et plus il faut ménager et différer son début. Dans ce mois-ci comme dans quelques mois plus tard . il ne montrerait qu'un aperçu de talent, et dans un an, il peut faire un début brdlant, attendu que tous nos soins vont redoubler à son égard. Mais j'en viens au sieur Dessaules : il a tout l'Opéra pour ennemis, et doit s'attendre aux traits les plus sanglants; mais c'est au public à prononcer son arrêt. Quant à nous, nous n'en sommes pas mécontents du côté du talent. Sa conduite a mérité quelques reproches, d est vrai, mais le sieur Dessaules a du bon et semble montrer quelque retour

sur lui-même : jugez -en, Monsieur, par une lettre qu'il m'adresse et que j'insère ici

Empressé de savoir son sort, il a quelque raison de s'ennuyer du retard de son début, qui devait se faire en septembre dernier. Il en a pris même quelque dégoût, et a regardé les diverses raisons de ce retard comme une mauvaise volonté, comme un piège, peut-être, qu'on voulait lui tendre, en ne le montrant qu'au retour de Fontainebleau, lors de la rentrée du sieur Cliéron. Celui-ci ne peut manquer sans doute d'enlever une grande partie des faveurs que le public aurait pu accorder avant ce temps au sieur Dessaules, qui, alors, n aurait pas eu ce concurrent redoutable pour la voix. Vous savez , Monsieur, qu'en septembre dernier, nous étions prêts sur nos débuts dans plusieurs ouvrages. Mais , alors , les opinions étaient partagées sur ces débuts : les uns en voulaient trois à la fois, et les autres n'en vouloient qu'un , c'était celui du sieur Dessaules. On perdit un peu de temps en débats sur l'ouvrage que l'on mettrait pour ce début ; le sieur Dessaules en répéta trois. Ensuite ou parla d'abandonner le projet de le faire débuter et de lui substituer Mademoiselle Mullot seide. Mais après, l'on aperçut dans la réunion de trois débuts dans Roland un avantage pour l'Opéra, devant le voyage de Fontainebleau; on s'en tint à ce projet. Mais, alors, vinrent en foule les obstacles; d'un côté, c'était la danse qui n'avait pas un moment de loisir: d'un autre, c'étaient les choeurs qu'occupaient les répétitions pour Fontainebleau ; ensuite vint le voyage. Ce voyage est fini tout à l'heure et pas encore de début.

Quelqu'un de l'Opéra ne m'a-t-il pas rappelé encore que l'on craignait de donner Roland avec trois débutants de l'École, parce qu'en cas d'incommodité, aucun sujet de l'Opéra ne voudrait les doubler! N est-ce pas là. Monsieur, une puérdité des plus misérables? La scène n'est-elle pas toujours montée de trois ou quatre opéras qui se remplacent les uns les autres? Ne sait-on pas qu'un rhume, le rhume d'un double, fait quelquefois changer l'affiche? N'a-t-on pas parlé aussi de faire monter la dame Saint-Amans dans la gloùe pour chanter, à la fin de Roland, le chœur de Logistille, afin de ne pas compromettre avec les sujets de l'École, les actrices des chœurs de l'Opéra chargées de cet emploi? Ma réponse à cette pitoyable proposition fut que , lorsque des sujets de l'Ecole débutaient à l'Opéra , Us entraient dans son bercad , et que , faisant alors partie de son troupeau , ds mangeaient tous au même râtelier, et qu'en conséquence , personne ne se trouvait compromis. Voilà, Monsieur, toutes les misères que l'on avance à l'Opéra ; jugez par là de ses bonnes dispositions pour l'Ecole.

Craignons maintenant que, pour différer encore nos débuts, l'on ne donne encore pour nouveaux prétextes la mise de Phèdre et des Horaees ; que l'on ne suppose pas un besoin de repos à la danse ; qu'enfin l'on ne mette pas en avant les préparatifs de quelques opéras pour Versailles , etc. , etc.

Calniez les craintes que Ion vous a trop légèrement inspirées sur Mademoiselle Lilette, Monsieur, et ne regrettez point les soins qu'on lui a donnés. Ce n'est, ni le talent, ni la voix, ni l'intelligence qui lui manquent: c'est un tempérament formé et de la force. On peut et l'on doit même espérer; elle n'a que dix-sept ans. On compte qu'elle suivra Mademoiselle Mullot, et qu'ensuite viendront Mesdemoiselles Saint-Amans et Casser dans les rôles de reine.

Cette demoiselle Gasser, dont je me fais un devoir et un plaisir de vous entretenu", Monsieur, est âgée de dix-huit aus, et arrivée du village il y a huit mois. Cette demoiselle réunit à un physique majestueux une belle et lorle voix, une intelligence rare, l'amour du travail, de la docilité, delà douceur; enûn, toutes ces qualités, jointes à des progrès étonnants dans la musique et dans toutes ses parties, ne laissent aucun doute sur la carrière brillante que fera cette demoiselle sous peu de temps à l'Opéra. H y a en outre, dans ces demoiselles, plusieurs jeunesses qui promettent: Mesdemoiselles Mante, Jacob, Byard, Elisberg et Parisot sont dans ce cas. Ces enfants ont un avantage sur les grandes, qui sera d'être excellentes musiciennes.

Au sieur Dessaules succédera bientôt le sieur Adrien, âgé de dix-neuf ans, de qui les progrès, depuis un an qu'il est à l'École, tiennent du prodige. Au sieur Lefevre, notre dragon retiré des troupes il y a dix-huit mois, ne sachant rien alors, et aujourd'hui en état de débuter et d'être utile à l'Opéra, succéderont Lebrun et Lecourt, l'un ténor, et l'autre haute-contre. Vous voyez, Monsieur, que voilà quelques sujets, et que les débuts vont se suivre d'autant plus près, que les sujets destinés à succéder aux premiers sont exercés, en même temps qu'ils profilent, en outre, comme témoins, des leçons que les premiers reçoivent. Le premier pas était le plus difficile, parce qu'il fallait défricher, tàler, sonder et jeter des fondements. Ce pas est fait à peu près ; le reste marchera avec aisance avec le secours de votre protection, Monsieur.

Concernant la composition.

La partie de la composition dont vous me faites l'honneur de me parler, Monsieur, demande du temps et de l'âge. 11 faut être parfait musicien pour entreprendre l'étude de cette science, qui est le nec plus nltrà de l'art.

i° Nos grands, dans ce moment-ci, ne s'arrêtent pas à cette partie, en ce que le théâtre les occupe perpétuellement, et que l'Opéra les attend; a" cette science n'est utile aux demoiselles que pour l'accompagnement du clavecin, dont les éléments sont les mêmes, et elles y travaillent presque toutes; cela leur devient même indispensable, selon nos statuts et uos principes. Ce n'est donc que du côté de nos jeunes garçons que l'on doit attendre quelque chose dans cette partie. Mais, je le répète, il faut du temps et de l'âge.

Comment l'École de Paris , au bout de deux ans , aurait-elle pu fournil' des compositeurs , tandis que l'on en compte quinze ou seize remarquables sortis des Conservatoires si vantés de Naples depuis soixante aus? Cependant les sieurs Carbonel, Guénin fils et Catel, quoique très jeunes, douze, quatorze et quinze ans, devenus fort bous musiciens et jolis clavecinistes, font maintenant un concours de composition, et vont incessamment faire entendre de leurs productions. Le s' Morin a composé des choses agréables qu'il nous a fait entendre. Un autre concours se fait entre ce dernier et MM. Rigel fils, Méreaux fils et Debeirt le copiste. Vous voyez, Monsieur, que cette partie est aussi en activité. Il en est dans ce nombre qui auront du talent dans la composition, je le garantis ; mais auront-ils du génie? Le génie ne se donne pas.

Objets de comparaison.

Maintenant d s'agit de von qui des sujets de l'École, formés par nous, ou de ceux de l'Opéra . formés par le public, le Théâtre et le Magasin, ont mis le plus de rapidité dans leurs progrès. Ceci est pour faire connaître l'absurdité de ceux qui plaident contre l'Ecole et qui veulent prouver son inutilité. Vous allez voir d'un coup d'œil, Monsieur, tout l'avantage de votre établissement.

Sujets de l'Opéra.

La demoiselle Saint-Huberti, entrée bonne musicienne, d y a huit ans, à l'Opéra, ayant joué et chanté pendant un nombre d'années sur tous les théâtres de l'Allemagne et de Prusse, a été quatre ans mauvaise, rejetée du public, renvoyée de l'Opéra, et reprise ensuite sous M. Devisme, devenue passable à la cinquième année, bonne à la sixième,

28 L'ÉCOLE ROYALE DE CHAiNT, 1786.

et excellente à la septième. Mademoiselle Maillard, après avoir joué sur divers petits théâtres, entra à l'Opéra, il y a six ou sept ans, où maintenant elle n'est pas encore dans tout son éclat. Mademoiselle Gavaudan l'aînée, depuis dix ans à l'Opéra, n'a encore rien appris avec la plus charmante voix du monde. Mademoiselle Gavaudan cadette, depuis cinq à six ans, a fait de faibles progrès avec une très belle voix. Mademoiselle Joinville, depuis huit à neuf ans, ne vaut encore rien. Mademoiselle Buret l'aînée, depuis six ans, idem. Mademoiselle Audinot, entrée sous M. Devisme, ne sait chanter que Colinette , ensuite on ne sait plus à quelle sauce la mettre.

M. Chéron, entré bon musicien et avec la superbe voix qu'on lui connaît, sous M. Devisme, a été pendant quatre ans aussi mauvais acteur que mauvais chanteur. H a du naturel, mais il est encore à cent lieues de son prédécesseur, Larrive, et vient demander des conseils à l'École. Le sieur Rousseau, depuis huit à neuf ans à l'Opéra, où il est entré excellent musicien, ne se montre que depuis quatre ans; il chante très bien maintenant, et s'est formé de lui-même dans cette partie. Le sieur Lays, depuis six à sept ans à l'Opéra, entré bon musicien, n'est quelque chose aux yeux du public que dans la Caravane. Il excelle dans le chant où il s'est formé lui-même.

Le sieur Martin, depuis neuf à dix ans à l'Opéra, où il est entré bon musicien, ne vaut rien et ne vaudra jamais rien. Le sieur Lainez, quoique nullement musicien , est donc le seul sujet de l'Opéra qui ait montré des progrès rapides, qui soit devenu bon acteur en peu de temps, parce que la nature l'avait doué d'une intelligence rare, en lui refusant la voix. Le sieur Moreau, depuis douze à treize ans à l'Opéra, n'a pas encore acquis et n'acquerra jamais un talent éminenl : sujet d'utilité. Le sieur Chardini, depuis six ans à l'Opéra, a fait quelques progrès; mais quoique très bon musicien, il ne sera jamais qu'un sujet d'utilité comme le sieur Moreau. Enfin, il y a encore à l'Opéra un nombre de petits sujets qui restent derrière la porte pour empêcher qu'on ne la ferme, et à qui ce poste est assigné pour la vie.

Sujets de l'Ecole.

M"' Dozon ayant appris pendant deux ans à chanter du sieur Lays, et ayant ensuite été confiée aux soins des maîtres de l'École pour la scène, la déclamation et le jeu du théâtre, a paru six mois après, avec un grand succès, à l'Opéra. Voilà donc un sujet formé en deux ans et demi, sans le secours du public, du théâtre et de l'Académie. M"c Mu Ilot ne s'annonce-t-elle pas très favorablement après deux ans de travail ? Dans ces deux ans , n'a-t-il pas fallu lui apprendre la musique, le chant, le jeu, à lire et à développer son physique, la conduire enfin comme un pauvre être qui sortait du néant et qui ouvrait pour la première fois les yeux au jour?

Le sieur Dessaules, pris à l'âge de vingt-six ans, avec une raideur sans exemple dans tout son physique, ne sachant pas la gamme de la musique, et n'ayant aucune notion du théâtre, n'a-t-il pas, en deux ans de temps, fait des progrès miraculeux ? Enfin le voici en état de débuter, et de débuter peut-être avec succès. Les progrès du sieur Adrien depuis un an qu'il est à l'Ecole, ne sont-ils pas prodigieux? Il grasseyait, il était matériel et chantait comme un vacher. Tous ces défauts sont disparus, il débutera dans un an; ce sera donc un sujet formé encore en deux ans. Le sieur Lefèvre, sorti d'un régiment de dragons, il y a dix-huit mois, ne sachant rien, aujourd'hui va devenir utile à l'Académie. L'année prochaine, d'autres sujets enrichiront sans doute encore notre répertoire, et prouveront de plus en plus l'utilité de ce bel établissement. Cependant l'Opéra ne veut pas qu'il existe une École. Pourquoi donc l'Administration aime-t-elle mieux rester toujours dans la nécessité de recouru à la verge de fer ou à la prière pour faire mouvoir l'Opéra?

Pourquoi les acteurs font-ils la loi? C'est faute de sujets.

Et l'Opéra ne veut point qu'il y ait une Ecole !

L'Académie ne voit-elle pas Mmc Saint-Huberti courir à grands pas vers son déclin? Qui la remplacera? Sera-ce M"' Gavaudan cadette, M"" Maillard et Dozon? Pourront-elles seules soutenu toujours tout ce fardeau de l'Opéra dans la partie des femmes?

Trois de nos jeunes Acteurs principaux ne sont-ils pas épuisés par les maladies? Sera-ce les sieurs Saint-Aubin, Martin, Duchant, Chardini et Châteaufort qui les remplaceront? Croit-on que les sieurs Lainez et Moreau , sur qui pèse tout le fardeau de l'Opéra , pourront soutenir encore longtemps cette charge ?

Et l'Académie ne veut point qu'il existe une École !

On se rappelle sans doute que par la maladie de trois principaux sujets, l'année dernière, 1785 , les spectacles de Fon-

tainebleau et de Paris, dînant tout le voyage, et les trois quarts de l'année suivante, 1786, ont porté entièrement sur MM. Lainez, Moreau et Chardini, faute de sujets pour les seconder. Et l'Académie ne veut point qu'il existe une Ecole !

L'Académie, quoique composée d'hommes sages et gens à talents, ne voit donc pas le malheur dont elle est menacée? Comment une Académie peut-elle être ainsi au jour le jour, et ne pas voir l'avenir? Lorsque les premiers sujets, en hommes comme en femmes, sur qui roule aujourd'hui tout cet éclat de l'Etat, et le service sextuplé de la Cour, auront encore soutenu cet effort pendant cinq à six ans, et peut-être moins, ne sera-t-on pas forcé, s'ds respirent encore, de leur donner leur retraite? Qui jouera alors l'opéra à Paris et à la Cour? Sera-ce en hommes les sieurs de Saint- Aubin , Martin, Duchant, Chardini et Châteaufort? En femmes, sera-ce M"" Gavaudan cadette, Joinville, Buret et Audinot? Car M"" Maillard et Dozon seront alors déjà dans un commencement d'épuisement. Et l'Académie ne veut point qu'il existe une École ! L'École coûte , j'en conviens, et cela mérite attention. Mais si l'on voulait se donner la peine de voir, de calculer, de rapprocher les objets, on verrait clairement que l'Opéra est dépouillé, chaque année, d'une somme beaucoup plus forte que celle qui est employée pour le soutien de l'École, faute de pouvoir, tous les jours, présenter des sujets dignes de captiver le public. Combien d'excellents ouvrages perdent leur éclat, sont abandonnés du public, sont même anéantis, parce qu'ds sont livrés à de mauvais doubles! Combien de fois dans l'année, l'Opéra est-il désert, parce que le public sait qu'il n'y verra que des doubles médiocres! Combien de fois est-on obligé de changer l'affiche d'un jour à l'autre, de tromper ainsi l'attente du public, le détourner de ce spectacle pour un rhume, quelquefois pour le rhume d'un double! Combien les absences d'une première Actrice et les maladies de quelques autres premiers sujets retirent-elles des fonds de la caisse de l'Opéra ! Combien coûtent à l'Académie, ou plutôt au Roi, depuis un grand nombre d'années, beaucoup de sujets qui ne font aucun service et que l'on y retient avec de gros appointements pour empêcher seulement de fermer maintes fois les portes de l'Opéra ! Pourquoi l'administration ne peut-elle pas annoncer, d'une représentation à une autre, l'opéra qu'elle donnera, fixer la résolution du public, l'empêcher enfin de s'engager ailleurs comme il le fait, d'où il résulte un vide sensible dans les recettes? Tout cela, n'est-ce pas faute de sujets?

Et l'Académie ne veut pas qu'il existe une École !

Puisque l'Opéra prétend pouvoir se passer d'une École, que n'a-t-il des sujets? Que n'en produit-il? Que n'en cherche-t-il? Il dira sans doute qu'd n'en existe pas dans le royaume, qu'il en a fait la recherche à trais énormes; d dira vrai. Or, s'il n'en existe pas, d faut en forger; pour en forger, il faut une École. L'Opéra n'a-t-il pas écrémé, pour avoir des sujets, tous les principaux théâtres des provinces? N'a-t-il pas tiré de Lyon le sieur Saint-Aubin; de Bordeaux, le sieur Châteaufort; de Hesse-Cassel, le sieur Mêle, qu'il a renvoyé après le premier jour de sou début; le sieur Delbois, relégué dans les chœurs après son début; le sieur Martin, de Marseille, renvoyé à Marseille après son début : le sieur Gaillard , de Nantes , renvoyé à Nantes avant même son début ; la demoiselle Longeau , de Bordeaux , renvoyée à Bordeaux après son début: la demoiselle Candeille, demandée à son père, à qui, pour ce, l'on a fait 200 francs de pension, renvoyée de l'Opéra; la demoiselle Dolmie, appelée de Reims, renvoyée deux ans après; Mme Derville, de Rouen, renvoyée après son début, etc., etc., etc.? Vodà, Monsieur, une partie des sujets que l'Opéra a appelés à très-grands frais de la province. Jugez maintenant de cette ressource dont l'Académie use toujours, quoique depuis vingt ans et plus elle en ait toujours été la dupe.

Et l'Académie ne veut point qu'il existe une École !

Comment l'Académie peut-elle ainsi prononcer elle-même sa sentence de mort ? Comment peut-elle être ainsi son propre bourreau ?

Nous réclamons votre fermeté, Monsieur, en vous suppliant de croire que d'honnêtes Artistes, qui s'honorent de votre

confiance et de celle du Ministre , se feraient un crime de vous en imposer, et qu'aucun d'eux ne voudrait , à tel prix que

ce fût, compromettre son équité et sa réputation. Ils pourront quelquefois se tromper sans doute, mais ds recevront avec

reconnaissance et soumission les objections qui leur seront faites.

Je suis avec un profond respect, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

Gossec.

[Revue musicale, 1828, 1" série, t. II et III; 1829, t. V; d'après te manuscrit original.]

m L'ÉCOLE ROYALE DE CHANT, 1786.

XXXVII. OPINION DES PROFESSEURS SliR LE PROJET D'ANNEXION DE L'ECOLE PRESENTE PAR LES SUJETS DE L'OPERA;

ILS DEMANDENT CONSEIL À M. DE LA FERTE SUR LES DEMARCHES À LEUR OPPOSER.

Les professeurs de l'École royale de chant viennent d'apprendre par la voye des bureaux de Versailles crue les sujets de l'Opéra avaient présenté récemment un mémoire au Ministre, dans lequel ils demandent cpie l'Ecole soit annexée à l'Opéra et dirigée par les principaux sujets de ce spectacle.

Les professeurs de l'École regardent comme physiquement impossible que les gens à talent attachés à l'Opéra et qui pour cette raison sont en possession de plane au public, puissent suivre ce travail et le remplir avec exactitude. Us croyent juste cependant que l'on accorde à un premier sujet qui aurait rempli sa carrière au théâtre une place de professeur à l'École, comme une récompense honorable et faille pour exciter l'émulation parmi les premiers sujets.

Les professeurs prient M. de la Ferté de vouloir bien les diriger et leur dicter les démarches qu'ds doivent faire pour assurer son établissement et détruire les craintes qu'ils ont relativement aux sacrifices qu'ils ont été obligés de faire pour se livrer avec assiduité au travail qu'exigent (sic) leurs places.

GoBERT, MÉON, LaNGLÉ , GlICHARD, NoCHEZ , DE SaINT-AmANS, GoSSEC

[Arch. nat., 01 63 1.]

xxxviii. réponse de gossec aux attaques contre l'ecole par les sujets de l'opera;

projet d'annexion à l'ecole du magasin de l'opera.

Mémoire pour l'École Royale de chant.

A Monsieur de La Ferté,

Il est reconnu que tout établissement nouveau éprouve des contrariétés, jusqu'à ce qu'il ait acquis, par des preuves non équivoques, le degré de perfection et le lustre qui convient pour détruire l'esprit de prévention qui s'élève contre lui, et pour inspirer la confiance publique.

L'Ecole Royale de chaut, moins à l'abri que tout autre établissement, de sarcasmes et de traits envenimés, doit s'attendre à se voir assiégée sans relâche, puisque, même avant le jour de son ouverture, elle avait déjà reçu toutes les atteintes de la médisance; il suffit que cette Ecole tende à enrichir de sujets l'Académie Royale de musique pour répandre un nuage dans les esprits d'un grand nombre d'individus de diverses classes de cette Académie; enfin c'est une mèche dirigée sourdement dans une mine que l'on tente à faire sauter. En conséquence, on se fait un jeu de persifller certains sujets de l'Opéra, et de les exciter à déserter de l'École Royale où ils ont été admis même avec des appointements; et l'on en détourne d'autres qui par le seul désir du travail en sollicitent l'entrée, en leiu' peignant les principes de l'École sous des couleurs désavantageuses, et comme contraires même à ceux de la scène lyrique; en leur inspirant enfin une sorte de mépris pour les talens des professeiu-s que les instituteurs y ont placés. (Si nous n'eussions pas été mille fois témoins du peu de tenue de divers sujets de l'Opéra à cet égard, nos plaintes n'éclateraient point ici, en ce qu'elles pourraient être démenties) D'après toutes ces assertions et ces railleries continuelles de quelques camarades mal avisés, ignorants, et conduits peut-être par l'envie ou par quelqu'autre intérêt particulier, ces jeunes sujets disparaissent de l'Ecole Royale et vont se réfugier à celle du Magazin1; soit encore crue celte dernière flatte davantage leur- paresse en leur offrant un travail moins pénible , soit qu'ds y soient moins assujettis du côté de l'exactitude et de la retenue. On convient qu'ils y sont exercés ; mais persuadera-t-on que, malgré le talent reconnu du maître (M. Parent) cpii tient journellement ses exercices au Magazin, et à qui ceux de l'École Royale se font un devoir de rendre toute la justice qu'd mérite , ces jeunes sujets puissent recevoir à son école et en moins de temps qu'à l'École Royale une éducation complète concernant le théâtre? N'est-il pas prouvé cpi'ils ne peuvent qu'y répéter à la hâte les rôles qu'exige le service courant de l'Opéra , et que le tems ne permettant

1 C'est-à-dire à l'Ecole de chant tenue au magasin de l'Opéra, rue Saint-Nicaise. Voir notre brochure L'École de chant do l'Opéra (1672-1807) d'après les documents inédits (G. P.).

pas d'y mettre on certain lustre, une sorte de perfection enfin, ces jeunes acteurs ne peuvent rendre ces rôles sur la scène que comme les circonstances et le cas pressant le permettent? Néanmoins vodà sur-le-champ des élèves formés au Magazin dit-on [quoique l'on sache qu'ils y sont entrés fort bons musiciens).

Vient ensuite à l'appui un journaliste qui, sans doute, a épousé un parti de prédilection , et qui inserre dans la feuille du lendemain un éloge pompeux du Maître et des prétendus Elèves; et pour donner plus de prix à la chose, cet éloge ne manque pas d'être accompagné d'un sarcasme contre l'Ecole Royale , quoique le folliculaire ne connoisse ny la forme, ny la constitution, n\ même l'ombre du travail que l'on y fait. (Ce même journaliste dans son article en question, N° aji, 28 sept. ij85 , en nous apprenant que depuis deux ans le sieur Martin suit au Magazin les leçons du sieur Parent, nous a expliqué le mystère de l'insouciance de ce jeune acteur pour celles de l'École Royale et nous a confirmé dans notre opinion qu'd ne voulait devoir qu'au sieur Parent seul, son maître et son ami, l'honneur de sou instruction . et qu'd ne se présentoit vraisemblablement à l'École que par un acte de simple formalité . en considération des appoin temens qu'd en recevoit. Nous devons ajouter qu'd ne se présentoit jamais aux leçons du sieur Mole qui, cependant, dévoient lui être de la plus grande utilité. ) Les jeunes sujets du Magazin . d faut l'avouer, se rendent utdes et assurent souvent le service de l'Opéra; mais ce service satisfait-d complètement le public? Non. sans doute; il y a donc tout à craindre que ces jeunes acteurs ne restent éternellement dans la médiocrité , et que l'Opéra . sans le secours de l'École Royale, ne se voie au premier jour réduit à donner au public, pour premiers acteurs, des sujets tpii n'auront jamais que végété dans la troisième classe. Ce malheur n'est que trop prédit par les maladies graves qui viennent d'assiéger la jeunesse qui faisoit 1 ornement et la base de l'Opéra.

Exposons maintenant la source de cette animosité des sujets de l'Opéra contre l'Ecole Royale : 1" Les uns n'y ayant point eu d'emploi n'auront-ds pas vu avec déplaisir le choix qu'on y a fait de maîtres étrangère? (Il faut cependant rendre justice au sieur de La Suze. avant comme après son admission à l'École, il a été reconnu pour l'un de ses deffenseurs zélés; d est d'ailleurs trop éclairé pour n'avoir pas, sur-le-champ, senti tout le bien qui pouvait naître de cet établissement"); 2° Les autres craindroient-ds des rivaux? 3° D'autres appréhenderoient-ils de se voir marcher suite corps, et d'avoir du dessous , comme ds en ont déjà reçu par le succès de MUe Dozon? It° Les musiciens des chœurs ne regardent-ds pas comme une injustice de n'avoir pas été emploies pour maîtres de solfège , et pour copistes, ainsi que beaucoup d'entre eux le prétendoient? Les demoiselles des chœure ont de l'humeur, on ne sait pas trop pourquoi; estce par esprit de contradiction, ou plutôt, de ce que plusieurs d'entre elles n'ont point été admises à l'Ecole avec des honoraires? Mais la discrétion nous deffend de nous étendre davantage sur ces observations. Il suffit que l'École Royale ait été établie sans la consultation de l'Académie, pour en être vue de mauvais œd.

D'après ce tableau , on peut voir qu'd est pressant d'éventer la mine , de couper le fd de la trame , de fraper enfin discrètement un grand coup : c'est ce qui peut se faire par un moyen simple, susceptible cependant d'une foible augmentation de dépense.

Que le Maître du Magazin (M. Parent dont les talens méritent beaucoup d'estime) soit attaché à l'Ecole Royale; mais comme d faut sous les yeux du Directeur de l'Opéra un Maître au Magazin pour y seconder le sieur de la Suze dans l'exercice des rôles du jour, surtout lorsqu'un sujet en double est pris au dépourvu, comme cela arrive très fréquemment, pour faire répéter les rôles accessoires, un premier sujet même lorsqu'il se présente pour assurer enfin le service de l'Opéra, le devoir de ce maître l'obligeroit de tenir séance au Magazin seulement les jours d'Opéra, et les jours de grande repétition comme le fait le sieur de la Suze quand le besoin l'exige ; les antres jours , d tiendroit classe à l'Ecole Royale, où son emploi seroit d'enseigner la musique de rôles aux principaux sujets, lesquels sujets passeroient ensuite, comme d'usage, à la classe des premiers maîtres du chant pour en recevoir le goût, de là, à celle de la déclamation pour en prendre l'intelligence, l'esprit et le jeu. Ce moyen pousserait vivement les élèves, accéléreroit les progrès, abrégerait prodigieusement le travad , et rendrait enfin aux Maîtres actuels de musique un tems considérable qu'ils ont donné jusqu'ici à cet objet; ce tems précieux se repartirait sur les leçons de musique qui demandent à être suivies avec chaleur si l'on veut obtenir des progrès rapides dans cette partie.

U résulterait encore un bien plus précieux de l'admission du sieur Parent à l'Ecole Royale; sa présence à la leçon de déclamation, en en dégageant quelquefois le sieur de la Suze, laisserait à ce dernier le loisir de tenir plnsieurs fois la semaine une classe particulière pour exercer, conjointement avec le sieur Guichard , les sujets au chant de la scène lyrique ,

pour hâter enfin les progrès dans cette partie qui, sans cela, poura toujours éprouver quelque lenteur, attendu que les soins et le zèle du sieur Guichard ne peuvent s'étendre pour une si grande quantité d'élèves. Enchaîné à la leçon de déclamation pour y diriger la partie musicale , le sieur de la Suze n'a pu jusqu'ici tenir une classe particulière qu'une fois la semaine; mais plus ses leçons sont précieuses dans la partie de la scène, plus on doit désirer qu'elles soient multipliées. Or, on ne peut pas douter que le nombre d'élèves admis à cette partie étant partagé , à peu près également pour le tems, entre M" Guichard et de la Suze, n'obtienne le double de progrès, que ces sujets n'arrivent plus tôt à la classe du sieur Mole, et ne voient enfin couronner plus tôt leurs travaux.

Si l'article précédent ne pouvoit avoir son effet faute de pouvoir dégager le sieur de la Suze de la leçon du sieur Mole, il resteroit un autre parti non moins utile à tirer de la réception du sieur Parent à l'École, indépendamment de l'emploi qu'il auroit d'y enseigner la musique des rôles aux sujets. Au moment où l'École prendra possession de son nouveau local, il y existera deux théâtres qui tous les deux pouvoient être emploies en même tems très avantageusement. Le sieur Pillot a jusqu'ici réunis ses avis à ceux du sieur Mole aux leçons de ce dernier faute de local. (Quoique l'on doive rendre justice au sieur Pillot pour le zèle marqué qu'il apporte journellement à l'instruction des élèves. Tous les jours de la semaine , sans exception , il se rend aux Écoles ; il porte même le zèle jusqu'à tenir deux classes par jour trois ou quatre fois la semaine, l'une le matin et l'autre l'après diner d'où l'on voit naître sans contredit des progrès remarquables.) Or comme il est prouvé que le sieur Mole ne peut pas instruire plus de trois sujets dans la durée de sa leçon sans risquer de rendre ses soins infructueux par le peu de tems qu'il donneroit à chacun , suivant le plan proposé , les deux Maîtres de déclamation se partageraient , l'un avec le sieur de la Suze, et l'autre avec le sieur Parent; et comme il y a des Élèves assés avancés au violon et au clavecin pour accompagner, la 2"" classe de déclamation pouroit être en activité sous la conduite de M" Pillot et Parent, avec les Élèves accompagnateurs pour les sujets du 2'"e ordre qui exigent déjà des soins pour la déclamation. D'un autre côté, M" Mole et delà Suze présideraient avec les accompagnateurs d'usage (M" Guenin et Nochez) à la 1" classe pour l'instruction des principaux sujets. Bien entendu que lorsque des sujets de la 2e classe seraient assés avancés pour être admis à la 1", ils y passeraient sans difficultés. L'exécution de ce projet devient d'autant plus essentielle que l'Ecole est au moment de monter des opéras, et que dans ce cas les élèves ne sauraient trouver trop de ressources pour leur instruction. C'est des premiers rôles , des rôles secondaires , des rôles accessoires et des chœurs enfin qu'il faut exercer, indépendemment du travail courant de l'Ecole qui ne peut ny ne doit souffrir d'altération. Que l'on juge de la chaleur et de l'activité brûlante qui naîtrait de l'exécution de ce projet; il ne serait sans doute plus possible de douter de la rapidité des progrès , et du succès brillant de l'École.

Au moyen du parti que l'on propose, l'on fond totalement l'École du Magazin dans l'École Royale; on coupe le mal dans sa racine; plus de cabale, plus de division, plus de détracteurs, enfin plus de désertion. L'École Royale se trouverait intimement et inséparablement liée avec l'Opéra. Les jeunes premiers sujets même de l'Opéra n'auraient plus d'autre refuge que l'École Royale, puisque tous les maîtres du Magazin y seraient liés; il ne pouroit plus paraître de second ny de troisième sujet qui ne fût dans la nécessité de répéter son rôle à l'Ecole Royale ou au Magazin avec un maître de la dite Ecole. ÀHors on y verrait régner un concours et une émulation édifiante. Les habiles Maîtres à qui on en a confié la tenue, reprendraient leur premier courage qui doit, à juste titre, s'être affaibli par les traits qu'on n'a cessé de leur lancer chaque jour.

L'admission proposée à l'École poura paraître d'abord dispendieuse , et par conséquent susceptible de réfutation; mais quand on en considérera les suites heureuses pour l'Académie, le ressort actif et la stabilité que cela procurera à l'École, on ne doutera plus de l'avantage de ce projet. On ose observer qu'il existe une rentrée de îySo** provenant d'une réforme d'apointemens faite à plusieurs sujets de l'École. Ne seroit-il pas possible d'en répandre l'usage sur le plan proposé? d'autant que de cette foible somme, il résulterait, pour ainsi dire, un bénéfice inapréciable.

11 serait de la plus grande importance que les supérieurs de l'Ecole Royale de chant voulussent bien deffendre contre toutes les attaques de la malignité et de la cabale, un établissement qui leur doit le jour, et qui leur fait tant d'honneur dans l'esprit de la nation et des étrangers. Il serait encore essentiel qu'ils daignassent s'opposer de toute leur autorité à ce que la faveur et la protection fissent admettre des sujets sans dispositions marquées , attendu qu'Us deviennent onéreux aux écoles, et que leur mauvais succès ne tendrait insensiblement qu'à détruire leur crédit. De leur côté le Directeur et les professeurs s'engage:il, sous le bon plaisir de leurs supérieurs, à s'assembler exactement tous les mois, pour juger

secrètement . cl délibérer sur les sujets qui non seulement absorbent inutilement un lems précieux par leur nonchalance ou leur peu d'activité, niais encore sur ceu\ qui ne développent pas, quoique, doués d'une belle voix, la sensibilité, el

les autres qualités qui constituent seules l'acteur par excellence.

En pesant tranquillement les observations contenues dans ce mémoire, il est facile de se convaincre qu'elles sont le fruit

de profondes réflexions relatives au bien de l'Ecole, et qu'elles n'ont été communiquées qu'après avoir été combattues

entre elles, eu égard aux frais qu'elles semblent entraîner de plus au premier abord ; mais un examen un peu plus réfléchi

ne doit pas laisser en doute si la somme du bien qui en doit résulter ne se trouvera pas infiniment compensée, quand

même les fraix nécessaires pour y donner lieu seroient considérables. L'auteur de ce mémoire, en un mot, a jugé de son

devoir de faire sentir la nécessité de ses observations, par toute la confiance qu'il a dans leur justesse; heureux s'il peut

les voir aggréer, et contribuer par ce moïen à la perfection et à la stabilité d'un établissement aussi beau et aussi

louable pour ses instituteurs.

[Arcb. du Conservatoire ms. , autographe.]

XXXIX. NOTE DES PROFESSEURS AU SUJET DES LEÇONS DE CHANT; l" JUILLET 1787.

Les professeurs de l'École Royale de chant assemblés , après avoir pris communication de la lettre de M. de la Ferté addressée à M. Gossec, ont l'honneur de lui représenter que les élèves cités ayant chaque jour chanté le matin, pour le inoins, durant trois heures, il seroit à craindre que leur voix n'éprouvât quelqu'altération , si on l'exposoit encore à la même fatigue l'après-diner; rien n'est plus délicat que cet organe, et rien n'exige plus de ménagements; les exercices de l'après-diner ne peuvent donc consister qu'en leçon de déclamation parlée, à moins qu'un cas pressé pour le service de l'Académie ne mette ces élèves dans la nécessité de répéter l'après-diner; alors les premiers maîtres de chant rempliront avec empressement les vues de Monsieur' de la Ferté; indépendamment du zèle dont ils vont redoubler dans leurs leçons du matin , ils se rendront encore l'après diner à l'école dans ces cas urgents.

PlCCINNI, GuiCHARD, LaNGLE , PlLLOT, RlGEL.

[Arcb. du Conservatoire.]

XL. DEBUT DE HUe LILLETTE ET DE M. RENAUD À L'OPERA; NOVEMBRE I787.

On vient de faire paraître, ces deux derniers jours, deux nouveaux sujets tous deux élèves de l'Ecole de chant. M"c Lillette a débuté dimanche dernier 2 5 novembre par le rôle d'Iphise, dans l'opéra de Dardands.

Son succès a été aussi complet qu'il était possible de l'espérer. Une figure agréable, une taille élégante, et toute la grâce de la jeunesse sont des dons naturels très précieux, nous dirions presque nécessaires, pour les rôles auxquels elle est destinée. Nous nous proposons d'entrer dans quelques détails sur son jeu , sa manière de chanter lorsque le public aura été plusieurs fois à portée de la juger.

M. Renaud, âgé de 18 ans, a joué hier 27 novembre pour la première fois le rôle (YHippolyte de Phèdre. Ce jeune débutant donne les plus grandes espérances, et le public l'a accueilli avec beaucoup d'intérêt; sa voix fraîche et pure a fait généralement beaucoup de plaisir.

Les maîtres de l'École n'ont pu résister au désir d'offrir aux amateurs de ce spectacle une haute-contre vraiment intéressante , mais leur intérêt est de le réserver encore quelque temps pour le rendre plus digne de l'indulgence du pubiie.

[Journal de Paris, 28 novembre 1787.]

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