L'UTILITÉ DE L'ÉCOLE DE DÉCLAMATION ET LE MODE D'ENSEIGNEMENT
Permettez-moi de vous observer, Messieurs, qu'en annonçant les débuts d'un jeune acteur qui donne autant d'espérances que le Sr Talma, on vous saurait gré de suivre ses progrès dans les différents rôles où il s'essaye, et de rendre compte du degré de succès qu'il peut y avoir.
On serait bien aise d'apprendre aussi qu'il est élève de l'École de déclamation fondée par le Roi , dont on doit l'établissement au zèle éclairé du premier gentilhomme de la Chambre, sous l'autorité duquel est le Théâtre Français.
Les professeurs de cette École sont MM. Mole, Dugazon et Fleury. Les sujets qui y sont admis ne sont les élèves d'aucun des professeurs en particulier, mais reçoivent des leçons également de tous les trois. On n'y admet aucun sujet qu'avec des précautions très sages et l'on n'y garde point ceux qui, après un examen suffisant, ne montrent pas des dispositions dont on puisse attendre du succès.
Ceux qui ont assisté aux leçons qu'on y donne savent que cette École, quoique n'existant que depuis 18 mois, a déjà fourni plusieurs sujets dont on a lieu de concevoir les plus justes espérances. On se propose, dit-on, d'en faire débuter successivement quelques-uns qui mettront le public à portée d'apprécier lui-même l'utilité de l'Institution et le succès des soins de ceux qui le dirigent.
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On a fait, contre cette École, plusieurs objections dont quelques-unes sont spécieuses; comme on en a fait de tout temps contre les collèges, les académies et tous les établissements d'instruction publique. Une école de déclamation peut avoir des inconvénients, parce qu'il y en a à tout, mais les inconvénients me paraissent faibles et incertains; les avantages en sont évidents , essentiels et multipliés. Sans doute une École de déclamation ne fera pas naître les grands talents; à la nature seule appartient ce graud œuvre"; mais les talents y seront recueillis, encouragés, dirigés. Les élèves y puiseront, de bonne heure, les vrais principes de leur art et se préserveront des fausses routes et des mauvaises habitudes qui égarent souvent ceux qui, même avec d'heureuses dispositions, se livrent à un instinct sans règles. Fis y apprendront des traditions utiles qui se perdent trop souvent et qui ne peuvent se conserver que dans une Ecole dirigée par des acteurs consommés et avoués du public.
Un autre avantage de cet établissement, c'est qu'une foule de jeunes gens de l'un et l'autre sexe qui prennent tous les jours pour le talent des dispositions équivoques ou une facilité d'imitation très commune , souvent même le seul goût de l'indépendance, y seront bientôt détrompés de leur illusion et pourront rentrer dans des professions où ils exerceront des talents utdes.
Le début du S* Talma ne peut que donner les préventions les plus favorables sur la méthode que les professeurs de l'Ecole suivent à l'égard de leurs élèves. Ce jeune débutant joint aux dons naturels d'une figure agréable, une voix sonore et sensible et une prononciation pure et difficile; il sent et fait sentir, sans affectation, l'harmonie des vers; son maintien est simple et ses mouvements naturels ; surtout U est toujours de bon goût et n'a aucune manière : il n'imite aucun acteur et joue d'après ses sentiments et ses moyens. Ce sont les conditions sans lesquelles on n'est jamais ni vrai, ni original. Si dans les situations très passionnées et dans les grands mouvements , il a quelquefois manqué de chaleur, de force, de profondeur; s'il n'a pas encore dans les détails cette variété de tons et ces nuances nécessaires pour éviter la monotonie du débit; s'U ne connaît pas encore ces transitions adroites d'un sentiment à un autre, ces préparations du visage et du geste, ces temps qui donnent à l'expression de ces mouvements la vérité et l'effet, c'est que ces qualiés ne s'obtiennent que par l'expérience , la reflexion et cette confiance que peuvent seuls donner les encouragements du public.
[Journal de Paris, i" décembre 1787, p. 1 44. ]