‹ Le Conservatoire national de musique et de declamationChapitre 39 sur 473 · CVII. CONSEILS AUX ÉLÈVES SUR L'ART DE LA DECLAMATION · texte numérisé non relu

CVII. CONSEILS AUX ÉLÈVES SUR L'ART DE LA DECLAMATION

Paris, le 3 décembre 1787.

Soit que 1 âge m'ait privé de l'illusion du théâtre, qui avait autrefois tant de charmes pour moi, soit que les magiciens qui me la procuraient aient disparu, il n'est que trop certain que la représentation d'une tragédie ne m'affecte plus. Jeu ai vu bien peu depuis le jour où l'acteur (Le Kain) le plus tragique qui ait, je crois, existé, fit éprouver à tous les spectateurs, dans un des rôles (Vendôme) les plus passionnés du théâtre, une de ces impressions profondes qu'on ne peut oublier et que malheureusement il ne devait plus renouveler.

Eloigné du spectacle, j'ignorais qu'il y eût une École de déclamation. Je l'apprends par votre journal, et j'en félicite ceux qui aiment un des arts les plus difficiles et un des plus grands plaisirs de l'esprit. Ils devront peut-être un jour, à cette institution, une actrice aussi parfaite que M"c Clairon et un acteur aussi sublime que Le Kain.

Quoique j'aie peu de connaissances, je ne manque point de modestie : ainsi je ne prétendrai pas enseigner aux professeurs les moyens d'arriver à la perfection; mais j'indiquerai aux écoliers quelques vérités simples et, pour ainsi dire, grossières, que les maîtres perdent souvent de vue, parce que le temps , leurs lumières et les succès les mettent à une trop grande distance des éléments et qu'ils ne peuvent se persuader qu'il soit nécessaire d'apprendre aux autres ce qu'il leur paraît impossible d'ignorer.

Je voudrais d'abord que l'élève apprît à lire; ce qui n'est ni aussi facile que quelques personnes qui lisent haut dans le monde paraissent le croire, ni aussi inutile à la déclamation que quelques acteurs applaudis pourraient le penser.

La connaissance de la ponctuation ne permettrait pas de placer des repos où il n'y en a pas, et de ne point faire sentir ceux qui sont marqués ; celle des accents déterminerait les diverses inflexions de la voix , et celle de la quantité empêcherail de précipiter la prononciation sur des syllabes longues , et de la ralentir sur des syllabes brèves.

Quelques réglée de Ja versilication ne seraient pas superflues; il n'est pas sans inconvénients doter aux vers leur mesure, d'en faire disparaître la rime et de les transformer en prose : car. quand bien même les auteurs n'y auraient pas mis une grande différence, il faut toujours avoir égard à leur intention.

Je demanderais que l'on soutint le dernier mot du vers. Lorsque M. de Voltaire arriva à Paris, il fut aussi surpris qu'affligé de n'en entendre aucun . et je me souviens qu'il ne voulait plus que l'on jouât une de ses tragédies sans que les comédiens se fussent engagés, par un acte par devant notaire, à ne laisser tomber aucune de ses finales.

Il faudrait aussi avertir l'écolier que ces passages brusques de la déclamation la plus élevée à un ton excessivement familier révoltent les gêna de goût; (pion ne peut croire la sensibilité vraie, lorsqu'à un vers dit avec 1 abandon de la douleur en succède sur-le-cbanip un récité avec le sang-froid de la réflexion; que l'on fait plus d'effet en restant au-dessous de ses moyens, qu'en les excédant: que plus ou crie, moins on est entendu: <pue des convulsions ne sont point des gestes: qu'il ne convient, dans aucune circonstance, de frapper tout à coup le théâtre de ses pieds parce (pie la passion la plus violente ne dispense jamais de la bienséance, et qu'ainsi que le remarquait un homme d'humeur, si l'on veut casser la planche, le mouvement est trop faillie, mais beaucoup trop fort s'il ne s'agit que de rendre un sentiment.

La scène muette mérite aussi, de la part du jeune acteur, une grande attention; car, quoiqu'il cesse de parler, il ne doit pas cesser de sentir, et il ne faut pas qu'on puisse lui appliquer ce mot de Garrick sur une actrice qui, après une véhémente imprécation, promenait tranquillement ses regards sur les spectateurs : C'est une bonne lille, disait-il, elle a de la colère, mais point de rancune.

La reprise à'IIamkt, qu'on donne actuellement, me rappelle que, dans la tragédie du même nom de Shakespeare, le prince de Danemark, qui veut faire jouer une de ses pièces par des comédiens qui viennent d'arriver, leur donne des leçons dont l'extrait ne sera déplacé ni pour le moment présent, ni pour le sujet que je traite.

n Rendez, dit-il, ce rôle, comme je l'ai prononcé devant vous, d'un ton facile et naturel. Si vous le déclamez avec emphase, comme font la plupart de nos acteurs, j'aimerais autant l'avoir mis dans la bouche d'un crieur public. Rien ne me Messe l'Ame comme d'entendre un acteur aux robustes poumons prétendre exprimer la passion par des mugissements qui ne peuvent être applaudis que par un parterre ignorant et qui ne veut que du bruit.

-Ne soyez pas non plus trop froids. Proportionnez l'action au discours et le discoure à l'action. N'abandonnez pas la décence, car qui s'écarte de cette règle, s'écarte du but dramatique; donnez à chaque siècle et à chaque pa\s sa forme, sa couleur et son empreinte. Si votre peinture est exagérée ou affaiblie, vous exciterez l'applaudissement des sots et la censure des hommes judicieux. «

On ne peut assez s'étonner que le goût délicat et sévère qui a dicté de tels préceptes , ait abandonné l'auteur lorsque dans les compositions il a mêlé à des beautés d'un ordre supérieur les plus monstrueuses absurdités.

[Journal de Paris, 3 décembre 1787, p. 1670.]

Page 1