CHAPITRE LXXXVIII
Après avoir pris le commandement, le prince Eugène se retira sur l’Oder; il y trouva le 1 1* corps, fort de quinze mille hommes , amené dltalie par le général Grenier. La défection de la Prusse ne lui permettait pas de. conserver cette position : après avoir jeté des garnisons dans les places, il se mit en marche sur Berlin. Le pays était en feu ; Bulow ayant livré roder aux Russes, Eugène fut obligé de se retirer sur l’Elbe par la route de Vittenberg. Là se trouvaient différens corps d’armée, en tout ou en partie formés. Pour surveiller tous les points de la ligne, le prince Eugène porta son quartier général à Leipzig.
Les ennemis, en force, l’avaient suivi, et s’étaient répandus sur la rive droite de l’Elbe , depuis Magdebourg jusqu’à Dresde. Davoust brûla le pont de Meissen, et, après avoir essayé de se maintenir dans la capitale de la Saxe, il évacua la ville neuve et fit sauter une arche du pont. Le afi mars, Reynier abandonna la vieille ville. Le prince Eugène concentra ses forces sur Magdebourg, fit passer le corps de Lauriston sur la rive droite de l’Elbe, menaça le centre des ennemis, et arrêta leur mouvement, par lequel ils cherchaient à déborder ses ailes. Ney, avec son corps d’armée, était à Wurzbourg, et débouchait des montagnes de la Thuringe. Marmont réunissait ses divisions à Hanau. L’avant- garde du corps d’observation dltalie, commandé par Bertrand et formé de cinq divisions, était arrivé à Augsbôurg. Tout ce corps traversait le Tyrol. Vandamine était à
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Brème. Les divisions Dumonceau et Dufour avaient dépassé Wesel. Davoust faisait ses dispositions pour reprendre Hambourg. Tel était l’état des choses lorsque Napoléon partit de Paris.
Il resta huit jours à Mayence , occupé à recevoir quelques princes de la confédération, encore em* pressés de lui faire leur cour , à visiter les fortifications, et à attendre l’arrivée des troupes. Il se rendit à Erfurt le 2 5, et y mit la dernière main à l’organisation de son armée. Elle était toute en mouvement, et se composait de quatorze corps dont la formation était plus ou moins complète , et qui successivement prirent part à la campagne. Pour le moment , il avait sous la main les 3*, 6‘ et 12* corps,
< commandés parNey, Bertrand, Marmont, Oudinot, et la garde sous les ordres de Soult et Mortier j le tout fort de cent quarante mille hommes. Sur la gauche, le prince Eugène manœuvrait pour se rapprocher, avec son armée composée des 2', 5® et 1 1‘ corps, commandés par Victor, Lauriston et Macdonald, forte de quarante mille combattans. L’Empereur pouvait compter sur environ deux cent cinquante mille hommes , et les réunir avant que les ennemisfussent en état d’en opposer un pareil nombre. Mais de ces deux cent cinquante mille hommes, cinquante nnile étaient Allemands , et peu favorablement disposés; les autres étaient de jeunes troupes , surtout la cavalerie , excepté la garde , les Polonais , deux ou tron régimens de cavalerie légère , quatre ou cinq degrosse cavalerie.
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Fatiguée üe ses longues marches, et ayant laissé (les corps devant les places et en Pologne , l’armée coalisée ne comptait encore que soixante-dix mille Russes et soixante-quinze raille Prussiens.
À la place de Kutusof , mort à Bunzlau , Wittgenstein commandait les forces combinées. Il se trouvait avec trente mille hommes entre Dessau et Halle; Blücher en avait vingt-cinq mille à Altenbourg; Miloradowitsch était à Chemnitz avec quinze raille Russes; les réserves russo-prussiennes s’avancaient de Dresde sur Leipsig ; les corps de Bulow et de Woronzof masquaient Magdebourg , et couvraient Berlin contre le prince Eugène. L’ennemi marchait avec une grande confiance, ne soupçonnant pas que l’Empereur eût en quatre mois improvisé pour ainsi dire une aussi belle armée.
Le 28 avril , il partit d’Erfurt pour ouvrir la campagne, et opérer sa jonction avec l’armée du prince Eugène. Il arriva à Naumburg; Ney entra à Weissenfels; le prince Eugène passa la Saale à Mersebourg, la jonction fut faite entre les deux armées. Wittgenstein se concentra sur Leipzig ; Blücher vint à Borna; Miloradowitsch et les réserves s’avancèrent dans la direction d’Altenbourg. Dans ces mouvemens, des 29 et 3o, il n’y eut de remarquable qu’un engagement près de Weissenfels où une division de cavalerie du général Lanskoï ne put entamer des carrés de jeunes bataillons , et fut forcée à la retraite.
Napoléon résolut de marcher sur Leipzig pour >
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attaquer les ennemis. Le i«' mai, l’avant-garde russe, qui voulait défendre le défilé de Ripach, fut rejetée sur Pégau.
Le premier coup de canon ennemi tiré dans cette journée tua le maréchal Bessières, simple spectateur du combat. Depuis seize ans, il avait accompagné Napoléon sur tous les champs de bataille, et commandé la cavalerie de sa garde. Ce fut ime perte sensible pour l’Empereur et l’armée. Il écrivit à sa veuve :
« Votre mari est mort au champ d’honneur. La perte que vous faites et celle de vos enfans est grande sans doute, mais la mienne l’est davantage encore. Le duc d’Istrie est mort de la plus belle mort et sans souffrir. Il laisse une réputation sans tache, c’est le plus bel héritage qu’il ait pu léguer à ses enfans. Ma protection leur est acquise; ils hériteront aussi de l’affection que je portais à leur père. Trouvez dans toutes ces considérations des motifs de consolation pour alléger vos peines, et ne doutez jamais de mes sentimens pour vous. »
Le corps de Bessières fut transféré à Paris. L’étatmajor général de la place et de forts détachemens de la garnison le reçurent à la barrière et l’accompagnèrent jusqu’à la porte de l’hôtel des invalides; on le transporta sous le dôme, où il resta exposé jusqu’à ce qu’on lui rendît les honneurs dus à son rang.
Le quartier général impérial passa la nuit à Lutzen, où Gustave- Adolphe avait été tué en i63a. Napoléon s’informa avec empressement du jour où avait
été donnée la bataille, de la position des armées.
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et de l’endroit où le héros suédois avait été frappé.
L’armée française était échelonnée de Naumbourg à Leipzig; le a mai, elle se remit en route sur cette ville. Lauriston, du corps d’Eugène, arriva à neuf heures du matin devant le faubourg, et tira le canon pour forcer le passage de l’Elster et de la Pleisse. L’Empereur monta à cheval avec Ney et Eugène, et s’y porta au galop. Il n’attendait que le moment où ce passage serait forcé pour mettre en mouvement toute son armée dans cette direction , la faire pivoter sur Leipzig, centre de toutes les grandes communications de l’Allemagne du nord, passer sur la droite de l’Elster et prendre les alliés à revers. Il avait mis pied à terre : il était onze heures. Une épouvantable canonnade' se fit entendre sur la droite, presque en arrière, dans la direction des villages de Gross et Klein-Gœrschen , et de la position où les troupes de Ney avaient passé la nuit : c’était l’armée ennemie qui débouchait vers Raïa, pour assaillir en queue l’armée française. Napoléon prit sur-le-champ son parti et fit ses dispositions. « Nous n’avons pas de cavalerie , dit-il , n’importe ; ce sera une bataille d’Égypte; partout l’infanterie française doit savoir se suffire. Je ne crains pas de m’abandonner à la valeur innée de nos jeunes conscrits. » Ney était parti au grand galop pour rejoindre son corps, Eugène reçut l’ordre de faire rétrograder ses troupes et alla se mettre à leur tête; il lui fallait trois heures pour exécuter ce mouvement L’Empereur, a la tête de sa garde', se porta derrière le
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centre de l’armée, au secours de Ney. Souham et Girard avaient soutenu le combat avec gloire; mais, après avoir disputé Gross-Gœrschen et Rahna, ils avaient été forcés de les céder et de se replier sur Klein-Gœrschen, que Souham avait aussi abandonné. Ney arriva, rassembla ses cinq divisions, et lança celles de Souham, de Girard et de Brenier sur Rlein- Gœrschen et Rahna, d’où il délogea les Prussiens. Ce coup de vigueur ralentit les progrès des alliés et donna le temps aux corps de droite et de gauche d’accourir au secours du centre.
Marmont arriva; les divisions Compans et Bonnet, formées en carré, soutinrent et repoussèrent constamment les charges de la nombreuse cavalerie de l’ennemi, qui cherchait à déborder la droite. •
Depuis plus de quatre heures on se battait avec acharnement. L’ennemi voulait à tout prix reprendre les villages et déboucher sur Lutzen : ils furent pris et repris plusieurs fois. L’Empereur, au milieu du feu , faisait relever les troupes fatiguées, pressait l’arrivée des renforts , ralliait les batmllons, et pourvoyait à tous les incidens. Dans cette lutte sanglante, les jeunes conscrits furent admirables. Ramenés, dispersés, écrasés, ils se ralliaient aux cris de vive l’Empereur! « Il y a vingt ans, dit Napoléon, que je commande des armées françaises, et je n’ai pas encore vu autant de bravoure et de dévoûment. » Le village de Kaïa, dont l’ennemi s’était emparé, fut repris.
Le corps de Bertrand s’approchait; Eugène en-
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trtit ea ligne sur la gauche; Macdonald attaquait la réseryedes alliés. Ils redoublèrent leurs efforts sur le centre. Leurs dernières lignes s’ébranlèrent pour frapper un coup décisif sur Kaïa et enlevèrent le village. Le centre fléchit, quelques bataillons se dé- Imdèrent. Napoléon se jeta au milieu d’eux : « Conscrits, leur dit-il, quelle honte! c’était* sur vous que j’avais fondé mes espérances; j’attendais tout de votre jeune courage, et, vous fuyez! » A j>eine il avait parlé, ils se rallièrent et r^oumèrent à l’ennemi aux cris de vive P Emperévr ! Au plus fort de l’action, il parcourait en arrière le troisième rang de l’infanterie, le soutenait parfois de son cheval en travers, et criant à ces jeunes soldats : « Ce n’est rien, mes enfans,- tenez ferme; la patrie vous regarde, sachez mourir pour elle. »
Il jugea que le moment de crise qui décide du gain ou de la perte des batailles était arrivé. Il n’y avait plus un moment à perdre : il ordonna au maréchal Mortier, avec seize bataillons de la jeune garde, de donner tête baissée sur Kaïa, de culbuter l’ennemi et de reprendre le village; à son aide-decamp Drouot de partir au galop, avec une batterie de quatre-vingts pièces , en avant de la vieille garde, soutenue par la cavalerie en bataille. Le feu devint épouvantable; l’ennemi plia de tous côtés; Mortier emporta, sans coup férir, le village de Kaïa, culbuta l’ennemi, et continua à se porter en avant, battant la charge. Cavaderie, infanterie, artillerie de l’ennemi , tout se mit en retraite.
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On le poursuivit pendant une lieue et demie. On arriva bientôt sür la hauteur qu’occupaient pendant la bataille l’empereur Alexandre , le roi de Prusse et sa famille.
Craignant quelque surprise pendant la nuit, l’Empereur arrêta la poursuite de l’ennemi , et alla reconnaître l’établissement des avant-postes. Vers neuf heures du soir, il revenait à Lutzen, à travers le champ de bataille, la nuit était sombre, un feu de mousqueterie se fit entendre autour de lui. Les éclaireurs de Marmont avaient poussé dans l’obscurité au-delà de Starsiedel. Blücher chargea à la tête de sa réserve de cavalerie; quelques escadrons pénétrèrent entre les lignes françaises qui ne s’attendaient pas à cette attaque. L’alerte fut générale : revenues de leur premier moment de surprise, les troupes coururent aux armes , et firent payer cher à l’ennemi cette échauffourée aventureuse.
- L’Empereur rentra à Lutzen , à dix heures du soir, et dicta le bulletin de la bataille. Des courriers avaient été expédiés pour en porter partout la nouvelle.
La journée fut sanglante : la perte des Français se montait , suivant le bulletin , à dix mille tués ou blessés , et celle de l’ennemi à vingt-cinq ou trente mille. Un écrivain porte celle du seul corps de Ney à douze mille hommes, et cinq cents officiers hors de combat. Il y eut peu de prisonniers ; on ne fit mention ni de canons, ni d’aucuns trophées. Le défaut de cavalerie ne permit pas de profiter de la victoire; car l’armée qui conserve le champ de bataille